Esthétique «thomiste» ou esthétique «thomasienne»? - article ; n°2 ; vol.97, pg 312-335
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Revue Philosophique de Louvain - Année 1999 - Volume 97 - Numéro 2 - Pages 312-335
St. Thomas has left us no treatise on beauty. His aesthetics, if they exist, are implicit. As a result, the commentator who aims to set out the thought of St.Thomas on beauty can only present a hypothetical reconstruction. Setting out the esthetics of St. Thomas amounts therefore for the commentator to taking part, whether he wishes to or not, in the tradition that claims to a greater or lesser extent to be that of Aquinas, namely the «Thomist» tradition. From the strictly historical point of view it is illusory to wish to grasp the aesthetics of Thomas himself. This article puts forward a possible reconstruction of the aesthetics of St. Thomas. It sets out firstly the objective ontological conditions attributed by Thomas to the beautiful: proportion, perfection and clarity. The question of the transcendality of beauty is then treated. Finally, the problem of its subjective apprehension is approached. (Transi, by J. Dudley).
Saint Thomas n'a laissé aucun traité sur le beau. S'il existe chez lui une esthétique, celle-ci n'est qu'implicite. Il s'ensuit que le commentateur qui ambitionne d'exposer la pensée de saint Thomas sur le beau ne peut en présenter qu'une reconstruction hypothétique. Exposer l'esthétique de Thomas revient donc pour le commentateur à prendre part, qu'il le veuille ou non, à la tradition qui se réclame à plus ou moins juste titre de l'Aquinate: la tradition «thomiste». Vouloir saisir l'esthétique «thomasienne», d'un strict point de vue historique, relève de l'illusion. Le présent article propose une reconstruction possible de l'esthétique de saint Thomas. Il expose d'abord les conditions ontologiques objectives que Thomas attribue au beau : la proportion, la perfection et la clarté. Il traite ensuite la question de sa transcendantalité. Finalement, il s'intéresse au problème de son appréhension subjective.
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Publié le 01 janvier 1999
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Langue Français
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Pascal Dasseleer
Esthétique «thomiste» ou esthétique «thomasienne»?
In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, Tome 97, N°2, 1999. pp. 312-335.
Abstract
St. Thomas has left us no treatise on beauty. His aesthetics, if they exist, are implicit. As a result, the commentator who aims to
set out the thought of St.Thomas on beauty can only present a hypothetical reconstruction. Setting out the esthetics of St.
Thomas amounts therefore for the commentator to taking part, whether he wishes to or not, in the tradition that claims to a
greater or lesser extent to be that of Aquinas, namely the «Thomist» tradition. From the strictly historical point of view it is illusory
to wish to grasp the aesthetics of Thomas himself. This article puts forward a possible reconstruction of the aesthetics of St.
Thomas. It sets out firstly the objective ontological conditions attributed by Thomas to the beautiful: proportion, perfection and
clarity. The question of the transcendality of beauty is then treated. Finally, the problem of its subjective apprehension is
approached. (Transi, by J. Dudley).
Résumé
Saint Thomas n'a laissé aucun traité sur le beau. S'il existe chez lui une esthétique, celle-ci n'est qu'implicite. Il s'ensuit que le
commentateur qui ambitionne d'exposer la pensée de saint Thomas sur le beau ne peut en présenter qu'une reconstruction
hypothétique. Exposer l'esthétique de Thomas revient donc pour le commentateur à prendre part, qu'il le veuille ou non, à la
tradition qui se réclame à plus ou moins juste titre de l'Aquinate: la tradition «thomiste». Vouloir saisir l'esthétique
«thomasienne», d'un strict point de vue historique, relève de l'illusion. Le présent article propose une reconstruction possible de
l'esthétique de saint Thomas. Il expose d'abord les conditions ontologiques objectives que Thomas attribue au beau : la
proportion, la perfection et la clarté. Il traite ensuite la question de sa transcendantalité. Finalement, il s'intéresse au problème de
son appréhension subjective.
Citer ce document / Cite this document :
Dasseleer Pascal. Esthétique «thomiste» ou esthétique «thomasienne»?. In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série,
Tome 97, N°2, 1999. pp. 312-335.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/phlou_0035-3841_1999_num_97_2_7152«thomiste» ou esthétique Esthétique
«thomasienne» ?
Les pages qui suivent portent sur ce qu'il est convenu d'appeler
F «esthétique de saint Thomas». Nous disons bien: «ce qu'il est
convenu d'appeler». En effet, U. Eco l'a jadis souligné, l'existence
même d'une esthétique chez saint Thomas est problématique1. C'est ce
que nous avons voulu refléter dans le titre, en réservant le qualificatif de
«thomiste» à la tradition qui se réclame à plus ou moins juste titre de
saint Thomas et, comme il est coutumier aujourd'hui, le de
«thomasien» à la pensée de saint Thomas lui-même dans sa littéralité.
On se demandera assez légitimement comment parler de quelque
chose dont l'existence même est discutée. Il n'y a guère qu'une solution
à ce problème. Comme les thomistes l'ont toujours fait, hélas sans tou
jours s'en rendre compte, il suffit de parler, non pas de l'esthétique de
saint Thomas, mais d'une certaine reconstruction hypothétique de ce que
celle-ci aurait pu être, si Thomas l'avait voulu. Car c'est bien là que
réside le problème: saint n'a quasiment rien écrit directement à
propos du beau. Certes, des concepts comme pulchrum et pulchritudo se
rencontrent continuellement dans son œuvre, mais il ne consacre que très
peu de pages à expliciter précisément en quel sens il les entend.
On trouve des annotations concernant le beau dans le Commentaire
des Sentences de Pierre Lombard. Le problème est qu'il s'agit d'une
œuvre de jeunesse: le commentaire de Thomas y est encore très littéral
et servile; sa pensée y est visiblement toute dominée par celle de son
maître Albert le Grand. Ce n'est pas là qu'on peut espérer trouver une
quelconque pensée originale de l'Aquinate sur le beau.
Les pages les plus abondantes qu'il ait consacrées à ce thème se
trouvent dans son Commentaire du De divinis nominibus, au chapitre 4,
lectio 5, 6 et 7. Il ne s'agit cependant à nouveau que d'un commentaire,
mais où, cette fois, Thomas montre une volonté manifeste de s'appro
prier la doctrine qu'il commente. Plus d'une fois, son commentaire se
1 Cfr Eco (U.), Le problème esthétique chez Thomas d'Aquin, trad, de l'italien par
M. Javion, Paris, 1993. Esthétique «thomiste» ou esthétique «thomasienne»? 313
démarque des propos du Pseudo-Denys. On l'y devine à la fois fasciné
par les propos de Deny s mais par ailleurs fort mal à l'aise face au tour
volontiers métaphorique que prend le De divinis nominibus et qui
s'accorde fort mal avec l'aristotélisme viscéral de Thomas. On sait en
effet que l'aristotélisme va largement l'emporter dans son œuvre de
maturité, même si, en affirmant ceci, nous ne voulons pas y exclure la
persistance d'une profonde inspiration néoplatonicienne. À cet égard, le
Commentaire du De divinis nominibus constitue d'ailleurs sans doute le
moment le plus néoplatonicien de l'évolution de sa pensée.
On trouve les derniers textes sur le beau, et les plus importants,
dans l'œuvre d'ultime maturité de Thomas: il s'agit bien sûr de la
Somme théologique. C'est ceux-là qu'il faut interroger en priorité si l'on
veut connaître sa pensée personnelle à propos du beau. La Somme n'est
en effet plus en aucune manière un commentaire et on a donc là l'assu
rance de ce que Thomas s'y exprime en son propre nom. Le problème
cette fois est que ces textes sont décidément fort peu nombreux et très
courts. Il s'agit de la réponse à la première objection de l'article 4 de la
question 5 dans la prima pars, de la réponse à la troisième objection de
l'article 1 de la question 27 dans la prima secundae et d'un extrait du
corps de l'article 8 de la question 39 dans Imprima pars.
Le beau n'était donc visiblement pas au cœur des préoccupations
les plus immédiates de Thomas, même si celui-ci fait un constant usage
de concepts comme pulchrum et pulchritudo. On pourrait alors se
demander pourquoi consacrer un article à parler du beau chez saint Tho
mas. La réponse est simple. Une telle attention se trouve légitimée par
l'importance que ces quelques textes ont eue dans l'histoire postérieure
du thomisme. Saint Thomas, tout le monde le sait, a suscité une tradi
tion, qui s'est confinée essentiellement dans les milieux catholiques,
voire dans les milieux ecclésiastiques: la tradition thomiste. Celle-ci
s'est fait fort, non seulement de commenter saint Thomas, mais d'adapt
er sa pensée aux problématiques toujours nouvelles qui ont vu le jour au
cours de l'histoire. Cette tradition n'a jamais vraiment disparu. Même
aux époques où le thomisme est le moins présent dans le paysage philo
sophique, comme c'est le cas par exemple au xvme et au xixe siècle, sa
tradition a toujours été maintenue, avec plus ou moins de bonheur, dans
l'ordre dominicain. Les deux moments de l'histoire où le thomisme a été
le plus présent dans le débat philosophique sont ce qu'on a appelé la
seconde scolastique au xvie et au xvue siècle avec Cajetan, Jean de
Saint-Thomas, Banez, Vasquez et, dans une certaine mesure, Suarez, et 3 14 Pascal Dasseleer
la troisième scolastique, la néo-scolastique contemporaine, qui est
d'ailleurs à l'origine de la fondation de Y Institut supérieur de philoso
phie, et qui prendrait naissance avec l'Encyclique Aeterni patris du pape
Léon XIII en 1879 et se terminerait en gros au début des années I9602.
Nous disions donc que les quelques textes laissés par Thomas sur le
beau avaient acquis une importance considérable dans la tradition tho
miste. En réalité, c'est surtout la troisième scolastique qui s'est attelée à
extraire une esthétique des textes de l'Aquinate. En effet, les thomistes
ont eu pour souci essentiel de réactualiser la pensée de Thomas en la
confrontant à des problématiques contemporaines toujours nouvelles. Ce
fut exemplativement le cas de l'École de Louvain inaugurée par la Car
dinal Mercier. Les thomistes ont ainsi ambitionné de tirer des textes de
Thomas une métaphysique, une épistémologie, une philosophie morale,
une philosophie politique, une anthropologie, une cosmologie et une
esthétique. C'est ainsi que la pensée de saint Thomas sur le beau, mais
aussi sur l'art, est directement à l'origine des travaux d'un E. Gilson3 ou
d'un Jacques Maritain4 en France, d'un E. De Bruyne5 en Belgique, mais
constitue aussi une des sources de l'esthétique théologique d'un Baltha-
sar6.
Ce n'est qu'à la fin des années 1950 et au début des années 1960,
face à l'importance que les quelques textes sur le beau avaient acquise
aux yeux des commentateurs, que plusieurs auteurs vont se poser la
question de leur signification pour Thomas lui-même, d'un strict point
de vue historique. Car il y avait un problème. Les thomistes ont en effet
souvent laissé dans le flou la frontière exacte entre ce qui est appropria
tion personnelle et stricte étude historique de la pensée de Thomas. Un
ouvrage comme Art et scolastique de Maritain est exemplatif à cet
égard. De la première à la dernière page, prétend exposer la
pensée authentique de saint Thomas sur le beau et sur l'art, alors qu'il
est évident que, de la première à la dernière page, il s'agit de la pensée
de Maritain. Et cet exemple est loin d'être isolé. À l'opposé, un Gilson,
qui était historien de métier, n'est bien sûr pas tombé dans ce piège et
2 Cfr Prouvost (G.), Thomas d'Aquin et les thomismes. Essai sur l'histoire des
thomismes, Paris, 1996.
3 Cfr Gilson (E.), Introduction aux arts du beau, Paris, 1963; id., Matières et
formes, Paris, 1964.
4 Cfr Maritain (J.\ Art et scolastique, Paris, 3/1935.
5 De Bruyne (E.), Esquisse d'une philosophie de l'art, Bruxelles, 1930.
6 Balthasar (H.U. von), La gloire et la croix, tomes 1 à 4, trad, par R. Givord et
H. Engelmann, Paris, 1974-1981. «thomiste» ou esthétique «thomasienne»? 315 Esthétique
des ouvrages comme Matières et formes ou comme Y Introduction aux
arts du beau, ouvrages qui sont visiblement inspirés par la doctrine de
Thomas, ne citent jamais celui-ci. Gilson était bien conscient de faire
œuvre originale et ne voulait donc pas faire reposer sur l'Aquinate la
responsabilité de ses propres conclusions. Mais tous les auteurs ne sont
pas aussi prudents, tant s'en faut.
Trois ouvrages, strictement d'histoire de la philosophie, vont voir le
jour et auront tous trois la prétention de livrer la teneur exacte de la pensée
de saint Thomas sur le beau. Il s'agit de l'ouvrage italien d'U. Eco7, récem
ment traduit en français, et des deux ouvrages allemands dus à F. Kovach8
et à W. Czapiewski9. À leur lecture, on ne peut cependant s'empêcher
d'être saisi d'une grande perplexité. Leur manière de comprendre la doc
trine de Thomas sur le beau n'est pas sans présenter de profondes diver
gences, ce qui montre bien qu'il ne suffît pas de se présenter comme un his
torien rigoureux pour pallier au manque de textes. Les trois textes de la
Somme sont à bien des égards très suggestifs, mais ils posent finalement
plus de problèmes qu'ils n'en résolvent et la part de reconstruction hypot
hétique, à laquelle l'historien est nécessairement obligé pour les comp
rendre, est énorme. C'est ce qui explique sans peine les divergences entre
les ouvrages cités, mais c'est ce qui oblige surtout à voir dans la doctrine
thomasienne à propos du beau une doctrine indécidable d'un strict point de
vue historique. Nous ne pensons pas cependant qu'il faille comme L. Mill
ier renoncer à parler d'une esthétique de saint Thomas10. Les trois textes de
la Somme existent bel et bien et on ne peut pas purement et simplement
renoncer à essayer de les comprendre. Nous pensons donc bel et bien qu'il
y a implicitement une doctrine thomasienne à propos du beau, mais il faut
définitivement se résoudre à ne voir dans les explicitations de celle-ci que
des hypothèses qui seront toujours indécidables d'un strict point de vue his
torique, faute de textes. La modestie est de mise.
Nous allons pour notre part essayer de présenter, d'une manière syn
thétique, une reconstruction possible de l'esthétique thomasienne. Nous
ne tenterons pas de rivaliser avec les reconstructions déjà existantes.
répétons que la modestie est de mise et qu'en définitive la pensée thomas
ienne à propos du beau est d'un point de vue historique indécidable.
7 Eco (U.), op. cit.
8 Kovach (F.), Die Àsthetik des Thomas von Aquin, Berlin, 1961.
9 Czapiewski (W.), Das Schône bei Thomas von Aquin, Freiburg, 1964.
10 Muller (L.), Das im Denken des Thomas von Aquin, dans Théologie
und Philosophie, 57 (1982), pp. 413-424. 316 Pascal Dasseleer
Saint Thomas n'est plus là pour nous contredire. Nous essayerons plutôt
de la reconstruire en mettant en valeur toute sa richesse implicite, toute sa
profondeur, toute son originalité, bref tout ce qui fait qu'elle ait pu et
qu'elle puisse encore nourrir la réflexion esthétique contemporaine. Nous
ferons bien sûr écho aux travaux cités, mais incidemment, nous nous per
mettrons de faire allusion aux développements que l'un ou l'autre tho
miste a pu apporter à ce qui n'est qu'implicite dans le texte thomasien. En
bref, nous ne nous essayerons pas à l'opération impossible de vouloir sai
sir la pure doctrine de Thomas sur le beau en faisant abstraction de la tra
dition thomiste qui l'a explicitée11. La part de reconstruction hypothétique
nécessaire pour comprendre les textes de Thomas est trop importante, et
si l'on veut à tout prix s'en dispenser, on aboutit avec L. Muller au
silence, c'est-à-dire finalement au refus de comprendre.
Notre exposé comportera trois parties. Une première sera consacrée
aux conditions ontologiques objectives que Thomas assigne au beau. On
les trouve énoncées dans le corps de l'article 8 de la question 39 de la
prima pars. Il s'agit de l'intégrité {integritas) ou de la perfection (per-
fectio), de la proportion due (débita proportio) et de la clarté (claritas).
Les deux autres textes posent implicitement la question de la transcen-
dantalité du beau. C'est à cette question que sera consacrée la seconde
partie de l'article. Enfin, les deux mêmes textes posent tout deux le pro
blème de l'appréhension subjective du beau, c'est-à-dire de sa condition
ontologique subjective. La dernière partie de l'exposé sera donc consa
crée au problème de l'appréhension subjective du beau.
A. Les conditions ontologiques objectives du beau
La première condition ontologique que Thomas assigne au beau est la
débita proportio12. Eco, Czapiewski, et surtout Kovach se sont attelés à
11 On ne cherchera cependant pas dans les pages qui suivent une histoire détaillée
de cette tradition thomiste, ce qui constituerait l'objet d'une autre étude. Notre propos est
de faire parler les textes de Thomas eux-mêmes en en proposant une interprétation par
laquelle nous nous inscrivons forcément dans la tradition qui les explicite, tout en dénonç
ant l'illusion et l'échec d'une approche seulement historique. On trouvera une histoire
des diverses interprétations de l'esthétique thomasienne dans Kovach (F.), op. cit., pp. 1-
32. Mais, sauf à se contenter de faire une description purement extérieure de ces diverses
interprétations, l'évaluation de leur pertinence oblige l'historien à les confronter avec le
texte de Thomas et à proposer lui-même une interprétation par laquelle il s'inscrit forcé
ment dans la tradition thomiste.
12 Sum. theol., P, q. 39, a. 8, c. Esthétique «thomiste» ou esthétique «thomasienne»? 317
une étude approfondie de la notion de proportio dans l'œuvre de Tho
mas13. Une première constatation en découle: Thomas use de ce concept,
mais aussi d'une grande quantité de synonymes: consonantia, commensu-
ratio, harmonia, convenientia, conformitas, coaptatio, amicitia, commu-
nio. Nous ne détaillerons pas ici toutes les significations et les nuances
propres de chacune de ces notions. Selon leur sens littéral, elles signifient
soit des proportions d'ordre quantitatif, c'est-à-dire des proportions mathé
matiques, soit des proportions d'ordre qualitatif. Saint Thomas use ainsi
par exemple du concept de proportio dans un sens mathématique, plus pré
cisément pour désigner une proportion d'ordre arithmétique14, tandis qu'il
utilise plutôt le concept de proportionalitas pour désigner une proportion
géométrique15. Un autre concept, celui d'harmonia, désigne quant à lui
une proportion d'ordre qualitatif, à savoir la proportion entre des qualités
sonores audibles. Il désigne en ce sens également la musique. Mais selon
sa signification la plus profonde, proportio, mais aussi beaucoup de ses
synonymes, a un sens métaphysique et désigne finalement la relation entre
l'acte d'être (actus essendï) et l'essence (essentià). Kovach, Eco et Baltha-
sar sont tous d'accord pour dire que c'est en ce sens métaphysique que
Thomas entend h proportio qu'il assigne comme condition au beau16. Ceci
est d'ailleurs incontestablement confirmé par le fait, comme cela sera
expliqué plus loin, que Thomas comprend pulchrum un concept
transcendantal, c'est-à-dire un concept convertible avec celui à' ens qui
désigne justement l'acte d'être {actus essendï) dans les limites de l'étant
(ens). On trouve par exemple une définition très large de la notion de pro
portio dans le Commentaire du de Trinitate de Boèce17. Proportio nihil
aliud est quam habitudo duorum ad invicem convenientium in aliquo,
secundum quod conveniunt aut differunt. La proportion n'est rien d'autre
que la relation réciproque de deux choses qui se rapportent l'une à l'autre
en quelque manière, selon qu 'elles conviennent ou qu 'elles diffèrent. Selon
cette définition, proportio est synonyme de habitudo qui signifie la rela
tion en général. Ceci laisse percevoir l'ampleur métaphysique considérable
que la notion de proportio a pour Thomas.
13 Kovach (F.), op. cit., pp. 113-125; Eco (U.), op. cit., pp. 88-113; Czapiewski
(W.), op. cit., pp. 42-47.
14 Sum. theol., IIanae, q. 61, a. 2, c.
15 In V Eth., L. 5, n°940.
16 Kovach (F.), op. cit., pp. 119-120; Eco (U.), op. cit., p. 101-102; Balthasar
(H.U. von), La gloire et la Croix, t. 4, Le domaine de la métaphysique, vol. 2, les
constructions, trad, par R. Givord et H. Engelmann, Paris, 1982, p. 81.
17 In Boet. De Trin., proem., q. 1, a. 2, ad 3. 318 Pascal Dasseleer
La proportion que Thomas assigne au beau signifie donc le plus fon
damentalement la relation entre l'acte d'être et l'essence des étants {ens),
c'est-à-dire la relation par laquelle l'acte d'être {actus essendï) se rapporte
à soi-même, autrement dit encore, subsiste dans les limites définies par
l'essence {essentia) des étants. On aperçoit mieux ainsi ce qui fait l'origi
nalité de la doctrine thomasienne à propos du beau. Celle-ci est en réalité
une doctrine métaphysique qui tire son originalité, ou plutôt qui participe
de l'originalité de la métaphysique de saint Thomas centrée, comme on le
sait, sur la célèbre doctrine de la composition réelle {compositio realis) de
l'acte d'être {actus essendï) ou de l'être {esse) et de l'essence {essentia),
l'être se situant du côté de l'acte et l'essence du côté de la puissance.
Et c'est, nous le pensons, l'originalité de la doctrine métaphysique de
Thomas qui peut expliquer que les thomistes aient voulu développer ou
expliciter sa doctrine esthétique seulement implicite, étant donné son lien
profond avec la doctrine métaphysique de l'acte d'être.
La seconde condition ontologique objective assignée au beau par
Thomas est la perfection18: perfectio ou integritas19. Selon lui, perfec
tum est cui nihil deest. Est parfait ce à quoi rien ne manqué2®. Le
concept integritas est quant à lui un synonyme de perfectio. Cependant,
perfectum et integrum diffèrent logiquement en ce sens que le concept
de perfection signifie positivement ce que celui d'intégrité exprime
négativement. Un étant est donc parfait dans la mesure où il est tout ce
qu'il peut et doit être conformément aux limites de son essence, c'est-à-
dire dans la mesure où il possède toute la plénitude d'être idéalement
possible dans les limites de sa forme essentielle et de son individuation.
D'autre part, négativement parlant, il est intègre dans la mesure où rien
ne fait défaut à ce qu'il doit être. Czapiewski et Eco ont fait remarquer,
avec raison nous semble-t-il, que perfectio, dans son sens métaphysique
le plus profond, n'est en définitive qu'un synonyme de proportio21. Il ne
désigne alors rien d'autre que la plus ou moins grande correspondance
de l'être avec soi-même dans les limites définies par les essences, ou
encore le retour sur soi de l'être à travers les limites de l'essence. Cette
perfection, tout comme la proportion, revient finalement à désigner la
subsistence plus ou moins limitée de l'être dans les étants.
18 Cfr Kovach (F.), op. cit., pp. 106-113; Eco (U.), op. cit., pp. 113-117; Cza
piewski (W.), op. cit., pp. 42-47.
19 Sum. theol., Ia, q. 39, a. 8, c.
20Ia, q. 91, a. 3, 2.
21 Eco (U.), op. cit., p. 114; Czapiewski (W.), op. cit., pp. 39-47 et pp. 134-154. «thomiste» ou esthétique «thomasienne»? 319 Esthétique
Le concept de perfection ne peut être formellement distingué de
celui de proportion que dans la mesure où on le définit comme la pro
portion qui est due, la débita proportio dont parle Thomas22, à l'exclu
sion de toute disproportion indue et donc de toute imperfection indue.
N'est alors parfait que ce qui a la proportion ou la perfection dues. Il est
clair, c'est une donnée d'expérience, que tout étant est en devenir et
qu'il n'atteint pas nécessairement son entéléchie, c'est-à-dire qu'il
n'aboutit pas nécessairement à être tout ce qu'il peut et doit être eu égard
aux limites définies par l'essence qui est la sienne. On peut ainsi définir
en un sens restreint la perfection comme cette entéléchie. La notion de
perfection a alors une extension plus restreinte que celle de proportion.
Mais on peut aussi la définir plus largement comme tout état ou mouve
ment de correspondance d'un étant avec soi-même, cette correspondance
ayant ou non l'intensité qui est due. En ce sens métaphysique, perfection
et proportion sont synonymes. On en trouve une preuve dans le fait que,
quelle que soit son imperfection, tout étant garde une perfection mini
male, celle de son acte d'être. L'imperfection d'un étant est en effet
comprise par Thomas comme une privation. Elle suppose donc toujours
un reste de perfection le sujet de la privation en quoi elle
consiste proprement. Saint Thomas distingue ainsi la perfection première
et la perfection seconde23. La perfection première est celle de l'acte
d'être d'un étant. La perfection seconde, que l'étant n'atteint pas néces
sairement, est l'entéléchie, le terme de l'opération de l'étant. C'est
l'absence éventuelle de cette perfection seconde qui constitue l'imperf
ection.
Qu'en est-il enfin de la troisième condition ontologique assignée au
beau par Thomas: la claritas2*! C'est chez le pseudo-Denys que Tho
mas, à l'occasion de son Commentaire du De divinis nominibus, a trouvé
ce concept de claritas qui signifie la clarté, l'éclat, la manifestation25.
C'est en réalité ce concept qui désigne formellement le beau. Le beau est
manifestation. La proportion et la perfection ne désignent quant à elles
que des conditions ontologiques antérieures à cette manifestation. Selon
Thomas, le beau est ainsi proprement la manifestation de la proportion et
de la perfection des étants. Autrement dit, conformément à la significa-
22 Sum. theol., I", q. 39, a. 8, c.
23I", q. 73, a. 1, c; UT, q. 29, a. 2, c.
24 Sum. theol., I\ q. 39, a. 8, c.
25 Cfr à propos de la clarté: Eco (U.), op. cit., pp. 117-137; Kovach (F.), op. cit.,
pp. 125-145; Czapiewski (W.), op. cit., pp. 47-53. 320 Pascal Dasseleer
tion métaphysique de proportio et de perfectio, le beau est la manifestat
ion de la subsistence plus ou moins intense de l'acte d'être dans les
limites définies par les essences des étants. Et cette manifestation s'épa
nouit, comme on le verra plus loin, dans les facultés de l'esprit, à savoir
l'intellect et l'appétit, par le biais des sens corporels.
Avant de passer à la question de la transcendantalité, il s'agit
d'expliciter ce rapport entre la proportion et la perfection d'une part et la
clarté ou la manifestation d'autre part. Nous avons expliqué comment la
proportion et la perfection, dans leur signification métaphysique ultime,
signifiaient en réalité la subsistence de l'être dans les étants. Qu'est-ce à
dire précisément? Pour y voir plus clair, il importe d'approfondir le sens
de la doctrine centrale de la métaphysique de Thomas: celle de la comp
osition réelle d'être et d'essence. Pour Thomas, l'être, l'acte d'être des
étants, est une plénitude positivement infinie mais non subsistante en
elle-même26. Autrement dit, l'être ne se rapporte pas à soi-même, ne se
réfléchit pas sur soi-même en dehors des étants, en dehors des limites
définies par les essences des étants. On ne rencontre pas l'acte d'être à
l'état pur, mais seulement dans telle ou telle chose. 11 ne subsiste pas en
lui-même, mais à travers les limites des essences. Celles-ci
sont de pures puissances extérieures à l'être qui limitent l'acte d'être et
qui expliquent que les étants soient finis. Chaque étant participe de
manière finie, conformément aux limites de son essence, à la plénitude
infinie de l'être, mais n'est pas soi-même l'être en plénitude et n'épuise
donc pas cette plénitude. La totalité des étants laisse donc toujours en
arrière d'elle-même la plénitude infinie de l'être qu'elle ne fait que par
ticiper. C'est ce que veut signifier la doctrine de la composition réelle
d'être et d'essence, ce que Heidegger appellerait la différence ontolo
gique entre l'être et l'étant.
C'est ainsi que les étants participent diversement à la plénitude de
l'être suivant leurs limites respectives. Il s'ensuit pour Thomas une hié
rarchie ontologique. Au bas de l'échelle, il situe les minéraux, au dessus
de ceux-ci, les végétaux, puis les animaux. Au sommet du monde matér
iel, il situe l'être humain où l'être aboutit pour la première fois à sub
sister au-delà de la matière, c'est-à-dire qu'il y aboutit pour la première
26 De pot., q. 1, a. 1. Esse significat aliquid completum et simplex sed non subsis-
tens. L'être signifie quelque chose de plénier et de simple, mais de non subsistant. Sum.
C. Gent., I, C. 43. Ipsum esse absolute consideratum, infînitum est. Nam ab infinitis et
modis infinitis participari possibile est. L 'être lui-même, considéré absolument, est infini.
En effet, il peut être participé par une infinité de sujets et d'une infinité de manières.

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