L ironie romantique et la philosophie de l idéalisme allemand - article ; n°72 ; vol.61, pg 627-643
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Revue Philosophique de Louvain - Année 1963 - Volume 61 - Numéro 72 - Pages 627-643
17 pages

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Publié le 01 janvier 1963
Nombre de lectures 39
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Exrait

Walter Biemel
L'ironie romantique et la philosophie de l'idéalisme allemand
In: Revue Philosophique de Louvain. Troisième série, Tome 61, N°72, 1963. pp. 627-643.
Citer ce document / Cite this document :
Biemel Walter. L'ironie romantique et la philosophie de l'idéalisme allemand. In: Revue Philosophique de Louvain. Troisième
série, Tome 61, N°72, 1963. pp. 627-643.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/phlou_0035-3841_1963_num_61_72_5230romantique et la philosophie L'ironie
de l'idéalisme allemand °
La question que nous nous posons est simple et facile à fo
rmuler : y a-t-il une relation entre l'ironie romantique et la philo
sophie de l'idéalisme allemand ? Quelle a été la raison du change
ment de l'ironie dite socratique à l'époque du romantisme ?
Commençons par une brève opposition de l'ironie socratique et
de l'ironie romantique.
La situation que nous rencontrons régulièrement dans les dialo
gues de Platon est la suivante : Socrate cherche à répondre à une
question. Il s'adresse à celui qui prétend être averti. Socrate lui
même donne l'impression de ne rien savoir. Pourquoi donne-t-il
cette impression ? Nous pourrions dire d'une façon plus franche :
pourquoi joue-t-il cette comédie ? Il y a une sorte de travestissement
dans son attitude. Pourquoi ? Cela ne peut être par goût de la
comédie. Au contraire, Socrate se comporte d'habitude d'une façon
très naturelle. On pourrait dire qu'il hait toute comédie. Il déteste
les personnes qui créent un faux semblant, qui veulent faire impress
ion, surtout vis-à-vis des ignorants. Dans un des dialogues, Socrate
s'insurge expressément contre les sophistes : leur art consiste en
ceci qu'ils veulent donner l'impression d'en savoir plus que les
hommes qui s'y connaissent fles spécialistes) ; ils veulent donner
cette impression aux personnes qui elles-mêmes ne sont pas averties.
Vouloir être tenus pour savants — pour plus savants que ceux qui
savent — par ceux qui ne savent rien, créer cette apparence, tel est
le reproche constant que Socrate adresse aux sophistes.
Si telle est son attitude, pourquoi fait-il lui même appel à la dis-
(*> Conférence faite à l'Institut supérieur de Philosophie de Louvain, le
20 février 1963. 628 Walter Biemel
simulation ? Serait-ce pour tromper quelqu'un ? Nullement. Au cont
raire, c'est pour détruire la dissimulation, la tromperie. En suivant
l'argumentation de son partenaire, il le force à étaler tout son savoir.
Plus il continue sur cette voie, plus le savoir de son partenaire, qui
devrait s'amplifier, perd de sa consistance. Et nous assistons final
ement à la destruction du prétendu savoir. Parce que Socrate se donne
l'air de quelqu'un qui ne sait rien, il peut poser des questions qui
normalement ne se posent pas parce que tout le monde prétend con
naître les réponses.
Un petit exemple. Dans le dialogue Ion, le rhapsode prétend
être celui qui peut chanter et expliquer les chansons d'Homère mieux
que tout autre. Au cours du dialogue il perd progressivement pied.
Quand Homère décrit la construction d'un bateau, ce n'est pas Ion
qui peut juger de l'exactitude de la description, mais bien le con
structeur de bateaux ; quand Homère parle d'une lutte, c'est à nou
veau celui qui possède l'art de lutter qui peut juger de la justesse de
cette description. On connaît la suite. Ion se retranche derrière sa
prétendue connaissance du « logos ». Mais là encore il doit reconn
aître qu'il est battu, car c'est toujours celui qui possède le vrai
savoir qui pourra en juger ; seul un roi pourra dire si Homère fait
parler un roi comme parle un roi, etc., et cela s'étend jusqu'à
l'esclave qui fait paître les animaux.
Quel est donc le sens de la dissimulation socratique 7 Grâce à
la dissimulation, le partenaire ne s'aperçoit pas qu'il est attaqué, il
laisse pénétrer Socrate dans son domaine. En apparence, Socrate
admire son partenaire à cause de son savoir extraordinaire. Au cours
de la conversation, cette admiration est progressivement dissipée et
la prétention du partenaire, détruite. Socrate se dissimule pour pro
voquer son partenaire à parler, à exposer tout ce qu'il sait.
La destruction qu'opère Socrate est une destruction, non de
l'extérieur, mais de l'intérieur. Il n'oppose pas sa propre opinion à
celle de son partenaire, ce qui amènerait probablement une dispute
qui ne résoudrait rien. L'art de Socrate (c'est-à-dire de Platon) cons
iste à conduire son partenaire à se découvrir lui-même. Il aide pour
ainsi dire son partenaire, il l'amène à s'enfler encore un peu plus
que d'habitude. Ainsi il paraît être tout à fait de l'avis de celui-ci,
lequel ne remarque même pas le moment où Socrate cesse de parler
comme soi-disant ami et admirateur pour parler en adversaire. Mais
lorsque ce partenaire s'enfle de la sorte, les défauts de sa position Ironie romantique et idéalisme allemand 629
deviennent aussi plus visibles. Une remarque piquante amène la
confusion totale.
On peut donc dire que l'ironie socratique est une arme avec
laquelle on parvient à détruire une position bâtie sur une fausse pré
tention. Par son exagération même, la prétention finit par éclater
et ne peut plus tromper personne.
Cette méthode, qui consiste à faire parler son partenaire, à le
laisser exposer librement sa conception pour mieux la détruire par
après, est appliquée de façon magistrale par Hegel. Dans la Phéno'
ménologie de V esprit, il laisse chaque fois parler une certaine forme
de la conscience pour la dépasser par la suite. Pensons, par exemple,
au début de l'ouvrage, à la certitude sensible, qui prétend être le
sa voir le plus riche et le plus certain, et se manifeste ensuite comme
le savoir le plus abstrait et le plus pauvre.
Le rapprochement de Hegel et de Socrate n'est pas arbitraire.
Nous avons cherché dans l'oeuvre de Hegel une remarque explicite
concernant Socrate qui pût étayer le rapprochement entrevu. Nous
l'avons trouvée dans l'Histoire de la philosophie où Hegel établit
lui-même une relation entre la méthode dialectique et la méthode
socratique : « Toute dialectique laisse valoir ce que veut valoir
quelque chose, comme si cette chose avait en effet une valeur, elle
laisse se développer la destruction interne d'elle-même — c'est cela
l'ironie générale du monde » (1). Hegel affirme donc expressément
un rapport entre sa méthode dialectique et la méthode socratique.
Il est étonnant que Kierkegaard, qui possède un sens si aigu
des analyses nuancées, se méprenne lorsque il veut caractériser l'iro
nie. Il voit clairement que l'ironie « est le sens aigu pour ce qui est
de travers, ce qui est perverti, ce qui est passager » (2), mais il prétend
que le sens de l'ironie n'est pas de détruire ce qui est ainsi dévoilé,
mais de l'exagérer, de l'appuyer, de le soutenir (3). Or ceci est sim-
O < Aile Dialektik lâsst das gelten, was gelten soil, als ob es gelte, lâsst die
innere Zerstorung selbst sich daran entwickeln — allgemeine Ironie der Welt »,
éd. Glockner, vol. 18, p. 62.
(a> S. Kierkegaard, Ueber den Begriff der Ironie, Miinchen-Berlin, 1929,
p. 214.
'*> « Da sie das Vergangliche nicht vernichtet... sonde» eKer das Verfâng-
liche in seiner Verfanglichkeit bestârkt, das Toile noch toller macht », op. cit.,
p. 215. 630 Walter Biemel
plement faux ; il suffit de regarder de plus près les dialogues de
Platon pour s'en rendre compte.
Mais revenons à notre sujet. L'ironie socratique devait nous
servir comme point de comparaison avec l'ironie romantique. Quelle
est la signification de l'ironie romantique ? Si nous cherchons une
définition chez les romantiques, nous rencontrons parmi les fra
gments de Friedrich Schlegel la phrase suivante : « L'ironie est la
forme du paradoxe » <4). Que signifie cette affirmation ?
Un est ce qui ne se laisse pas réduire à la « doxa »,
à l'opinion courante. La difficulté que l'on rencontre en essayant
de définir l'ironie appartient à sa nature. Si l'ironie romantique pouv
ait être définie sans difficulté, elle perdrait des caractères qui lui
sont essentiels, comme par ex

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