Productivité, efficience et profitabilité des sytèmes de communication en France et Angleterre à la veille de 1914 - article ; n°3 ; vol.14, pg 479-500

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Histoire, économie et société - Année 1995 - Volume 14 - Numéro 3 - Pages 479-500
Abstract The postal service, as well as long-distance communications, emerge as the first historical example of a government-managed enterprise in an industrial society. It is therefore possible to apply to these activities standard measurement procedures as are used for privately-managed, market-constrained industral firms. In this article an attempt is made, in the framework of an Anglo-French comparaison, to explore the possibilities for estimating productivity, efficiency and profitability of mail delivery and the transmission of telegraph and telephone messages. For the period under consideration — that immediately preceding World War One — observed results point to a relative inferiority is of services by the French P.T.T. compared to those of the G.P.O. (the gap of the order of 18 %). Yet the productivity differential tends to fluctuate according to the standard used whether it be volume or value indicators. In addition the monopolistic status of both public companies introduces an unknown bias as far as profitability of these services is concerned. Cross-subsidizing probably blurred the picture in the eye of decision-makers and managers as it does to that of the present-day observer. In the long term, separate and independent organisations left to their own in a competitive albeit regulated setting, might have been better equipped to respond to actual market demand.
Résumé Les postes et communications à longue distance offrent le premier exemple historique, dans le monde né de la révolution industrielle, de gestion de services marchands par la puissance publique. On peut par conséquent tenter de mesurer la productivité et l'efficience de ces activités à l'instar des services industriels du secteur concurrentiel. Dans l'article suivant, on a exploré, dans le cadre d'une comparaison franco-britannique, ces possibilités et défini les modalités d'estimation de la productivité, de l'efficience et de la rentabilité de la distribution du courrier, de la transmission des télégrammes et messages téléphoniques dans les conditions de monopole public. Pour la période considérée — l'immédiat avant-première guerre mondiale — les résultats obtenus pointent en direction d'une relative infériorité des P.T.T. français vis-à-vis des services du General Post Office (de l'ordre de 18 %). Mais le différentiel de productivité varie selon qu'on s'attache à une comparaison d'indicateurs de quantité ou de valeur. La situation monopolistique introduit en outre d'importantes inconnues quant à la rentabilité effective de ces services. La budgétisation des recettes et des dépenses du premier « service public » a entraîné des transferts de subventions qui ont contribué à masquer la réalité aux yeux des gestionnaires et des décideurs de l'époque comme à ceux de l'observateur contemporain. C'est pourquoi il n'est pas sûr que l'existence d'entités séparées et autonomes pour ces trois services n'aurait pas à long-terme, permis de répondre mieux à la demande du public.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1995
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Jean-Pierre Dormois
Productivité, efficience et profitabilité des sytèmes de
communication en France et Angleterre à la veille de 1914
In: Histoire, économie et société. 1995, 14e année, n°3. pp. 479-500.
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Dormois Jean-Pierre. Productivité, efficience et profitabilité des sytèmes de communication en France et Angleterre à la veille
de 1914. In: Histoire, économie et société. 1995, 14e année, n°3. pp. 479-500.
doi : 10.3406/hes.1995.1786
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_1995_num_14_3_1786Résumé
Résumé Les postes et communications à longue distance offrent le premier exemple historique, dans le
monde né de la révolution industrielle, de gestion de services marchands par la puissance publique. On
peut par conséquent tenter de mesurer la productivité et l'efficience de ces activités à l'instar des
services industriels du secteur concurrentiel. Dans l'article suivant, on a exploré, dans le cadre d'une
comparaison franco-britannique, ces possibilités et défini les modalités d'estimation de la productivité,
de l'efficience et de la rentabilité de la distribution du courrier, de la transmission des télégrammes et
messages téléphoniques dans les conditions de monopole public. Pour la période considérée —
l'immédiat avant-première guerre mondiale — les résultats obtenus pointent en direction d'une relative
infériorité des P.T.T. français vis-à-vis des services du General Post Office (de l'ordre de 18 %). Mais le
différentiel de productivité varie selon qu'on s'attache à une comparaison d'indicateurs de quantité ou
de valeur. La situation monopolistique introduit en outre d'importantes inconnues quant à la rentabilité
effective de ces services. La budgétisation des recettes et des dépenses du premier « service public » a
entraîné des transferts de subventions qui ont contribué à masquer la réalité aux yeux des
gestionnaires et des décideurs de l'époque comme à ceux de l'observateur contemporain. C'est
pourquoi il n'est pas sûr que l'existence d'entités séparées et autonomes pour ces trois services n'aurait
pas à long-terme, permis de répondre mieux à la demande du public.
Abstract The postal service, as well as long-distance communications, emerge as the first historical
example of a government-managed enterprise in an industrial society. It is therefore possible to apply to
these activities standard measurement procedures as are used for privately-managed, market-
constrained industral firms. In this article an attempt is made, in the framework of an Anglo-French
comparaison, to explore the possibilities for estimating productivity, efficiency and profitability of mail
delivery and the transmission of telegraph and telephone messages. For the period under consideration
— that immediately preceding World War One — observed results point to a relative inferiority is of
services by the French P.T.T. compared to those of the G.P.O. (the gap of the order of 18 %). Yet the
productivity differential tends to fluctuate according to the standard used whether it be volume or value
indicators. In addition the monopolistic status of both public companies introduces an unknown bias as
far as profitability of these services is concerned. Cross-subsidizing probably blurred the picture in the
eye of decision-makers and managers as it does to that of the present-day observer. In the long term,
separate and independent organisations left to their own in a competitive albeit regulated setting, might
have been better equipped to respond to actual market demand.EFFICIENCE ET PROFITABILITE PRODUCTIVITE,
DES SYSTEMES DE COMMUNICATION EN FRANCE
ET EN ANGLETERRE A LA VEILLE DE 1914
par Jean-Pierre DORMOIS
Résumé
Les postes et communications à longue distance offrent le premier exemple historique, dans le monde
né de la révolution industrielle, de gestion de services marchands par la puissance publique. On peut par
conséquent tenter de mesurer la productivité et l'efficience de ces activités à l'instar des services industriels
du secteur concurrentiel. Dans l'article suivant, on a exploré, dans le cadre d'une comparaison franco-bri
tannique, ces possibilités et défini les modalités d'estimation de la productivité, de l'efficience et de la ren
tabilité de la distribution du courrier, de la transmission des télégrammes et messages téléphoniques dans
les conditions de monopole public. Pour la période considérée — l'immédiat avant-première guerre mond
iale — les résultats obtenus pointent en direction d'une relative infériorité des P.T.T. français vis-à-vis des
services du General Post Office (de l'ordre de 18 %). Mais le différentiel de productivité varie selon qu'on
s'attache à une comparaison d'indicateurs de quantité ou de valeur. La situation monopolistique introduit
en outre d'importantes inconnues quant à la rentabilité effective de ces services. La budgétisation des
recettes et des dépenses du premier « service public » a entraîné des transferts de subventions qui ont
contribué à masquer la réalité aux yeux des gestionnaires et des décideurs de l'époque comme à ceux de
l'observateur contemporain. C'est pourquoi il n'est pas sûr que l'existence d'entités séparées et autonomes
pour ces trois services n'aurait pas à long-terme, permis de répondre mieux à la demande du public.
Abstract
a government-managed The postal service, as enterprise well as long-distance in an industrial communications, society. It is therefore emerge possible as the first to apply historical to these example activi of
ties standard measurement procedures as are used for privately-managed, market-constrained industral
firms. In this article an attempt is made, in the framework of an Anglo-French comparaison, to explore
the possibilities for estimating productivity, efficiency and profitability of mail delivery and the transmis
sion of telegraph and telephone messages. For the period under consideration — that immediately prece
ding World War One — observed results point to a relative inferiority is of services by the French P.T.T.
compared to those of the G.P.O. (the gap of the order of 18 %). Yet the productivity differential tends to
fluctuate according to the standard used whether it be volume or value indicators. In addition the monopoli
stic status of both public companies introduces an unknown bias as far as profitability of these services is
concerned. Cross-subsidizing probably blurred the picture in the eye of decision-makers and managers as
it does to that of the present-day observer. In the long term, separate and independent organisations left to
their own in a competitive albeit regulated setting, might have been better equipped to respond to actual
market demand.
Le secteur des communications ne commença de se développer à l'échelle des Etats
nationaux que dans la seconde moitié du XIXe siècle. Les origines du service postal
peuvent être néanmoins identifiées au XVIIe siècle quand les monarchies européennes
affermèrent à des entreprises familiales l'expédition de leurs ordres et messages sur tout
le territoire de leur obéissance. Ce fut particulièrement le cas en Allemagne, de la maison 480 Histoire Économie et Société
de Thurn und Taxis qui fit fortune en se chargeant de la poste impériale. Mais l'accès
généralisé à la poste et la distribution régulière du courrier ne furent inaugurés qu'avec
la révolution industrielle. En France, les Messageries Nationales, héritières par delà la
tourmente révolutionnaire des Messageries Royales obtinrent en 1798 une concession
qui les mettaient dans une position de monopole de fait jusqu'au moment où le ban
quier Jacques Laffitte lança les Générales en 1817. La distribution quoti
dienne du courrier sur tout le territoire fut inaugurée en Grande-Bretagne en 1832 et en
France en 1840. Cette même année, le « Maître de Poste Général » Rowland Hill intro
duisait le penny postage qui mettait la poste à la portée de virtuellement toutes les
bourses l. Son exemple allait être imité en 1849 par la Seconde République quand le
premier timbre postal français fut émis.
La poste présente, selon certaines analyses économiques, un cas de « monopole
naturel ». En France comme en Angleterre et dans la plupart des pays, le service postal
fut, dès ses origines, un monopole d'Etat. Les raisons d'une telle organisation relèvent
davantage de considérations politiques qu'économiques. Dès l'origine, la poste a constitué
un service à la disposition du prince ou du gouvernement. Devenues service « public »,
il apparut que les communications avaient des implications pour la défense (du pays) et
la sécurité (du gouvernement) 2. Il fallut ainsi un certain temps pour que le principe de
l'inviolabilité du courrier entrât dans les mœurs — l'ouverture arbitraire du courrier
resta longtemps une pratique courante. Ainsi, en dépit de l'apparition d'un dense réseau
de communications et d'options alternatives au monopole d'Etat, celui-ci alla en se ren
forçant sous la protection des pouvoirs publics.
A la veille de 1914, les « postiers » constituaient la majorité des employés du sec
teur public ; ils savaient en outre s'organiser en groupe de pression grâce à leurs syndi
cats : on le vit lors des premières guerres du service public en 1906. La dynamique du
monopole explique, en bonne théorie néoclassique que les monopoles parviennent
effectivement, dans un premier temps, à réaliser des économies d'échelle qui profitent à
l'usager : « un balai neuf balaie toujours bien » commente Milton Friedman à propos
des monopoles publics. Mais leurs effets pervers sur les utilisateurs ne tardent en pas à
se faire sentir : à terme, ils génèrent invariablement des coûts plus élevés et une ineff
icience croissante. C'est l'analyse que fit le lauréat Nobel et plusieurs théoriciens du
Public choice 3 à propos de l'établissement du monopole de la poste des Etats-Unis et
l'élimination par voie réglementaire de son principal concurrent, le Pony Express en
1877. Selon Friedman, cet événement constitue la racine des déboires du monopole
postal fédéral qui atteignirent des sommets dans les années 70 4. Et pourtant nous
sommes portés à l'époque où nous vivons à considérer que :« la nature des choses et
l'essence du monde rendent absolument impératif la gestion par les pouvoirs publics,
des universités, des chemins de fer, de la distribution de gaz et d'électricité, des postes et
du téléphone » 5.
1 Howard Robinson, Britain's Post Office. A History of Its Development, Londres, Oxford University Press, 1953.
2 J. Attali & G. Stourzé, 'The Birth of the Telephone and Economic Crisis" in I. de Sola Pool, éd., The Social
Impact of the Telephone, Cambridge, Mass., M.I.T. Press, 1977.
3 James Buchanan & Gordon Tullock, The Calculus of Consent, Ann Arbor, Universtiy of Michigan Press, 1962.
4 Milton Freedman, Capitalism and Freedom, Chicago, Chicago University Press, 1962, p. 25.
5 Ludwig von Mises, Bureaucracy, New Haven, Yale University Press, 1962 [1944] p. 106. COMMUNICATION EN FRANCE ET EN ANGLETERRE 481
L'intensification de la circulation de l'information, et de l'acheminement des mes
sages fut la conséquence du développement fulgurant des transports et elle bénéficia
des progrès spectaculaires réalisés dans le domaine de l'énergie à partir de 1840. A la
fin du siècle, les ménages et les entreprises disposaient pour acheminer leurs envois, de
trois modes de communications qui variaient selon les critères de taille, de poids ou de
rapidité. La poste, qui fit l'objet en France d'un département ministériel à partir de
1879, disposait du monopole du transport et de la distribution du courrier. Depuis son
apparition en 1850, le télégraphe électrique constituait lui aussi un monopole public et
lui fut rattaché. En Angleterre, celui-ci resta entre les mains d'entreprises privées
jusqu'à sa nationalisation en 1869. Le téléphone connut un développement identique.
En France, après une brève période de libre concurrence, il fut nationalisé en 1889 ; en
Angleterre, son autonomie dura jusqu'en 1911. En outre, les administrations des postes
menèrent également, sur l'initiative de l'Etat, des activités bancaires. La Post Office
Saving Bank, créée en 1861 par le maître de poste de l'époque, Henry Fawcett avait en
1913, neuf millions de dépositaires. La Caisse d'Epargne fut quand à elle inaugurée en
1872 avec comme objectif principal la tâche de placer auprès du public l'Emprunt de
libération nationale. En dépit de ce mouvement de diversification de ses activités,
l'acheminement du courrier et des messages constituait encore en 1913, la quasi-totalité
des activités et des revenus de la poste en Angleterre comme en France.
L'information postale est relativement abondante et il paraît aisé a priori de mesur
er les performances postales en termes de volume d'activité. Les indicateurs d'activité
sont relativement homogènes et font l'objet de statistiques annuelles précises. Alors que
les services publics administratifs n'offrent dans l'état actuel de la recherche, que la
possibilité d'une étude de la productivité par une estimation du produit par les revenus,
la documentation postale dont on dispose nous permet de procéder à des évaluations du
produit par des indicateurs de valeur et de volume. En outre, depuis 1872, l'Union
Postale Universelle sise à Berne, publie des statistiques internationales annuelles nor
malisées.
La distribution postale
Le service postal représente principalement des activités « d'aval » intensives en tra
vail : l'essentiel de la tâche (et des coûts) consiste en effet dans le ramassage, le triage
et la distribution, les manipulations et le service du guichet. Les coûts de transport,
abaissés par le progrès technique et la politique tarifaire préférentielle accordée aux ser
vices d'Etat, sont relativement bas comparés aux valeurs et aux volumes transportés. Ils
représentent entre 10 et 15 % des frais de fonctionnement (14,7 pour la France, 12,4
pour la Grande-Bretagne en 1913).
L'accessibilité comparée du service postal
II convient tout d'abord d'avoir une idée de l'accessibilité du service postal, c'est-à-
dire d'une mesure de la densité de son réseau. Entre 1900 et 1913, un bureau de poste 482 Histoire Économie et Société
britannique déservait en moyenne une superficie d'environ 13,5 km2 et 1 877 usagers ;
il y avait en France, étant donné la plus grande superficie du territoire national et la
dissémination plus grande de la population, un bureau de poste pour 45 km2 et 3 215
habitants. Il est difficile d'estimer le rapport idéal du nombre de bureaux de poste par
usager. Il convient néanmoins de prendre en compte ces différences pour mesurer la
productivité de façon adéquate.
Tableau 1
Accessibilité du service postal en France et au Royaume-Uni 1901-1911
territoire (km2) usagers (000) lettres/hab.
desservis par bureau de poste par an
F* RU F R-U F R-U
1901 51 14 3,7 1,8 24 70
1906 45 13 3,3 1,9 32 86
* En Algérie.
En dépit d'une croissance démographique soutenue, et alors que la France connaiss
ait une stagnation de sa population, le Royaume-Uni est parvenu au cours de la pre
mière décennie du siècle, à améliorer l'accessibilité des services postaux. La densité du
réseau agit en contrecoup sur le taux d'utilisation et explique en partie qu'un Britan
nique reçût dans une année deux fois plus de courrier que son homologue français. Par
voie de conséquence, les recettes brutes du G.P.O. {General Post Office ) étaient plus
élevées que celles des P.T.T. français (cf. graphique 1).
Tableau 2
Service postal : Organisation, personnel et recettes brutes
nombre de bureaux effectifs du personnel recettes totales
(en 000) (en 000) (M.$)
F R-U F R-U F R-U
1901 11,9 22,4 80,5 179,2 54,3 69,8
1906 13,6 23,6 96,9 199,2 65,6 91,7
1911 15,0 24,4 113,5 233,8 73,1 106,7
En dépit de la politique de construction d'infrastructures de transport et de commun
ications menée par la Illème République, la France n'est pas arrivée à rattraper son
concurrent britannique. Entre 1882 et 1912, le nombre d'usagers desservis par bureau COMMUNICATION EN FRANCE ET EN ANGLETERRE 483
de poste tomba de 6 000 à 2 800, le territoire couvert de 84 à 38 km2 ; le nombre total
de bureaux de poste était passé de 6 700 à 15 200 (soit une augmentation de 128 %) et
celui des employés, de 51 400 à 114 500 (soit +122 %). Pendant cette même période,
le réseau déjà dense de la poste britannique progressa au rythme plus lent de 60 %, pas
sant de 15 400 à 24 500 bureaux pendant que les effectifs progressaient au rythme de
180 %; de 87 500 à 240 000 (selon le syndicat des postiers). La statistique de Г establ
ished civil service (comptabilisée par la Treasury ) indique seulement 189 700 employés
en 1914. Les emplois d'entretien et temporaires n'étaient en effet pas considérés
comme faisant partie de la fonction publique.
Est-ce que, d'autre part, l'éventail d'articles acheminés (la « composition productive »)
de chaque service était à peu près identique d'un pays à l'autre ? On peut vérifier que
cette condition est en effet vérifiée, en remarquant que l'indicateur discriminatoire le
plus important : le rapport lettres-paquets en volume est à peu près le même de part et
d'autre de la Manche (cf. graphique 3). Le tableau suivant montre que les paquets
représentaient des recettes hors de proportion par rapport à leur nombre (environ six
fois plus). Les journaux et les cartes postales par contre peuvent être versées dans le
« tronc commun » parce que les tarifs postaux pour ces articles (tarif dit de « seconde
classe ») ne varient pas de façon significative par rapport à ceux des lettres (tarif de
« première classe »). L'homogénéité des échantillons examinés est renforcée par les
accords en matière postale passés entre les deux gouvernements à la suite de la
Convention de 1904 (dite d'« Entente Cordiale ») : le tarif de base d'affranchissement
postal est ainsi abaissé entre les deux pays de 21/2d. (25c) à ll/2d (15c) 6.
Tableau 3
Répartition des articles acheminés et distribués par la poste britannique
(1) (2) (3) (4) (5) (6)
1901 81 3 723 2,2 1,798 14,3 12,7
1906 102 4 585 2,2 1,131 18,6 11,5
1911 124 5 161 2,4 2,505 21,7 11,5
1913 130 5 479 2,4 2,74 22,1 12,4
(1) nombre de paquets (en millions) (4) recettes de la poste aux paquets (M. £)
(2)des autres articles postaux (id.) (5)totales du service postal (M. £)
(3) rapport des paquets au total (%) (6) proportion des recettes des paquets (%)
Comparaisons internationales
Notre première impression est donc que le gouvernement britannique semble avoir
été capable d'organiser un système de communications mieux adapté à la demande des
usagers réels et potentiels. Mais les indices grossiers qui viennent d'être présentés, peuvent
se révéler de mauvais guides. La distribution moyenne des bureaux de poste sur un ter
ritoire peut dissimuler de grands écarts, et, en l'absence de prise en compte des coûts, il
6 Board of Trade, Special Memorandum on Commercial Négociations with France and Portugal (WSX), British
Library Papers 2/12 (13). 484 Histoire Économie et Société
est difficile de décider quelle organisation combinait le mieux efficience du service et
satisfaction des usagers. De même pour les effectifs, la « supériorité » britannique pourr
ait avoir pour conséquence ou être l'effet d'une productivité médiocre. Il convient
donc, pour obtenir une mesure aussi objective que possible, de l'efficience, d'observer
les performances des autres pays industriels puis de définir une méthode de calcul qui
élimine les effets de taille du territoire et de la population.
La comparaison des paramètres des divers services postaux européens illustrée au gra
phique 2 confirme que l'accessibilité des services postaux introduit d'importants éléments
exogènes dans une recherche de la productivité comparée. Un pays aussi étendu et aussi
peu peuplé que la Norvège peut offrir à ses habitants le réseau le plus dense de bureaux de
poste du monde, mais, comme le montre le tableau 4, elle se situe au bas de l'échelle pour
ce qui est des recettes par employé. Par contre la Belgique, très vieux pays industriel, qui
obtient un rapport recettes/employé très élevé, offre à la même date, à ses ressortissants
une agence postale pour 4 600 habitants. Ainsi, il se peut que l'indice de la densité géogra
phique soit trop peu discriminatoire et que la France qui affiche un rapport plus élevé que
le Royaume-Uni, soit en position de réaliser des économies d'échelle importantes ainsi que
le suggère le rapport recettes/employé qui la place devant la Grande-Bretagne.
Tableau 4
Rapport des recettes totales aux effectifs des employés de la poste en 1913
R L R/L
Etats-Unis 246,9 260 950
Allemagne 217,5 239 910
8,4 11 740 Belgique
Suisse 12,4 18 685
France 77,5 114 680
Royaume-Uni 167 665 1113
6,7 11 Pays-Bas 625
Russia 58,9 101 585
Autriche 42,7 74 580
Suède 6,6 12 575
Danemark 4,8 9 560
Italie 23,6 48 490
Hongrie 18,9 41 465
Espagne 6,9 16 430
2,6 Norvège 6 410
R : recettes totales (M. $) ; L : effectifs (milliers) ; R/L : rapport ($)
L'indice retenu au tableau 4 pour la mesure de l'efficience, s'apparente à la product
ivité brute du travail puisque les recettes constituent le « chiffre d'affaires » du service
postal. Il transpose notre approche du service postal qui est alors non plus perçu du
point de vue du consommateur, mais de celui des prestateurs de service. A l'aide d'une
telle mesure, la France apparaît effectivement au coude à coude avec le Royaume-Uni 7.
7 Si on applique les chiffres de personnel fournis par le syndicat, on obtient par contre un rapport beaucoup plus bas
(465 $) qui place la Grande-Bretagne derrière la Hongrie et ante-pénultième. COMMUNICATION EN FRANCE ET EN ANGLETERRE 485
Néanmoins, la construction d'un indice de rendement physique ne confirme pas cette
impression de deux services postaux aux performances voisines. Dans le tableau ci-des
sous, le classement a été effectué en fonction du nombre de lettres distribuées quot
idiennement par chaque employé de la poste de chaque pays. Cet indicateur mesure
l'efficience du service postal en termes de quantité et place la Grande-Bretagne dans le
groupe de tête des pays industriels alors que la France est en queue. Il s'agit là néan
moins, d'une mesure qui reflète à la fois les niveaux relatifs de revenu et l'efficacité de
l'organisation, en d'autres termes, la densité du réseau.
Tableau 5
Productivité physique comparée dans l'acheminement du courrier, 1913
(1) (2) (3)
Etats-Unis 89 8 186 104
Belgique 37 275 79
Royaume-Uni 87 3 933 77
Pays-Bas 38 223 69
Autriche 46 1 314 59
Allemagne 64 4 155 57
Danemark 50 138 53
Japon 23 1281 53
Suisse 70 263 47
Suède 29 161 46
34 France 1346 39
Norvège 29 69 35
Hongrie 19 397 32
Italie 13 451 31
Russie 7 940 30
134 Espagne 7 28
Source : Union Postale Universelle, Annuaire 1914.
(1) nombre d'objets postaux distribués par habitant par an
(2)total d'objets acheminés par la poste (en M.)
(3) nombre d'objets distribués quotidiennement par postier
On notera cependant que la prise en compte au numérateur de tous les objets pos
taux sans discrimination et l'utilisation au dénominateur, pour le Post Office, des effect
ifs selon les sources syndicales, abaissent considérablement les performances de ce
dernier. C'est seulement si on utilise les effectifs du personnel faisant partie du Civil
Service 8 qu'on obtient, comme pour 1914 ci-dessous, un indicateur proche de celui de
la France.
8 E.W. Cohen, The Growth of the British Civil Sector, Londres, Allen & Unwin, 1941. Histoire Économie et Société 486
Tableau 6
Efficacité comparée du service postal
effectifs de la poste volume de courrier distribué Index
F G.B F G.B (GB=100)
1901 86,0 179,2 27 800 21384 131
199,2 33 695 1906 95,5 23 886 129
1911 113,5 233,8 33 460 22 915 147
1914 28 870 136,9 189,7 29 098 99
Source : Postmaster-General's Annual Reports, in Statistical Abstract for the UK, vol. 62
(1915), 376 ; Comptes de l'administration des Finances in Annuaire Statistique, 1914, 63.
L'approche par la déflation du produit par les coûts relatifs
Le tableau 7 décrit la composition du courrier acheminé et distribué par les services
postaux français et britannique. En sont exclus les paquets qui ne présentent pas les
mêmes qualités d'homogénéité et de substituabilité que les autres types d'articles.
Afin de normaliser les mesures de produit des deux pays, il est impératif de calculer
un taux de change à parité de pouvoir d'achat (PPA) qui prenne en compte les caracté
ristiques, c'est-à-dire les contraintes, que chaque pays doit assumer (clientèle potentiell
e, superficie du territoire, etc.) 9.
Tableau 7
Répartition des objets postaux acheminés en France et au Royaume-Uni
volume lettres journaux cartes postales total
F G.B F G.B F G.B F G.B
1901 1,01 2,45 1,32 0,94 0,07 0,45 2,39 3,83
1,26 2,8 1,46 1,12 0,5 0,83 1906 3,22 4,76
1911 1,56 3,19 1,78 1,27 0,44 0,91 3,78 5,36
3,41 1,23 0,4 1913/14 1,75 1,8 0,88 3,95 5,52
volume annuel en milliards
9 Pour les aspects théoriques cf. Victor Fuchs, Production and Productivity in the Service Industries, New York,
Columbia University Press, 1969 [NBER Studies in Income and Wealth] ; D. Bailey & T. Hubert, éd., Productivity
Measurement, London, Gower, 1980 ; John W. Kendrick & Beatrice Vaccara, éd., New Developments in
Measurement and Analysis, Chicago, Chicago University Press, 1980 ; Malcolm Levitt & P.M. Joyce, The Growth and
Efficiency of Government Expenditure, Cambridge, CUP, 1987.