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Qu'est-ce qu'un acte locutionnaire ? - article ; n°1 ; vol.32, pg 190-215

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Communications - Année 1980 - Volume 32 - Numéro 1 - Pages 190-215
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1980
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Langue Français
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François Récanati
Qu'est-ce qu'un acte locutionnaire ?
In: Communications, 32, 1980. pp. 190-215.
Citer ce document / Cite this document :
Récanati François. Qu'est-ce qu'un acte locutionnaire ?. In: Communications, 32, 1980. pp. 190-215.
doi : 10.3406/comm.1980.1485
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1980_num_32_1_1485François Rêcanati
Qu'est-ce qu'un acte locutionnaire ?
fin Austin de la septième commence conférence à développer de How la to théorie Do Things des with actes Words. de discours II distingue à la
alors l'acte locutionnaire — l'acte de dire quelque chose — et l'acte illocution-
naire qu'on accomplit nécessairement quand on dit quelque chose. Ces deux
actes ne sont distinguables que conceptuellement, parce qu'ils sont
aspects d'une seule et même réalité, l'acte de discours total : je ne puis
dire quelque chose sans eo ipso accomplir un acte illocutionnaire. Par
exemple : en énonçant la phrase « Georges viendra », je dis que Georges
viendra (acte locutionnaire), et en disant que Georges viendra j'avertis,
je constate, je menace, je conclus ou je prédis (acte illocutionnaire) ;
de même, en énonçant la phrase « viens donc » je te dis de venir (acte
locutionnaire), et en te disant de venir je te donne un ordre, une permission
ou un conseil, je te soumets une requête ou je te défie (acte illocutionnaire).
Dans la suite de cet article, je présupposerai une certaine familiarité du
lecteur avec la notion d'acte illocutionnaire, et je ne m'occuperai ni de la
définir, ni d'exposer les problèmes qu'elle soulève : seule va me retenir la
notion d'acte locutionnaire. Une mise au point la concernant présente un
double intérêt : d'une part, en effet, la théorie du locutionnaire est une
des parties les moins élaborées de la doctrine austinienne, et elle pose de
sérieux problèmes d'interprétation dont il convient au moins d'avoir
conscience ; d'autre part l'interprétation que je vais proposer, animée
par un souci plus théorique qu'exégétique, est adaptée aux récents dévelop
pements de la théorie des actes de discours et fournit un cadre adéquat
pour traiter le problème des actes de indirects et certains pro
blèmes apparentés (statut sémantique des performatifs explicites, etc.).
Dans la première section de cet article, j'expose l'analyse austinienne
de l'acte locutionnaire, en me fondant sur la huitième conférence de How
to Do Things with Words ; dans la deuxième section, je commente d'autres
indications que donne Austin concernant l'acte locutionnaire ; dans la
troisième section, je montre que ces deux types d'indications — celles
de la huitième conférence, et les autres — sont contradictoires. Je décris
ensuite trois attitudes que le théoricien des actes de discours peut adopter
face à la notion apparemment contradictoire d'acte locutionnaire : l'attitude
de Strawson (quatrième section), l'attitude de Searle (cinquième et sixième
sections) et, finalement, l'attitude que je préconise (septième section).
Cette attitude est, comme on le verra, inspirée par les développements
gricéens d' Austin. que la théorie des actes de discouis a connus depuis la mort
190 Qu* est-ce qu'un acte locutionnaire?
1. LES TROIS COMPOSANTS DE l'aCTE LOCUTIONNAIRE.
L'acte locutionnaire, consistant à dire quelque chose, est déjà un acte
qu' Austin décompose en trois sous-actes : l'acte phonétique, complexe,
l'acte phatique et l'acte rhétique. Pour dire quelque chose, il faut d'abord
que j'articule une certaine séquence sonore : c'est Y acte phonétique; il faut
encore que la séquence sonore articulée puisse valoir comme réalisation
d'une phrase du langage, et que je l'aie émise à ce titre : quand ces deux
conditions sont remplies, l'acte phonétique est aussi un acte phatique.
Austin appelle « phone » ce qui est énoncé au cours d'un acte phonétique,
et « phème » ce qui est énoncé au cours d'un acte phatique. Un perroquet
produit des phones, mais non des phèmes.
Le phème a nécessairement un sens : le phème est en effet une phrase
correcte, dont la construction relève de la syntaxe du langage, et les mots
de son vocabulaire (pour ne pas parler du patron mélodique, qui doit aussi
être conforme). Pour accomplir l'acte phatique, le locuteur doit savoir que
la phrase qu'il énonce a un sens, puisqu'il doit l'énoncer en tant qu'elle
a un sens, en tant qu'elle est une phrase correcte du langage ; mais il
n'est pas tenu de connaître ce sens. Quand, selon un exemple utilisé à
d'autres fins par Searle [1969, p. 44], un soldat américain capturé pendant
la guerre par les Italiens veut se faire prendre auprès d'eux pour un soldat
allemand et récite à cet effet une phrase allemande apprise par cœur dans
sa jeunesse (en espérant qu'eux ne savent pas l'allemand), il peut très
bien avoir oublié le sens de la phrase, il n'en fait pas moins un acte phatique,
dans la mesure où il prononce une séquence sonore qui est une phrase
allemande et dont il sait- qu'elle est une phrase allemande. Supposons
maintenant que la phrase en question signifie « Les citronniers sont en
fleur, et mon cœur est plein de joie ». Le soldat américain a-t-il, en l'énon
çant, dit que les citronniers sont en fleur et que son cœur est plein de joie ?
A-t-il accompli un acte locutionnaire ? Il ne semble pas. Enoncer une
phrase signifiant que p n'est pas automatiquement dire que p, et réciter
n'est pas parler. En d'autres termes, il ne suffit pas d'accomplir un acte
phonétique et un acte phatique pour accomplir un acte locutionnaire ;
il faut encore que renonciation puisse valoir comme acte rhétique *.
On ne peut accomplir un acte rhétique en énonçant une phrase dont
on sait seulement qu'elle a un sens : pour accomplir l'acte rhétique il faut
connaître le sens de la phrase et l'énoncer en tant qu'elle a, non pas un
sens, mais ce sens ; de plus, il faut actualiser ce sens en fonction de ce
qu'on veut dire. Si la phrase est ambiguë et a plusieurs sens, cette ambig
uïté ne doit pas en être une pour le locuteur, qui n'accomplit un acte
rhétique que s'il entend communiquer par cette phrase un sens déterminé
à l'exclusion de tout autre que pourrait avoir aussi, à la faveur d'une
1. L'acte phatique, selon Austin, présuppose l'acte phonétique, et de même l'acte
rhétique présuppose l'acte phatique. Dans cette mesure, on peut confondre sans danger
l'acte rhétique et locutionnaire, défini comme somme de l'acte phonétique, de phatique et de l'acte rhétique. Dans la suite de cet article, « acte rhétique » et
« acte locutionnaire » pourront souvent être considérés comme synonymes.
191 François Récanati
ambiguïté, le phème. Si le locuteur énonce la phrase « J'ai reçu le livre du
garçon », il doit vouloir dire soit qu'il a reçu le livre des mains du garçon,
soit qu'il a reçu le livre appartenant au garçon, soit qu'il a reçu le livre
écrit par le garçon, et il doit être en mesure de lever l'ambiguïté en pré
cisant sa pensée. De plus, s'il y a dans la phrase qu'il énonce — comme
c'est presque toujours le cas — des expressions référentielles, il doit avoir
l'intention en l'énonçant de référer à tel et tel objet par ces expressions,
et être en mesure éventuellement de préciser lesquels. Le locuteur doit,
en bref, assigner aux constituants du phème un sens et (s'il y a lieu) une
référence déterminés, pour qu'en accomplissant l'acte phatique il accomp
lisse aussi un acte rhétique, pour qu'en énonçant la phrase il dise quelque
chose.
Austin, on le voit, fait intervenir le sens à la fois au niveau du phème
et au niveau du rhème (le rhème étant ce qui est énoncé au cours d'un acte
rhétique). C'est qu'il y a deux sortes de sens, le sens déterminable du phème ' (= la signification linguistique de la phrase, éventuellement ambiguë)
et le sens déterminé du rhème (= le sens de l'énoncé). L. Forguson a fort
bien exposé la différence du sens phatique et du sens rhétique : « Tout
phème a un certain horizon de " potentiel rhétique ". Cet horizon est [...]
constitué par les divers referents possibles auxquels l'expression référen-
tielle ou les expressions référentielles du phème peuvent être utilisées pour
référer, et par les différents sens que les autres constituants doués de sens
du phème peuvent avoir. [...] Là où le phème a un sens déterminable,
le rhème a un sens déterminé. Spécifier le sens déterminé de l'énoncé
revient à [...] spécifier les intentions du locuteur en ce qui concerne le
sens et la référence, lesquelles intentions fonctionnent à l'intérieur des
limites dressées par les conventions du langage. L'acte rhétique, par
conséquent, désambiguïse le sens du phème » [Forguson, 1973, p. 163-164].
Pour rapporter un acte phonétique, on ne doit pas employer la formule
« II a dit », parce que le phone n'a rien de spécifiquement linguistique : il
est une simple séquence sonore, c'est-à-dire un bruit. Plutôt que le verbe
« dire », on pourrait utiliser le verbe « faire » qui s'emploie pour rapporter
de façon mimique des émissions sonores (cf. « Pfrtt, fit-il s1). Pour rap
porter l'acte phatique comme l'acte rhétique, on peut employer le verbe
« dire » : mais dans un cas on rapporte une phrase littéralement énoncée,
et dans l'autre on rapporte le sens véhiculé par l'énoncé de la phrase (Vin-
tenté, dans la terminologie de Benveniste). C'est pourquoi on rapporte l'acte
phatique au style direct, et l'acte rhétique au style indirect :
II m'a dit « viens donc » (acte phatique)
II dit de venirrhétique)
En rapportant l'acte rhétique, c'est le sens déterminé qu'on rapporte,
dont le phème n'est que le véhicule. Pour cette raison, on peut rapporter
de la même façon deux actes rhétiques différents mais équivalents, c'est-à-
1. Sur « faire » et la mimique, cf. Cornulier, 1976. Notons qu'on peut employer « faire »
à la fois pour rapporter l'acte phonétique et l'acte phatique, dans la mesure où « l'acte
phatique [...], comme phonétique, est essentiellement mimable, reproductible »
[Austin, 1975, p. 96].
192 Qu'est-ce qu'un acte locutionnaire?
dire renonciation de deux phèmes auxquels a été attribué à peu près
le même sens rhétique :
(Phème n° 1) « Viens donc » ) ., , ,. , . , x , , . » l] ma dlt de vemr <acte rhetique) n° 2) « Venez, cher ami » j
Enfin, si le sens rhétique attribué à un phème lors d'une énonciation
n'est pas clair, on se replie sur l'acte phatique et c'est lui qu'on rapporte
au style direct ; on peut même ne rapporter au style direct que la
partie obscure du rhème, comme dans un exemple d' Austin : « II a dit qu'il
fallait que j'aille " au ministère ", mais il n'a pas dit à quel ministère. »
2. SENS RHÉTIQUE ET SENS DESCRIPTIF-REFÉRENTIEL.
Après avoir donné, dans la huitième conférence de How to Do Things
with Words, ces indications sur l'acte locutionnaire et ses trois composants,
l'acte phonétique, l'acte phatique et l'acte rhétique, Austin passe à d'autres
sujets — l'acte illocutionnaire, et aussi l'acte perlocutionnaire, dont je
ne parlerai pas. Puis, dans la onzième conférence, il récapitule et dit alors
une chose fort étonnante : « A chaque fois que je " dis " quelque
chose (à l'exception peut-être d'une simple exclamation comme " zut "
ou " aïe " 1) j'accomplis à la fois un acte locutionnaire et un acte illocution-
naire » [Austin, 1975, p. 133]. L'intention d'Austin est ici indubitable :
s'exclamer étant un acte illocutionnaire, ce qu'il met en doute est qu'en
disant « zut » ou « aïe » je fasse un acte locutionnaire. Or ce point n'a rien
d'évident, tout au contraire : en effet, en disant par exemple « zut ! »,
i, je prononce un son, ii. ce son correspond à un mot qui appartient au
vocabulaire français, comme l'atteste le dictionnaire, et son énonciation
isolée est grammaticalement correcte, dans la mesure où il s'agit d'une
interjection, iii. je le prononce en tant qu'il est conforme au vocabulaire
et à la grammaire du français, et iv, je connais le sens de cette expression,
et c'est en tant qu'elle a ce sens que je l'énonce. J'accomplis donc en
l'énonçant un acte phonétique, un acte phatique et un acte rhétique, ce
qui revient à dire que j'accomplis un acte locutionnaire. Comment dans ce
cas expliquer la réserve d'Austin ?
Une particularité des phèmes « zut » et « aïe » est qu'ils ne contiennent
pas d'expression référentielle dont la référence pourrait être déterminée
lors de l'acte rhétique : on ne parle donc pas, quand on dit « zut » ou « aïe »,
de tel ou tel objet, comme on parle du chat et du paillasson quand^n dit
« Le chat est sur le paillasson ». Cette particularité fournit un commence
ment d'explication de la curieuse remarque d'Austin, si on rapproche
celle-ci d'une autre remarque qu'il fait dans la onzième conférence. Reconsi
dérant, à la lumière de la distinction locutionnaire /illocutionnaire, l'op
position qu'il avait d'abord faite entre les énoncés « constatifs » comme
« La terre est ronde », qui décrivent ou représentent des faits, et les énoncés
« performatifs » comme « Je te promets de venir », qui servent à accomplir
1. Les exemples anglais d'Austin sont « damm » et « ouch ».
193 François Récanati
des actes (ici la promesse) et ne décrivent rien, Austin dit ceci : « Avec
renonciation constative, nous faisons abstraction de l'aspect illocution-
naire [...] de l'acte de discours, et nous nous concentrons sur son aspect
locutionnaire ; de plus, nous utilisons une notion ultra-simplifiée de la
correspondance avec les faits... Avec renonciation performative, nous
nous occupons autant qu'il est possible de la force illocutionnaire de
l'énoncé, et nous faisons abstraction de la correspondance avec les faits »
1' [Austin, « aspect 1975, locutionnaire p. 145-146]. » et Dans la « ce dimension passage, de il est la clair qu' Austin identifie avec les
faits », comme si l'aspect locutionnaire d'une énonciation était ce par
quoi ou ce en vertu de quoi elle représente, correctement ou incorrectement,
la réalité. Quoi que ce soit qui'justifie dans l'esprit d'Austin cette identi
fication, elle implique effectivement qu'on dénie aux énoncés « aïe » et
« zut » tout aspect locutionnaire, puisque contrairement à l'énoncé « Le
chat est sur le paillasson », qui correspond au « fait » que le chat est sur le
paillasson, ils ne correspondent, eux, à aucun fait ou état de choses, ne
« réfèrent » à rien et n'ont pas de contenu représentatif.
La dimension de la correspondance aux faits est explorée par Austin
dans les articles qu'il a écrits à l'occasion de son débat avec Strawson sur
sur la notion de vérité [Austin, 1950, 1954]. Il y esquisse une théorie sémant
ique qui éclaire beaucoup les mystérieuses remarques de How to Do
Things with Words, et dit notamment ceci : « S'il doit y avoir une commun
ication du type de celle que nous accomplissons au moyen du langage, il
faut qu'il y ait un stock de symboles d'un certain genre qu'un émetteur
(" le locuteur ") peut produire " à volonté " et qu'un récepteur (" l'audi
toire ") peut observer : on peut appeler ces symboles les " mots "... Il
doit y avoir aussi quelque chose d'autre que les mots, au sujet de quoi les
mots soient utilisés pour communiquer : on peut appeler ce quelque chose
le " monde " ... Et finalement [...] * il doit y avoir deux groupes de convent
ions :
— Les conventions descriptives, corrélant les mots [...] avec les
types de situations, de choses, d'événements, etc., qu'on peut
trouver dans le monde.
— Les conventions démonstratives, corrélant les mots [...] avec les
situations, etc., historiques qu'ont peut trouver dans le monde
[Austin, 1950, p. 121-122].
Dans la phrase « Le chat est sur le paillasson », le mot « chat » est associé,
par les conventions descriptives du langage, à un certain type d'objet ;
mais si le mot « chat » représente un certain type d'objet, l'expression « le
chat » est utilisée pour référer à un objet particulier de ce type. Les convent
ions descriptives associent les mots à des types d'objets, et les conventions
démonstratives les à des objets particuliers, spatio-temporel-
lement localisés. Grâce à la connaissance de ces deux groupes de conventions,
le récepteur est en mesure, quand l'émetteur produit un énoncé, de déter
miner non seulement quel type d'état de choses cet énoncé décrit, mais
1. Austin signale entre parenthèses qu'il y a d'autres conventions, dont il ne s'oo
cupe pas dans l'article dont est extraite cette citation,
194 qu'un acte locutionnaire? Qu'est-ce
aussi à quel état de choses particulier, parmi ceux qui sont de ce type,
il fait référence.
Les deux types de conventions déterminent le rapport des mots et des
choses ; et le sens des mots consiste, au moins partiellement, dans la
façon dont ils sont corrélés aux choses par ces conventions. Or Austin
définit l'aspect locutionnaire d'une énonciation à la fois comme étant la
dimension du sens (faire un acte locutionnaire, c'est énoncer une phrase
avec un certain sens déterminé, alors que faire un acte illocutionnaire,
c'est énoncer une phrase avec une certaine « force ») et comme étant la
dimension de la correspondance avec les faits. Pour concilier ces deux
positions, on peut faire l'hypothèse qu' Austin, lorsqu'il parle du « sens »
locutionnaire d'un énoncé, pense à cette partie du sens que déterminent
les conventions descriptives et démonstratives.
Un passage d' Austin (dans la huitième conférence) paraît confirmer
cette hypothèse. L'acte rhétique est l'acte par lequel un locuteur attribue
au phème qu'il énonce un sens (meaning) déterminé, meaning qui se décom
pose en « sense » et « reference », suivant la distinction bien connue de
Frege. L'acte rhétique se décompose donc lui-même en deux sous-actes
(ancillary acts), l'acte de référence (referring) et un deuxième acte consistant
à attribuer aux constituants ambigus du phème un sens (sense) déterminé.
Le deuxième acte, Austin l'appelle « naming » : acte de nommer, acte
d'appeler par un certain nom. Nommer, ici, c'est associer une certaine
dénomination à un type d'objet. Le mot « canon » est ambigu,
dans la mesure où il est associé, par les conventions descriptives du fran
çais, à trois types d'objets différents : si le locuteur énonce un phème où
figure le mot « canon », il doit employer ce mot dans un de ses trois sens
possibles, et préciser éventuellement ce qu'il « nomme » canon, en disant
« Par un canon, je voulais dire un principe, une règle » ou « Par un canon,
je voulais dire un verre de vin ». Par ce type de précision, le locuteur
explicite une partie de l'acte rhétique accompli, et il explicite l'autre
partie en assignant aux expressions référentielles du phème un réfèrent,
en disant par exemple : « Par elle, je faisais référence à Lucie. » L'acte
rhétique associe donc le phème — dans les limites du potentiel rhétique
de celui-ci, c'est-à-dire dans les limites dressées par les conventions des
criptives et démonstratives du langage — à un certain état de choses
déterminé à la fois quant à son type et quant à sa localisation spatio
temporelle : le sens rhétique de l'énoncé est ce au moyen de quoi se fait
l'association du phème avec un état de choses à la fois typique et histo
rique. Par opposition au sens ainsi conçu comme déterminant ce dont
on parle, il y a la force de l'énoncé, qui détermine l'acte illocutionnaire
accompli en parlant.
Les énoncés « zut » et « aïe », dès lors, ont bien une force — leur énon
ciation permet d'accomplir un certain acte illocutionnaire — mais ils
n'ont pas à proprement parler un sens, parce qu'ils ne sont associés à
aucun état de choses par les conventions descriptives et démonstratives
du langage. Ces énoncés sont des phèmes, mais non des rhèmes : en effet,
pour qu'un acte rhétique ait lieu, il faut que soient attribués au phème un
sens descriptif /et un sens référentiel, ou au moins l'un des deux. Austin est
prêt à admettre qu'à la rigueur un acte rhétique peut avoir lieu même si
l'un des deux sous-actes, naming ou referring, n'a pas lieu : « Pouvons-nous
195 François Récanati
accomplir un acte rhétique, demande-t-il, sans référer ou sans nommer ?
En général il semblerait que la réponse soit que nous ne le pouvons pas,
mais il y a des cas problématiques. Quelle est la référence dans " Tous les
triangles ont trois côtés " ? » [Austin, 1975, p. 97]. Ce dernier énoncé,
s'il n'est associé par les conventions démonstratives à aucun état de choses
particulier, est cependant associé par les conventions descriptives à un
certain type d'état de choses, à savoir l'état de choses constitué par le
« fait » qu'un triangle n'aurait pas trois côtés ; et l'énoncé dit en quelque
sorte qu'il n'y a pas d'état de choses de ce type. Mais les énoncés « zut »
et « aïe » non seulement ne réfèrent à aucune situation historique donnée,
mais, de plus, ils ne décrivent aucun type de situation. Il n'y a pas d'acte
rhétique, et par conséquent pas d'acte locutionnaire, accompli par leur
énonciation.
3. LA CONTRADICTION AUSTINIENNE.
J'ai dit que deux actes rhétiquement équivalents sont l'énoncé de deux
phèmes auxquels est attribué en gros le même sens (rhétique). Il est
maintenant possible de spécifier le « sens » en question : deux rhèmes sont
équivalents s'ils ont le même sens descriptif-référentiel, c'est-à-dire s'ils
décrivent le même type d'état de choses et renvoient au même état de
choses particulier. Or, du fait de cette spécification, deux énoncés aux
quels nous n'aurions pas pensé à attribuer « en gros le même sens », en
nous fondant sur une notion intuitive de ce qu'est le sens d'un énoncé,
s'avèrent néanmoins être rhétiquement équivalents, dans la mesure où
ils ont le même sens descriptif-référentiel : les énoncés « Viens ici ! » et
« Viens-tu ici ? », en effet, représentent le même état de choses, à savoir
ta venue ici dans le futur immédiat, et par conséquent ils sont rhétiquement
équivalents, alors qu'intuitivement ils présentent une différence de sens
fort notable.
Pour apprécier cette différence de sens, il faut revenir à « zut » et « aïe » :
ces expressions ont un sens, mais ce sens ne ressortit pas au meaning
défini de façon étroite, c'est-à-dire au rhétique dans l'interprétation
qui vient d'en être donnée. Le sens de « zut » et « aïe » n'est ni un sens
descriptif ni un sens référentiel : c'est un sens pragmatique. Alors que le
sens descriptif-référentiel est ce par quoi les mots sont associés à la réalité
(typique et historique) sur laquelle ils portent, le sens pragmatique associe
les mots, non à ce dont on parle en les énonçant, mais à ce qu'on fait avec
eux, et notamment à l'acte illocutionnaire que leur énonciation permet
d'accomplir. Or la différence de sens entre « Viens ici ! » et Viens-tu ici ? »
est précisément une de sens pragmatique et non une différence
de sens descriptif-référentiel : les deux représentent le même état de choses
et sont rhétiquement équivalents, mais l'un a la force d'une question,
et l'autre celle d'un ordre. Le sens pragmatique du mode impératif et de
l'ordre des mots, qui distingue « Viens ici ! » et « Viens-tu ici ? », ne contribue
pas au « meaning », au sens de l'énoncé conçu de façon étroite, à son contenu
descriptif-référentiel : il contribue seulement à déterminer sa force illo-
196 Qu'est-ce qu'un acte locutionnaire?
cutionnaire, et doit être mis entre parenthèses dans l'évaluation des équi
valences rhétiques.
Par là, il apparaît que le sens rhétique d' Austin est tout proche de la pensée
de Frege et plus généralement de la proposition des logiciens : c'est ce
qu'a souligné Wiggins (1971, p. 20-21), comparant les points de vue d' Aus
tin et de Frege ; Austin va néanmoins plus loin que Frege, en ce que pour
lui presque toutes les énonciations — à l'exception de simples exclamations
comme « zut » et « aïe » — ont un sens rhétique ou un contenu locution
naire, alors que pour Frege seules les phrases déclaratives et un certain
type de phrases interrogatives expriment une pensée. Mais Austin n'est
pas le seul à avoir étendu la distinction frégéenne du contenu et de la
force aux énoncés non déclaratifs : il s'inscrit par cette position dans une
longue tradition où il côtoie son collègue d'Oxford Hare et bien d'autres
contemporains, comme Reichenbach, qui défendent des thèses analogues.
Cependant, il y a deux objections à cette interprétation de la distinction
sens locutionnaire /force illocutionnaire, qui en fait un
avatar de la fameuse distinction frégéenne entre force et contenu. La pre
mière objection est plus une réserve qu'une véritable objection : elle
consiste à faire remarquer que cette interprétation s'appuie en tout et
pour tout sur quelques remarques éparses d' Austin — une remarque sur
« zut » et « aïe », une remarque sur l'aspect locutionnaire comme dimens
ion de la correspondance avec les faits, et une remarque sur les deux
composants de l'acte rhétique, naming et referring. Jamais, quand il parle
du sens rhétique, Austin ne développe directement une conception qui en
ferait un analogue de la proposition des logiciens, jamais par exemple
il ne donne la moindre indication d'une équivalence rhétique possible
entre un énoncé à l'impératif et un énoncé à l'indicatif. L'interprétation
frégéenne est donc quelque peu aventurée, puisqu'elle s'appuie sur des
indices, et non sur une doctrine effectivement soutenue par Austin 1. Mais
on admettra qu'il est loisible de reconstruire une doctrine sur la base
d'indices, à condition que la doctrine ainsi reconstruite ne soit pas contra
dictoire avec d'autres indices dont on disposerait par ailleurs. J'en viens
ainsi à ma deuxième objection, selon laquelle il y a de tels indices.
L'interprétation « frégéenne » de la notion de sens rhétique ou locution
naire implique que, du sens déterminable du phème, c'est-à-dire de la
signification linguistique de la phrase, l'acte rhétique ne détermine et
n'actualise qu'une partie : la partie descriptive et référentielle. Le sens
rhétique serait donc le sens de l'énoncé moins le sens des éléments qui ne
jouent pas un rôle dans la détermination de son contenu propositionnel.
Cela implique en particulier que, en rapportant un acte rhétique, c'est-à
dire comme on l'a vu en rapportant le sens rhétique d'un énoncé, on ne
rapporte pas ces indications qui dans l'énoncé concernent la force illoc
utionnaire de son énonciation, dans la mesure où ces indications sont véhi
culées par les éléments modaux et font partie du sens pragmatique, non
du sens descriptif-référentiel, de l'énoncé. Or force est de constater, après
1. Searle (1968, p. 155, note 1) rapporte une conversation où Austin lui a dit être
favorable à une distinction entre le contenu propositionnel d'un énoncé et sa force
illocutionnaire, mais sans paraître à aucun moment identifier cette distinction avec la
distinction sens locutionnaire /force illocutionnaire.
197 François Récanati
beaucoup d'auteurs, que le rapport d'acte rhétique selon Austin inclut
dans le sens rapporté les indications illocutionnaires^fournies par les modes.
Les exemples de rapport d'acte rhétique donnés par Austin sont les su
ivants :
Rapport phatique II a dit : « Le chat est sur le paillasson. » rhétique II a dit que le chat était sur le
Rapport phatique Il a dit: « J'y serai. » rhétique II a dit qu'il y serait.
Il a dit: « Sors d'ici. » Rapport phatique
II m'a dit de sortir. rhétique
Rapport Il a dit: « Est-ce à Oxford ou à Cambridge? » rhétique II a demandé si c'était à Oxford ou à Cambridge.
Il est clair que les expressions « II a dit que », « II m'a dit de », « II a demandé
si » rapportent le sens pragmatique des modes et par conséquent les indi
cations illocutionnaires incluses dans la phrase. Il y a donc une contra
diction entre les diverses indications données par Austin pour caractériser
l'acte et le sens rhétiques : d'un côté, il dit que l'acte rhétique est l'énon-
ciation d'un phème avec un sens [meaning) déterminé, sens qui est rap
porté, au style indirect, par des énoncés comme « II a dit que... », « II m'a
dit de ... », « II m'a demandé si... », et qui inclut par conséquent non seul
ement le sens descriptif-référentiel mais aussi le sens pragmatique des
modes ; d'un autre côté, il décompose le meaning en sens descriptif et sens
référentiel, le définit comme ce par quoi l'énoncé correspond à la réalité,
et nie que « zut » ou « aïe » aient un « » en ce sens. Dans un cas,
la force illocutionnaire se reflète dans le sens au moyen des éléments
modaux ; dans l'autre cas, la force et le sens se distinguent radicalement,
et le meaning est le contenu propositionnel neutre quant à la force. Compte
tenu de cette contradiction, on ne peut accepter aveuglément l'interpré
tation « frégéenne » de la notion de sens rhétique ou locutionnaire, parce
qu'à cette interprétation objecte tout ce qui milite en faveur de l'autre
interprétation. On a le choix, me semble-t-il, entre trois solutions : i. trou
ver une troisième interprétation qui permette de concilier les deux pre
mières ; ii. choisir une des deux interprétations, en rejetant explicitement
tout ce qui chez Austin va dans le sens opposé ; et iii. maintenir les deux
interprétations, et considérer qu'il y a dans les remarques d' Austin la
matière de deux théories distinctes concernant deux objets distincts,
confondus par Austin sous une seule dénomination. Strawson a choisi la
première solution, Searle la seconde, et je présenterai, dans la dernière
section de cet article, quelques arguments en faveur de la troisième.
4. LA SOLUTION DE STRAWSON.
Dans Austin and « Locutionary Meaning » (1973), Strawson présente
les deux interprétations concurrentes de la notion de sens locution
naire. Selon la première, le sens locutionnaire est le sens du phème (de la
phrase) actualisé et déterminé, notamment référentiellement, lors d'une
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