La doctrine de saint Thomas sur l'individuation des substances corporelles - article ; n°29 ; vol.51, pg 5-41

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Revue Philosophique de Louvain - Année 1953 - Volume 51 - Numéro 29 - Pages 5-41
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Publié le 01 janvier 1953
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Joseph Bobik
La doctrine de saint Thomas sur l'individuation des substances
corporelles
In: Revue Philosophique de Louvain. Troisième série, Tome 51, N°29, 1953. pp. 5-41.
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Bobik Joseph. La doctrine de saint Thomas sur l'individuation des substances corporelles. In: Revue Philosophique de Louvain.
Troisième série, Tome 51, N°29, 1953. pp. 5-41.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/phlou_0035-3841_1953_num_51_29_4428doctrine de saint Thomas La
sur l'individuation
des substances corporelles
Introduction
On a beaucoup écrit ces dernières décades sur le problème
de l'individuation des substances corporelles d'après saint Tho
mas (1). Mais, bien que les travaux consacrés à cette question soient
de grande valeur, la notion de materia quantitate signata (le prin
cipe d'individuation) n'a pas encore été suffisamment précisée.
Pour y parvenir, différents points sont à étudier. En quoi consiste
exactement le problème de l'individuation ? Quel est le rôle de la
matière première dans ? Quel est celui de la quant
ité, de la forme substantielle ? Pourquoi saint Thomas écrit-il en
certains passages de ses oeuvres que le principe d'individuation
est la matière considérée avec des dimensions interminées, tandis
qu'en d'autres il dit que c'est la matière avec des dimensions
terminées ? Comment, enfin, doit-on comprendre l'expression:
materia quantitate signata ? Telles sont les questions qui vont nous
occuper et auxquelles nous allons essayer de répondre.
I. Les conditions de la possibilité interne de l'individu matériel
I. Le problème. Le problème est posé ici par le fait qu'il
existe de multiples individus spécifiquement identiques. Pourquoi
Azor et Médor sont-ils distincts, alors que ce sont tous deux des
<*' Cf., p. ex., Aimé FOREST, La structure métaphysique du concret selon
saint Thomas d'Aquin, Paris, Vrin, 1931; Etienne GlLSON, L'esprit de la philo
sophie médiévale (Gifford Lectures, 1931-32), vol. 1, chapitre X; Louis De Raey-
MAEKER, Philosophie de l'être, Louvain, 1947; M.-D. ROLAND-GOSSELIN, Le c De 6 Joseph Bobik
chiens ? Pourquoi vous et moi, qui sommes également hommes,
sommes-nous distincts l'un de l'autre ? Pourquoi toute substance
corporelle est-elle distincte de toute autre, quelle appartienne ou
non à la même espèce que cette autre ? La réponse qui saute aux
yeux : « Je suis distinct de vous, parce que je suis né de mes parents
et vous, des vôtres », bien qu'elle soit valide jusqu'à un certain
point, n'est pas immédiatement pertinente. Le problème n'est pas:
quelle est la cause ou quelles sont les causes extrinsèques qui pro
duisent cet homme individuel ou cet arbre individuel ? C'est plutôt :
quelles sont les causes ou les principes intrinsèques à cet individu
qui en rendent possible la production par sa cause extrinsèque ?
Quels principes intrinsèques à cet individu rendent intelligible le
fait qu'il est un individu, séparé dans son être de tout ce qui n'est
pas lui, chacun de ces autres êtres étant d'ailleurs à son tour un
individu ? Les causes extrinsèques, efficiente et finale, sont, bien
sûr, requises pour rendre compte de sa production et de son dé
veloppement dans l'être. Ces causes extrinsèques présupposent
cependant la possibilité intrinsèque de leur effet.
Selon saint Thomas, l'individu doit, pour être intelligible, être
indivis en soi-même et distinct de tout autre individu <a). Or, si
ente et essentia» de S. Thomas d'Aqxxin, Le Saulchoir, Kain (Belgique), 1926;
Joseph B. WALL, The Mind of St. Thomas on the Principle of Individaation, dans
The Modern Schoolman, vol. 18 0940-41), pp. 41-44; Umberto Degl'Innocenti,
// pensiero di San Tommaso sal principio d'indioiduazione, dans Divus Thomas
(Piacenza), vol. 45 (1942), pp. 35-81.
(J) « Oe ratione individu! est quod sit in se indivisum et ab aliis divisum ultima
divisione» (In Boethii De Trin., q. 4, a. 2, ad 3; vol. 28, p. 519 a). Il redit la
même chose en maints autres endroits, par ex. : c De ratione individui duo sunt ;
scilicet quod sit ens actu, vel ens in se vel in alio, et quod sit divisum ab aliis
quae sunt vel possunt esse in eadem specie, in se indivisum existens » (In IV Sent.,
d. 12, q. 1, a. 1, q. 3, ad 3; vol. 10, p. 295 b); «De ratione hypostasis duo necesse
est esse, quorum primum est quod sit per se subsistens et in se indivisa; secun-
dum est quod sit distincta ab aliis hypostasibus ejusdem naturae » (Quaest. dis
putât., De Pot., q. 8, a. 3, ad 7; vol. 13, p. 254 a).
Nous citons les oeuvres de saint Thomas d'après les éditions suivantes:
Comment, in Metaph., éd. Cathala-Spiazzi. in Phys., éd. Léonine. in De anima, éd. Pirotta.
De ente et essentia, éd. Roland-Gosselin, avec indication des pages et des
lignes.
Summa Theoîogiae, éd. Léonine. Contra Gentiles, éd. Léonine.
Pour les autres œuvres, éd. Vives. < L' individuation des substances corporelles 7
l'individu est réellement indivis en soi-même, il doit y avoir en
lui un ou des principes qui rendent compte de cette réelle in
division. De même, si l'individu est réellement distinct de tout
autre, il doit y avoir en lui un ou des principes qui rendent compte
de cette réelle division ou distinction. En fait, l'individu n'est
distinct de tout autre que parce qu'il est indivis en soi. En d'autres
termes, la distinction des autres est une conséquence du fait que
l'individu est indivis en soi. Mais bien que les principes qui ex
pliquent l'indivision m se de la substance corporelle soient en fait
les mêmes que ceux qui rendent compte de la distinction numér
ique des substances corporelles, on les comprend plus aisément
de ce dernier point de vue. Quels sont donc ces principes internes
de la distinction numérique des substances corporelles ?
L'individu est, pour saint Thomas, ou bien un ens in se, ou
bien un ens in alio (3). Il emploie donc le terme « individu » dans
un sens plus large que nous ne le faisons généralement. Pour
nous, un individu signifie d'ordinaire seulement l'individu qui est
aussi un suppôt <4). En d'autres termes, nous appelons individu ce
qui pour saint Thomas est un suppôt.
Traitant de la question de savoir s'il n'y a qu'une hypostase
dans le Christ, saint Thomas remarque que l'emploi de certains
mots ayant trait au vocabulaire de l'individuation est restreint aux
individus substantiels. Ceci implique sans aucun doute que les in
dividus se trouvent également dans les genres autres que celui de
la substance. Ainsi, par exemple, des mots comme hypostase, signi
fiant la substance individuelle, personne, signifiant la substance in-
<•> Voir le texte du Comment, in IV Sent. (d. 12, q. 1. a. 1, q. 3, ad 3) cité à
la note précédente.
<*' James A. McWilliams expose en quelques mots, mais clairement, ce que
signifie un suppôt dans la synthèse thomiste: «A supposit is a real, single,
complete substance. When we say substance we mean c first substance », the
ultimate in the real order, as opposed to c second substance », which is in the
conceptual order. When we say single we mean that the oneness is real, not due
to any grouping by the mind into one unit, that the unit is such independently
of the mind. Complete means that the substantial requisites for the species are
present. Completeness is of two kinds: integral, thus a man whose arm has been
amputated is integrally incomplete; and essential, thus the human soul after the
death of the body is an incomplete human being, an incomplete substance. Here
is the difference between individual and euipposit; the man is a supposit, but the
separated soul, though an individual, is not a supposit ». (The Supposit in the
Inorganic World, dans The Modern Schoolman, vol. 18 (1940-41), p. 5). 8 Joseph
dividuelle de nature rationnelle, suppôt, signifiant le sujet de l'acte
d'exister, se disent d'individus qui rentrent dans le genre de la
substance. D'autres mots, par contre, ne comportent pas cette
restriction: ils signifient des êtres individuels de n'importe quel
genre, substance comprise. Tels sont: singulare, particulare et in-
dividuum.
Les termes qu'on vient de citer ne sont pas seulement appli
cables aux substances individuelles et aux accidents individuels,
ils le sont aussi aux parties de la substance individuelle, qu'il
s'agisse de parties substantielles (parties de la nature individuelle
en tant que nature individuelle) ou de parties corporelles. Ainsi,
par exemple, non seulement Pierre (ou cette couleur, cette quantité)
est un individuum, ou quelque chose qu'on peut appeler parti
culare, singulare, mais cette main, cette âme séparée, et la nature
humaine du Christ sont aussi des individua, particularia, singu-
laria (5). Ces derniers, bien qu'ils ne soient pas des accidents, sont
(*> c Illud autem quod est subsistens in natura, est aliquod individuum et
singulare... Nominum autem quae singularitatem désignant, quaedam significant
singulare in quolibet génère entis, sicut hoc nomen singulare et particulare et
individuum, quia haec albedo est quoddam singulare et particulare et individuum;
nam universale et particulare circumeunt omne genus. Quaedam vero significant
singulare solum in génère substantiae; sicut hoc nomen hypostasis, quod signi-
ficat individuam substantiam; et hoc nomen persona, quod significat substantiam rationalis naturae; et similiter hoc nomen suppositum vel res naturae;
quorum nullum de hac albedine potest praedicari, quamvis haec albedo sit sin-
gularis; eo quod unumquodque eorum significat aliquid ut subsistens, accidentia
vero non subsistunt.
Partes autem substantiarum quamvis sint de natura subsistentium, non tamen
per se subsistunt, sed in alio sunt; unde etiam praedicta nomina de partibus
substantiarum non dicuntur: non enim dicimus quod haec manus sit hypostasis,
vel persona, vel suppositum, vel res naturae, quamvis possit diet quod sit quod'
dam individuum, vel particulare, vel singulare, quae nomina de accidentibus
dicebantur.
Non autem potest dici quod humana natura in Christo, vel aliqua pars ejus
sit per se subsistens...
... iipsam humanam naturam in Christo nihil prohibet dicere esse quoddam
individuum, aut singulare, aut particulare; et similiter quaslibet partes humanae
naturae, ut manus et pedes et ossa, quorum quodlibet est quoddam individuum:
non tamen quod de toto praedicetur; quia nullum eorum est individuum per se
subsistens. Sed individuum per «e subsistens, vel singulare, vel particulare, quod
praedicatur de Christo, est unum tantum.
Unde possumus dicere, in Christo esse plura individua, vel singularia, vel
particularia: non autem possumus dicere, Christum esse plura individua vel sin- L'individuation des substances corporelles 9
cependant dans un certain sens in alio, à savoir in toto (".
De toutes les choses qui sont pour saint Thomas des individua,
nous ne retiendrons que ce qui est en même temps suppôt, hy-
postase, substance première. Quand nous parlons ici du problème
de l'individuation, nous avons en vue des substances premières
ou suppôts (7). Nous dirons un mot plus loin des objets individuels
qui ne sont pas des suppôts (8).
2. La matière première, premier principe d'individuation. Pour
saint Thomas, le fait évident que les substances corporelles sont
sujettes à la transformation substantielle exige leur participation
à la matière première, substrat commun et ultime de toutes les
formes corporelles, aussi bien substantielles qu'accidentelles (9\
gularia vel particularia. Sed plures hypostases vel suipposita non possumus dicere
in Christo esse» (Quaest. quodl., Quodl. IX, a. 2, c. ; vol. 15, pp. 548 b - 549 a).
Voir aussi De unione Verbi Incarnait, a. 2, c. (vol. 14, p. 168 a-b), où l'auteur
traite la même question.
'*' c Et propter hoc etiam de partibus substantiarum non dicuntur [se. hy-
postasis, persona, etc.], quia non sunt in «eipsis sed in toto, quamvis non sunt
in subjecto » (De unione Verbi Incarnati, a. 2, c. ; vol. 14, p. 168 b).
<7) Voir une excellente discussion du sens de individuum chez saint Thomas
et de ses relations aux notions de nature, personne, hypostase, sujet et unité,
dans M.-D. ROLAND-GOSSELIN, Le € De ente et essentia » de saint Thomas d'Aquin,
pp. 122-126.
<•> Cf. note 20 infra.
<*> Un changement substantiel s'observe par exemple quand un homme mange
du pain et que ce pain devient partie de sa substance. Un homme n'est pas du
pain, ni du pain, un homme: ce sont des êtres d'espèces différentes. Lorsqu'il y a
passage d'un être d'une espèce à un être d'une autre espèce, il y a transformation
substantielle.
Le fait que de pareilles transformations ont lieu force à poser, comme
substrat commun du changement, la matière première, principe de potentialité
pure vis-à-vis de toutes les formes corporelles, substantielles et accidentelles. (La
matière première est le sujet immédiat des premières, elle est également sujet
des secondes, mais médiatement, par l'intermédiaire de la substance.) Le passage
d'une espèce à une autre n'est pas pour une chose un changement accidentel,
par exemple un changement de quantité ou de qualité, qui laisse l'espèce i
nchangée, tout en modifiant la chose sous un certain aspect. Si une philosophie
pose à l'origine du une matière déjà spécifiée, susceptible seulement
de modifications en quantité, qualité, etc., tous les changements seront accidentels.
Telle fut la position des anciens philosophes de la nature d'après Aristote (Voir
Aristote, Métaphysique, A, 3, 983b 6-19). Ils conçurent .la matière, l'étoffe pri
mitive du monde, comme une chose déterminée: le feu, l'air, l'eau. Le change
ment ne pouvait être pour eux qu'un changement accidentel, c'est-à-dire une 10 Joseph Bobik
C'est précisément et au premier chef parce que la substance cor
porelle individuelle participe à la matière première qu'elle est un
individu. Saint Thomas affirme explicitement la priorité de la mat
ière première dans l'individuaton des substances corporelles, quand
11 l'appelle « principium primum individuations » (10), le premier
transformation ou une modification de cette étoffe primitive qui restait toujours
spécifiquement, substantiellement identique.
Nous disons que les substances corporelles participent à la matière première.
Dans la participation au sens strict, le participant possède le participé, il ne l'est
pas. Par exemple, quand saint Thomas dit en parlant de l'esse des créatures:
• ... ens dicitur quasi esse habens » (In XII Metaph., lect. I, n. 2419, éd. Cathala-
Spiazzi), ou: c ... cum omnia sint solum quasi esse participantia » (C. G., III, 19;
vol. 14, p. 43 b), il veut dire que la créature participe à l'esse ou possède l'esse,
mais n'est pas l'esse qu'elle a. Dieu seul est esse. De même, quand nous disons
que toute substance corporelle participe à la matière première, nous voulons dire
que chacune a une matière première, a un principe de potentialité qui permet la
transformation substantielle, mais n'esf pas la matière première qu'elle a.
(l0) Cette proposition se trouve vers la fin de l'opuscule De prindpio indivi-
duationis (vol. 27, p. 467 b). Elle apparaît dans l'exposé d'une objection que
l'auteur soulève contre sa propre position pour l'éclairer: c Sed huic objici potest,
quod materia de sui natura communia est, sicut et forma, cum possit una sub
pluribus iormis esse. Unde haec communitas sua potest impedire ipsam, ne sit
principium primum indioiduationis * . Et quelques lignes plus loin: «Et ideo
communitas... non impedit materiam primam esse primum principium indivi-
duationis ». Dans la phrase qui termine l'ouvrage, l'auteur invite le lecteur à
distinguer entre l'individuation des accidents et celle de la substance : c Sed adver-
tendum est quod accidentia non individuantur per materiam primam, sed per
subjectum proprium quod est ens actu individuantur, sicut et formae substantiales
per materiam primam, quae est earum subjectum ».
Il faut noter que l'authenticité du De prindpio individuationis est discutée.
Grabmann (et aussi Michelitsch, Walz et Ottaviano) admet l'opuscule au nombre
des oeuvres de saint Thomas, tandis que Mandonnet le rejette. Quoi qu'il en soit,
l'opuscule est certainement en strict accord avec la doctrine de l'individuation
exposée dans des ouvrages indubitablement authentiques de l'Aquinate. Il con
tient une phrase qui résume cette doctrine en montrant clairement qu'il y a pour
saint Thomas trois principes d'individuation : la matière première, la forme sub
stantielle dans sa fonction de corporéité, et la quantité : « Et ideo materia sub
quantitate determinata est principium individuationis: materia enim sola est prin
cipium individuatonis, quo ad illud in quo salvatur ratio primi in génère sub-
stantiae, quod tamen impossibile est reperiri sine corpore et quantitate » (De
prindpio individuationis, circa finem; vol. 27, p. 467, a-b).
Voici quelques textes qui montrent que c'est bien la doctrine constante de
saint Thomas. Il écrit dans le Commentaire au IV* livre des Sentences: t ... de
ratione individui duo sunt: scilicet quod sit ens actu vel in se vel in alio; et
quod sit divisum ab aliis quae sunt vel possunt esse in eadem specie, in se
indivisum existens. Et ideo primum individuationis prindpium est materia, qua individuation des substances corporelles * 1 1 L
principe de la multiplication dans une même espèce d'individus
numériquement distincts. Une analyse attentive du sens de cette
affirmation montre quel est, pour saint Thomas, le rôle exact de
l' individuation des substances corporelles. la matière première dans
Dans son opuscule De natura materiae et dimensionibus inter-
minatis, après avoir montré qu'en Dieu seul la forme ou l'essence
est l'esse, l'acte d'exister, que dans les intelligences séparées il y
a composition de la forme ou essence simple avec l'esse, et que
dans les substances corporelles il y a en plus, à l'intérieur de
l'essence elle-même, une composition de matière et de forme (U\
acquiritar esse in actu cuilibet tali formae aive substantiali aive accidentali. Et
aecundarium prindpium individuationis est dimenaio, quia ex ipsa habet materia
quod dividatur» {In IV Sent., d. 12, q. 1, a. 1, q. 3, ad 3; vol. 10, p. 295b). —
Dans la tertio para de la Somme théologique, on lit : c Est enim de ratione indi-
vidui quod non possit in pluribus esse. Quod quidem contingit dupliciter. Uno
modo, quia non est natum in aliquo esse: et hoc modo formae immateriales
separatae, per se subsistentes, sunt etiam per seipsas individuae. Alio modo, ex
eo quod forma substantialis vel accidentalis est quidem nata in aliquo esse, non
tamen in pluribus: sicut haec albedo, quae est in hoc corpore. Quantum igitur
ad primum, materia eat individuationis prindpium omnibus formia inhaerentibua:
quia cum hujusmodi formae, quantum est de se, sint natae in aliquo esse sicut
in subjecto, ex quo aliqua earum recipitur in materia, quae non eat in olio, jam
nec ipsa forma sic existens potest in alio esse. Quantum autem ad aecundum,
dicendum est quod individuationia prindpium eat quantitaa dimenaiva. Ex hoc
enim aliquid est natum esse in uno solo, quod illud est in se indivisum et divisum
ab omnibus aliis. Divisio autem accidit substantiae ratione quantitatis, ut dicitur
in / Phyaic. Et ideo ipsa quantitas dimensiva est quoddam individuationis princi-
pium hujusmodi formis, inquantum scilicet diversae formae numéro sunt in di-
versis partibus materiae... » (5. T., III, q. 77, a. 2, c). — Les mêmes idées se
retrouvent dans YExpositio super Boethium de Trinitate, q. 4, a. 2, c. ; vol. 28,
pp. 518 b - 519 a (texte cité note 21). — «... dimensiones non possunt intelligi
in materia nisi secundum quod materia intelligitur constituta per formam aubstan-
tialem in esse substantiali corporeo » (Quaest. disputât., De Anima, a. 9, ad 17;
vol. 14, p. 105 a). — Cf. S. T., I, q. 3, a. 2, ad 3.
<") Au moyen des mots cum et ex, Sylvestre de Ferrare ajoute une précision
intéressante et très importante aux différences entre composition de matière et
forme, d'une part, et composition d'essence et existence, d'autre part: c Attenden-
dum etiam quod ex praedictis differentiis résultat alia differentia inter composi-
tionem ex essentia et esse, et compositionem ex materia et forma. Quia enim
dictum est quod materia non est substantia rei quae est essentia, sed tantum pars
substantiae, sequitur quod ex compositione materiae et formae résultat aliquod
totum: ex partibus enim essentialibus totum essentiale résultat. Quia vero essentia
rei non est pars substantiae, sed totum, ideo ex essentia et esse non résultat al
iquod totum, cum ex duobus actibus non resultet aliquod per se unum tertium:
licet unus actus alteri per se uniri possit, quando unus ad alterum ae habet ut 12 Joseph Bobik
saint Thomas écrit (12)l:
... in formis separates a materia [sc. in angelis] non est diffe
rentia suppositorum vel multitudo in eadem specie seu ratione for-
mali: sed quodlibet suppositum unite colligit in se totam suam
speciem; in formis vero in materia receptis, una species reperitur
in multis suppositis. Sed hoc non est a natura materiae qualiter-
cumque acceptae: cum materia sit de specierum in rebus
materialibus : sed hoc est per receptionem formae in materia secun-
dum quod est subjectum primum. Cum enim subjectum in aliqua spec
ie, seu aliqua pars subjecti va sit prima substantia, quae individuum
dicitur ; illud quod tenet rationem primi subjecti est causa individua-
lionis et divisionis speciei in suppositis. Primum autem subjectum est
quod in alio recipi non potest. Et ideo formae separatae, eo ipso in alio non possunt, habent rationem primi subjecti. Et
ideo seipsis individuantur. Et cum in ipsis non sit nisi forma, est in eis
potentia. Quo fit ut compositio ex materia et forma dicatur compositio ex Us:
compositio autem ex essentia et esse dicatur compositio cum Us, quia essentia
componit cum esse, et esse cum essentia. Et si aliquando dicatur aliquid com-
positum ex essentia et esse, hoc est improprie dictum: proprie autem dicitur
quod in ipso est compositio essentiae cum esse, et e converso esse cum essentia »
(In C. G., II, 54, IV, éd. Léonine, vol. 13, p. 393 b). Bien que saint Thomas
n'exprime jamais cette différence entre les modes du couple puissance-acte en
termes de cum et ex, il J'implique cependant très clairement dans ses œuvres.
L'esse actualise la puissance de V essentia vis-à-vis de l'existence, et la pénètre
de son dynamisme, mais n'entre jamais, à aucun moment, dans la constitution
intrinsèque de l'essence; il n'est pas tiré de la potentialité de l'essence. Il survient
à l'essence du dehors, et reste toujours tout à lait extérieur à l'ordre de l'essence.
Peu importe d'ailleurs que la détermination qui actualise une puissance soit
de l'ordre de cette puissance ou non, ce qu'il faut noter ici est que la puissance,
ayant prise sur l'être fini de multiples façons, est la base de la diversité. Comme
le remarque saint Thomas: c ... quia in intelligenciis ponitur potencia et actus
non erit difficile inuenire multitudinem intelligenciarum, quod esset impossible
si nulla potencia in eis esset » (De ente et essentia, cap. 4, circa finem ; p. 36,
ligne 4). M. Gerald B. PHELAN exprime très bien ce point en disant: «The basis
of diversity in beings is the division of being by potency and act — existence (esse)
is diversified by essence (or form) and in beings in which there is diversity within
the essence that diversity is caused by the composition of matter and form and
numerical diversity results from the quantitative determination of the material
thing through the division by its matter. In each of these (and all other) cases
of diversity, one of the constituent elements of the beings in question is actual
with respect to the other which is potential. Essence is potency in respect to
existence; matter is (potential with respect to form;... Diversity results from the
manifold limitations of act by potency » (St. Thomas and Analogy, pp. 38-39).
<J2> Saint Thomas traite cette même question (à savoir comment l'essence
se trouve en Dieu, dans les anges, dans les substances composées) dans le De
ente et essentia, cap. 5; tout ce bref chapitre y est consacré, pp. 37-42. V individuation des substances corporelles 13
forma, secundum rationem formae. Et ideo cum in eis sit idem
suppositum et forma, ex quo seipsis individuantur, inquantum
habent rationem primi subjecti ; ad multiplicationem suppositorum,
multiplicatur in eis forma secundum rationem formae secundum
se, et non per aliud, quia non recipiuntur in alio. Omnis autem
talis multiplicatio multiplicat speciem: et ideo in eis tot sunt spe
cies quot sunt individua.
In aliis vero formis ubi est multitudo formae per receptionem
in alio quod habet rationem primi subjecti, et non secundum ra
tionem formae, manet eadem species in diversis suppositis. Hoc
autem recipiens est materia, non qualitercumque accepta, ut dictum
est, cum ipsa sit de intellectu philosophicae speciei: sed secundum
quod habet rationem primi subjecti... Materia enim est principium
individuationis, ut est primum subjectum... et solum sic... <13).
En opposant ainsi la multiplication des individus dans l'ordre
angélique et dans l'ordre matériel, saint Thomas souligne le fait
que ce qui a le caractère ou la nature (ratio) de sujet premier dans
les individus de chacun de ces ordres créés est le principe premier
d'individuation. Or, dit-il, cela a la ratio de sujet premier qui ne
peut pas soi-même être reçu dans un autre, précisément parce qu'il
n'y a pas de sujet antérieur dans lequel il pourrait être reçu. Dans
Tordre angélique, donc, les anges ou les formes, par le fait qu'ils
ne peuvent être reçus en un autre, ont la ratio de sujet premier.
Ils sont donc individuels en raison d'eux-mêmes — « ... seipsis i
ndividuantur ». Dans l'ordre matériel, au contraire, les formes n'ont
pas la ratio de sujet premier. Il y a un principe antérieur à elles,
dans lequel elles sont reçues, à savoir la matière première. Celle-ci,
ne pouvant être reçue en un autre sujet, a la rat 10 de sujet pre
l' mier et est le premier principe de individuation dans l'ordre mat
ériel. Ce qui est le ultime de potentialité dans tout ordre
créé est le principe premier d'individuation.
Or, lorsqu'on caractérise la matière première comme ce qui
a la ratio de sujet premier dans l'ordre des substances matérielles,
on indique le mode de causalité qu'elle met en oeuvre et la part
l' individuation. Que l'on considère la matière pre- qu'elle a dans
(") De natura materiae et dimensionibu» interminatis, cap. Ill, circa medium
(vol. 27, pp. 489 b -490 a). L'authenticité de cet opuscule est discutée tout comme
celle du De principio individuationi$ (cf. note 10). Grabmann (et aussi Michelitsch,
Walz et Ottaviano) l'accepte, tandis que Mandonnet la rejette. Quoi qu'il en soit,
ce qui importe ici est que le passage cité du De natura materiae représente l'e
nseignement constant de saint Thomas sur les points en question.