Politiques de l'État-nation grec vis-à-vis de la diaspora - article ; n°3 ; vol.17, pg 9-22

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Revue européenne de migrations internationales - Année 2001 - Volume 17 - Numéro 3 - Pages 9-22
Politiques de l'État-nation grec vis-à-vis de la diaspora.
Michel Bruneau.
La diaspora grecque est antérieure à l'existence de l'État-nation qui lui doit beaucoup. Bien que la nécessité d'une politique de cet État vis-à-vis de la diaspora soit apparue très tôt, sa mise en œuvre a tardé. Cela est dû non seulement aux difficultés rencontrées par l'État grec jusqu'après la seconde guerre mondiale, mais surtout à sa logique d'expansion territoriale dans la péninsule des Balkans et dans l'archipel, ainsi qu'à la nécessité d'installer sur son territoire et d'intégrer plus d'un million de réfugiés d'Asie Mineure et de Thrace orientale. Cette politique, apparue après la guerre civile, visait à éviter la disparition de l'identité chez les Grecs d'Amérique du Nord, menacés d'assimilation, et à les inciter à aider économiquement la Grèce en difficulté. Elle n'a pris une certaine ampleur qu'à partir des années 1980-90, au cours desquelles ont été mises en place des institutions destinées à développer les liens avec la diaspora (Secrétariat et Conseil des Grecs à l'étranger). Pour que ces institutions jouent pleinement leur rôle d'animation et de coordination des réseaux d'un Hellénisme mondialisé, il faudrait les rendre véritablement indépendantes de l'État qui, actuellement est leur bailleur de fonds quasi exclusif et a une vision trop centralisatrice.
Politics of the Greek Nation State with regard to the diaspora.
Michel Bruneau.
The greek diaspora existed even before the Nation-State which owes her much. Although it very early appeared as necessary to establish a policy of this State towards the diaspora, it took a long time enforcing it. This is due not only to the difficulties which the Greek State came up against until after the Second World War, but mostly to its logic of territorial expansion in the Balkan peninsula and in the islands, as well as to the need to settle on its territory and integrate more than one million refugees from Asia Minor and Eastern Thrace. This policy, which appeared after the Civil War, meant to prevent the loss of identity among Greeks in North America, who ran the risk of assimilation, and to encourage them to provide economical aid to an ailing Greece. It did not acquire significance until the eighties and nineties, when some institutions were created in order to develop the links with the diaspora : General Secretariat for the Greeks Abroad, World Council of Hellenes Abroad. In order for those institutions to fully play their parts, organizing and coordinating the networks of a globalized Hellenism, they would need to be made truly independant from the greek government which is now virtually their sole source of funds and has a too centralizing aim.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2001
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Michel Bruneau
Politiques de l'État-nation grec vis-à-vis de la diaspora
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 17 N°3. pp. 9-22.
Citer ce document / Cite this document :
Bruneau Michel. Politiques de l'État-nation grec vis-à-vis de la diaspora. In: Revue européenne de migrations internationales.
Vol. 17 N°3. pp. 9-22.
doi : 10.3406/remi.2001.1792
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_2001_num_17_3_1792Résumé
Politiques de l'État-nation grec vis-à-vis de la diaspora.
Michel Bruneau.
La diaspora grecque est antérieure à l'existence de l'État-nation qui lui doit beaucoup. Bien que la
nécessité d'une politique de cet État vis-à-vis de la diaspora soit apparue très tôt, sa mise en œuvre a
tardé. Cela est dû non seulement aux difficultés rencontrées par l'État grec jusqu'après la seconde
guerre mondiale, mais surtout à sa logique d'expansion territoriale dans la péninsule des Balkans et
dans l'archipel, ainsi qu'à la nécessité d'installer sur son territoire et d'intégrer plus d'un million de
réfugiés d'Asie Mineure et de Thrace orientale. Cette politique, apparue après la guerre civile, visait à
éviter la disparition de l'identité chez les Grecs d'Amérique du Nord, menacés d'assimilation, et à les
inciter à aider économiquement la Grèce en difficulté. Elle n'a pris une certaine ampleur qu'à partir des
années 1980-90, au cours desquelles ont été mises en place des institutions destinées à développer les
liens avec la diaspora (Secrétariat et Conseil des Grecs à l'étranger). Pour que ces institutions jouent
pleinement leur rôle d'animation et de coordination des réseaux d'un Hellénisme mondialisé, il faudrait
les rendre véritablement indépendantes de l'État qui, actuellement est leur bailleur de fonds quasi
exclusif et a une vision trop centralisatrice.
Abstract
Politics of the Greek Nation State with regard to the diaspora.
Michel Bruneau.
The greek diaspora existed even before the Nation-State which owes her much. Although it very early
appeared as necessary to establish a policy of this State towards the diaspora, it took a long time
enforcing it. This is due not only to the difficulties which the Greek State came up against until after the
Second World War, but mostly to its logic of territorial expansion in the Balkan peninsula and in the
islands, as well as to the need to settle on its territory and integrate more than one million refugees from
Asia Minor and Eastern Thrace. This policy, which appeared after the Civil War, meant to prevent the
loss of identity among Greeks in North America, who ran the risk of assimilation, and to encourage them
to provide economical aid to an ailing Greece. It did not acquire significance until the eighties and
nineties, when some institutions were created in order to develop the links with the diaspora : General
Secretariat for the Greeks Abroad, World Council of Hellenes Abroad. In order for those institutions to
fully play their parts, organizing and coordinating the networks of a globalized Hellenism, they would
need to be made truly independant from the greek government which is now virtually their sole source
of funds and has a too centralizing aim.Revue Européenne des Migrations Internationales, 2001 (17) 3 pp. 9-22
l' Etat-nation grec Politiques de
vis-à-vis de la diaspora
Michel BRUNEAIP
Qu'est ce que la diaspora grecque ?
C'est seulement depuis les années 1970 que la Grèce a cessé d'être un pays
d'émigration pour devenir un pays d'immigration, à cause de la chute de son taux de
croissance démographique et de l'élévation du niveau de vie moyen de ses citoyens.
C'est également depuis les années 1980 que le thème de la diaspora est apparu dans la
société et la vie politique grecque. Il a été l'objet d'une préoccupation croissante pour
l'État grec, qui a de plus en plus cherché à l'organiser dans les années 1990. La
diaspora est alors devenue une dimension majeure de la nation grecque, qui compte un
peu plus de 10 millions d'habitants sur son territoire national pour 4 à 6 millions en
diaspora, c'est-à-dire de personnes se réclamant d'une identité grecque dans le monde.
Comme les Chinois, les Juifs, les Arméniens ou les Libanais, les Grecs sont un
« peuple-monde » (global tribe) qui peut, grâce aux réseaux de sa diaspora, chercher à
tirer profit de la mondialisation en marche en ce début du XXIe siècle.
Si le terme grec de diaspora désigne étymologiquement toute forme de
dispersion, il n'a pris son sens actuel qu'appliqué à la dispersion des communautés
juives, évoquée dans la traduction grecque de la Bible dite de la Septante. Ensuite, par
extension, il a été appliqué à d'autres dispersions de peuples plus ou moins contraintes,
dont celle des Grecs à partir de la prise de Constantinople par les Turcs ottomans
(1453). Une diaspora est une forme d'existence d'une nation, elle se définit par rapport
à elle et par rapport à un éventuel État-nation. Il ne faut pas oublier que la diaspora
grecque a précédé l' État-nation et que ce sont les intellectuels de la diaspora qui ont
œuvré pour le mouvement de renaissance nationale, notamment A. Koraïs à Paris et la
Philiki Etairia, dont le siège principal était à Odessa. Les Grecs de la diaspora ont
Directeur de Recherche au CNRS, UMR « Migrations Internationales, Territorialités,
Identités » (MITI), Bordeaux. Bruneau@msha.u-bordeaux.fr 10 Michel BRUNEAU
envoyé, à plusieurs reprises, des hommes combattre pour défendre la patrie, pendant
les guerres balkaniques, les première et seconde guerres mondiales. Ils ont aussi
largement financé les institutions culturelles et d'éducation après la guerre
d'indépendance, pendant tout le XIXe siècle. Sur le plan économique, leur contribution a
été importante à travers les revenus de la marine marchande, les transferts et
investissements des emigrants. En 1956, par exemple, 76 % des ressources invisibles
de la Grèce provenaient de la marine et des emigrants, 13 % seulement du tourisme. Ce
n'est qu'après 1960 que leur importance va considérablement diminuer, à cause de la
croissance très forte du tourisme et de la contribution de plus en plus grande des
programmes européens à l'amélioration des infrastructures (après 1980).
Au cours des années 1930, puis après la seconde guerre mondiale, lorsque le
territoire de l'État grec a pris sa forme actuelle, le vocabulaire concernant l'identité
nationale et la nation a tendu à se normaliser autour du terme d'Hellénisme
(Ellinismos) en distinguant au sein de l'ensemble national qu'il exprime trois sous-
ensembles : l'Hellénisme helladique (Elladikos Ellinismos ou Elladismos) qui
correspond à la population vivant à l'intérieur des frontières de l' État-nation (la Grèce
actuelle), irrédimé (Alytrotos Ellinismos) qui est formé de ces
communautés grecques vivant dans leur territoire historique non rattaché à la Grèce
actuelle (sud de l'Albanie, Bulgarie, Macédoine ex-yougoslave, Constantinople et îles
turques d'Imbros et Tenedos, Chypre), et l'Hellénisme de la diaspora (Apodimos
Ellinismos) composé de toutes les communautés grecques vivant dans des pays
étrangers un peu partout dans le monde où ils ont émigré, dans des patries d'adoption
(Pamboukis, 1961). La conscience nationale (ethniki sinidisis) unit ces trois sous-
ensembles1.
Dans le premier répertoire- inventaire des Grecs de l'étranger, publié en 1972
par le Centre de Recherche en Sciences Sociales d'Athènes (EKKE), sous le titre
« Apodimi Ellines », il s'agit bien de tous les Grecs de l'étranger. Y sont inclus ceux de
Turquie qui sont sur des terres historiquement grecques (Imbros, Tenedos,
Constantinople), mais pas ceux d'Albanie, sans doute faute d'informations disponibles
à l'époque, ni ceux de Chypre. Dans le second, dû au ministère des Affaires Étrangères
(Direction des Apodimi Ellines), à une première édition (1987) sous le tire « O
Apodimos Ellinismos » succède une seconde (1992) intitulée « O Ellinismos tou
Exoterikou ». Cette publication collecte les informations, disponibles au ministère, sur
tous les Grecs vivant à l'extérieur des frontières de l 'État-nation, à l'exception de ceux
de Chypre. Le changement de titre s'explique par la définition plus précise qui est
donnée du terme Apodimos Ellinismos : « Par ce terme nous entendons l'ensemble des
Grecs vivant à V extérieur des frontières de l'Etat national et de certains territoires qui,
1 Ce même auteur P. Pamboukis (1961 : 114) définit cinq critères constitutifs du concept de
nzXvon-ethnos : une même origine raciale (koini phyletiki katagogi), une même langue, une
religion unique, des mœurs semblables, une cohésion territoriale. Aucun de ces cinq critères
n'est le facteur déterminant de la notion de nation, mais la coexistence des cinq en donne la
forme la plus achevée qu'on trouve dans la nation grecque. Tous ces critères, à l'exception du
dernier, sont aussi présents dans les notions de genos et de phyli.
REMI 2001 (17) 3 pp. 9-22 de l'État-nation grec vis-à-vis de la diaspora 1 1 Politiques
bien qu'à l'extérieur de ces frontières, constituent d'un point de vue historique des
parties intégrantes du berceau de notre Nation. Selon cette définition, les Grecs de
Chypre, de l'Epire du nord, ainsi que le petit nombre de ceux qui restent dans l'actuelle
Turquie, ne sont pas considérés comme "Apodimi" » (Ypourgio Exoterikon, 1992 : 11).
Cette définition correspond bien à celle donnée par P. Pamboukis (1961).
Le statut de Chypre, partie intégrante de l'Hellénisme, est très particulier
depuis la partition de fait de l'île (1974) qui a fait du gouvernement chypriote un
gouvernement exclusivement grec. Cet État chypriote apparaît de plus en plus comme
une autre métropole de la diaspora à côté d'Athènes, d'autant plus active dans les
manifestations de la diaspora qu'il cherche un soutien politique en vue du règlement de
la question chypriote et qu'il dispose de moyens dus à la relative prospérité de son
économie.
Premières formes d'une politique de l'Etat-nation grec vis-à-vis de
la diaspora
La prise de conscience de la part de l'État et des hommes politiques de la
nécessité d'une politique vis-à-vis de la diaspora a été très lente. Alors que la diaspora,
à travers une association comme la Philiki Etairia notamment, a joué un rôle
fondamental dans la guerre d'indépendance et dans la création de l'État-nation grec, cet
État s'en est très peu préoccupé jusqu'à une période relativement récente. Sa priorité
était de se constituer un territoire national englobant la plus grande partie possible de la
nation grecque. L'espace réticulaire de la diaspora proprement dite n'entrait pas dans
une telle stratégie.
Ioannis Lambridis (1895 : 78-81) remarque que les gouvernants de la Grèce se
sont beaucoup plus préoccupés du rattachement au territoire national de terres grecques
telles que l'Epire, la Macédoine, la Thrace, la Crète et d'autres îles que des « colonies »
grecques {ellinikai apoikiai) fondées dans des pays qui sont hors de leur champ de
vision politique2. Il plaide donc pour la reconnaissance du véritable rôle que jouent, et
peuvent encore davantage jouer, ces communautés de la diaspora dans le
développement de l'agriculture, de l'industrie, du commerce et de la marine grecque. Il
souligne, à plusieurs reprises, le lien qu'elles assurent entre la production à l'intérieur
du pays et les marchés extérieurs où ces produits sont consommés. Il décrit également
l'apport de devises que représentent les envois d'argent des membres de la diaspora à
la branche de leur famille restée en Grèce, ou les investissements, le rapatriement de
capitaux de Grecs revenant s'installer dans leur pays d'origine. Il souligne enfin le rôle
joué par la diaspora dans le soutien aux mouvements intellectuel et artistique du pays.
2 Ils se sont contentés d'installer des consulats et vice-consulats, salariés là où la population
grecque était assez nombreuse pour en permettre le financement, et des consulats non-salariés
confiés à des notables locaux ailleurs. Cet auteur regrette cette absence d'intérêt d'autant plus
que la diaspora n'a pas joué un rôle seulement dans les circonstances difficiles traversées par
la patrie, mais a largement contribué à l'aménagement de la capitale, de ses monuments, et à la
fondation d'établissements scolaires à l'intérieur comme à l'extérieur du royaume.
REMI 2001 (17) 3 pp. 9-22 12 Michel BRUNEAU
II conclut que l'État et les gouvernants ne sont pas à la hauteur de la situation
dont il convient d'effectuer une étude approfondie. Sa vision est très bien exprimée par
la définition qu'il donne des « colonies grecques » : « Par V expression ellinikai
apoikiai il faut entendre non seulement le rassemblement de familles marchandes
grecques dont le sort intéresse la Grèce à cause de la communauté de sang, mais aussi
un poste grec fondé à l'étranger au service de la métropole et de la nation grecque
dans les domaines matériel et spirituel, et très solidement relié au foyer national, d'où
il provient et vers lequel il est tourné » (Lambridis, 1895 : 80).
Plus tard Ion Dragoumis en 1916 formule dans ses « Pensées pour un
programme politique » des propositions qui vont dans le même sens : « Les Grecs de la
n' ont pas seulement besoin d'écoles, d'églises, diaspora (O en diaspora Ellinismos)
d'hôpitaux, de communautés et de journaux, mais aussi d' une dépendance économique
du centre, avant tout de celle-ci. Il faut que les entreprises et les associations
coopératives grecque aient leur centre en Grèce et leur rayonnement dans
l'Hellénisme. Il faut que soit créé un service régulier en faveur des migrants grecs à
l 'étranger se composant d' organisations prenant soin de l'intérêt individuel. Il faut
veiller à ce que les produits grecs soient diffusés par les Grecs de l' extérieur, de façon
à ce que chacun d' entre eux se considère comme un agent du commerce grec. Il faut
fonder des chambres de commerce mixtes pour développer les échanges commerciaux
entre les états étrangers et la Grèce. Pour atteindre ces objectifs il est nécessaire de
créer un organisme ou un service du ministère des Affaires Étrangères qui n'est pas
préparé à cette tâche innovante complexe. Il faut le modeler en fonction d'un tel
système d'idées et élever les jeunes dans cette optique » (Dragoumis, 1916 : 6-7).
Cependant jusqu'à la seconde guerre mondiale, l'État grec a dû faire face à d'autres
urgences, en particulier l'installation et l'intégration du flot des réfugiés d'Asie
Mineure.
Si bien que ce problème de la mise en œuvre d'une politique vis-à-vis de la
diaspora ne sera repris que dans les années 1950 et 1960, au lendemain de la guerre
civile. La Grèce a alors besoin plus que jamais du soutien économique et politique de
sa diaspora et en particulier de sa partie la plus nombreuse et prospère, celle des États-
Unis. L'année 1951 est alors proclamée symboliquement « année de Y Apodimos
Ellinismos » par le roi Paul Ier. Paraît également à cette date l'ouvrage de Panos
Pamboukis (1951, rééd. 1961) Apodimos Ellinismos3.
P. Pamboukis (1961 : 111) définit une politique « coloniale » (paroikiaki
politikï) comme « l' ensemble des mesures prises par l'Etat dans le but de conserver
l'Hellénisme de la diaspora au sein de la communauté nationale ». La nécessité s'en
est fait sentir, après la première guerre mondiale, lorsque le flot des retours s'est tari,
3 Cet avocat devenu haut fonctionnaire au ministère des Affaires Étrangères puis préfet de
Lesbos, de Chios, a été le premier à formuler, dans un ouvrage qui a connu un grand succès
(3 éditions successives dont la seconde, préfacée par le Premier ministre de l'époque
K. S. Stéphanopoulos), des propositions pour une politique migratoire et vis-à-vis de la
diaspora {paroikiaki politikï), qui lui valurent d'occuper de hautes fonctions en ce domaine
dans les années 1960 et 1970.
REMI 2001 (17) 3 pp. 9-22 Politiques de l'État-nation grec vis-à-vis de la diaspora 13
les pays d'accueil tendant à fermer leurs frontières. Une telle politique est conçue
comme une réponse à la question : « Comment nos compatriotes (omogeneis mas)
conserveront-ils leur identité nationale, dans un milieu étranger, parfois hostile ; en
d'autres termes, comment résisteront-ils à la pression assimilationiste de leur
environnement ? » (Pamboukis, 1961 : 127).
Deux conceptions de cette politique se sont fait jour à l'époque. La plus
ambitieuse défendue par Panos Pamboukis (1945) dans un article de la revue Politiki
Epitheorisis et soutenue par Stephanos Stéphanopoulos plusieurs fois ministre, visait à
la création d'un ministère des « colonies » (des communautés de l'étranger) et de la
migration (paroikion kai metanastevseos) avec des compétences très larges sur toutes
les questions afférentes aux Grecs de l'étranger et aux mouvements migratoires.
L'autre conception, minimaliste, visait à la création d'un simple service administratif,
une direction au sein du ministère des Affaires Étrangères s 'occupant des Apodimi
Ellines, conception défendue essentiellement par des diplomates comme A. Kyrou
(Pamboukis, 1961 : 96-98). C'est entre ces deux conceptions que vont osciller les
divers gouvernements jusqu'à nos jours, la première finissant par l'emporter dans le
contexte nouveau de la fin du XXe siècle.
Une première mesure a été prise en 1947 avec la création d'une Direction des
Grecs à l'étranger (Apodimou Ellinismou) et de la migration au ministère des Affaires
Étrangères. Une seconde a été la création en 1954 d'un Haut Conseil des Grecs à
l'étranger (Anotato Symvoulio Apodimon Ellinon) de 18 membres nommés par le
ministre, selon un modèle français datant de 19484. On pourrait s'étonner du recours à
un tel modèle, dans ce cas comme dans celui plus tardif du SAE (1995), alors que la
France n'a aucune tradition ni expérience diasporique, en dehors de celle de ses
Huguenots des xviF et xvilF siècles, dont elle s'est totalement désintéressée. Cela
montre le souci de privilégier les intérêts de l'État-nation, par rapport à une diaspora
qu'il désire se subordonner, pour servir ses intérêts qu'il juge être les véritables intérêts
nationaux5.
4 C'était un organe consultatif qui devait traiter de toutes les questions concernant les Grecs à
l'étranger, dans les domaines économique, politique, religieux et de l'éducation. Il devait
également préparer la réunion en Grèce d'un Congrès regroupant des représentants des
communautés (paroikies et koinotites) des Grecs à l'étranger pour discuter des mêmes
questions. Ce Haut Conseil a été formé des membres suivants, nommés pour trois ans : les
présidents de 5 communautés grecques de l'étranger (Le Caire, Chicago, Sydney, Buenos-
Aires et Paris), des représentants des chambres de commerce grecques de l'étranger
(Alexandrie, New York, Marseille), ainsi que deux personnalités reconnues pour leur
compétence sur les problèmes des Grecs à l'étranger, un ancien ambassadeur et P. Pamboukis
5 Ce Conseil devait préparer le travail du Congrès qui aurait discuté très largement et
minutieusement toutes les questions afférentes à la diaspora. Pamboukis qui connaissait bien
les Grecs américains, notamment pour y avoir effectué une enquête de deux mois en 1960,
soulignait que « ces questions sont très difficiles à traiter et nécessitent une approche très
prudente, parce que la plupart de nos compatriotes (omogenis) ont une citoyenneté relevant de
ces pays étrangers. Ce fait rend très délicate toute action risquant d'atténuer ce qui les relie
aux autres citoyens quelle que soit leur origine, et nous crée le devoir d'être très circonspect
dans toutes nos actions en ce domaine » (Pamboukis, 1961 : 57). Ce Congrès n'a jamais été
réuni et il semble bien que le Haut Conseil ait très peu fonctionné. Cela est-il dû sans doute
aux changements de gouvernements fréquents et à l'instabilité politique précédant
l'avènement de la dictature des colonels en 1967.
REMI 2001 (17) 3 pp. 9-22 14 Michel BRUNEAU
P. Pamboukis avait une conception très nationaliste et centralisatrice des
relations de l'État grec avec sa diaspora. Elle s'exprime le mieux dans le rôle qu'il
entend faire jouer aux consuls présents dans chacune des communautés ou « colonies »
{paroikies). Il déplore le fait qu'ils soient pour la plupart non pas des salariés de l'État
grec mais des notabes locaux, s 'occupant essentiellement de favoriser les échanges
commerciaux entre la Grèce et le pays d'accueil. Il voudrait en faire « de véritables
représentants de l'État qui devront s'intéresser à toutes les manifestations de la vie de
la communauté, spirituelles, sociales, politiques, économiques. Ils devront conduire les
membres de cette communauté en les orientant dans la ligne de notre politique
nationale. C est pourquoi il faut éviter les consuls bénévoles non-salariés, mais
d' expérience, de convictions et d' orientation nommer des personnalités formées,
nationales, de façon à ce qu'elles deviennent des leaders de leur communauté
(paroikia) » (Pamboukis, 1961 : 43). Il veut, parallèlement aux structures commun
autaires et ecclésiastiques qui sont les structures traditionnelles de la diaspora,
renforcer par ce biais les liens des paroikies avec l'État hellénique de façon à forger
une politique nationale panhellénique, qui, bien sûr, serait celle de l'État grec. Il
reprend la formule d'un célèbre Premier ministre de l'entre-deux guerres, Kharilaos
Trikoupis : « La politique de la Grèce doit être celle de l'Hellénisme » (Pamboukis,
1961 : 48).
C'étaient les Grecs d'Amérique qui préoccupaient le plus les hommes
politiques grecs de l'époque, dans la mesure où ils apparaissaient à la fois comme les
plus menacés par l'assimilation et les plus prospères. Ils pouvaient donc contribuer à la
reconstruction et au développement de la Grèce, après l'occupation et la guerre civile.
Cependant, Pamboukis s'inquiète de l'hémorragie que représente l'émigration outre
mer, due en grande partie au chômage et à l'absence de perspectives en Grèce. Il
propose de limiter le plus possible cette émigration vers les pays occidentaux qui,
pensait-il, déboucherait sur l'assimilation à la deuxième et troisième générations, au
profit d'une émigration (inévitable tant que la situation économique de la Grèce ne se
serait pas significativement améliorée) vers les pays du bassin de la Méditerranée
orientale liés à l'Hellénisme par une histoire pluri-millénaire. En fait, il propose de
perpétuer le phénomène de la diaspora marchande (paroikiako phainomeno), dans des
structures de type colonial, plutôt que de favoriser le développement d'une diaspora
prolétaire, de main d 'œuvre. Les risques d'une assimilation étaient dans un tel cadre
pratiquement inexistants (P. Pamboukis, 1961 : 45-46)6.
6 Une mesure intéressante et révélatrice que Pamboukis a commencé à mettre en œuvre,
lorsqu'il était préfet de Mytilène puis de Chios (1959-1960), est la constitution d'un état civil
des Grecs de l'étranger dans leurs départements d'origine {Mitroon Apodimon) au niveau de
chacune des communes, en demandant les informations aux parents et aux amis ou à toute
autre source. Le principal objectif était de maintenir et même de renforcer les liens entre les
émigrés et leur petite patrie d'origine, en particulier à travers les liens familiaux (Pambouki,
1961 : 135-137). Récemment a été créé, en même temps que le SAE, un Registre des Grecs à
l'étranger {Lixarchio tou Ellinismou) dont l'objectif est de faciliter la création et le
fonctionnement des réseaux de la diaspora et de l'Hellénisme. Son siège est à Salonique
comme celui du SAE.
REMI 2001 (17) 3 pp. 9-22 Politiques de l'État-nation grec vis-à-vis de la diaspora 15
Le gouvernement de la dictature a repris cette question avec la re-création
d'une direction générale des Grecs à l'Étranger (Apodimon Ellinon) auprès du
ministère des Affaires Étrangères. C'est dans ce cadre qu'a été confié à l'EKKE
(Centre de Recherches en Sciences Sociales) le soin d'effectuer le premier répertoire
des organismes des Grecs à l'étranger {Apodimi Ellines, Greeks Abroad, 1972).
Cette direction a poursuivi son action jusqu'à nos jours. Mais celle-ci a été par
la suite renforcée par la création dans les années 1980 de divers organismes publics,
dont les principaux sont le Secrétariat des Grecs à l'étranger (Geniki Grammatea
Apodimou Ellinismou) en 1983 et l'existence dans la plupart des gouvernements d'un
vice-ministre (ifipourgos) des Affaires Étrangères, se consacrant exclusivement aux
Grecs à l'étranger. Grigoris Niotis est le plus connu d'entre eux, ayant occupé cette
position à deux reprises. Il a suscité la création d'un Conseil des Grecs à l'étranger
(Symvoulio Apodimou Ellinismou) en 1995, qui se réunit tous les deux ans à Salonique.
On est donc passé, à la fin du XXe siècle, à une autre échelle avec la mise en œuvre
d'une véritable politique de l'État grec vis-à-vis de sa diaspora, et on assiste à la
multiplication des acteurs publics et privés s 'intéressant à la diaspora dans le cadre de
la mondialisation. La terminologie a également évolué.
Ce tournant dans la politique de l'État grec vis-à-vis de sa diaspora à partir des
années 1980 correspond à une prise de conscience provoquée en grande partie par les
« rapatriements » de Grecs d'Allemagne après 1973, et surtout par le flux des réfugiés
grecs pontiques provenant des pays de l'ex-URSS (2 à 300 000 entre 1989 et 1995).
Les réseaux et l'organisation de l'Hellénisme œcuménique
C'est en 1975, lorsque la démocratie a été rétablie en Grèce, qu'est pour la
première fois institutionnalisée formellement dans un texte constitutionnel l'intérêt et
le soin porté par l'État à l'Hellénisme de l'extérieur. L'article 108 de la constitution
l'officialise ainsi : « L'État prend soin de la vie des Grecs de l'étranger (Apodimou
Ellinismou) et de la conservation de leurs liens avec la mère-patrie. Il se préoccupe
également de ï éducation et de la promotion sociale et professionnelle des Grecs vivant
à V extérieur de son territoire ». Le terme Apodimos Ellinismos est utilisé par
opposition à celui d'autochtone, d'indigène, de natif (Endimos Ellinismos). Il
s'applique indubitablement à tous les émigrés dans les pays d'Europe occidentale,
d'Amérique, du Canada et d'Australie, et exclut les Épirotes du nord, les
Constantinopolitains, les habitants d'Imbros et Tenedos, ceux de Salento et de Calabre
en Italie qui ne sont pas des émigrés. Il s'applique à ceux qui ont la citoyenneté
grecque et pas aux autres qui ont une autre citoyenneté. Le législateur de l'époque avait
surtout en vue les migrations de travailleurs dans les pays du marché commun
européen auquel la Grèce cherchait à s'intégrer. Il s'agit donc essentiellement des gast-
arbeiter. Les relations avec les Grecs des pays d'outre-mer qui sont plus prospères et
peuvent davantage contribuer par leurs dons et leurs investissements au développement
de la Grèce sont oubliées, alors qu'elles étaient au premier plan des préoccupations des
politiques vingt ans auparavant (Kondili, 1997 : 21-23).
REMI 2001 (17) 3 pp. 9-22 16 Michel BRUNE AU
Cette reconnaissance, dans un texte constitutionnel, de l'existence de la
diaspora et du rôle qu'elle joue dans la vie de la nation est un premier pas important qui
est venu tardivement mais qui a permis des développements par la suite. C'est dans la
logique de cet article qu'ont été créés le Secrétariat Général des Grecs à l'étranger
(1983) puis le Conseil des Grecs à l'étranger, décidé en 1989 mais effectivement créé
seulement en 1995 (SAE). Le maître mot reste toujours celui d' Ellinismos, mais de plus
en plus envisagé dans une vision mondialiste : pankosmios ou ikoumenikos Ellinismos
(Hellénisme mondial, œcuménique). Il est de plus en plus décrit comme un ensemble
de réseaux et comme une diaspora, ce terme étant beaucoup plus fréquemment utilisé
qu'auparavant. La Grèce et Chypre sont mentionnées comme des espaces centraux de
cet Hellénisme mondial. La ville de Salonique a été choisie comme siège des
institutions comme le Conseil des Grecs à l'étranger (SAE), non pas Athènes, peut-être
dans l'objectif de montrer la dissociation par rapport à l'État grec en ne localisant pas sa capitale le centre de cette institution nouvelle dont on souhaite qu'elle
représente de façon non hiérarchique l'Hellénisme dans sa globalité7. Le terme
d'Apodimos Ellinismos continue à être utilisé alors que celui de paroikia est abandonné
et remplacé par celui de koinotita, terme d'origine religieuse.
Le Conseil des Grecs à l'étranger (SAE) est formé par les représentants des
plus de 3000 communautés et associations grecques à l'étranger. Il a été fondé par un
décret présidentiel (Proedriko diatagma 196/30.05.1995), comme organisme
consultatif du gouvernement grec pour les questions de la diaspora : émigration et
rapatriement (apodimias-palinnostisis). En 1996, première année de son
fonctionnement, les organisations inscrites étaient au nombre de 2877, parmi lesquelles
952 étaient des communautés (kinotites), 974 des organisations ethno-régionales
(ethniko-topikes organoseis) et 951 des associations (sillogoi) autres. Le grand nombre
de ces organisations est frappant, en particulier celui des
et des associations autres, qui sont le plus souvent à objectif culturel ou professionnel.
Cela montre la force des liens avec le lieu d'origine dans l'affirmation identitaire,
souvent plus prégnants que ceux avec la nation et la religion, représentés par les
organisations communautaires (kinotites). Celles-ci sont soit des paroisses-
communautés, dépendantes de l'Église orthodoxe locale, soit des communautés
paroissiales autonomes par rapport à l'Église, soit des communautés ethno-nationales
complètement indépendantes de l'Église. Ces associations communautaires se
regroupent, de même que les associations ethno-régionales, en fédérations par pays
d'accueil et en confédérations au niveau mondial. Ce sont ces organisations au
7 Vlassis Agtsidis, conseiller du ministre G. Niotis, définit le terme de diaspora dans le cas grec
ainsi : « II s'agit de populations grecques de l'extérieur qui ne proviennent pas des territoires
qui constituent aujourd'hui la Grèce, comme les Grecs de l'ex-URSS, celles qui sont issues de
déportations et de génocides, comme les Grecs du Pont, d'Ionie et de Thrace orientale, celles
qui se sont formées dans des périodes plus anciennes, comme la communauté grecque de
Cargèse en Corse, ainsi que les nouvelles générations d'immigrés qui ont abandonné leur
caractère de migrants, comme les Gréco-américains de la troisième et de la quatrième
génération... La diaspora grecque est celle qui peut relier l'Hellénisme, mais aussi la Grèce et
Chypre, à chaque coin de la planète, accroissant d'autant ses capacités culturelles et
économiques » (Agtsidis, 1997 : 8).
REMI 2001 (17) 3 pp. 9-22