Comparaison entre les théologies politiques du confucianisme et du calvinisme

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Ajouté le 12 février 2016
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LES THÉOLOGIES POLITIQUES DU
CONFUCIANISME ET DU
CALVINISME COMPARÉES
TABLE DES MATIÈRES
Introduction…………………………………………….……………………..2
La théologie politique confucéenne…………………………………………..3
Le centralisme monarchique confucéen…………………………………….3
La non-résistance confucéenne…………………………………………….4
La théologie politique calviniste……………………………………………..5
Le décentralisme démocratique calviniste……….…….……………………5
La résistance légitime calviniste………………………..………………….6
Expliquer les différences entre confucianisme et calvinisme….......................8
Une différente situation géopolitique……………………………………….8
Une différente base idéologique……………………………………………9
Points communs entre ces deux théologies politiques……………………….10
Conclusion……………………………………………………………………11
1
Introduction
Les développements politiques des sociétés humaines ne cessent d’être influencés par les divers systèmes de croyances. Maints historiens considèrent le calvinisme comme une source majeure de la pensée politique occidentale. Semblablement, le confucianisme est 1 largement considéré comme étant une matrice intellectuelle de la civilisation chinoise.
Dans sonHistoire générale du protestantisme, l’historien É.G. Léonard a qualifié Calvin de 2 « fondateur d’une civilisation». En conclusion de son premier tome, il soutient une thèse forte : « Il était réservé au Français et au juriste Calvin de créer, plus qu’une théologie nouvelle, un homme nouveau et un monde nouveau. L’homme “réformé” et le monde 3 e moderne .» Devenu religion officielle de plusieurs États européens dès le milieu du XVI siècle (cantons helvétiques, souveraineté de Béarn, compté du Palatinat du Rhin, république des Pays-Bas, royaume d’Écosse), le calvinisme a eu une application concrète et e immédiate. Il fut aussi un moteur de la lutte parlementaire anglaise au milieu du XVII siècle, de laGlorious Revolutionde 1688, puis de la Guerre d’indépendance britannique 4 américaine de 1776-1783.
Similairement, le confucianisme a eu une application du vivant même de Confucius 5 (puisqu’il occupa la fonction de ministre de la Justice de l’État de Lu) et marqua profondément la pensée chinoise pendant deux millénaires. « La dynastie des Han [206 av. J.-C. à 220 apr. J.-C.] choisit Confucius pour maître à penser: le confucianisme définit
1 « Le calvinisme a marque une étape décisive de l’évolution de la Chrétienté vers la démocratie en créant un gouvernement ecclésiastique représentatif. » Mario TURCHETTIet al.,Calvin et le calvinisme : Cinq siècles d’influence sur l’Église et la société.Genève, Labor & Fides, 2008, p. 294. Calvin appartient au rang des grands maîtres à penser de l’Occident au même titre qu’Aristote de Stagire, Augustin d’Hippone ou Thomas d’Aquin, même si son influence sur l’Occident ne fut pas aussi profonde que celle de Confucius sur la Chine. 2 René PAQUIN, « Résistance et révolution politique dans la postérité calvinienne ».Revue d’histoire de er l’Université de Sherbrooke.http://pages.usherbrooke.ca/ctrhus/index.php?id=11, consulté le 1avril 2012. « Le calvinisme a marque une étape décisive de l’évolution de la Chrétienté vers la démocratie en créant un gouvernement ecclésiastique représentatif. » Mario TURCHETTIet al.,Calvin et le calvinisme : Cinq siècles d’influence sur l’Église et la société.Genève, Labor & Fides, 2008, p. 294. Précisons d’emblée que l’influence de Calvin sur l’Occident ne fut pas aussi profonde que celle de Confucius sur la Chine. Toutefois, nous pouvons considérer que Calvin appartient au rang des grands maîtres à penser de l’Occident au même titre qu’Aristote de Stagire, Augustin d’Hippone ou Thomas d’Aquin. 3 René PAQUIN,loc. cit., [en ligne]. 4 Ibidem. 5 Anne CHENG,Histoire de la pensée chinoise. Paris, Seuil, 1997, p. 63.
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l’éthique de la caste dirigeante des fonctionnaires ; ses textes servent à sélectionner cette 6 élite .» Subséquemment, l’idéologie et les valeurs culturelles confucéennes furent des 7 composantes centrales des dynasties impériales Tang (618-906), Song (960-1279) , et Ming 8 (1368-1644) .
9 10 Les théologies politiquesdécoulant de ces deux systèmes de penséeont des positions divergentes sur plusieurs questions. Ainsi, le confucianisme préconise des régimes politiques centralisés et ne permet pas le droit de résistance aux autorités, tandis que le calvinisme privilégie des ensembles politiques décentralisés et admet un droit de résistance. Comment expliquer ces différences ? Après avoir présenté plus en détail ces deux points des théologies politiques étudiées, la présente dissertation soutiendra que cette disparité idéologique s’explique premièrement par le fait qu’ils n’émergèrent pas dans le même contexte géopolitique et deuxièmement, car les assises intellectuelles de ces deux pensées étaient différentes.
Le champ d’études – tant géographique que chronologique – que constitue l’impact politique du calvinisme et du confucianisme dans leurs univers respectifs est très vaste. Nous limiterons cette analyse de la théologie politique calviniste à la France et la Suisse du e XVI siècleet à la théologie politique confucéenne à Confucius lui-même avec quelques allusions à la Chine impériale.
6 Rémi MATHIEU, « Confucius : Sagesse d’hier, politique d’aujourd’hui ».Sciences humaines. 223 (2011), p. 54. 7 Dieter KUHN,The Age of Confucian Rule : The Song Transformation of China. Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2009, p. 2 et 9. 8 Yuan-Kang WANG,Harmony and War : Confucian Culture and Chinese Power Politics. New York, Columbia University Press, 2011, p. 103-105. 9 Beaucoup de gens se plaiseant à considérer le confucianisme (de même que le bouddhisme) seulement comme des philosophies profanes. C’est là un calque maladroit de la pensée occidentale marxiste et/ou postmoderne sur le confucianisme. Celui-ci est sans contredit un théisme comprenant le culte aux divinités, endossant des pratiques religieuses comme la divination et plaçant la vie politique sous le concept surnaturel de « mandat céleste ». Puisque le confucianisme est un théisme et qu’il est porteur d’une doctrine politique, j’estime qu’il est adéquat de parler de « théologie politique confucéenne ». 10 Je suis conscient que « Confucius avait des connaissances, mais pas une théorie globale […] il ne croyait pas non plus à l’existence d’une vérité indubitable ni à la légitimité d’une règle immuable » (Annaping CHIN, Confucius : Un sage en politique. Paris, Seuil, 2010, p. 253 ; cf. Anne CHENG,op. cit., p. 31, 64, 123 et 150-151), mais puisque ses successeurs durent systématiser sa pensée (Dieter KUHN,op. cit., p. 103-106), je m’autorise à traiter le confucianisme comme un système cohérent.
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La théologie politique confucéenne
Le centralisme monarchique confucéen
Confucius (551 à 479 av. J.-C.) voyait d’un mauvais œil la décentralisation politique, et c’est pourquoi il prédisait des dynasties provinciales ayant réussi à acquérir une forte 11 autonomie face au pouvoir central qu’elles seraient éphémères. De son vivant, l’armature impériale de la Chine était dans sa phase finale de déstructuration, si bien que l’historiographie chinoise fixe le passage de l’époque des Printemps et automnes à celle des 12 Royaumes combattants deux ans avant le décès de Confucius, soit en 481. Confucius était attaché à l’image idéalisée et mythifiée de la dynastie des Zhou occidentaux (1122-771 av. J.-C.). Il avait pour inspiration le duc de Zhou(le frère du fondateur de la royauté Zhou, Wu), qui consolida courageusement et intelligemment un régime vassalique où des princes administraient leurs provinces respectives tout en demeurant tributaires du roi établi dans la 13 14 capitale, Hao . Confucius était donc partisan d’une monarchie absolue éclairée . « Lorsque la Voie règne sous le Ciel, ce n’est pas aux ministres de décider de la politique et 15 les simples sujets n’ont pas lieu de la discuter », affirmait-il.
La non-résistance confucéenne
Bien qu’en règle générale, Confucius prônait le strict respect des autorités, ce penseur considérait bienséant d’écarter des individus proches du pouvoir dans certaines circonstances exceptionnelles. Ainsi, Confucius approuvait l’action de Zhaozi qui avait exilé son demi-frère Niu après que celui-ci ait séquestré à mort leur père – le Premier ministre de Lu, Shusun Bao – en 538 av. J.-C. et fait assassiner leurs deux autres frères 16 pour installer Zhaozi comme pantin . Cependant, Confucius était loin d’accepter le renversement armé des tyrans notoires. En 517 avant notre ère, le prince de Lu, Zhao, mena
11 Annaping CHIN,op. cit., p. 77-85. 12 Ibid., p. 13. 13 Bien que la féodalité renvoie en Europe à l’image d’éclatement politique et géographique, la Chine « féodale » des Zhou occidentaux était centralisée comparativement à celle de l’époque des Printemps et automnes et des Royaumes combattants. 14 Francis CHIN,op. cit., p. 104-117. 15 CONFUCIUS,Entretiens, XVI, II, cité par Anne CHENG,op. cit., p. 61. 16 Annaping CHIN,op. cit., p. 96-97 et 102.
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un coup contre son sanguinaire Premier ministre qui le défiait ouvertement, Jipingzi, afin de recouvrer le contrôle de sa principauté. Son conseiller, Zijiazi, tenta de l’en dissuader, mais en vain. Zhao cerna Jipingzi dans son palais et s’apprêtait à supprimer ce ministre malveillant lorsque Zijiazi intercéda encore en la faveur du dirigeant décadent, ce qui donna le temps aux renforts de se dernier d’arriver et de mettre en échec l’entreprise du duc Zhao, qui s’enfuit dans l’État de Qi et n’en revint jamais. Confucius jugeait que le comportement 17 de Zijiazi avait été adéquat et honorable.
La théologie politique calviniste
Le décentralisme démocratique calviniste
La pensée calviniste se démarque par son insistance sur l’autonomie des institutions locales. Voulant retrouver la souplesse de l’Église des premiers sicles, Jean Calvin (1509-1564) et les réformateurs l’appuyant (Guillaume Farel, Pierre Viret, Théodore de Bèze, etc.) ont conçu une ecclésiologie décentralisée et démocratique où les églises réformées locales, régionales et nationales jouissent d’un bon degré d’autonomie structurelle tout en demeurant en communion spirituelle avec les autres églises de l’ensemble, et où chaque palier procède du palier inférieur. Les théoriciens réformés ont rapidement appliqué ce 18 principe de décentralisation ecclésiologique au gouvernement civil.
« Àpartir de 1555, les églises calvinistes commencent à recevoir en France une 19 organisation, non seulement religieuse, mais politique et militaire .» En 1573, les réformés sudistes firent temporairement sécession du pouvoir parisien et s’organisèrent en 20 une confédération de villes et de territoires, les «Provinces-Unies du Midi». Selon les lois en vigueur dans cette instance souveraine, les Conseils municipaux (eux-mêmes élus au suffrage communal) élisaient des députés aux Assemblées provinciales qui déléguaient elles-mêmes des députés aux États-Généraux ou Assemblée générale. Ces différents paliers de pouvoir législatif nommaient leurs Conseils permanents respectifs qui exerçaient les
17 Ibid., p. 104-109. 18 « L’organisation des églises réformées ».Musée virtuel du protestantisme français. er http://www.museeprotestant.org/Pages/Notices.php?noticeid=647&scatid=135&lev=1, consulté le 1avril 2012. 19 Jacques MADAULE,Histoire de France. Tome I, Paris, Gallimard, 1965 (1943), p. 307-315. 20 Janine GARRISSON-ESTEBE,Protestants du Midi : 1559-1598. Toulouse, Privat, 1980, p. 177. 5
pouvoirs judiciaire et exécutif (civil et militaire). Noblesse et roture se partageaient les charges. Ce modèle décentralisé et plutôt démocratique prit une tournure monarchique en 21 1588 , mais dès 1594, tous les échelons des Provinces-Unies du Midi furent élus directement ou indirectement par les colloques (regroupements d’églises limitrophes), 22 c’est-à-dire à suffrage universel masculin.
En Suisse, les cantons réformés protégèrent consciencieusement leur souveraineté face aux puissants États les encerclant. Bien que la mise en place du régime confédératif helvétique 23 soit antérieure à la Réforme protestante, celle-ci contribua à le consolider. Lorsqu’une cité assujettissait une autre cité et la contrôlait d’une manière impérialiste, cette situation était vigoureusement dénoncée par les prédicateurs réformés. Par exemple, le célèbre pasteur 24 Pierre Viret combattit avec acharnement la domination de Berne sur la ville où il œuvrait, Lausanne, au point tel que les autorités bernoises l’exilèrent en 1559, entraînant l’exode 25 d’une quarantaine d’autres pasteurs du pays de Vaud.
La résistance légitime calviniste
Comme nous l’avons esquissé précédemment, les réformés français se retrouvèrent dans e une situation extrêmement délicate et malaisée au XVIsiècle :la monarchie française s’autorisa à perpétrer maints sévices contre les sujets réformés. Quelques 560 huguenots 26 périrent sur le bûcher dans les décennies 1530 à 1550, et après les populicides sanglants de la St-Barthélémy en 1572, les adeptes de la Contre-réforme fantasmaient sur l’annihilation imminente de l’«hérésie »huguenote. Mais le mouvement réformé n’entendait pas être anéanti si aisément, et ses dirigeants ne tardèrent pas à développer une théorie du pouvoir légitime appuyée sur une théologie de résistance aux tyrans. Ainsi, Jean Calvin s’exclamait du haut de la chaire du temple réformé de Genève que
21 Ibid., p. 178-195. 22 Léonce ANQUEZ,Histoire des assemblées politiques des réformés de France. Paris, Auguste Durand, 1859, p. 62-71. 23 David HALL,The Genevan Reformation and the American Founding. Lanham, Lexington Books, 2003, p. 37-38. 24 Robert Dean LINDER,The Political Ideas of Pierre Viret. Genève, Droz, 1964, p. 33-38. 25 Emidio CAMPI et Christian MOSER,Calvin et le calvinisme : Cinq siècles d’influence sur l’Église et la société.Genève, Labor & Fides, 2008, p. 43. 26e Arlette JOUANNA,siècleLa France du XVI. Paris, Presses universitaires de France, 1996, p. 320. 6
si les roys veullent contraindre leurs subjectz à suyvre leurs superstitions et ydolatries, O là ilz ne sont plus roys, car Dieu n’a pas resigné ny quicté son droit, quand il a estably les principaultés et seigneuries en ce monde. […] Qu’ilz mesprisent tous esdictz et toutes menaces, et tous commandemens et toutes traditions, qu’ilz tiennent cela comme fient et ordure, quand des vers de terre se 27 viendront ainsy adresser à l’encontre de celuy auquel seul appartient obeisance. Certains prétendent que Calvin n’a jamais réellement donné son aval à une quelconque forme de révolte politico-religieuse, et que les deux ou trois occasions où il semble l’avoir 28 fait étaient des envolées lyriques discordantes avec sa théologie globale. Or une réédition récente d’une portion de ses sermons n’ayant jusqu’alors jamais été réédités depuis la Réforme démontre que ces sermons séditieux se comptaient plutôt au nombre d’une 29 douzaine et qu’ils étaient proportionnellement répartis dans le temps. De plus, Calvin transcrivait ces passages de sermons légitimant la rébellion dans des lettres qu’il envoyait à des magistrats huguenots qui lui demandaient conseil en France, preuve qu’il les assumait 30 pleinement . De surcroît, nul ne peut sérieusement nier que ces idées étaient des composantes intégrales de la pensée du réformateur, pare que celui-ci en inséra des éléments dans sa monumentaleInstitution de la religion chrétienne (vol.4, chap. 20, sec. 31-32). Ainsi, si les héritiers de Calvin ont exploité son œuvre dans sa pleine potentialité, ils n’ont pas pour autant corrompu la pensée du vénérable théologien. «La postérité 31 politico-religieuse calvinienne est donc indéniable tout au long de la modernité. »
Calvin et ses successeurs amorcèrent «un processus qui va, en élargissant sa base de 32 légitimité, devenir la démocratie». L’«hostilité au principe monarchique au profit du système électif synodal, le gouvernement en équipe par lequel ni magistrat ni pasteur ne
27 e Jean CALVIN, 76sermon sur la Genèse, 23 mars 1560, cité par Max ENGAMMARE, « Calvin monarchomaque ? Du soupçon à l’argument ».Archiv für Reformationsgeschichte. 89 (1998), p. 10. 28 François DERMANGE, « La relation de l’Église avec les principautés et les pouvoirs de ce monde ». Portail du Jubilé Calvin 1509-2009.http://www.jean-calvin.org/fr/calvin-theo/th-ologie/textes/dermange-er eglise-monde.html, consulté le 1avril 2012 ; Jules RACINE ST-JACQUES, « De l’obéissance calvinienne à la résistance monarchomaque ». Mémoire de maîtrise. Québec, Université Laval, 2009, p. 30-37. 29 Max ENGAMMARE,loc. cit., p. 207-225. 30 Jean-Paul BOYER, « Qu’est-ce qu’un pouvoir légitime pour Calvin ? ».Rives méditerranéennes, 19 (2004), p. 41-73. 31 René PAQUIN,loc. cit., [en ligne]. 32 Virginia CRESPEAUet al., « Calvin et l’argent : une vision novatrice ».Canal Académie.Institut de France. 2009,http://www.canalacademie.com/ida4924-Michel-Rocard-Calvin-et-l-argent-une-vision-er novatrice.htmlavril 2012., consulté le 1
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33 possède seul le monopole d’aucune fonction», avec l’insistance sur le règne de la loi (dûment codifiée et distincte de la volonté personnelle du régnant) constituent les principales contributions politiques de Jean Calvin à la civilisation occidentale.
Expliquer les différences entre confucianisme et calvinisme
Nous nous occuperons à présent d’expliquer l’écart manifeste entre des théologies politiques confucéenne et calviniste. Deux raisons doivent être exposées. Premièrement, ces deux religions n’ont pas été formulées dans la même situation géopolitique. Deuxièmement, l’arrière-plan idéologique à partir duquel leurs théoriciens pouvaient étayer n’était pas le même.
Une différente situation géopolitique
Que les confucéens chinois aient opté pour la collusion avec les autorités étatiques s’explique en partie par une conjoncture historique. Au cours de la période des Printemps et automnes (770 à 481 av. J.-C.), les princes feudataires des plus gros États chinois s’arrogèrent des prérogatives royales, absorbèrent les États voisins plus petits, et se mirent à guerroyer entre eux sans égard au régime traditionnel permettant de maintenir la stabilité 34 par le biais d’assemblées nobiliaires et de traités interprovinciaux. Desprinces (de Wei et 35 de Lu) furent même poussés à l’exil par l’aristocratie turbulente de leur pays. «Cette évolution donne à penser que le régime féodal était, à l’époque de Confucius, en train de voler en éclats et que la société Zhou avançait progressivement vers un nouveau système 36 politique .»
Dans l’État de Lu (celui de Confucius), trois clans aristocratiques prirent l’ascendant sur le prince, confisquèrent l’armée en 562 av. J.-C. et s’emparèrent de la perception de l’impôt, 37 qu’ils augmentèrent considérablement. «Nous savons par ailleurs que des évolutions 38 analogues se rencontrent dans d’autres États contemporains. » Il est donc compréhensible,
33 Laurent THEIS, « Le mal-aimé »,L’Histoire, 340 (2009), p. 43. 34 Francis CHIN,Confucius and Aristotle : A Comparative Study on the Confucian and Aristotelian Political Ideals. Taipei, National Institute for Compilation and Translation, 1981, p. 9-12 et 111. 35 Annaping CHIN,op. cit., p. 109. 36 Ibid., p. 90. 37 Ibid., p. 90-91. 38 Ibid., p. 92.
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à la lumière des circonstances historiques, que Confucius ait été favorable à un système politique relativement centralisé où l’essentiel du pouvoir décisionnel est confié à un monarque éclairé.
e Inversement, les réformés français et suisses du XVIsiècle se retrouvèrent en porte à faux avec les monarchies capétienne et habsbourgeoise. Comme la noblesse française ayant adopté la Réforme avait à sous son commandement des troupes aguerries et les moyens logistiques lui permettant de combattre, et que les cantons suisses réformés avaient des milices communales à leur disposition, il n’est pas surprenant que les penseurs calvinistes 39 formulèrent une théorie de résistance armée face à la tyrannie les affligeant.
Une différente base idéologique
Confucius et ses successeurs avaient pour héritage les assises intellectuelles de la dynastie idyllique des Zhou occidentaux. On prétend parfois que Confucius rêvait d’un régime méritocratique où les dirigeants seraient sélectionnés sur l’unique critère de leurs habiletés plutôt que sur un droit de naissance. En vérité, Confucius était
loin de vouloir bouleverser l’ordre hiérarchique – par exemple en prônant l’éducation comme moyen d’ascension sociale […] – Confucius le cautionne au contraire. […] la relation de réciprocité [entre dominant et dominé] n’est en rien égalitaire ; […] Elle ne consiste nullement à placer son vis-à-vis inférieur sur le même plan que soi-même, et conserve intégralement toutes les relations de la 40 hiérarchie sociale.
Non sans surprise, le pouvoir demeura aux mais de l’aristocratie jusque sous les Tang. Le fait que Confucius admettait que tous les hommes ont le même potentiel de 41 perfectionnement contribuapeut-être au remplacement de cette domination aristocratique par celle d’une étroite classe d’érudits-fonctionnaires sous les Song. Un édit de 989 confirma l’exclusivité du réseau examinatoire confucéen à cette classe semi-héréditaire de 42 bureaucrates privilégiés. La formation des jeunes passant par ce système leur inculquait
39 Jacques MADAULE,op. cit., p. 306-307. 40 Anne CHENG,op. cit., p. 67 et 71. 41 Ibid., p. 65, 73 et 79. 42 Dieter KUHN,op. cit., p. 121. Le système des examens semble cependant s’être démocratisé par la suite, voir Dominic LAROCHELLE, « Le courant néo-confucianiste ».Introduction aux religions chinoises. Notes de cours. Sainte-Foy, Université Laval, hiver 2012, p. 7.
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43 des valeurs éminemment élitistes et en faisait des gardiens de l’ordre impérial établi. Attenter à la pérennité structurelle de l’empire équivalait à renverser l’harmonie cosmique chinoise, les héritiers de Confucius l’avaient compris.
Ainsi, le confucianisme s’est d’abord manifesté comme une position réactionnaire, tandis que le calvinisme était inévitablement iconoclaste (sans être anarchique). Alors que Confucius et ses compères étaient préoccupés à perpétuer le legs de leurs aïeux, Calvin et ses collaborateurs s’efforçaient de faire table rase des «superstitions idolâtriques» de la société les entourant. L’axiome du protestantisme étant lesola scripturasainte (l’Écriture est l’autorité finale en matière doctrinale), les réformés n’hésitèrent pas à soumettre tous les domaines de l’existence au crible de la Bible pour valider ou invalider les pratiques courantes. Cette dynamique est très forte en potentialités. Dès cette étape franchie, les huguenots n’eurent aucune difficulté à démontrer que si Dieu institue les gouvernants pour assurer la justice et la paix publique, lorsque les gouvernants agissent contrairement à leur 44 office, alors«»,qu’on ne leur attribue aucune autorité […] il faut qu’ils soient mis en bas 45 « nous les devons tenir comme des diables enchaînés. »
Si les réformés prônaient des gouvernements (ecclésiastique et civil) décentralisés à composantes électives et qu’ils admettaient le droit de résistance, c’est parce que cela est prescrit par la Bible. En effet, les églises néotestamentaires jouissaient d’un haut degré 46 d’autonomie et élisaient leurs dirigeants . Quant à l’Ancien Testament, il contient 47 plusieurs exemples de gouvernants iniques qui furent renversés avec la bénédiction divine. Les réformés s’appuyaient explicitement sur ces données de l’histoire sacrée dans leur littérature.
Points communs entre ces deux théologies politiques
Nous avons jusqu’ici étudié les différences entre les théologies politiques confucéenne et calviniste. Attardons-nous maintenant aux similitudes. Un trait saillant de la théologie
43 Ibid., p. 120-125. 44 e Jean CALVIN, 9sermon sur Daniel, 1552, cité par Max ENGAMMARE,loc. cit., p. 214. 45 e Jean CALVIN, 19sermon sur II Samuel, 14 juillet 1562, cité parIbid., p. 216. 46 Actes des Apôtres 14:23 et 6:3-6. 47 II Chroniques 23:14-15, 21:1 à 22:9 ; II Rois 9:24-33 ; Juges 3:15-25.
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politique calviniste est la conviction que «Dieu a créé la société comme un “tout” unifié. L’État, l’Église, la sphère publique et la sphère individuelle sont liés, complémentaires, et sous la souveraineté de Dieu. La Genève de Calvin correspondait à cette exigence […] dans 48 toutes les dimensions de la vie de la cité. » De même, le confucianisme met un net accent sur la discipline interrelationnelle: «On fit de la pensée de Confucius la philosophie d’État. Par son respect de la hiérarchie, sa morale traditionnelle familialiste, son amour de l’ordre et de l’étude des textes, elle semblait garantir la paix sociale, la stabilité politique, 49 l’efficacité et l’autorité des administrateurs et fonctionnaires d’État. » Les deux doctrines souscrivent donc à un type de société communautaire et moralement exigeante. D’autres ressemblances moins proéminentes entre ces deux systèmes religieux sont qu’ils 50 privilégient la régénération ou transformation spirituelle des individus sur la coercition, ils prônent une accessibilité équitable aux leviers de création de richesse sans tomber dans le 51 communisme ,ils distinguent le pouvoir civil du pouvoir militaire (en subordonnant le 52 53 second au premier), et enfin ils préfèrent une taxation légère.
Conclusion
Le confucianisme et le calvinisme sont respectivement deux religions à la base des civilisations chinoise et occidentale. Historiquement, le confucianisme a maintenu des régimes politiques de type monarchique et centralisé alors que le calvinisme a mis en place des systèmes décentralisés à composantes démocratiques. Cela s’explique par le fait que les
48 Sébastien FATH, « L’influence de Calvin aux États-Unis »,La Revue réformée, 52,213 (2001), p. 1-26. 49 Ibid., p. 52-53. 50 e Anne CHENG,op. cit., p. 80-81 ; Steve HALBROOK,God is Just. 2éd., Theonomy Resources Media, 2011, p. 15-16. 51 Virginia CRESPEAUet al.,loc., cit., [en ligne] ; Robert Dean LINDER,op. cit., p. 101 ; Francis CHIN,op. cit., p. 71-74. 52 Dieter KUHN,op. cit., p. 2 ; Janine GARRISSON-ESTEBE,op. cit., p. 177-195. 53 Max ENGAMMARE,op. cit., p. 213 ; Robert Dean LINDER,op. cit., p. 84 ; Jules RACINE ST-JACQUES,op. cit., p. 120 ; Francis CHIN,op. cit., p. 74-76. Cette préférence confucéenne pour une faible taxation ne fut pas effective sous les dynasties Tang, Song et Ming car aux faibles impôts de base s’ajoutaient une multitude de taxes supplémentaires qui rendaient la taxation écrasante en Chine impériale, voirIbid., p. 10 ; Dieter KUHN,op. cit., p. 15-16, 71, et 246-249 ; Yuan-Kang WANG,op. cit., 64, 87, 124 et 236n171. 11