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Foi et philosophie selon Schleiermacher - article ; n°2 ; vol.92, pg 211-225

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Revue Philosophique de Louvain - Année 1994 - Volume 92 - Numéro 2 - Pages 211-225
Après avoir décrit la relation de l'entendement et de la piété dans la lettre de Schleiermacher à Jacobi, le présent article étudie le rapport de la philosophie et de la religion d'après la Dialektik, celui de la théologie et de la philosophie selon la Kurze Darstellung et la Glaubenslehre, et celui de la morale philosophique et de la morale chrétienne suivant Y Ethik et la Christliche Sitte. En conclusion, il souligne non seulement la force de la médiation schleier- machérienne de la philosophie et de la foi, mais aussi l'ambiguïté qui la grève, du fait de l'inclusion du surnaturel dans une nature élargie.
The present article describes the relationship of the understanding to piety in a letter from Schleiermacher to Jacobi and then studies the relationship of philosophy to religion according to the Dialektik, that of theology to philosophy according to the Kurze Darstellung and the Glaubenslehre, and that of philosophical ethics and Christian ethics as expressed in the Ethik and Christliche Sitte. In conclusion the article emphasizes not only the strength of Schleiermacher' s position on the relationship of philosophy and faith, but also the ambiguity attaching to it due to the inclusion of the supernatural in an extended nature. (Transi, by J. Dudley).
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Publié le 01 janvier 1994
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Emilio Brito
Foi et philosophie selon Schleiermacher
In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, Tome 92, N°2-3, 1994. pp. 211-225.
Résumé
Après avoir décrit la relation de l'entendement et de la piété dans la lettre de Schleiermacher à Jacobi, le présent article étudie le
rapport de la philosophie et de la religion d'après la Dialektik, celui de la théologie et de la philosophie selon la Kurze Darstellung
et la Glaubenslehre, et celui de la morale philosophique et de la morale chrétienne suivant Y Ethik et la Christliche Sitte. En
conclusion, il souligne non seulement la force de la médiation schleier- machérienne de la philosophie et de la foi, mais aussi
l'ambiguïté qui la grève, du fait de l'inclusion du surnaturel dans une nature élargie.
Abstract
The present article describes the relationship of the understanding to piety in a letter from Schleiermacher to Jacobi and then
studies the relationship of philosophy to religion according to the Dialektik, that of theology to philosophy according to the Kurze
Darstellung and the Glaubenslehre, and that of philosophical ethics and Christian ethics as expressed in the Ethik and Christliche
Sitte. In conclusion the article emphasizes not only the strength of Schleiermacher' s position on the relationship of philosophy
and faith, but also the ambiguity attaching to it due to the inclusion of the supernatural in an extended nature. (Transi, by J.
Dudley).
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Brito Emilio. Foi et philosophie selon Schleiermacher. In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, Tome 92, N°2-3,
1994. pp. 211-225.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/phlou_0035-3841_1994_num_92_2_6852Foi et philosophie selon Schleiermacher
D'aucuns n'ont pas hésité à considérer Schleiermacher comme le
philosophe de la foi1; mais ce philosophe est aussi un théologien, le plus
grand théologien protestant du XIXe siècle2. Ce qui exposait son œuvre à
un double malentendu: plus d'un philosophe a vu en Schleiermacher
avant tout un «transfuge» ayant déserté le camp de la philosophie pour
celui de la théologie 3; en revanche, de nombreux théologiens lui ont
reproché de subordonner la foi à la philosophie, de proposer moins une
théologie qu'une anthropologie4. Cependant, des interprétations récent
es, saisissant de manière plus précise la structure de la pensée schleier-
machérienne, ont mieux rendu justice à l'intention véritable de celle-ci5.
Pour la mettre en évidence, il convient de considérer avant tout le rap
port de la piété et de l'entendement dans l'importante lettre de Schleie
rmacher à Jacobi (cf. infra, I). On présentera ensuite le lien de la philo
sophie et de la religion d'après la Dialektik (cf. infra, II), et celui de la
théologie et de la philosophie selon la Kurze Darstellung et la Glau-
benslehre (cf. infra, III). On examinera enfin la façon dont YEthik et la
Christliche Sitte articulent la relation de la morale philosophique et de la
morale chrétienne (cf. infra, IV)6.
1 Cf. F. Naumann (éd.), Schleiermacher der Philosoph des Glaubens, Berlin-
Schôneberg, 1910.
2 Son principal ouvrage théologique est la célèbre «Doctrine de la Foi». Cf.
F. Schleiermacher, Der christliche Glaube nach den Grundsàtzen der evangelischen
Kirche im Zusammenhang dargestellt, 7e éd. (sur la base de la 2e éd.: 1831) par M. Rede-
ker, 2 vol., Berlin, 1960 (cité: GL).
3 Cf. D.F. Strauss, Die christliche Glaubenslehre in ihrer geschichtlichen Ent-
wicklung und im Kampf mit der modernen Wissenschaft dargestellt, 2 vol., Tiibingen et
Stuttgart, 1840-1841, spec. t. 2, 176 s.
4 Cf. E. Brunner, Die Mystik und das Wort. Der Gegensatz zwischen moderner
Religionsauffassung und christlichem Glauben dargestellt an der Théologie Schleier-
machers, Tiibingen, 1924; K. Barth, Schleiermacher, in Zwischen den Zeiten, 5 (1927),
422-464.
5 Cf. G. Scholtz, Die Philosophie Schleiermachers, Darmstadt, 1984, 132.
6 Nous nous centrons sur l'œuvre de la maturité, et laissons ici de côté les Discours
sur la religion, ouvrage de jeunesse. 212 EmilioBrito
I. Piété et entendement dans la lettre à Jacobi
Le contraste fondamental n'est pas, pour Schleiermacher, celui de la
philosophie et de la théologie (car, chez lui, la philosophie se comprend
elle-même comme philosophie spéculative), mais celui de la philosophie
et de la religiosité (Frômmigkeit, piété)7. C'est précisément ce dernier
rapport qu'il s'efforce de clarifier dans sa lettre à F.H. Jacobi du
30.3. 18188.
Dans une lettre de K.L. Reinhold du 8.10.1817, F.H. Jacobi avouait:
«Tu vois, cher Reinhold, que je reste toujours le même, tout à fait un
païen en ce qui concerne l'entendement (Ver stand), mais de tout cœur
(mit dem ganzen Gemuth) un chrétien; je nage entre deux eaux, qui ne
veulent pas se mêler pour me porter ensemble; au contraire, lorsque
l'une m'élève sans relâche, l'autre, en même temps, me fait descendre
7 Un mot sur le rapport schleiermachérien de la piété et de la foi ne sera pas superf
lu. Schleiermacher entend par foi (Glaube) la détermination (Bestimmung) de notre
représenter et connaître que le sentiment religieux implique immédiatement. Schleie
rmacher précise que la foi en Dieu n'est rien d'autre que la certitude de notre sentiment
d'absolue dépendance: nous ne doutons pas qu'il ne soit produit par un être étranger à
nous et qu'il n'exprime les rapports qui nous unissent à lui (cf. GL § 14,1). Ce n'est donc
pas à tort qu'un auteur comme P. Ricœur signale la coïncidence entre la thématique
schleiermachérienne du sentiment d'absolue dépendance et celle de la foi (Du texte à
l'action, Paris, 1986, 130-131). La définition que Schleiermacher donne de la piété
(Frômmigkeit) est très proche de celle de la foi: elle comprend, en effet, la piété comme
une déterminité (Bestimmtheit) du sentiment ou de l 'autoconscience immédiate (GL § 3).
Mais, dans le vocabulaire schleiermachérien, le terme de «foi» se distingue de celui de
«piété» en indiquant l'orientation vers la conscience objective. Cf. F. Christ, Menschlich
von Gott reden. Das Problem des Anthropomorphismus bei Schleiermacher, Gutersloh,
1982, 188, 190. D'après certains théologiens, toutefois, Schleiermacher ne rend pas assez
justice à Y extra nos de la foi. Cf. F. Flùckiger, Philosophie und Théologie bei Schleier
macher, Zurich, 1947, 179 s.; W. Brandt, Der Heilige Geist und die Kirche bei 1968, 204.
8 La lettre fut publiée pour la première fois par un petit-fils de Jacobi (avec un
texte de présentation de sa propre plume), dans la revue Der Kirchenfreund fur das
nôrdliche Deutschland, 2 (1837), 373-378. La version que L. Jonas et W. Dilthey
donnent de cette lettre (dans Aus Schleiermacher s Leben. In Brief en, t. 2, Berlin, 1858,
341-345), est assez lacunaire. En 1971, M. Cordes a fidèlement réimprimé la lettre
d'après sa première, et meilleure, publication, celle de la revue Der Kirchenfreund. Vu
que cette revue est difficilement accessible, c'est la réimpression que nous citerons:
M. Cordes, Der Brief Schleiermacher s an Jacobi. Ein Beitrag zu seiner Entstehung
und Ubedieferung, in Zeitschrift fur Théologie und Kirche, 68 (1971), 195-212. Cordes
esquisse d'abord l'histoire de la lettre de Schleiermacher (195-202) et réimprime
ensuite le texte de B. Jacobi (le petit-fils du philosophe), qui entourait la lettre dans
sa première publication (202-208, 211-212), et la lettre elle-même (208-211, cité:
BSJ). Foi et philosophie selon Schleiermacher 213
tout aussi incessamment»9. Dans sa lettre à Jacobi (30.3.1818), Schleie
rmacher paraphrase cet aveu10, qui formule selon lui, de façon simple, la
«plainte» (Klage) qui traverse tous les écrits de Jacobi, afin de présent
er, en peu de mots, sa différence à l'égard de ce dernier: «Vous êtes
avec l'entendement un païen, mais avec le sentiment (Gefùhï) un chrét
ien. Là contre, ma dialectique répond: le païen et le chrétien s'opposent
comme tels l'un à l'autre sur le même terrain, à savoir celui de la rel
igion ... La religiosité est l'affaire du sentiment; ce que, à la différence
de celle-ci, nous nommons religion, mais qui est toujours plus ou moins
dogmatique, c'est seulement l'interprétation (Dolmetschung) — née de
la réflexion — du sentiment par l'entendement»11. C'est au niveau du
Gefiihl qu'a lieu la différence entre le chrétien et le païen. Si le sent
iment est chrétien, l'entendement, estime Schleiermacher, ne pourra pas
«interpréter en païen» (heidnisch dolmetschen). Si quelqu'un est chré
tien au niveau du sentiment, il le sera aussi à celui de l'entendement,
dans la mesure où ce dernier s'applique à réfléchir la propre piété12.
Mais il existe aussi une activité de l'entendement qui, à première
vue, n'a rien à voir avec la piété, à savoir la philosophie. Voici la thèse
de Schleiermacher à ce propos: «Je suis avec l'entendement un philo
sophe; car en cela consiste l'activité indépendante et originaire de
l'entendement; et avec le sentiment je suis entièrement un homme
pieux; et à vrai dire, comme tel, un chrétien»13. Aussi le paganisme n'a-
t-il jamais été le lot de Schleiermacher. Mais de son côté, Jacobi est éga
lement, avec l'entendement, un philosophe, fermement décidé —
«contre tous ceux qui croient devoir se convertir au catholicisme»14 —
à ne pas arrêter de philosopher à l'avenir. Et, en cela, Schleiermacher se
considère déjà tout à fait d'accord avec Jacobi, car, dit-il, «je ne me lais
serai jamais enlever le philosopher». Lorsque Jacobi déclare être un
païen avec l'entendement, cela peut seulement vouloir dire, selon
Schleiermacher, que l'entendement de Jacobi ne peut pas concilier avec
9 F.H. Jacobi, Auserlesener Briefwechsel, II, 1827, 472 s.; M. Cordes, art.cit., 206.
Notre propos n'est pas ici d'étudier pour elle-même la pensée de Jacobi. On peut consult
er l'introduction de J.J. Anstett aux Œuvres philosophiques de Jacobi, Paris, 1946.
10 Jacobi avait envoyé à Schleiermacher, par l'intermédiaire du professeur Gôschen,
une copie de sa lettre à Reinhold. Cf. M. Cordes, art.cit., 196, 207.
11 BSJ208.
12 Cf. F. Flûckiger, op.cit., 84-85.
13 BSJ 208-209.
14 BSJ 209. Allusion, sans doute, à la conversion de F.Schlegel, l'ami de jeunesse
de Schleiermacher. 214 Emilio Brito
sa philosophie l'interprétation qu'il doit donner de son sentiment
chrétien15.
La raison pour laquelle Jacobi appelle «païenne» sa négation est
simplement la suivante: son entendement ne veut pas dépasser la nature
{y er stand nicht iiber die Natur hinaus will)16. Celui de Schleiermacher ne
le veut pas non plus; seulement, Schleiermacher a décidé de ne pas se
laisser dicter par qui que ce soit la limite où la nature aurait sa fin iwo die
Natur ein Ende hat)11 . «Si mon sentiment chrétien prend conscience en
soi d'un Esprit divin qui est quelque chose d'autre que ma raison (Ver-
nunft), je ne renoncerai pas à chercher ledit Esprit dans les profondeurs
ultimes (in den tiefsten Tiefen) de la nature de l'âme; et si mon sentiment
chrétien prend conscience d'un Fils de Dieu — qui se distingue du
meilleur d'entre nous autrement que par un simple 'encore meilleur', —
je ne cesserai jamais de chercher l'engendrement de ce Fils de Dieu dans
les dernières profondeurs de la nature»18. Voilà la façon schleiermaché-
rienne de se maintenir en équilibre «entre deux eaux».
15 Puisque Jacobi est chrétien au niveau du sentiment, il devra l'être aussi, selon
Schleiermacher, dans sa pensée religieuse: sa perspective «dogmatique» ne pourra être
que chrétienne. Mais en tant qu'il est aussi philosophe (au niveau, non pas du sentiment,
mais de l'entendement), Jacobi ne parvient pas à concilier sa réflexion sur sa propre piété
et sa pensée philosophique. Cf. F. Flûckiger, op.cit., 85.
16 Tandis que sa piété impliquerait précisément la croyance en une réalité sur
naturelle.
17 Le passage de la contradiction jacobienne du sentiment et de l'entendement vers
la thèse schleiermachérienne d'une tension féconde entre les deux, se fait par le biais du
dépassement du vieux concept de nature. Si Jacobi sombre dans une scission désespérée,
cela résulte, selon Schleiermacher, du fait qu'il ne parvient à penser la religion qu'à la
façon supranaturaliste (cf. M. Cordes, art.cit., 202-203). De son côté, Schleiermacher
saisit le concept de nature d'une manière si ample que la religion chrétienne paraît s'y
loger. Cf. G. Scholtz, op.cit., 132-133.
18 BSJ 209. Ce texte suggère la complexité, voire l'ambiguïté, de la conception
schleiermachérienne du rapport de la nature et du surnaturel. Sur le terrain du sentiment
chrétien (et donc de manière autonome par rapport à la philosophie), Schleiermacher
reconnaît la réalité supérieure de l'Esprit divin et du Fils de Dieu. Mais son désir d'accé
der à une vision englobante est si fort, qu'il croit pouvoir inclure les manifestations «sur
naturelles» que la piété éprouve, dans une «nature» élargie. Cf. F. Flûckiger, op.cit.,
86. Dans cette optique, la différence entre la nature et le surnaturel n'exhibe qu'un carac
tère relatif. Le surnaturel risque de n'être considéré que comme une éclosion nécessaire
des possibilités originelles de la nature (d'une nature qui se dépasse elle-même en surna-
turalité effective). Schleiermacher a sans doute raison de ne pas se laisser dicter par la
philosophie un concept étroit de nature. Il reste cependant que le concept dynamique qu'il
propose paraît confondre le dynamisme naturel et l'aspiration surnaturelle. Le fait que la
nature de l'être spirituel, telle qu'elle existe, ne soit pas conçue comme un ordre appelé à
se clore définitivement sur lui-même, mais comme ouverte à une finalité inéluctablement
surnaturelle, ce fait n'entraîne pas, rappellerions-nous, qu'elle ait déjà en elle-même et Foi et philosophie selon Schleiermacher 215
Dans cette approche, la différence entre piété et entendement, voire
entre dogmatique et philosophie, ne s'efface certes pas. Mais au lieu de
se durcir, comme chez Jacobi, en contradiction, elle est saisie comme
simple contraste. La piété chrétienne et l'entendement philosophique se
comportent, d'après Schleiermacher, comme les pôles du champ élec
trique d'une pile galvanique: malgré leur distinction, leur rapport, c'est-
à-dire 1' «oscillation» entre les pôles, constitue «la vie la plus intime de
l'esprit»19. Notre conscience immédiate nous montre que l'oscillation
— forme générale de toute existence finie — procède des deux foyers
de notre ellipse20, et que nous avons dans ladite oscillation la plénitude
entière de notre vie terrestre. Aussi la philosophie et la dogmatique de
Schleiermacher sont-elles bien décidées «à ne pas se contredire»; mais,
précisément à cause de cela, ni l'une ni l'autre ne veulent jamais être
achevées (niemals fertig). Sans jamais se confondre, elles se sont tou
jours accordées l'une avec l'autre et «se sont toujours plus rappro
chées»21. Au pôle de la piété, la dogmatique interprète le sentiment
chrétien, qui lui fournit son contenu (elle n'emprunte à la pensée philo
sophique que la forme). A l'autre pôle, la philosophie articule le sys
tème des sciences réelles (de la nature et de l'esprit) et de la science
idéale (dialectique du savoir); mais elle parvient au moins aux fron
tières de la piété: bien que la philosophie ne puisse établir un concept
réel de l'Être suprême, elle reconnaît cependant que la vérité ineffable
de ce dernier est au fond de tout ce que nous pensons et éprouvons
(allem unsern Denken und Empfinden zum Grande). La philosophie est
ainsi renvoyée à quelque chose qu'elle ne peut pas atteindre elle-même,
mais qui ne se dévoile pas moins au pôle opposé. Le développement de
comme de son propre fonds le moindre élément positivement surnaturel; il n'entraîne pas
que cette nature, comme nature et par nature, soit élevée. Contre la propension de
Schleiermacher à articuler le rapport du surnaturel et de la nature comme celui de l'effect
if et du possible, on soulignera que la nature créée n'est pas le surnaturel à l'état virtuel
ou embryonnaire. Cf. L. Stamer, Das Ûbernatùrliche bel Schleiermacher, Wurtzbourg,
1925; E. Brito, Nature, surnaturel et grâce chez Schleiermacher, in Science et Esprit, 43
(1991), 251-281.
19 BSJ 210. Cf. G. Scholtz, op.cit., 132.
20 «L'homme est une ellipse» (F. Schleiermacher, Kritische Gesamtausgabe, 1/3:
Schriften aus der Berliner Zeit (1800-1802), éd. G. Meckenstock, Berlin-New York,
1988, 323). Sur la base des indications de on a pu montrer que la figure
fondamentale de son système correspond à l'ellipse, plus précisément au croisement de
deux ellipses. Cf. A. Reble, Schleiermacher s Denkstruktur, in Zeitschrift fur Théologie
undKirche, 17 (1936), 254-272, spec. 269, 271.
21 BSJ 209. 216 Emilio Brito
cette idée, estime Schleiermacher, est précisément ce que Platon enten
dait par dialectique22.
La lettre à Jacobi suggère aussi une perspective historique: elle
considère la Bible comme «l'interprétation (Dolmetschung) originaire
du sentiment chrétien»23, tout en présentant en même temps la dialectique
de Platon (nous venons de le voir) comme une sorte de théologie négat
ive (c'est-à-dire comme la théorie d'un Absolu toujours présupposé,
mais jamais proprement conçu). De même que 1' «interprétation» de la
piété, sous forme de dogmatique, a été graduellement élaborée à travers
l'histoire, de même (dira-t-on dans la ligne de Schleiermacher) la philo
sophie n'a cessé, à travers les siècles, de creuser la dimension apopha-
tique (le criticisme de Kant, par exemple, pourrait être compris comme
un approfondissement du non-savoir de l'Absolu). Les pôles de la pile
galvanique, que Schleiermacher considère d'abord en eux-mêmes, reçoi
vent ainsi leur déploiement historique dans l'histoire de la théologie
chrétienne et dans celle de la philosophie. Et de même que la philoso
phie et la dogmatique de Schleiermacher «se sont rapprochées de plus
en plus», de même on serait enclin à admettre que, dans le théâtre plus
vaste de l'histoire, les irradiations des deux pôles se sont rapprochées et
interpénétrées graduellement. Schleiermacher, en tout cas, considère
l'histoire moderne comme l'histoire chrétienne et détermine en consé
quence la philosophie moderne comme philosophie chrétienne24. Le
Christianisme a fini par imprégner même la autonome25.
Pour revenir à la différence de sa philosophie par rapport à celle de
Jacobi, Schleiermacher examine la thèse jacobienne selon laquelle il n'y
a pas de tiers entre la divinisation de la nature et l'anthropomorphisme.
Ne voyant pas de tiers, et ne voulant pas diviniser la nature, Jacobi divi-
22 BSJ 210. En suivant cette piste, on s'est efforcé de montrer la complémentarité
de la dogmatique et de la dialectique de Schleiermacher. Cf. V. Weymann, Glaube als
Lebensvollzug und der Lebensvollzug des Denkens. Eine Untersuchung zur Glaubens-
lehre F. Schleiermacher s, Gôttingen, 1977, 221-245.
23 BSJ 209. Schleiermacher est d'avis que la Bible est un terrain si ferme qu'une
meilleure compréhension de son contenu pourra toujours se développer. «En tant que
théologien protestant», il ne veut permettre que personne lui amoindrisse ce «droit au
développement». Mais il est convaincu que le langage dogmatique — tel qu'il a été
façonné depuis Augustin — est si profond et si riche, qu'il sera à la hauteur de tout ra
pprochement possible de la philosophie et de la dogmatique, pourvu qu'on sache le manier
intelligemment (ibid.).
24 Cf. F. Schleiermacher, Geschichte der Philosophie (= Sâmmtliche Werke, 3/IV-
1), éd. H. Ritter, Berlin, 1839, 145 s., 230 s.
25 Cf. G. Scholtz, op.cit., 90-93, 133-134. Foi et philosophie selon Schleiermacher 217
nise la conscience26. Mais aux yeux de Schleiermacher, une divinisation
est aussi bonne que l'autre, et c'est cette vue, que toutes deux sont des
divinisations, qui est pour lui le tiers. «Pensez- vous que vous avez
mieux l'intuition de Dieu comme personne que comme natura natu-
ransl Une personne ne doit-elle pas être nécessairement quelque chose
de fini?»27. D'après Schleiermacher, l'anthropomorphisme est inévi
table dans le domaine de l'interprétation (Dolmetschung) du sentiment
religieux et on l'y utilise donc de plein droit28; tandis que, sur le terrain
de la philosophie, les deux expressions évoquées sont aussi bonnes, ou
aussi imparfaites, l'une que l'autre, vu que nous n'avons pas la possibil
ité de mettre sur pied un concept réel de l'Être suprême29.
Chez Jacobi, entendement et sentiment ne veulent pas se mêler.
«En moi non plus, lui répond Schleiermacher; mais tandis que chez
vous ils désirent cette réunion et regrettent avec douleur qu'elle ne soit
pas faite, cette séparation me plaît»30. Chez Schleiermacher, entende
ment (philosophique) et sentiment (religieux) ne se confondent certes
jamais, mais ils «se touchent» (beriïhren sich) dans une «opération ga
lvanique»: dans le «sentiment de l'entendement» et «l'entendement du
sentiment»31.
26 Le fondement de la philosophie de Jacobi était l'idée d'un Dieu personnel, idée
que, selon Jacobi, la philosophie de Schleiermacher tendait à supprimer. Cf. M. Cordes,
art.cit., 206-207.
27 BSJ 210. Un entendement et une volonté infinis, insiste Schleiermacher, sont- ils
autre chose que des formules vides, vu que l'entendement et la volonté, en se différen
ciant l'un de l'autre, doivent nécessairement se limiter? On peut consulter H. Mulert,
Schleiermacher iiber Spinoza und Jacobi, in Chronicon Spinozanum, 3 (1923), 295-316.
28 Cf. F. Christ, op. cit., 216.
29 BSJ 210. Comme les interprétations récentes de la Dialektik et de la Glaubens-
lehre le soulignent (cf. G. Scholtz, op.cit., 140), Schleiermacher vise l'Être divin au delà
des notions pour lui également problématiques de nature et de personne; cependant, le
Dieu schleiermachérien n'est pas simple substance, mais vie spirituelle absolue. Cf. E.
Brito, Schleiermacher et la doctrine de la Trinité. Réflexions critiques, in Revue théolo
gique de Louvain, 23 (1992), 145-175, spec. 168-169; E. Brito, La compréhension chré
tienne de Dieu comme Amour et Sagesse selon Schleiermacher, in Laval théologique et
philosophique, 48 (1992), 315-342.
30 BSJ 210. On peut consulter E. Sôller, Jacobi und Schleiermacher, in Zeitschrift
fur Philosophie und philosophische Kritik, 93 (1888), 46-50.
31 BSJ 210. «On ne trouvera rien dans Schleiermacher, qui ressemble à la dualité
si étrange établie par Jacobi entre l'entendement et le sentiment, ni au 'salto mortale'
par lequel une moitié de la pensée renonce à tous ses droits en faveur de l'autre» (E.
Cramaussel, La philosophie religieuse de Genève-Paris, 1909, 29-30). 218 Emilio Brito
II. Religion et philosophie d'après la «Dialektik»
La dualité de la loi morale et de l'ordre du monde présupposent,
d'après la Dialektik de Schleiermacher — «doctrine de la science»
ayant pour tâche de thematiser la connexion des sciences et de dégager
la connaissance métaphysique suprême32 — , l'identité de l'être dans
lequel toutes les oppositions sont supprimées, c'est-à-dire l'idée du
divin33. Cette unité transcendante n'est pas seulement affirmée, mais
donnée. Toutefois, elle n'est donnée ni au sein du savoir ou par lui, ni au
sein du vouloir. Nous n' «avons» le fondement transcendant que dans
l'identité relative du penser et du vouloir, c'est-à-dire dans le sentiment.
Le sentiment dont il est ici question n'est ni impression affective, ni
conscience de soi réfléchie; il est autoconscience immédiate. Nous
n' «avons» Dieu que dans l' autoconscience immédiate, dans le sentiment
religieux de notre dépendance absolue34.
Le sentiment religieux est effectivement réalisé, mais il n'est jamais
pur: la conscience de Dieu se mêle toujours ici à la conscience vivante
de quelque chose de terrestre. Par contre, l'intuition philosophique de
Dieu n'est jamais effectivement réalisée, mais demeure un schématisme
indirect; sous cette forme, cependant, elle est complètement pure de tout
élément étranger. La lutte de la philosophie et de la religion pour le pre
mier rang est donc vaine; car la perfection et l'imperfection sont pré
sentes — mais de manière différente — dans les deux voies35. Tout en
accueillant la spéculation, Schleiermacher considère que ni l'opposition
du concept et de l'objet, ni celle du vouloir et du devoir, n'expriment
l'être de Dieu en soi. D'autre part, sans refuser les représentations ima
gées du sentiment religieux, il perçoit les limites de leur validité. Le
schéma n'est pas rempli; ceux qui s'en tiennent exclusivement à la rel
igion s'y trompent souvent36.
La Dialektik maintient l'autonomie de la religion par rapport à la
philosophie, ainsi que celle de la philosophie en face de la religion. Elle
exclut non seulement le dépassement de la religion par le concept philo-
32 Cf. H.-R. Reuter, Die Einheit der Dialektik F. Schleiermacher s: Eine systema-
tische Interpretation, Munich, 1979.
33 Cf. F. Schleiermacher, Dialektik, éd. L. Jonas (= Sàmmtliche Werke, 3/IV-2,
cité: DJ), Berlin, 1839, 522-523.
34 Cf. DJ 429-430; M. Simon, op. cit., 130-133; E. Brito, Le sentiment religieux
selon Schleiermacher, in Nouvelle revue théologique, 114 (1992), 186-211.
35 Cf. DJ 151-153.
36 DJ 159. Foi et philosophie selon Schleiermacher 219
sophique37, mais aussi la subordination de la philosophie à la religion.
Quelle que soit l'importance de la religion, elle n'a jamais à se substituer
à la pensée spéculative. De son côté, la philosophie s'édifie sans réfé
rence à des normes religieuses. Toutefois, autonomie ne signifie pas
hétérogénéité. D'une part, la philosophie «explique» la religion (en fai
sant notamment comprendre que la religion est une des formes du
triomphe progressif de l'esprit au sein de la nature); d'autre part, la rel
igion saisit immédiatement l'unité de l'idéal et du réel qui rend possible
la philosophie38. Sans méconnaître la différence de la religion et de la
philosophie, Schleiermacher respecte ainsi leur unité fondamentale.
III. Philosophie et théologie selon la «Kurze Darstellung» et la
« Glaubenslehre »
(1' «Encyclopédie théologique» de SchleierLa Kurze Darstellung
macher) rencontre la question du rapport entre philosophie et théologie
dans le programme d'une «théologie philosophique», qui, en posant la
question de l'essence du christianisme, joue le rôle d'une discipline
théologique fondamentale39. La «théologie philosophique» est ainsi
nommée parce que, dans la systématisation de la science, elle se rapporte
à l'éthique spéculative et à la philosophie critique de la religion40. Sans
aucun doute, la théologie, avant tout dans sa discipline fondamentale41,
participe, selon Schleiermacher, à la problématique philosophique.
On ne peut opposer à la définition du rapport entre philosophie et
théologie, proposée par la Kurze Darstellung, certains énoncés de la
37 Cf. E. Brito, La «Dialektik» de Schleiermacher et l'Absolu schellingien, in
Rivista di Filosofia neo-scolastica, 84 (1992), 61-87, spéc. 79 s.
38 Cf. M. Simon, op. cit., 325 s.; P. Démange, L'essence de la religion selon
Schleiermacher, Paris, 1991, 112-114.
39 Cf. F. Schleiermacher, Kurze Darstellung des theologischen Studiums zum
Behuf einleitender Vorlesungen (cité: KD), éd. H. Scholz, Leipzig, 19103, § 32 s.;
F. Flûckiger, op.cit., 73 s.; E. Brito, La «théologie philosophique» de Schleiermacher
et la théologie fondamentale, in Mélanges de Science religieuse, 49 (1992), 33-42, 91-
104.
40 Cf. KD § 24; E. Schott, Erwàgungen zu Schleiermachers Programm einer phi-
losophischen Théologie, in Theologische Liter aturzeitung, 88 (1963), 321-336; H.-J.
Birkner, Théologie und Philosophie. Einfûhrung in Problème der Schleiermacher-Inter-
pretation, Munich, 1974, 32.
41 Signalons que les «lemmes» de l'introduction à la Glaubenslehre (GL § 3-14)
constituent une réalisation partielle du programme que la Kurze Darstellung indique sous
le titre de «théologie philosophique».