Vers une phénoménologie première: de Husserl à Maine de Biran et retour - article ; n°4 ; vol.96, pg 598-623

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Revue Philosophique de Louvain - Année 1998 - Volume 96 - Numéro 4 - Pages 598-623
Cet article tente de montrer que la «crise des sciences» décrite par Husserl ne peut pas s'interpréter à partir de la notion kuhnienne de révolution scientifique. L'A. essaie, pour sa part, de l'aborder à partir de la notion de «philosophie première» en revendiquant la possibilité d'un «changement de philosophie première». La pensée de Maine de Biran offre un exemple d'une «autre philosophie première». En conclusion, l'A. revient à Husserl en essayant d'offrir une réponse à la crise des sciences à travers l'ébauche d'une «phénoménologie première».
This paper is an attempt to show that the «crisis of sciences» described by Husserl cannot be interpreted on the basis of the Kuhnian notion of scientific revolution. For his part the A. has tried to set out from the notion of «first philosophy», arguing for the possibility of a «changing first philosophy». He finds an example of such «another first philosophy» in the thinking of Maine de Biran. In conclusion he returns to Husserl and attempt to provide an answer to the crisis in the sciences by sketching out a «first phenomenology».
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Publié le 01 janvier 1998
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Bertrand Bouckaert
Vers une phénoménologie première: de Husserl à Maine de
Biran et retour
In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, Tome 96, N°4, 1998. pp. 598-623.
Résumé
Cet article tente de montrer que la «crise des sciences» décrite par Husserl ne peut pas s'interpréter à partir de la notion
kuhnienne de révolution scientifique. L'A. essaie, pour sa part, de l'aborder à partir de la notion de «philosophie première» en
revendiquant la possibilité d'un «changement de philosophie première». La pensée de Maine de Biran offre un exemple d'une
«autre philosophie première». En conclusion, l'A. revient à Husserl en essayant d'offrir une réponse à la crise des sciences à
travers l'ébauche d'une «phénoménologie première».
Abstract
This paper is an attempt to show that the «crisis of sciences» described by Husserl cannot be interpreted on the basis of the
Kuhnian notion of scientific revolution. For his part the A. has tried to set out from the notion of «first philosophy», arguing for the
possibility of a «changing first philosophy». He finds an example of such «another first philosophy» in the thinking of Maine de
Biran. In conclusion he returns to Husserl and attempt to provide an answer to the crisis in the sciences by sketching out a «first
phenomenology».
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Bouckaert Bertrand. Vers une phénoménologie première: de Husserl à Maine de Biran et retour. In: Revue Philosophique de
Louvain. Quatrième série, Tome 96, N°4, 1998. pp. 598-623.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/phlou_0035-3841_1998_num_96_4_7115Vers une phénoménologie première:
retour*
de Husserl à Maine de Biran et
Introduction
Cet article prend pour argument la question, régulièrement soulevée
depuis Husserl, de la «crise de la science»1; il ne vise pas à résoudre
cette crise mais l'utilise comme point de départ pour essayer, première
ment, de définir l'idée de changement de philosophie première, deuxiè
mement, pour fournir un exemple d'une autre philosophie première et
enfin pour ébaucher une voie vers une phénoménologie première. Cela
étant posé, il se peut que nos résultats contribuent à fournir quelque apai
sement à cette crise. Nous procéderons en cinq étapes. Premièrement
nous chercherons à préciser la notion de «crise de la science» en distin
guant de la définition kuhnienne de «changement de paradigme» une
notion plus large et plus profonde qui sera celle de «changement de phi
losophie première». Nous essayerons de montrer que ce qu'on appelle
généralement la «crise de la science» serait mieux défini comme une
«crise de la philosophie première», qu'elle ne concerne pas une inadap
tation de paradigme mais quelque chose de plus profond. Deuxièmem
ent, nous montrerons que si une série de révolutions ponctuelles dans
* Nous présentons ici une version remaniée d'une communication faite à l'Univers
ité Catholique de Louvain-la-Neuve en 1997 dans le cadre du séminaire d'épistémologie
de monsieur C. Troisfontaines, séminaire consacré cette année là à la «crise de la
science». Nous tenons également à remercier messieurs Michel Ghins et Jean Ladrière
dont les conseils techniques et les suggestions nous ont énormément apporté dans la
rédaction de cet article.
1 Husserl, E, Die Krisis der europâischen Wissenschaften und die transzendentale
Philosophie Ein Einleitung in die phànomenologische Phànomenologie, Martinus Nij-
hoff, (Coll. Husserliana VI), Den Haag, 1950. Tr. fr, Granel, G, La crise des sciences
européennes et la phénoménologie transcendantale, Gallimard, (Coll. Tel 151), Paris,
1976. Soulignons que cette analyse de Husserl, à savoir qu'il y ait une «crise des
science» n'est pas, loin s'en faut, partagée par l'ensemble de la communauté scientifique.
Il est incontestable que les progrès «cumulatifs» de la science ont été importants au cours
des deux derniers siècles. Néanmoins, il est également incontestable que le projet
moderne d'une mathesis universalis a été largement abandonné. Husserl argumenterait en
disant que la vitalité des sciences comme techniques (Kunstlehre) ne contredit en rien leur
malaise théorique. De Husserl à Maine de Biran et retour 599
des sciences particulières ont effectivement pu se résoudre par un chan
gement de paradigme à l'intérieur d'une même philosophie première
centrée sur l'expérience, la science formelle est, pour sa part, restée
réfractaire à une telle évolution. Troisièmement nous verrons qu'on doit
à E. Husserl d'avoir vu dans la crise des sciences formelles le cœur de la
faillite de la science. Sa tentative propre a consisté à essayer de résoudre
cette crise en restant à l'intérieur de la même philosophie première, ce
qui ne lui permettra pas de résoudre les difficultés nées des sciences for
melles. Quatrièmement, en étudiant Maine de Biran nous verrons que ce
penseur propose, avant Husserl et sans avoir eu conscience de la crise
des sciences formelles, une autre philosophie première qui suggère une
voie pour sortir de l'impasse. En dernier lieu, nous reviendrons à Husserl
et nous essayerons de déceler chez lui les amorces d'une phénoménolog
ie première.
I. Définitions: Changement de paradigme, changement de philoso
phie première, révolution scientifique et crise de la science
On doit à Thomas S. Kuhn d'avoir analysé avec minutie la structure
des révolutions scientifiques2. Son ouvrage, aujourd'hui classique de
part et d'autre de l'Atlantique, constitue un prérequis indispensable à la
question de la «crise de la science». Selon Kuhn le progrès scientifique
habituel (usual)3 passe par une série de révolutions au cours desquelles
s'effectue un changement de paradigme. Cette description de l'évolution
scientifique devra nous permettre de mieux comprendre sur quoi porte
aujourd'hui notre interrogation lorsque l'on parle de «crise de la
science».
Kuhn appelle paradigmes «les résultats scientifiques universelle
ment reconnus qui, pour un temps, fournissent à une communauté de
chercheurs des problèmes types et des solutions types»4. Un paradigme
est donc un modèle ou un schéma accepté5 dont les chercheurs se ser
vent pour déterminer leur objet de recherche, mais aussi pour donner un
sens à leurs recherches selon qu'elles infirment ou confirment le para-
2 Kuhn, T, The Structure of Scientific Revolutions, The University of Chicago
Press, Chicago, 1963. Tr. fr, Meyer, L, La structure des révolutions scientifiques, Flam
marion, Paris, 1983.
3 Tr. fr, p. 32.
4 Tr. fr (légèrement modifiée) , p. 11.
5 Tr. fr, p. 45. 600 Bertrand Bouckaert
digme. La Physique d' Aristote ou les Principia de Newton ont tous deux
été longtemps des paradigmes, le passage de l'un à l'autre a constitué
une révolution scientifique.
Pour qu'un résultat scientifique puisse assumer le rôle de para
digme, il faut qu'il souscrive à deux caractéristiques essentielles: 1°)
Vintérêt, c'est-à-dire fournir un résultat suffisamment remarquable pour
soustraire un groupe stable (enduring) d'adeptes à d'autres formes
d'activité scientifique concurrentes;6 2°) la promesse de succès, c'est-à-
dire ouvrir des perspectives suffisamment vastes pour fournir à ce nou
veau groupe de chercheurs toutes sortes de problèmes à résoudre7.
On appelle révolution scientifique le passage d'un paradigme à un
autre. Dans le fonctionnement scientifique normal comme dans son
fonctionnement extraordinaire, la communauté des chercheurs oriente
ses recherches en fonction d'intérêts internes à la science. La révolution
a pour condition nécessaire mais non suffisante l'apparition d'une ano
malie ou d'un problème non-résolu dans la théorie.
La notion de paradigme, si elle constitue un apport conceptuel
important à toute étude de la structure du progrès scientifique, reste rel
ativement floue. Les deux caractéristiques que Kuhn attribue à cette
notion, caractéristiques qui lui sont essentielles, sont malheureusement
peu précises: qu'est-ce que cela veut dire «suffisamment remarquable»
ou encore «ouvrir des perspectives»8? Cette imprécision est d'autant
plus dommageable qu'elle rend malaisée la compréhension effective de
ce qu'est un changement de paradigme. Si ce changement est motivé par
une insatisfaction concernant ces deux critères, par rapport à quelle
échelle évalue-t-on cette insatisfaction?
Manifestement les questions que nous posons ici — l'intérêt et la
promesse de succès — ne se rapportent pas au champ des recherches
6 Tr. fr, p. 29.
7 Tr. fr, p. 30 et 46.
8 Remarquons que dans sa Postface de 1969, Kuhn apporte des précisions import
antes à sa notion de paradigme, réfutant par là les interprétations relativistes qui ont été
faites de son travail. Dans ce texte il distingue deux significations majeures du terme
paradigme employées dans son livre. Une première signification est celle de matrice dis
ciplinaire, c'est-à-dire l'ensemble des éléments qui relient entre eux un groupe stable de
chercheurs. La seconde signification est celle d'exemplaires communs, c'est-à-dire un
groupe de problèmes déjà résolus enseignés aux étudiants. Kuhn donne également un
ensemble, qu'il ne prétend pas exhaustif, d'éléments appartenant à la matrice discipli
naire: les généralisations symboliques, les exemplaires, les croyances métaphysiques et
les valeurs. Ces précisions ne répondent que partiellement à l'ambiguïté dans la mesure
où Kuhn semble toujours les relier aux conditions internes de la science. De Husserl à Maine de Biran et retour 601
scientifiques proprement dit mais plutôt à ce qui motive l'intérêt scienti
fique lui-même. Kuhn lui-même semble conscient de cette difficulté
lorsqu'il signale dans la préface de son livre qu'il n'a rien dit des condi
tions extérieures au développement des sciences9.
Par «conditions extérieures au développement des sciences», Kuhn
désigne des situations historiques, économiques, techniques, etc. en rai
son desquelles une anomalie scientifique débouche sur une crise. Nous
voudrions, pour notre propre compte, approfondir et déplacer légère
ment cette notion. Nous recherchons ici le motif 'pour lequel on s'engage
en général dans une démarche scientifique d'acquisition de la connais
sance; ce motif, on l'appelle en général la vérité. Un paradigme est
abandonné aussi parce qu'il ne correspond plus à l'idée que l'on se fait
de la vérité et pas seulement en raison d'une anomalie ou de circons
tances extérieures d'ordre technique ou pratique. C'est en raison de cette
idée de vérité qu'un nouveau paradigme a de l'intérêt, et a de l'intérêt
parce qu'il est prometteur de découvertes qui, précisément, seront
vraies10. Autrement dit: les qualificatifs de «remarquable» et de «pro
metteur» n'ont de sens qu'en référence à une notion plus large qui les
englobe. C'est également en à celle-ci que le paradigme s'éva
lue et est à même de changer.
Nous appellerons philosophie première la discipline qui précède et
qui fonde toutes les autres et ce faisant leur donne leur sens; c'est-à-dire
la discipline qui s'intéresse à la vérité en tant que telle. C'est unique
ment en référence à une philosophie première déterminée qu'un para
digme peut émerger. En effet, selon moi, c'est à partir d'elle uniquement
qu'un fait peut apparaître comme anomalie scientifique, de même que
c'est à partir d'elle qu'une théorie scientifique peut présenter de l'intérêt
et ses résultats être prometteurs. Lorsqu'une découverte scientifique est
«remarquable» et «ouvre des perspectives» en fonction des critères
9 Tr. fr, p. 13. Kuhn précise en note: «C'est donc seulement par rapport aux pro
blèmes étudiés dans cet essai que je considère comme mineur le rôle des facteurs exté
rieurs».
10 Soulignons fermement qu'il faut distinguer strictement ce dont nous traitons
ici en parlant de la notion de vérité et ce que Kuhn désigne, à titre d'éléments de la
matrice disciplinaire, comme croyances métaphysiques et valeurs. Premièrement les
éléments de la matrice disciplinaire décrits par Kuhn sont des éléments internes à la
science, ce qui n'est pas le cas de la notion de vérité. Deuxièmement les éléments de
la matrice disciplinaire se réfèrent à du particulier, l'idée de vérité à de Y universel. De
plus, tandis que dans les changements paradigmatiques décrits par Kuhn les éléments
de la matrice changent, la philosophie première, elle, reste identique. Cf.
notre point II. 602 Bertrand Bouckaert
d'évaluation de cette philosophie première, c'est-à-dire lorsqu'elle satis
fait à ce que cette a déterminé comme critère de la vérité,
elle devient un paradigme. On opère une révolution scientifique lorsque,
en fonction de cette philosophie première, le paradigme ne correspond
plus aux critères de la vérité.
Cette distinction entre philosophie première et paradigme étant
introduite, nous pouvons chercher à mieux comprendre la différence
entre une révolution scientifique et une crise de la science. Selon Kuhn,
le passage d'un paradigme à un autre, la révolution scientifique, est un
facteur de progrès nécessaire à l'évolution de la science et même de la
vision du monde dans son ensemble. Il s'effectue par l'effort de trouver,
face à la révélation de l'inadéquation d'un paradigme, dans le cadre
défini par les exigences d'une philosophie première donnée, un nouveau
paradigme qui y satisfasse. En ce sens, ces évolutions de paradigme, les
révolutions scientifiques, sont des processus internes aux présupposés
d'une philosophie première, ils viennent confirmer la définition qu'elle
donne de la vérité. Il existe cependant des cas où ce qui est mis en péril
ce n'est pas le paradigme mais la philosophie première elle-même. Dans
ce cas ce n'est plus simplement une anomalie de paradigme à l'intérieur
d'une philosophie première déterminée qui est à l'origine de la crise,
mais une incohérence de la philosophie première à l'égard d'elle-même,
une contradiction interne à la définition et à la compréhension de la
notion de vérité qui englobe sous son prescrit l'ensemble des sciences
particulières. C'est non seulement un élément particulier de la connais
sance qui est en crise, mais le projet même du savoir; c'est à bon droit
que l'on parle alors d'une crise de la science.
II. Quelques révolutions dans les sciences particulières et la crise de
la science. La philosophie première classique et la crise de Vaxio-
matique
Lorsque, dans la ligne de Husserl, on parle de «crise de la science»
on vise généralement une crise qui aurait eu lieu à la charnière du XIXe
et du XXe siècle. Cette crise consisterait en ceci que le grand projet
rationaliste d'une description complète du réel et de ses modifications
selon des lois intangibles, valables pour tous et à tous moments, se serait
peu ou prou écroulé au début de notre siècle. Elle ne concerne donc pas
les réussites techniques ponctuelles qui sont restées nombreuses et Husserl à Maine de Biran et retour 603 De
brillantes tout au long de notre siècle, mais l'idéal unificateur défini par
Leibniz sous le titre de mathesis universalis et qui permettait de parler
d'une science cheminant méthodiquement selon un progrès continu et
nécessairement bénéfique. Il nous faut cependant préciser quelque peu
l'agenda de cette crise et réévaluer celle-ci à la lumière des définitions
kuhniennes.
Il est probablement exact que la science a abouti, au début de ce
siècle, à une crise de confiance quant à ses fondements mêmes mais il
s'agit là de l'aboutissement d'un processus long qui n'a pas marqué
toutes les disciplines scientifiques en même temps. Si l'on considère les
multiples révolutions qui ont scandé l'évolution de la
science au cours des derniers siècles, l'accumulation des changements
de paradigmes ne témoigne pas nécessairement d'un processus de crise.
Il se pourrait que la prétendue crise de la science, lorsqu'on la considère
avec un peu de distance critique, ne soit qu'un bouquet de révolutions
scientifiques et partant, le signe d'une vitalité et non pas d'une perte
d'idéal.
Nous proposons comme base exemplative quatre convulsions qui
ont secoué le cours de la science moderne. Elles concernent la cosmolog
ie, les sciences de la vie, la physique et enfin les sciences formelles. Il
va de soi que de nombreux autres exemples pourraient être développés
mais nous nous limitons aux plus connus et aux plus étudiés, ce qui nous
permet de les utiliser sans recourir à des développements techniques11.
Si les trois premières convulsions correspondent à ce qui est décrit par
Kuhn comme révolution scientifique nous pensons, avec Edmund Huss
erl, que la dernière de celles-ci échappe à cette compréhension.
La première de ces révolutions, au XVIe siècle, est connue sous le
titre de «renversement copernicien» : il s'agit du passage d'une cosmol
ogie géocentrique à une cosmologie héliocentrique. Thomas Kuhn a
magistralement montré le caractère «paradigmatique» de cette crise,
nous ne nous y attarderons donc pas. Il s'agit effectivement d'une révo
lution scientifique au cours de laquelle le paradigme cosmologique
défini par Aristote est abandonné au profit de celui de Copernic. L'inté
rêt et la promesse de succès dans cette révolution concernent largement
des conditions externes au développement scientifique, plus particulièr
ement des questions de calendrier12.
11 Nous renvoyons le lecteur, en note, à des ouvrages de référence sur le sujet.
12 Cf. Thomas Kuhn, La révolution copernicienne, Fayard, Paris, 1973. Voir aussi
La structure des révolutions scientifiques, Tr. fr, p. 13. 604 Bertrand Bouckaert
La seconde crise, dans le courant du XVIIe et du XVIIIe siècle,
concerne les sciences de la vie dans leur ensemble. Jacques Roger13
montre excellemment comment à cette époque le paradigme défini par
Galien14 est abandonné au profit de «la science nouvelle». Ici aussi on
trouve comme motif de la révolution un intérêt et une promesse de suc
cès particulière, plutôt interne au développement scientifique, concer
nant la question de la génération.
La troisième crise, au XIXe siècle est l'abandon du modèle de
l'éther à partir des expériences de Michelson-Morley en 188715. Ici
aussi, c'est bien un paradigme qui est abandonné avec le passage d'une
ontologie mécaniste liée à l'éther à une ontologie du champ. La question
de la nature de la lumière assume ici la place de motif. C'est elle qui
éveille l'intérêt et est prometteuse de succès.
Ces trois premières révolutions ne représentent selon nous, et selon
Kuhn lui-même, que les témoignages de l'évolution typique de la
science selon le processus du «changement de paradigme». Il est cepen
dant une quatrième crise qui aura, elle, bouleversé l'ensemble du projet
scientifique de la modernité; nous voulons parler de la crise des sciences
formelles (géométrie, logique et axiomatique formelle) au début de ce
siècle et même avant. Nous faisons ici allusion notamment à la décou
verte des geometries non-euclidiennes par Riemann (au XIXe siècle), au
théorème d'incomplétude de Gôdel et à toute la série des paradoxes
auto-référentiels par exemple chez Russell. L'expression plus classique
de cette crise des sciences formelles s'est exprimée assez tardivement
dans les deux conclusions du célèbre «théorème de Gôdel» en 193116.
Nous prendrons celui-ci comme exemple pour l'ensemble de cette crise
afin d'essayer de voir en quoi elle se distingue des autres. La significa
tion historique du théorème de Gôdel engage manifestement des partis
pris de philosophie première qui remontent à la haute antiquité grecque
et qui concernent la nature de la méthode axiomatique. Le théorème de
Gôdel démontre l'impossibilité d'une axiomatisation complète et consis-
13 Cf. Jacques Roger, Les sciences de la vie dans la pensée française au XVIIIe
siècle, Albin Michel, Paris, 1963.
14 Mais aussi par Aristote et Hippocrate.
15 Cf. Michelson-Morley Versuch, in «Enzyklopàdie Philosophie und Wissen-
schaftstheorie 2», éd. J. Mittelstrass, B.I.-Wissenschaftsverlag, Mannheim/Wien/Zurich,
1984. Voir aussi: La structure des révolutions scientifiques, Tr. fr, p. 109.
16 Nous nous basons sur le volume Le théorème de Gôdel, Seuil, Paris, 1989, dans
lequel on trouve une traduction française du de Gôdel précédée de la présenta
tion de celui-ci par E. Nagel et J.R. Newmann et suivie d'un commentaire par J.Y. Girard. Husserl à Maine de Biran et retour 605 De
tante, ce qui s'exprime dans ses deux conclusions: «Dans tout système
formel consistant contenant une théorie de nombres finitaires relativ
ement développée, il existe des propositions indécidables», et «La
consistance d'un tel système ne saurait être démontrée à l'intérieur de ce
système».
Dès l'abord, l'anomalie qui réside dans ces propositions revêt un
statut remarquable dans la mesure où le projet moderne pouvait être
compris comme celui de trouver les correspondants formels, univers
els et intangibles de tout événement réel du monde. Dès lors, avec la
crise des sciences formelles, c'est la scientificité dans son ensemble
qui est mise en cause et non une science particulière. Pourtant, à pre
mière vue, il n'y a qu'une distinction d'extension entre la science for
melle et les autres sciences, ces dernières n'étant que des sciences
d'objets particuliers tandis que la première est la science de l'objet
«en général».
On est donc en droit de se demander pourquoi la crise des
sciences formelles ne s'est pas résolue, comme ce fut le cas pour la
cosmologie, les sciences de la vie, la physique, etc. par un changement
de paradigme qui serait venu redéfinir la théorie formelle et aurait
permis de surmonter la crise. C'est là une question à laquelle, à ma
connaissance, on n'a pas encore fourni de réponse. Comprendre cela
exige que nous prenions en considération deux facteurs importants: les
relations de la méthode axiomatique et de la méthode expérimentale
d'une part et l'inclusion de la psychologie dans l'idéal scientifique
moderne d'autre part.
Remarquons tout d'abord que les trois premières révolutions que
nous avons énumérées avaient pour objectif de faire coïncider la théorie
avec l'expérience17. L'adoption du modèle héliocentrique avait pour but
de faire coïncider la théorie cosmologique avec les observations calen-
daires, l'évolution des sciences de la vie devait satisfaire aux réquisits de
l'expérimentation vésalienne, idem avec l'évolution de la physique;
l'échec répété des expériences de Michelson-Morley visant à mettre en
évidence un mouvement de la terre par rapport à l'éther exigeait l'aban
don de ce modèle. Toutes ces évolutions avaient pour but d'élaborer une
science conforme à une notion de vérité comprise comme adéquation de
17 Parfois c'est le processus inverse qui est décrit par Kuhn, c'est-à-dire une réor
ganisation de l'expérience pour la faire coïncider avec la théorie (cf. La structure des
révolutions scientifiques, Tr. fr, p. 65), mais la radicalisation d'une telle thèse relève sans
doute de ce que Tim Maudlin appelle le «Kuhn démesuré». 606 Bertrand Bouckaert
la pensée à son objet (adequatio rei et intellectus). De plus, dans ces
trois cas, c'est la méthode expérimentale qui est en jeu et non pas la
méthode axiomatique.
Rappelons ensuite que tandis que l'idéal scientifique moderne par
venait, avec la psychologie, à englober dans son champ de recherches le
domaine de la conscience et donc l'expérience elle-même, la méthode
expérimentale s'affirmait, avec Bacon, comme la méthode résultant
nécessairement de la philosophie première issue de l'idée de vérité
comme adéquation de la pensée et de son objet. En conséquence l'empi
risme anglais de Hume et de Locke s'efforça, avec l'étude de Y abstract
ion, de rendre compte de l'origine psychologique des idéalités for
melles, avec pour conséquence le scepticisme que l'on sait18.
La crise de la science ne résulterait pas tant des anomalies surgies au
sein des sciences formelles — il n'y a là rien qu'un cheminement normal
dans le processus scientifique — mais de l'impossibilité de surmonter ces
anomalies à partir d'une théorie nouvelle issue de la méthode expériment
ale (ou même intuitionniste). C'est cette impossibilité d'une fondation de
l'axiomatique à partir de l'expérience qui marquerait véritablement la
crise des sciences. D'une part le scepticisme de Bacon et de Hume ne
débouche pas sur une crise tant que les raisonnements formels employés
dans les sciences empiriques peuvent se fonder ultimement sur l'axiomat
ique. D'autre part, les perplexités internes aux sciences formelles et pour
lesquelles la démonstration de Gôdel nous sert d'exemple (en montrant
les anomalies internes à l'axiomatique elle-même et dans la mesure où
ces ne peuvent pas être résolues de façon expérimentale dans
le cadre de la philosophie première qui conçoit la vérité comme adéquat
ion) signent la crise de la philosophie première héritée de l'antiquité19.
18 A ce sujet, voir: Husserl, E., Logische Untersuchungen, Zweiter Band: Untersu-
chungen zur Phànomenologie und Théorie der Erkenntnis, I. Teil, II. Die idéale Einheit
der Spezies und die neueren Abstraktionstheorien, Max Niemeyer Verlag, Tiibingen,
1993 (première édition: 1901). Tr. fr, Elie, H., Kelkel, A.L, Schérer, R., Recherches
Logiques, Tome 2: Recherches pour la phénoménologie et la théorie de la connaissance,
Première Partie: I et II, Recherche II: L'unité idéale de l'espèce et les théo
ries modernes de l'abstraction, P.U.F., (Coll. Epiméthée), Paris, 1991 (Première édition:
1961).
19 Précisons qu'il ne faut pas surestimer l'importance du théorème de Gôdel et
céder à ce que Jean- Yves Girard appelle la «gôdelite». Notre projet n'est pas d'étendre
les conséquences du théorème de Gôdel à un domaine qui ne les concerne en rien. Nous
considérons simplement ce théorème comme le témoignage d'une anomalie au sein d'une
théorie déterminée. En ce sens, la «gôdelite» elle-même a pour nous la signification
d'une confirmation de cette anomalie.