Port-Royal et la gloire - article ; n°2 ; vol.20, pg 163-175

-

Documents
14 pages
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Histoire, économie et société - Année 2001 - Volume 20 - Numéro 2 - Pages 163-175
Abstract Even in Port-Royal, it is difficult to avoid craving for glory. Exposing groundless glory and fake humility, the people of Port-Royal advocated glory as the defence of truth, leadind them to clash with the king's.
Résumé La gloire est une passion à laquelle il est bien difficile d'échapper, fût-on à Port-Royal. Dénonçant la vaine gloire et plus encore la fausse humilité, les gens de Port-Royal élaborèrent une gloire liée à la défense de la vérité qui les conduisit à entrer en conflit avec celle du roi.
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 2001
Nombre de visites sur la page 51
Langue Français
Signaler un problème

Olivier Chaline
Port-Royal et la gloire
In: Histoire, économie et société. 2001, 20e année, n°2. pp. 163-175.
Résumé La gloire est une passion à laquelle il est bien difficile d'échapper, fût-on à Port-Royal. Dénonçant la vaine gloire et plus
encore la fausse humilité, les gens de Port-Royal élaborèrent une gloire liée à la défense de la vérité qui les conduisit à entrer en
conflit avec celle du roi.
Abstract Even in Port-Royal, it is difficult to avoid craving for glory. Exposing groundless glory and fake humility, the people of
Port-Royal advocated glory as the defence of truth, leadind them to clash with the king's.
Citer ce document / Cite this document :
Chaline Olivier. Port-Royal et la gloire. In: Histoire, économie et société. 2001, 20e année, n°2. pp. 163-175.
doi : 10.3406/hes.2001.2217
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_2001_num_20_2_2217PORT-ROYAL ET LA GLOIRE
par Olivier CHALINE
Résumé
La gloire est une passion à laquelle il est bien difficile d'échapper, fût-on à Port-Royal. Dé
nonçant la vaine gloire et plus encore la fausse humilité, les gens de Port-Royal élaborèrent une gloire
liée à la défense de la vérité qui les conduisit à entrer en conflit avec celle du roi.
Abstract
Even in Port-Royal, it is difficult to avoid craving for glory. Exposing groundless glory and fake
humility, the people of Port-Royal advocated glory as the defence of truth, leadind them to clash
with the king 's.
Port-Royal et la gloire, une telle alliance de termes a toutes les apparences d'un
oxymore. La vie menée dans Г «affreux vallon» semble bien éloignée d'une pensée si
mondaine. Pour la tradition janséniste du XVIIIe siècle, Port-Royal fut peuplé de cham
pions de la vérité divine et s'il y fut question de gloire, ce fut uniquement de celle de
Dieu et non pas de celle, vaine, des hommes '. Pourtant, la critique de la gloire, si
acerbe soit-elle, ne mène guère à son éviction. Souvent, elle lui cherche même de
meilleures fondations, en tâchant de substituer une définition légitime à une autre
jugée fallacieuse. Des auteurs liés au monastère de Port-Royal, tels que Saint-Cyran,
Arnauld d'Andilly, Antoine Arnauld, Nicole, Thomas du Fossé, Lancelot ou M. Hamon
pour n'en citer que quelques-uns sans évoquer Pascal, échapperaient-ils à une gloire
qui revient d'autant plus promptement qu'ils en ont vigoureusement proclamé la
vanité? Avec eux, la gloire est à envisager sous toutes ses modalités, divine et humain
e, céleste et terrestre.
Les catégories propres aux définitions alors les plus courantes de la gloire permett
ent d'éclairer les différents aspects de la question de la gloire humaine extrinsèque ou
intrinsèque. La première repose sur la définition cicéronienne «fáma cum laude», elle
1. On en trouve une illustration dans le Premier gémissement d'une âme vivement touchée de la des
truction du monastère de Port-Royal des Champs, s.l., 1714 : «Souvenez-vous, Seigneur, de vos anciennes
miséricordes. Souvenez-vous que c'est dans ce sacré désert que vous avez fait éclater la gloire de votre
grâce avec une magnificence, qui rapelloit dans l'esprit de ceux qui vous aiment, ces tems heureux qui
donnèrent naissance à votre Église. [...] De là partoient ces coups imprévus, si terribles à l'hérésie, qui
l'abbatoient même avant qu'elle pût apercevoir la main qui l'avoit frappée; car aucun de ces généreux
défenseurs de votre vérité, Seigneur, ne se glorifioit dans son propre bras; ils vous rendoient tous à vous
seul la gloire de leurs combats et de leurs victoires», p. 4-5. La question de la gloire à Port-Royal a été
abordée par René Taveneaux, «Port-Royal ou l'héroïsme de la sainteté», Jansénisme et Réforme catholique,
Nancy, 1992, p. 35-44.
HES 2001 (20e année, n° 2) 164 Histoire Économie et Société
est due à un jugement extérieur qui peut être l'accord des gens de bien, la reconnaissan
ce de la communauté mais aussi la décision du roi. À cette gloire qui tient au regard
ď autrui répond une autre, intrinsèque, liée au sentiment de soi, de sa valeur, à la cons
tance dans l'épreuve. Elle est indépendante du jugement des autres 2. Cette vision sto
ïcienne est renforcée par la définition paulinienne d'une gloire, témoignage de notre
propre conscience (П Cor., I, 12), tenue directement de Dieu et qu'on ne saurait
négliger pour l'étude de Port-Royal. S'il y a indiscutablement une sévère critique de la
gloire humaine, n'y a-t-il pas aussi l'affirmation d'une gloire propre à Port-Royal et à
ses partisans, suscitée par les conditions même de cette critique? Cette gloire qui tend à
devenir intrinsèque n'est-elle pas incompatible avec celle du monarque?
La critique de la gloire humaine est immédiatement repérable. Elle a sa place dans
YAugustinus et se trouve d'emblée liée à Pelage et à Terreur doctrinale. Jansenius, à la
suite d'Augustin, tient la «superbia» pour la mère de tous les hérétiques qui se glori
fient en eux-mêmes et non en Dieu. Les disciples de l'hérésiarque sont à leur tour
présentés comme vantards et arrogants 3. L'analyse de la gloire trouve sa place dans
une réflexion sur le péché originel. La concupiscence qui afflige toute l'humanité, est
l'une des peines qu'il occasionna. Par ce poids habituel qui pèse sur elle, l'âme est
entraînée à jouir des créatures ou des choses inférieures (c'est à dire, temporelles,
charnelles, séculières). Ses mouvements ne tendent plus vers Dieu qui est, pourtant,
l'unique et véritable bien de la créature raisonnable. Ils sont commandés par la
«libido» qui peut-être «sentiendi», «sciendi» ou «excellendi». Pire que celles de la
chair ou des yeux, la superbe est la plus dangereuse des concupiscences, la plus tyran-
nique et la plus funeste, parce que la plus spirituelle, la plus intime, celle qui occupe,
non les faubourgs de l'esprit mais la citadelle même 4. La dénonciation de la «libido
excellendi», de la «libido laudis» trouve un arsenal tout disponible dans la description
des vertus des Romains au livre V de la Cité de Dieu 5. La réflexion sur la gloire
prend sa place dans un ensemble plus vaste visant à dénoncer l'orgueil humain. Elle
n'est pas l'objet d'une étude en soi. L'amour de la gloire est un péché, car il n'est pas
tourné vers Dieu.
L'homme doit, au contraire, glorifier Dieu. Nicole, dans ses Instructions théologi
ques et morales sur le premier commandement du Décalogue, définit ainsi l'orgueil:
«c'est l'amour de l'excellence et par conséquent l'amour de l'indépendance, de la
2. Cette dualité se retrouve chez Descartes qui distingue, dans les Passions de l'âme, la gloire, «une espèce
de joie fondée sur l'amour qu'on a pour soi-même, et qui vient de l'opinion ou de l'espérance qu'on a d'être loué
par quelques autres» (III, 204), de la satisfaction intérieure de ceux qui suivent constamment la vertu (III, 190).
3. Jansenius, Augustinus seu doctrina sancti Augustini de humanae naturae sanitate, aegritudine, Medic
ína adversus Pelagianos et Massilienses, Paris, 1641, 1. 1, lib. VI, chap. XXI et XXII, p. 161-164.
4. Jansenius, op. cit., t. II, lib. II, chap. VIII, p. 137: «Haec est ilia spiritibus damnatis propria cupiditas,
quâ timeri et amari ab hominibus, in se, donisque Dei gloriari, dominari aliis, et sibi placere lubet: quae uno
verbo libido excellendi appellari potest. Haec oppugnatu et expugnatu difficillima est et ultima; quia visceri-
bus animi profundius impressa illo diabolico tělo: Eritis sicut Dii (Gen III). Cui malo qui consentit, in
superbiam vitae, ut Apostolus appellavit, incidit. Ex qua vel maxime fit, ut non ametur Deus, neque caste
timearur: Superbis enim resistit: humilibus autem dat gratiam. In quo génère est et illa libido laudis pericu-
losa, quae ad privatam, quandam excellentiam contrahere tentât aliéna et emendicata suffragia; et hoc ipso
sepe surgit violentius, quo a nobis ipsis arguitur et deprimitur: de ipso quippe vanae gloriae contemptu
subinde homo vanius gloriatur», p. 137. L'orgueil est aussi étudié dans la troisième partie du Discours de la
réformation de l'homme intérieur de Jansenius, traduit par Arnauld d'Andilly. Je remercie Vincent Carraud
pour cette remarque et les améliorations qu'il m'a indiquées pour ce texte.
5. Jansenius, op. cit., lib. IV, chap. XI, p. 253-256.
HES 2001 (20e année, n° 2) Port-Royal et la gloire 165
grandeur, de l'estime, de louanges, de la confiance et de l'amour des hommes» 6. La
pente de notre cœur nous y pousse. L'orgueil, c'est se mettre en la place de Dieu.
Nicole, dans sa 7e instruction, «des défauts des prières», rappelle que l'homme créé
pour la gloire de Dieu doit le glorifier en tout et cite la deuxième Epître à Timothée:
«Soli Deo honor et gloria»: «On glorifie Dieu en reconnaissant sincèrement et du
fond du cœur qu'il est l'auteur, la source et la plénitude de tout bien; que toute gloire,
tout honneur, tout amour, toute grandeur lui appartiennent, et que nulle créature ne
s'en peut rien attribuer, mais est obligée de s'en dépouiller par une reconnaissance
sincère, avoir ce sentiment de foi et l'imprimer dans les autres, c'est ce qu'on appelle
glorifier Dieu» 7. Il faut donc rendre à Dieu ce qui lui appartient, se dépouiller, rap
porter nos actions à sa gloire, édifier les autres en leur inspirant les sentiments que
nous avons dans le cœur. Dès lors, les fautes contre ce devoir sont commises par
omission, si nous ne rapportons pas toutes nos actions à la gloire de Dieu, agissons
pour d'autres fins ou négligeons des affaires telles qu'il y va de cette gloire, et par
commission si, préférant notre propre gloire à celle de Dieu, nous nous opposons à
l'avancement de la sienne. L'orgueil le plus criminel consiste à «établir sa propre
gloire par la diminution de celle de Dieu, par l'obscurcissement de la vérité, par le
décri de la piété et par le renversement de la discipline» 8. Se rendant indépendante de
celle de Dieu, la gloire humaine est faite d'une captation, d'une usurpation.
Elle ne peut donc échapper à la vanité, et les illustrations n'en manquent pas sous
la plume des Messieurs de Port-Royal. Selon Arnauld d'Andilly, dans les Vérités chré
tiennes, la vaine gloire est celle des beautés qui aspirent à se faire rendre un culte, à se
croire supérieures au soleil alors même qu'elles sont promises à la mort. L'évanouisse
ment et le néant succèdent à leur orgueil tapageur 9. La vaine gloire est aussi celle des
conquérants, dénoncée par Duguet. Elle ne consiste qu'à tout détruire et suscite
l'admiration des hommes aveuglés par ceux qui régnent comme le feraient les lions.
Pour ce contempteur d'Alexandre, les conquérants ne sont que de faux grands hommes
voués à une vie inquiète. Leur gloire est fausse, déjà de leur vivant, puisque leur vie
de guerre risque de finir dans la ruine et l'humiliation, mais plus encore après leur
trépas car «une confusion éternelle est un étrange contrepoids de la fausse gloire des
conquérants» 10.
Plusieurs traits caractérisent la fausse gloire. Entendue dans son sens extrinsèque,
elle est irréelle et sans solidité, «toute dans la vue de quelque jugement avantageux
que d'autres portent sur nous» (Nicole) u. Mais, elle n'apporte rien. Et comment se
fier aux téméraires jugements ď autrui? «Ces personnes sont d'ordinaire des gens qui
nous connaissent peu, qui nous aiment peu et dont le jugement n'est ni fort ni solide,
ni fort estimable par notre aveu même: de sorte que souvent nous les méprisons en
toute autre chose». Jugements également inutiles: «Ils n'ajoutent rien à notre âme ni à
notre corps; ils ne diminuent aucun de nos maux; ils ne servent qu'à nous tromper, en
6. Nicole, Instructions théologiques et morales sur le premier commandement du Décalogue, Paris,
1730, p. 303.
7. Nicole, et morales, Paris, 1740, ch. 15: Du devoir de glorifier Dieu, p. 341-
343. 1 Timothée I, 17.La même référence scripturaire était déjà utilisée par Pascal, Laf. 933.
8. Nicole, op. cit., p. 344-345.
9. Cité d'après M. Allem, Anthologie poétique française du xvif siècle, Paris, 1965, 1. 1, p. 248-251.
10. Duguet, Institution d'un prince, Leyde, 1739, t. II, p. 512-527.
11. Nicole, Essais de morale, Paris, 1733, t. II, p. 80-83. Discours où l'on fait voir combien les entre
tiens des hommes sont dangereux.
HES 2001 (20e année, n° 2) Histoire Économie et Société 166
nous portant à juger de nous, non sur la vérité, mais sur l'opinion ď autrui» n. C'est la
mort qui fait éclater la vanité de tels jugements, celui de Dieu montrant l'absence de
valeur de tous les autres. Elle empêche de jouir de la gloire. Le jugement de la
postérité? Il dure certes un peu mais fait surtout sentir qu'on en sera privé. Surtout, il
ne tient pas devant celui de Dieu et se trouve frappé des mêmes causes de vanité que
celui des contemporains. «Voilà ce que c'est que cette fumée et cette vapeur qui nous
enfle et nous grandit».
Pontas aborde la question en casuiste 13. Dans le premier cas: «Valérien, homme
de qualité, est fort amateur de la gloire. Son confesseur veut lui persuader qu'il pèche
en cela: mais il ne le peut croire, parce que dit-il, ses désirs ne sont point contraires à
ce qu'il doit à Dieu, et qu'ils ne préjudicient en rien au prochain. Lequel des deux a
raison?». S'appuyant sur la Somme de théologie, Па Пае q.132, Pontas répond qu'une
gloire vaine ne peut être sans péché et qu'elle a trois manières d'être vaine: «quand on
la désire pour une chose qui n'est pas digne de gloire ou qui n'en mérite pas; quand
on l'attend de la part des hommes dont le jugement est sujet à l'erreur; quand celui
qui la désire n'a en vue que sa propre gloire et ne la rapporte pas à Dieu et au salut du
prochain». La gloire doit donc toujours être rapportée à Dieu. Il n'y a pas de péché si
on ne désire la que par rapport à celle qui est due à Dieu ou a pour fin l'utilité
et le bien du prochain. Il y a donc, à ces conditions, pour Pontas une gloire concevab
le. Le deuxième cas tempère cette concession en montrant que la vaine gloire est un
péché mortel lorsqu'elle est contraire à l'amour de Dieu, véniel seulement quand elle
ne détruit pas l'amour dû à Dieu et au prochain 14.
S'il est question de vaine gloire, une certaine ambiguïté naît de l'usage de ce ter
me. Cette vanité est-elle celle de toute gloire humaine face à celle de Dieu, seule vraie
et solide? Ou bien ne s'applique-t-elle qu'à une forme de gloire humaine? Le premier
cas de Pontas tendrait à laisser penser qu'il y a une gloire humaine légitime, celle du
serviteur de Dieu. La limite ne passe plus tant dans l'abîme séparant la grandeur divi
ne de la petitesse humaine, qu'au travers même de la gloire humaine. Le désir de
gloire est acceptable lorsqu'il suit les voies de l'humilité.
Si Dieu abolit la mémoire des superbes, il établit celle des humbles de cœur. Mais
surgit alors un péril plus grand encore: la fausse humilité, pire que la fausse gloire.
Antoine Arnauld, dans Y Apologie pour les religieuses de Port-Royal insiste sur les
deux notions de vérité et de solidité, c'est à dire de fermeté, de constance et de consis
tance. Pour les gens du monde, sont humbles ceux qui leur sont soumis et c'est là se
mettre à la place de Dieu, «au lieu que les véritables humbles s'humilient eux-mêmes
autant qu'ils peuvent, mais tâchent de n'humilier pas la vérité, ces faux humbles et ces
véritables orgueilleux élèvent autant qu'ils peuvent leurs propres personnes et ne se
soucient nullement d'abaisser la vérité. L'humilité solide des uns produit en eux une
fermeté inflexible pour les intérêts de Dieu et de leur conscience, que les gens du
monde appellent orgueil, et l'orgueil des autres produit en eux une lâche indifférence
12. Nicole, Essais de morale, Paris, 1733, t. II, Discours où l'on fait voir combien les entretiens des
hommes sont dangereux, p. 80.
13. Pontas, Somme des cas de conscience, Paris, 1715, «Gloire humaine».
14.op. cit. : c'est un péché mortel «à raison du sujet dont on se glorifie, comme quand c'est une
chose fausse qui est contraire à l'honneur et à la révérence qu'on doit à Dieu [...] ou lorsqu'on préfère à
Dieu quelque chose de temporel, dont on se glorifie [...] ou enfin, en préférant le témoignage et l'approbat
ion des hommes au témoignage et à l'approbation de Dieu». De la part de celui qui se glorifie: «C'est
lorsqu'il rapporte ses bonnes œuvres principalement et comme à sa dernière fin, à la gloire qu'il a en vue; et
que, pour y parvenir, il ne fait point de difficulté d'agir contre ce que Dieu lui commande ou lui défend».
HES 2001 (20e année, n° 2) Port-Royal et la gloire 1 67
pour les intérêts de Dieu qu'ils s'efforcent de couvrir du voile d'humilité» 15. Cette
inversion est peut-être un écho de l'humilité vicieuse selon Descartes, faite de faibles
se et d'irrésolution, poussant les esprits bas tantôt à s'abaisser honteusement tantôt à
s'élever avec arrogance 16. Antoine Arnauld, en insistant sur cette fermeté inflexible
pour les intérêts de Dieu et de leur conscience laisse cependant place à une conception
de la gloire, avec une implicite référence à saint Paul. S'il y a bien une vaine gloire,
tout d'usurpation et de prétention ridicule, elle ne se confond pas avec la grandeur qui
est «une participation de la puissance de Dieu sur l'homme, qu'il communique aux
uns pour le bien des autres».
La critique de la gloire humaine apparaît ainsi plus complexe qu'une simple con
damnation morale sans appel, même si Nicole énumère les marques de vanité n. Cette
gloire n'est pas entièrement niée si elle est rapportée à Dieu. Exempte de l'accusation
d'orgueil, elle cesse d'être profane.
Une place existe à Port-Royal pour une gloire légitime. C'est bien ce que montra
l'édition de Port-Royal lorsqu'est transformée la pensée de Pascal «la plus grande
bassesse de l'homme, c'est la recherche de la gloire», en «Si d'un costé cette fausse
gloire que les hommes cherchent est une grande marque de leur misère, et de leur
bassesse, c'en est une aussi de leur excellence» 18.
Modification significative mais finalement peu surprenante. Jansenius admet une
gloire légitime dont il montre qu'elle vient du service de Dieu. S'attaquant dans le
Mars gallicus aux affirmations avancées par Besian Arroy pour légitimer la politique
internationale de Richelieu, il exalte les Habsbourg dont la gloire surpasse celle des
monarques français. Jansenius explique que par leur constance dans les revers puis
leurs victoires sur les Maures et la conquête de l'Amérique, ils ont fait reluire la croix
dans le monde entier. C'est à bon droit, que contre les prétentions infondées du Roi
Très Chrétien, ils méritent le titre de Roi catholique, de Très Glorieux et de Très
Religieux. Mais «aiant tousjours esté ambitieux de mériter de la gloire, ils ont neant-
moins eu assés de vertu pour ne se point donner celle qu'ils avoient méritée» 19. Ces
illustres serviteurs ont su garder l'espérance lors des succès des ennemis de l'Église.
15. Antoine Arnauld, Apologie pour les religieuses de Port-Royal, chap. XIV, Œuvres complètes, 1779,
t. 23, p. 268-269.
16. Descartes, Les passions de l'âme, III, 159.
17. Nicole ne reprend pas l'idée pascalienne d'une ambivalence de la gloire: «La plus grande bassesse
de l'homme est la recherche de la gloire, mais c'est cela même qui est la plus grande marque de son
excellence, car, quelque possession qu'il ait sur la terre, quelque santé et commodité essentielle qu'il ait, il
n'est pas satisfait, s'il n'est dans l'estime des hommes. Il estime si grande la raison de l'homme, que,
quelque avantage qu'il ait sur la terre, s'il n'est placé avantageusement aussi dans la raison de il
n'est pas content. C'est la plus belle place du monde, rien ne le peut détourner de ce désir, et c'est la qualité
la plus ineffaçable du cœur de l'homme [...]. Laf. 470. Pascal décrit essentiellement une gloire profane qui
semble bien difficile à éviter. Vouloir l'éviter, c'est tomber dans un autre péril: Les enfants de Port-Royal
auxquels on ne donne point cet aiguillon d'envie et de gloire tombent dans la nonchalance», Laf. 63. Pascal
donne de la gloire une présentation nourrie de Montaigne et il n'est pas sûr que ce qui vaut pour
lui soit ici applicable. Signalons aussi que l'édition, controversée, d'E. Martineau a réuni les textes sur la
gloire dans un «quatuor de l'existence humaine» formé en outre par l'imagination, la justice et la force et le
divertissement, Discours sur la religion et sur quelques autres sujets qui ont été trouvés après sa mort
parmi ses papiers, Paris, 1992, p. 119-121 et 247-249.
18. Pensées de M. Pascal sur la religion et quelques autres sujets. L'édition de Port-Royal (1670) et ses
compléments (1678-1776), G. Couton et J. Jehasse (éd.), Saint-Étienne, 1971, p. 291-292.
19. Nous utilisons ici la traduction française de 1637, chap. XXV, p. 105-109, chap. XXVI, p. Ill et
chap. XXVIII, p. 118 et 123.
HES 2001 (20e année, n° 2) Histoire Économie et Société 168
Ils ont ensuite connu la victoire et, sans que leur humilité en fût affectée, leur nom fut
rendu glorieux devant Dieu et devant les hommes.
Aussi dans le cas de Port-Royal, la gloire naît de la souffrance endurée pour Dieu,
et, plus précisément, de la persécution, comme l'explique Arnauld d'Andilly dans
Г avant-propos aux Lettres chrétiennes de Saint-Cyran: «Mais comme il (Dieu) prend
plaisir à relever ceux qui s'abaissent, et à découvrir aux hommes les plus excellens de
ses ouvrages, qui sont les justes qu'il forme et anime de son Esprit Saint, après les
avoir long-temps cachez aux yeux du monde; il voulut que les mauvais offices qu'on
rendit à M. de Saint-Cyran vers des Ministres d'État, le tirassent de son humble retrait
e, pour le produire aux yeux de toute la Cour et de tout Paris par l'éclat d'une longue
détention, afin que les gardes de sa personne et les compagnons de sa captivité fussent
des témoins oculaires et irréprochables de sa vertu éminente, qui n'en avoit eu que de
domestiques jusques alors; qu'il fust reconnu et révéré publiquement comme un Saint,
selon leurs propres paroles, non par ses seuls parens ou amis, mais par des soldats, par
des Généraux d'armée, par des Religieux, et par des chanoines, qui ne pouvaient se
lasser de loiier sa piété, sa sagesse et sa constance» 20.
Antoine Arnauld reprend le même argument dans son Apologie pour les religieuses
de Port-Royal. «Il n'y a guère de choses dont on abuse plus que des louanges. On en
fait un usage si commun, qu'il est bien difficile de discerner si c'est une juste
récompense du mérite ou un langage de cérémonie: il est plus dangereux de trop
publier les grâces que Dieu fait aux hommes, parce que c'est un trésor qui est renfer
mé dans des vases fragiles, et qui est exposé, comme disent les Pères, à être enlevé par
les mauvais Anges, quand on n'a pas assez de soin de le cacher» 21. Pourtant l'horrible
oppression lui donne droit d'exposer «aux yeux de l'Église» quelque chose de l'esprit
de la maison persécutée. Si l'humilité consiste à fuir la gloire, selon un renversement
rhétorique déjà cher à Du Vair, elle attache la gloire aux pas de celui qui la fuit. Quant
à la persécution, elle fait éclater aux yeux de tous la gloire du serviteur fidèle.
Que la persécution donne la gloire, Pierre Thomas du Fossé en est persuadé lors
qu'il mentionne qu'elle sévit contre les «gens de mérite». Cette gloire brille devant un
double public, la France et l'Église. C'est l'occasion de réintroduire une définition
extrinsèque, grâce au témoignage que la France entière rend aux vertus d'Antoine
Arnauld et de Port-Royal. En octobre 1668, il est question de «ce docteur que les plus
illustres évêques de France regardoient comme un des plus grands ornemens de son
siècle». L'emploi du terme même d'ornement renvoie à la définition que donne Érasme
de la gloire comme «ornamentům virtutis». Quand tous admirent Arnauld, Louis XIV
est presque inclus dans le nombre des spectateurs: «le Roy témoigna luy-même sou-
20. «Dieu voulut qu'ainsi qu'un autre Joseph, il devint plus illustre en cette demeure, où on l'avoit mis
pour le deshonnorer dans le monde qu'au lieu d'y estre tenu pour violateur de la pureté des sentimens de
l'Église, il y fut regardé comme le défenseur incorruptible de la vérité toute chaste et toute pure; et que son
innocence persécutée et sa piété captive, repandist une si grande odeur de grâce et de sainteté, que des
personnes de médiocre et de très grande condition eurent recours à luy comme à un interprete très fidelle
des volontez divines», Lettres chrétiennes, Paris, 1645, p. 14-15.
21. Antoine Arnauld, Apologie pour les religieuses de Port-Royal, chap. I, Œuvres complètes, 1779, t. 23,
p. 178. Voir aussi son Éloge funèbre de M. Arnauld d'Andilly, prononcé à Port-Royal le 27 septembre 1674:
«II n'y a guère de choses dont on abuse davantage que des louanges et surtout de celles qu'on a accoutumé
de donner aux morts au milieu des Saints Mystères. On les couvre de gloire pour des actions qui les ont
couverts devant Dieu de confusion et de honte; et souvent ce qui est la cause de leur punition en l'autre
monde, est le sujet des plus grands éloges que ces sortes de panégyriques. Elle nous apprend que la louange,
l'honneur et la gloire n'appartiennent qu'à Dieu seul [...] Gardons-nous bien d'élever la créature en elle-
même: ce seroit une espèce d'idolâtrie. Mais louons Dieu dans la créature: remarquons les traces de son
amour paternel dans celui qu'il a choisi pour être du nombre de ses élus», Œuvres complètes, t. 25, p. 61.
HES 2001 (20e année, n° 2) Port-Royal et la gloire 169
haitter aussy de voir cet homme, que ses longues persécutions et ses excellentes apolo
gies rendoient si illustre». Antoine Amauld accroit la gloire du monarque: «Tout le
monde scait combien ces ouvrages composez par M. Amauld étoient glorieux à la
France et au Roy même». Lorsqu'en 1679, l'archevêque de Paris demande aux confes
seurs de Port-Royal de se retirer, Thomas du Fossé ajoute encore que «toute la France
fut dans le dernier étonnement, aussitost que cette nouvelle y fut répandue» 22.
La voix unanime des fidèles est-elle autre chose que la manifestation de la faveur
divine prouvant la justesse de la cause? La gloire extrinsèque tend alors à se muer en
odeur de sainteté (fama sanctitatis), presque en béatification équipollente: «II est
incroyable, écrit toujours Thomas du Fossé, combien de plumes furent employées
d'abord pour faire l'éloge d'un homme que plusieurs papes, et un grand nombre de
cardinaux et de prélats avoient loué comme un illustre deffenseur de la foy contre les
hérétiques et de la morale contre les casuistes relâchez. On en tira des estampes de
toutes grandeurs, que tout le monde s'empressoit d'avoir: on en fit des bustes de
marbre blanc et d'autres matières. On envoy oit à Paris de tous costez et des extrémitez
même de la France des vers latins et françois qui relevoient son grand mérite d'une
manière qui donnoit lieu de juger que c'étoit Dieu lui même qui se déclarait pour la
justification de son serviteur, opprimé auparavant par tant de persécutions et
d'impostures: Vox populi, vox Dei» 23.
À l'origine de cet accord, il y a le témoignage qui entraîne la conviction par sa
véracité: «Je sens au moins une consolation toute particulière d'avoir eu le temps,
avant ma mort, de rendre ce témoignage public, à la piété éminente de tant de person
nes que j'ay eu le bonheur tout singulier de connoistre, dès mon enfance, et de qui je
tiens à gloire d'avoir apris tous les grands principes du christianisme» 24. Le consensus
des gens de bien ainsi obtenu est à rapporter à ce que Nicole, suivant le Catéchisme du
Concile de Trente, dit de la gloire des élus. Elle a autant de témoins que de citoyens
de la Jérusalem céleste, chacun connaissant les bonnes actions de tous les autres, s'en
réjouissant et louant Dieu. Les élus jettent leurs couronnes et celles des autres au pied
de l'Agneau: «Ils ne glorifieront pas seulement Dieu dans eux-mêmes, mais [...] ils le
glorifieront dans tous les Saints, en lui chantant dans toute l'éternité; Mirabilis Deus
in Sanctis suis: Dieu est admirable dans ses Saints» 25.
La gloire extrinsèque ainsi admise est orientée vers Dieu. On peut dès lors parler
d'un éclat de l'humilité, lorsque, véritable et solide, elle a Dieu pour objet et, par
conséquent, refuse la pompe et la magnificence du siècle. Nicole écrit dans des pages
de ses Instructions théologiques et morales consacrées au péché d'orgueil:
«L'humilité ne rejette pas l'estime, l'honneur et les louanges, en ce qu'ils ont de juste,
mais en ce qui s'y mêle d'injuste», si on en vient à attribuer à l'homme ce qui revient
à Dieu. Il est ainsi possible d'exiger certains honneurs ou respects attachés à des char
ges ou des ministères, non pour en jouir, «mais pour le bien même de ceux dont ils
l'exigent, parce que c'est un bien que la justice de Dieu demande que les hommes
demeurent et se rangent dans leur ordre et dans leur devoir» 26. L'exaltation de l'humi-
22. Mémoires de P. Thomas du Fossé, F. Bouquet (éd.), Rouen, 1878, t. Ш, p. 58-59 et 144.
23.de P. du F. (éd.), 1879, t. IV, p. 180-181.
24. Thomas du Fossé, op. cit., t. IV, p. 264.
25. Nicole, Essais de morale, Paris, 1733, t. II, Discours où l'on fait voir combien les entretiens des
hommes sont dangereux, pp. 80-83.
26. Nicole, Instructions théologiques et morales sur le premier commandement du Décalogue, Paris,
1730, p. 317.
НЕ8 2001(20°аппее,п°2) 170 Histoire Économie et Société
lité n'est donc pas un vain paradoxe dans les Mémoires de Thomas du Fossé. Le mot
même de gloire est rapporté à Antoine Arnauld lorsqu'il reconnaît son erreur à l'occa
sion de la soutenance de Wallon de Beaupuis, comme à Le Nain de Tillemont à pro
pos de ses scrupules d'érudit 27.
L'humilité n'exclut pourtant pas une certaine publicité. À l'appui est citée une
lettre d'Augustin à Paulin, permettant de faire à la vue des hommes de bonnes actions,
non pas pour attirer leur estime, mais pour les édifier. N'est-ce pas la fonction de
l'éloge et des épitaphes dans le Nécrologe de Port-Royal1} «... et l'on s'y attache
également à faire connaître la toute puissance et la grandeur de Dieu, Г infirmité et la
bassesse de l'homme» 28. L'humilité n'est pas recherchée: «n'avoir jamais pour but de
paraître humble mais vil; car paraître humble, c'est une chose glorieuse». «On ne doit
jamais faire paraître l'humilité à l'extérieur pour s'attirer la gloire de l'humilité». La
même référence, à saint Bernard, apparaît dans les Mémoires sur Saint-Cyran de Lan
celot et ce qui y est dit de l'humilité est bien proche de ce Du Vair puis Charron
écrivent de la gloire: «II considérait l'humilité comme l'ombre que ceux qui courent
plus fort n'attrapent pas pour cela; et il ne croyoit pas qu'il y eût un meilleur moyen
de la posséder que d'arrêter son activité naturelle, pour s'anéantir en soi-même, et de
demeurer dans le repos hors les occasions où Dieu nous oblige d'agir; estimant qu'il
étoit dangereux, surtout pour ceux qui commencent, de se multiplier beaucoup en des
actions de charité et qui peuvent avoir quelque éclat» 29. Le modèle de la gloire,
ombre de la vertu selon Sénèque, est bien présent. Le but est d'arriver «à cette émi-
nente vertu, dont la pierre de touche est le mépris».
Dans l'abaissement de la solitude brille la gloire selon Port-Royal, ainsi que l'écrit
M. Hamon qui paraphrase la définition paulinienne et parle du glorieux témoignage
rendu par notre conscience que nous n'avons d'autres pensées et d'autres désirs que
Dieu seul. La solitude est le «ciel où la justice s'est retirée», la «Cour de Jésus
Christ». La lumière y est aussi brûlante que celle du soleil. Là se manifeste la gloire
de Dieu qui saisit le solitaire dont la gloire croît à la mesure de son abaissement:
«dans la solitude on rend à Dieu seul la de tout ce qui est né d'elle. Les vérita
bles Solitaires désirent la gloire de la vérité et ils n'en veulent point d'autre; ils se
réjouissent même de leur confusion propre parce qu'elle lui est glorieuse» 30.
27. Thomas du Fossé, op. cit., t. III, p. 175-176: «Le seul exemple de ce qui luy arriva au Collège du
Mans, lorsque présidant à une thèse de philosophie, il demeura convaincu que celuy qui disputoit contre le
soutenant avait raison, et fit gloire de s'y rendre publiquement, suffit pour donner une juste idée du véritable
caractère de son esprit», et p. 259: «voulant, en effet, donner à l'Église, les titres originaux de son histoire,
il a eu soin de ne confondre jamais ce qu'il dit luy même avec ce qu'ont dit tous les anciens. Et ce qu'il fait
en cela, par un mouvement d'humilité, tourne souvent à sa gloire; puisque ce qu'il dit de son propre fonds
donne lieu, presque toujours, de regretter de ce qu'il en dit si peu». Sur la soutenance de Wallon de Beau-
puis, voir V. Carraud, «Arnauld: From Ockamism to Cartesianism», Six Objections to six Meditations,
M. Grene et R. Arien, Chicago, 1995.
28. Nécrologe de Port-Royal, Amsterdam, 1733, p. V. Aussi p. III: «... on ne doit cependant pas le
regarder comme un ouvrage enflé d'ingénieuses inventions, où l'on auroit emploie que l'art et l'étude pour
relever par de pieuses fictions la gloire de Port-Royal. Tout y est réel, et rien d'imaginé; parce que tout y est
historique».
29. Lancelot, Mémoires sur Saint-Cyran, 1738, t. II, p. 244. G. du Vair, La Philosophie morale des
Stoïques, Œuvres, Rouen, 1622, p. 747-748 et P. Charron, De la Sagesse, Paris, 1986, Corpus des œuvres de
philosophie en langue française, p. 799-801.
30. M. Hamon, De la solitude, Amsterdam, 1734, p. 66-67.
HES 2001 (20e année, n° 2) et la gloire 171 Port-Royal
Tandis que la retraite permet le déploiement d'une ambition toute tournée vers
Dieu, la définition paulinienne permet de réintroduire une gloire intrinsèque. «Mon
ambition va plus haut que celle de ceux qui prétendent à la monarchie du monde»,
écrit Saint-Cyran à Arnauld d'Andilly le 11 août 1625 31. Les Lettres chrétiennes
développent l'idée d'une «générosité chrétienne» capable de mépriser ce qui ravit les
autres. A une demoiselle qu'il exhorte à se faire religieuse, il écrit: «Si vous possédez
un degré de grâce dans la Religion, vous y serez Reyne au jugement de Dieu, parce
que vous commencerez d'y posséder son Royaume dans vostre cœur. Cela semble
incroyable [...] Si vous estes ambitieuse tant soit peu de la grandeur de courage, que
doit avoir une fille de vostre naissance, aspirez à estre Reyne dans le Ciel. Toutes les
autres grandeurs sont indignes d'une âme qui, selon saint Augustin, n'a rien au dessus
d'elle que Dieu» 32. Si l'homme ne peut être en ce monde que serviteur de Dieu seul,
le service du roi conserve-t-il encore un sens? Saint-Cyran ne tire pas ouvertement une
conclusion qu'exprime avec éclat la retraite d'Antoine Le Maître en 1637 33.
Thomas du Fossé réduit le service du monarque terrestre à une analogie aussi com
mode qu'inadéquate et secondaire, lorsqu'il parle de la dévotion de M. de Sacy: «Car,
comme ceux qui approchent de la personne des rois ne trouvent rien de petit dans tout
ce qui peut plaire au prince qu'ils servent et luy rendre leur service plus agréable;
aussi ceux qui sont appliquez uniquement à servir Dieu, trouvent grand tout ce qui est
fait pour sa gloire et son amour; convaincus qu'ils sont de la vérité de cette parole
d'un grand du siècle devenu l'humble serviteur de Jésus-Christ; que c'est estre roy, en
quelque sorte, ď estre enrollé au service d'un si grand maistre: Cui servire regnare
est» 34. Une fois encore revient l'exemple de Paulin de Noie. La royauté ainsi envisa
gée est baptismale. Elle permet de posséder le royaume. Elle est aussi sacerdotale,
comme Godefroi Hermant le rapporte à propos de Saint-Cyran: «La liberté de son
esprit était si grande que la veille même qui précéda son apoplexie, il travailla encore
à son ouvrage contre les ministres, disant qu'un prêtre est roi, et qu'un roi doit mourir
debout; Oportet imperatorem stantem mon» 35.
Ce service d'un plus grand maître est aussi celui qui rend roi le serviteur. L'analog
ie, déjà passablement subvertie, est complètement dépassée quand Thomas du Fossé,
tenant la plume pour M. de Pontis achève les Mémoires de ce dernier: «C'est mainte
nant que comparant le service que j'ai rendu à plusieurs rois, avec celui que je tâche
de rendre présentement au Souverain Seigneur des Rois et des peuples, considérant la
différence infinie qui se trouve entre Dieu et les plus grands princes et le bonheur
inestimable qui m'est arrivé, contre toutes les apparences humaines, de pouvoir enfin
31. J. Orcibal, J. Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran et son temps (1581-1638), Louvain-
Paris, 1947, p. 245, n. 3.
32. Saint-Cyran, Lettres chrétiennes, XVI, 12 novembre 1642. Dans la lettre XXXIII, à une demoiselle
qui ne veut penser qu'à la religion, il écrit: «L'homme, quelque petit qu'il soit est si grand, qu'il ne peut
sans faire tort à sa grandeur, estre serviteur en ce monde que de Dieu seul». Sur la générosité chrétienne,
voir aussi la lettre LXXV.
33. Fontaine, Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Royal, Cologne, 1738, 1. 1, pp. 30-31: Antoine
Le Maître «s'étoit acquis une réputation telle qu'il n'y a personne qui ne l'ait connu. C'étoit l'honneur et la
langue du Parlement». Mais sa mère ne se laissa pas éblouir par cet éclat: «Elle en reconnut tout d'un coup
la vanité. Elle regarda cette gloire comme un obstacle au salut de son fils, et bien loin d'y prendre une molle
complaisance, elle recevoit froidement tous les applaudissemens qu'on lui donnoit de toutes parts et se
roidissoit de plus en plus contre un piège qu'elle prévoyoit devoir devenir bien dangereux». Voir aussi
Godefroi Hermant, Mémoires, A. Gazier (éd.), Paris, 1905, 1. 1, p. 72-77.
34. Thomas du Fossé, op. cit., t. Ш, p. 129.
35. Hermant, op. cit., 1. 1, p. 219.
HES 2001 (20e année, n° 2)