Journal de terrain, journal de recherche et auto-analyse. Entretien avec Florence Weber - article ; n°1 ; vol.2, pg 138-147

Journal de terrain, journal de recherche et auto-analyse. Entretien avec Florence Weber - article ; n°1 ; vol.2, pg 138-147

-

Documents
11 pages
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Genèses - Année 1990 - Volume 2 - Numéro 1 - Pages 138-147
10 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 01 janvier 1990
Nombre de lectures 346
Langue Français
Signaler un problème

Gérard Noiriel
Journal de terrain, journal de recherche et auto-analyse.
Entretien avec Florence Weber
In: Genèses, 2, 1990. pp. 138-147.
Citer ce document / Cite this document :
Noiriel Gérard. Journal de terrain, journal de recherche et auto-analyse. Entretien avec Florence Weber. In: Genèses, 2, 1990.
pp. 138-147.
doi : 10.3406/genes.1990.1035
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/genes_1155-3219_1990_num_2_1_1035SAVOIR I R
GN. : Dans le cadre de cette rubrique
« Savoir-Faire » que Genèses consa
cre aux diverses facettes du « mét
ier » de chercheur en sciences sociales,
c' est surtout sur les deux premiers chapitres
de ton livre que je voudrais ť interroger. Ces
Journal de deux chapitres sont centrés en effet sur le
«journal de terrain » et « V auto-analyse ».
Or il est peu fréquent, même en ethnologie,
terrain, journal
qu'on publie ensemble les résultats du tra
vail ď enquête et les matériaux qui compos
de recherche ent le journal de terrain. Pourrais-tu nous
expliquer pourquoi tu as jugé bon de pro
céder ainsi ? et auto-analyse
Il m'a semblé indispensable de comprendre
la façon dont j'avais observé pour pouvoir tirer
les leçons de mes observations elles-mêmes.
Entretien avec Florence Weber Dans ces conditions, j'ai considéré que si je
ne prenais pas le journal de recherche comme
Gérard Noiriel un matériau en lui-même, si je le concevais
simplement comme une mine d'informations
dans laquelle il suffit de puiser, je manquerais
toute l'analyse de la subjectivité du chercheur
en train d'observer le monde social. Je risquais
par là de manquer la technique majeure qui
permet de considérer l'ethnographie comme
« scientifique ». On peut définir des règles de
l'étude de soi-même. Il me semble que si l'on
ne s'étudie pas soi-même, on ne peut pas dire
grand-chose sur ce que l'on a vu de l'univers
social. Pour moi, livrer des résultats de r
echerche sans montrer, au moins partiellement,
comment on y est arrivé, ce serait comme don
ner les résultats d'une expérience, en physi► ► ►
que, sans décrire les conditions de cette expéFlorence Weber est anthropologue à l'Institut
rience. En d'autres termes, ce serait empêcher national de recherches agronomiques (Inra). Elle a
récemment soutenu sa thèse consacrée à l'étude les autres chercheurs de contrôler son travail.
ethnographique d'une petite ville industrielle en
C'est courant, bien sûr, en sciences sociales. milieu rural (Bourgogne). Le titre du livre, qui a
été tiré de cette étude, le Travail-à-côté, étude Cependant, on n'imagine pas un texte de l'iN-
ď ethnographie ouvrière (Inra-Ehess, 1989) illustre see commentant les résultats d'une enquête
l'objet principal de ses recherches : ausculter les
« lourde » sans qu'on puisse avoir accès, en activités ouvrières en dehors de l'usine, depuis le
travail, « pour soi », non rémunéré (jardinage, petit même temps ou par ailleurs, au questionnaire
élevage...) jusqu'au travail salarié « au noir ». On et aux principaux résultats de l'analyse statis
découvre ainsi un univers ouvrier qui bien
tique. Je veux dire par là que je ne pouvais qu'appartenant à la grande industrie, a peu de
choses à voir avec celui de Billancourt. pas réfléchir sur l'univers sans réfléchir sur
Genèses 2, déc. 1990, p. 138-147 138 О R I R V
mon rapport à cet univers, et qu'il aurait été ton propre statut dans cette recherche ; à ton
malhonnête de ne pas restituer ma position - itinéraire biographique personnel ?
indissociable de mes observations. Par exemp Oui et non. J'ai su tout de suite, avant même
le, dans mon investissement dans le monde d'avoir l'idée de publier ma thèse,
familial et festif des ouvriers et dans les qu'elle soit soutenue, que ces chapitres-là dé
échanges qui fondent les relations de voisi plaisaient beaucoup à des personnes qui
nage, je n'aurais pas pu entendre (ni surtout avaient une position assez haute dans le mi
leur prêter attention) des formules comme lieu, soit des chercheurs confirmés, soit des
« travailler à côté » ou « ne rien avoir à côté » gens dotés d'un certain pouvoir administratif.
qui marquent le goût du faire, l'équivalence Leur attitude m'a déstabilisée mais rapidement
leurs arguments m'ont paru datés. J'avais, faire = avoir, le refus des substantifs et l'ac
contrairement à ce qu'on pourrait penser en cent sur les verbes et leurs sujets, le caractère
t'écoutant, une position extrêmement « objec- absolu de l'à-côté (à côté de l'usine, de la mai
tiviste ». Je livrais des éléments subjectifs par son, à côté des classements rigides et des tr
souci d'objectivité. J'avais réagi violemment avaux soumis), son incapacité à occuper le cent
contre l'idée que le terrain, en ethnographie, re, etc. Je dois reconnaître que j'ai eu des
était une « boîte noire », de l'ordre de l'indidoutes en publiant cela comme ça. J'ai d'ail
cible. Je me souviens d'avoir suivi des conféleurs subi des réactions très négatives, en par
rences, en ethnologie de la France, où le terticulier dans le milieu ethnologique lui-même.
rain était magnifié comme une expérience On m'a dit que c'était banal et même qu'il y
mystique, dont on ne pouvait rien dire, qu'on avait là une forme de complaisance. C'est en
ne pouvait pas analyser par conséquent. C'éteffet l'un des risques de ce genre d'exercice ;
ait au début des années quatre-vingt. Mon dirisque que je n'ai pas complètement dominé.
recteur de thèse, au contraire, Gérard Althabe,
G.N. : Je ne suis pas surpris que tu te sois dont j'appréciais énormément la volonté de
heurtée à ce genre de remarques agressives. transparence vis-à-vis du terrain, a toujours
J'ai remarqué que dans notre milieu, les signes trouvé que je n'en disais pas assez. Il m'a fait
(dans l'écriture, les propos, etc.) qui peuvent cette critique au moment de la soutenance. Je
être interprétés comme une volonté de « se trouvais alors qu'il aurait été suicidaire d'en
mettre en avant » sont souvent condamnés (en dire plus. Maintenant, je crois qu'en effet cer
général de façon « officieuse » : dans les tains éléments importants n'ont pas été dits,
conversations, les propos de couloir et tout ce je m'y mets, c'est un peu difficile.
qui contribue à faire ou défaire les réputat Le plus difficile, et c'est une critique que
ions). Chez les historiens, le simple emploi m'avait faite un ami sociologue, c'est de m'as-
du «je » au lieu du « nous » canonique par treindre moi-même à cette règle effectivement
un jeune chercheur, est assimilé à une manière dangereuse tout en ne cherchant pas à imposer
de forfanterie. Comme si le milieu intellectuel une nouvelle norme de l'exposé scientifique,
ne tolérait le « subjectivisme » que lorsqu'il de m'exposer moi-même par souci d'objectiv
obéit à certaines normes ; la plus impérieuse ité, mais de ne pas obliger les autres à en
étant celle de l'âge et de la position occupée dire autant que moi. On se retrouve tout seul,
dans la hiérarchie (le degré de reconnaissance en quelque sorte. Cela dit, cette règle implicite
sociale). Est-ce que tu avais conscience, toi, à laquelle tu fais allusion ne me paraît pas in
jeune chercheuse publiant sa thèse, de contre tangible, puisqu'elle est nocive, à mon avis.
venir aux règles implicites qui dominent le mi Depuis la publication du journal de terrain de
lieu en consacrant d'emblée deux chapitres à Jeanne Favret, ouvrage pionnier de ce point
139 I R R О
de vue, il y a eu le livre de Rabinow, Un ethno bien. Déjà cela n'a pas que des avantages. Je
logue au Maroc, il y a eu la publication du Jour n'avais pas l'aiguillon de la hâte, de la nécess
nal de Malinowski, il y a eu un livre de René ité de faire avancer l'enquête, je pouvais très
Lourau sur le Journal de recherche. Et puis le facilement ne rien faire, me croire en va
livre, déjà ancien, de Georges Devereux, De cances, ou pire me donner des excuses en tra
l'angoisse à la méthode dans les sciences du vaillant à tout autre chose. Ce que j'ai fait :
comportement, même s'il ne fait pas l'unanimité, j'ai écrit des comptes rendus d'ouvrages, par
montrait l'importance de l'analyse du chercheur exemple, pour éviter de me lancer dans l'en
pour la compréhension de son travail. quête. Je pouvais demander des rendez-vous
avec les notables du lieu, s'ils étaient un peu Finalement, je n'étais pas absolument cons
« anciens » dans la région, en invoquant le ciente de l'ampleur des risques, mais je suis
contente de ne pas m'être laissée intimider. Et nom de mon grand-père qui avait été conseiller
puis, je suis sans doute moins sensible que municipal jusqu'en 1967. Cela ne fut pas dé
d'autres aux sanctions du « milieu » parce que terminant. Le contact avec une association
je tiens surtout à l'opinion d'un petit nombre d'archéologie industrielle où travaillait un col
d'amis ou d'aînés que j'apprécie. lègue de I'Ens a été bien plus utile. C'était un
hasard, cela n'avait rien à voir avec mon enG.N. : Tu montres dans ces deux chapitres
fance locale. Les gens que je connaissais là- que la question du « journal » et de Г « auto
bas, d'avance, étaient très peu nombreux. Il y analyse » est inséparable du problème de la
en avait trois sortes. D'abord, deux ou trois « distance » et/ou de la proximité (familiarité)
vieilles personnes, des amis de ma grandmère : du chercheur par rapport à son objet. Le fait
une famille d'agriculteurs aisés (qui m'ont d'avoir passé ton enfance dans le lieu même que
permis de contrôler après coup des informattu as étudié semble avoir à tes yeux une grande
ions collectées au cours d'une enquête précéimportance. Mais s'agissait-il alors d'une véri
dente en milieu agricole) ; une vieille dame table proximité ? Tu ne t'étends pas en effet sur
qui avait été antiquaire et que j'ai enregistrée le fait que si tu as vécu dans la commune que
une fois, plutôt pour garder la trace de sa voix ; tu étudies, ta famille ne faisait pas partie du
monde ouvrier qui est au centre de ton travail ? une buraliste qui avait fait de la Résistance et
Le cercle des appartenances locales serait donc, qui est morte avant que je l'aie jamais inte
dans ce cas, beaucoup plus déterminant que les rviewée. C'étaient des personnes socialement
frontières de classes ? proches, qui étaient totalement périphériques
par rapport à mes intentions de recherche. Ens
A vrai dire, le fait d'avoir vécu mon enfance
uite, et c'est significatif, dans le milieu que dans cette ville ne m'a pas d'abord servi à grand-
je voulais étudier, ma famille avait deux types chose, sinon à habiter sur place, pendant quel
de contacts : deux familles de proches voisins ques mois, dans une maison familière. Ce n'était
et des anciennes femmes de ménage. Ceux-là pas forcément un atout. Mais c'est un élément
ne m'ont pas servi d'introducteurs. Je me suis indispensable pour comprendre comment s'est
tournée vers eux quand je ne savais plus quoi déroulée l'enquête. Voyons d'abord ce que ma
faire, quand il me fallait un nom, un journal « familiarité » avec le lieu (car tu as raison, ce
de l'usine, une date. Enfin, il y avait les gens n'était pas une proximité sociale, mais bien un
que j'avais connus moi-même, à l'école prilien de localité, fondé sur une connaissance in
maire. Mais je suis partie à neuf ans et, je l'ai time des lieux, pas sur une de
dit je crois, je n'étais pas bien insérée, j'étais l'« objet d'étude ») a facilité.
J'avais à ma disposition une maison, plutôt la Parisienne et la bonne élève, deux raisons
confortable, où je pouvais travailler, où j'étais pour qu'on ne m'aime guère.
140 O I R I R
G.N. : Et pourtant, on a le sentiment à te pris au sérieux). Vers trois ou quatre ans, j'ai
lire que cette familiarité a joué un rôle positif été « mise en nourrice » complètement, pen
dans la maturation de ta recherche. dant au moins un an, dans la famille d'une de
ces jeunes femmes dont le mari était ouvrier En fait, cette familiarité en pointillés avec
et qui avait un fils à peine plus âgé que moi. le lieu était surtout visible dans la seconde
J'en ai un souvenir très net ; c'était une sétape de mon travail. Je n'ai pas utilisé d'in
econde famille, des gens très importants affec- troducteurs, mais j'ai fait ce que j'aurais fait
tivement pour moi. Je considérais le petit garn'importe où, assister à des réunions publi
ques, à des bals, etc. Là, je rencontrais des çon comme mon frère de lait. J'étais d'autant
gens, j'expliquais pourquoi j'étais là, je plus attachée à cette famille que mes parents
commençais une interview, je prenais d'autres étaient loin, que ma sœur aînée était morte,
contacts. Et, à ce moment-là seulement, il y etc.
avait quelqu'un qui disait : « Je me souviens
J'en viens à la déchirure, à l'intrusion des
de ta grand-mère » ou « J'étais le voisin d'une
rapports sociaux dans mon univers enfantin.
femme de ménage de ta grand-mère », « Ma
Ma nourrice attendait un second bébé. Elle dé
sœur était dans ta classe », etc. C'est-à-dire
cida (ou bien ma grand-mère, je n'en sais rien)
que j'étais connue, repérée, bien plus que je
qu'elle ne pouvait plus s'occuper de moi. Elle
ne connaissais. Les gens me situaient, spatia
me « rendit » à mes grands-parents, je démé
lement (tout le monde connaît ma maison, pas
nageai (les maisons étaient assez proches). Du
ses habitants) puis socialement (la fille qui a
jour au lendemain (c'est du moins le souvenir
fait des études, etc.). Ma position sociale
que j'en ai), je ne fis plus partie de cette fam'aurait collé à la peau partout ailleurs. La
mille, je ne les vis plus jamais ; mon frère de maison, c'était une entrée en matière, comme
lait, rencontré près de l'école où nous allions le temps qu'il fait. Je ne prétends pas avoir eu
tous les deux (mais dont les classes n'étaient une « connaissance familière avec mon objet
pas mixtes), ne me saluait plus. J'eus l'impresd'étude », loin de là.
sion d'une trahison, d'un abandon. Plus tard,
Pour aller plus loin dans la question de la
j'ai mis cet abandon sur le compte de la dis
distance sociale, il faut en dire un peu plus.
tance de classe. Sur le coup, je l'ai subi, c'est
Non pas sur le regard que les gens portaient
tout. Je raconte cela, c'est un peu trop intime, sur moi : ils avaient conscience de ma « supér
complaisant ? Mais cette expérience de la disiorité » sociale, comme partout ailleurs. Mais
tance de classe au cœur d'une relation affecsur mon rapport affectif au milieu ouvrier.
tive, je l'ai faite une seconde fois, pendant C'est une déchirure. L'intrusion de la distance
l'enquête même. On pourrait se demander si sociale au cœur d'une relation intime, quasi
toute l'enquête, d'un point de vue psycholofamiliale. Je m'explique. J'ai vécu seule avec
gique, n'a pas été menée pour refaire cette exdes grands-parents très âgés ; il y eut donc des
périence originelle. C'est ici encore plus difjeunes femmes employées par ma famille qui
ficile à raconter. Disons que pendant l'enquête s'occupaient de moi (et je crois que c'est une
j'ai été intégrée dans une famille ouvrière, que constante sociale importante, que beaucoup
je me suis « installée » avec un ouvrier, au d'enfants de bonne famille, ici et ailleurs, et
grand dam de ma mère et de mes amis, que pendant des siècles, ont eu, tout petits, des
j'ai voulu faire ma vie avec lui et que j'ai vécu « nourrices » de milieu populaire : c'est un
notre rupture comme une intrusion de la dure type très particulier de relation intime entre les
classes, à un moment important de la sociali nécessité sociale dans ma vie privée. La socio
sation, il me semble que cela mériterait d'être logue prise au piège des règles sociales"deTaîr"'
141 о R R
nage ou par des relations marchandes de « serHance, c'est plutôt comique, après coup. Cela
ne l'était pas du tout. vices » (les femmes de ménage, la nourrice).
C'est dans ces groupes primaires qu'on peut touG.N. : Ces approfondissements ne figurent
cher du doigt la réalité des frontières de classe, pas dans ton livre. Est-ce volontairement — par
faire l'expérience de la distance de classe. Il y « pudeur » comme on dit — ou parce que tu as
a aussi les alliances familiales. Dans ce domaine, découvert après coup les rapports sous-jacents
j'ai de l'échec. Mais il y a des que ce passé entretenait avec ton travail ?
« réussites », c'est-à-dire des mariages inter
En 1986, je n'avais pas une conscience auss classes, des mariages « mixtes », comme on dit
i nette de ce qui, dans mon passé, expliquait pour les interethniques. Qu'est-ce que
mon rapport au monde ouvrier, ni même de cela signifie d'appartenir à une classe sociale
mon désir, voué à l'échec, de m'y sentir chez « par alliance »? Il y aurait toute une étude à
moi. Je ne savais pas que mon enquête et les faire de ces ménages « aberrants » statistiqu
liens que, grâce à elle, j'avais noués avaient ement, improbables socialement ; elle nous ap
à voir avec cette rupture subie avec ma nourr
prendrait beaucoup sur la réalité de la distance
ice. Je ne pouvais donc pas expliquer pour
de classe.
quoi je me sentais si proche affectivement de
G.N. : Le terme même ď auto-analyse - qui mes enquêtes, ni comprendre ce que cette
évoque irrésistiblement la psychanalyse - montproximité recouvrait de distance déniée. Et
re la différence qui existe entre s'analyser soi- puis, tout cela était encore trop brûlant. Je
même et analyser les autres. Si le propre du tran'arrivais même pas à en parler dans mon mi
vail en sciences sociales, aussi, est de- mettre en lieu social « normal ». Je me sentais coupable
lumière des processus inconscients, attribuer à d'avoir utilisé des êtres aimés pour un profit
Г ethnologue- sociologue la capacité d'analyser intellectuel, c'est-à-dire social. Cette fois,
consciemment ses pratiques inconscientes, n'est- c'est moi qui avais trahi. J'avais fui. Mon ami
ce pas rétablir en fait la coupure que l'on présavait, bien sûr, le travail que je faisais. Il avait
tendait supprimer entre le chercheur et le monde une attitude ambiguë à son égard. Il le haïs
social qu'il étudie ? sait ; un jour il a voulu jeter ma machine à
écrire par la fenêtre. En même temps, il m'aid D'abord je te dirai que, pour effectuer une
ait. Il prenait des notes, il lisait ce que j'écri auto-analyse convenable, on n'est pas tout
vais, on en discutait. Il voulait rectifier mes seul, contrairement à l'impression pessimiste
analyses, j'ai toujours tenu compte de ce qu'il que je donnais tout à l'heure en répondant à
disait. Il a écrit des textes sur l'usine. Il voulait ta question sur le viol des tabous du milieu.
me faire comprendre. Bref, il était lui aussi Et les autres peuvent vous aider, vous montrer
aux prises avec la distance de classe. Un jour, vos naïvetés, vous resituer à votre place. Le
je raconterai tout cela. Mais je trouve que j'ai commencement de l 'auto-analyse, c'est de
déjà bien assez disséqué, j'ai plutôt envie prendre au sérieux les analyses sociologiques
d'écrire librement. J'arrive aux limites de Г au sauvages, la sociologie spontanée si tu pré
to-analyse. Je n'ai plus envie d'objectiver. fères, que les autres font de vous. Évidemm
ent, en les rapportant toujours aux caractéPour revenir à ta question sur les apparte
ristiques sociales de ceux qui les effectuent. nances locales et les frontières de classe, je
Je crois beaucoup au pouvoir des sociologies crois que j'ai donné les éléments d'une ré
spontanées « croisées », c'est-à-dire à l'accuponse. L'appartenance locale, c'est simple
ment faire partie de « groupes primaires » où mulation, parfois contradictoire, des regards
socialement différenciés. Trouver la place- peuvent se côtoyer des individus de classes so
qu'occupe quelqu'un (même s'il s'agit de soi- ciales différentes, par exemple, par le
142 о R I R
même), c'est souvent découvrir le point de même, en sociologue, je sais à peu près à qui
croisement des différents points de vue, socia me comparer, je peux devenir facilement à
moi-même un « autre » social. La venue à la lement situés, sur cette personne. Même si ce
point d'intersection n'existe pas, n'a pas de conscience de mon inconscient social en est
réalité, n'est jamais opérant. C'est une attitude grandement facilitée. Il y a des critères fac
que je compare à une phénoménologie de la ilement objectivables. Par exemple, je sais que
perception, de type husserlien : le Panthéon j'appartiens à une génération, je peux m' ana
n'est jamais que la « somme » des points de lyser comme telle. J'ai des indicateurs assez
vue que l'on peut prendre sur lui, étant bien solides sur ma position sociale : je sais quel
entendu que cette somme n'existe pas comme niveau d'études j'ai atteint et comment ; je sais
point de vue. combien je gagne ; je peux analyser la position
de ma famille comme j'analyserais une autre Par exemple, j'ai longtemps cru que j'appar
famille. Bref, la moindre des choses qu'on attenais aux classes dominantes. Je m'étais habi
tend d'un sociologue, c'est qu'il soit capable tuée à être regardée toujours « par en-bas ». Ce
de s'appliquer à lui-même et à son entourage .n'est que tardivement que j'ai pris conscience
les critères d'analyse qu'il applique aux autres. de mes « handicaps » sociaux, ou plus exacte
Évidemment, c'est réducteur. C'est réducteur ment de mon absence de « capital » dans des do
dans toute analyse sociologique mais, parce maines essentiels, comme l'absence de tout « ca
qu'il s'agit de moi, je suis plus sensible à cette pital économique », la faiblesse de mon capital
violence ; j'ai donc plus de réticences à me social, etc. Ma perception de moi-même était
considérer seulement comme issue de tel mifaussée par la trajectoire ascendante de ma fa
lieu social, ayant effectué tel type de trajecmille, qui me mettait en position plus « haute »
toire, etc. C'est d'ailleurs un exercice saluque mes parents, mes grands-parents, etc., mais
taire, cela donne une petite idée de la violence aussi par ma tendance, inconsciente, à frayer
que l'on fait subir d'habitude à ses « objets ». avec de plus « déshérités » que moi. Je portais
Bref, je dirais qu'il faut essayer de faire une cette supposée supériorité comme une faute,
analyse « extérieure » de soi-même et une anacomme un poids. J'expiais. J'ai été soulagée de
lyse « comprehensive » ď autrui. Cette double croiser de temps en temps des individus socia
exigence revient simplement à redresser le bâlement beaucoup plus favorisés que moi. Pour
ton tordu par la différence de « savoir » sur qu'une auto-analyse soit complète, je me de
moi et sur autrui, de connaissance intime des mande s'il ne faudrait pas avoir enquêté dans
expériences. Je connais « tout » sur moi- tous les milieux sociaux, ce qui est impossible,
même, tous les souvenirs conscients, toutes les bien sûr. Enfin, cela veut dire qu'on peut tou
expériences qui ont compté, tous les détails de jours améliorer une auto-analyse. Par ailleurs,
mon existence ; j'en sais beaucoup trop, je suis l'inconscient social n'est pas de même nature
submergée. Et c'est une illusion à co que psychanalytique, il est moins
« personnel », je dirais ; on peut le trouver plus je ne me connais pas sociologiquement (je ne
considère ici que ce point de vue). Je ne facilement par analogie. Mes traumatismes en
fantins, même s'ils relèvent de telle ou telle f connais presque rien des autres, des bribes, des
igure connue, je ne peux guère m'aider de ceux indices à partir desquels je reconstitue des po
des autres pour les découvrir. Comment savoir sitions, des trajectoires. Cela rend l'analyse
en effet qui, parmi les autres, a subi des tra sociologique plus facile, mais plus risquée. Je
umatismes analogues ? Au contraire, j'ai les in peux avoir manqué un détail important, avoir
struments sociologiques nécessaires pour savoir oublié de poser une question, l'apprendre plus
à qui me comparer. Quand je m'analyse moi- tard, etc.
143 о R I R
Je crois que le sociologue a de puissants je dirais. Sinon, on ne pourrait pas vivre nor
malement. Est-ce qu'on vit normalement, instruments d'objectivation, que l'ethnogra
d'ailleurs ? C'est une autre question... phie permet de les appliquer en finesse ; que
les instruments grossiers de l'analyse sociolo G.N. : Pour poursuivre ce petit jeu de l'
gique combinés avec la précision dans le détail analyse de Г auto-analyse, f aimerais ť interro
de l'observation ethnographique donnent une ger sur les « non-dits », les « blancs » qui par
attention, une acuité de regard qui constitue sèment ces deux chapitres : pourquoi ce désé
le « métier » du sociologue de terrain. Je crois quilibre dans la présentation de ta généalogie
aussi qu'on arrive à une « connaissance » so (le père absent) ; pourquoi ces paragraphes où
ciologique en s'aidant de la diversité des tu en dis trop ou pas assez sur toi-même ?
points de vue de la sociologie spontanée. Je
J'ai déjà répondu en partie à la question sur
ne pense pas qu'il y ait « un » sens commun,
l'insuffisance de mon auto-analyse. A y réflé
mais « des » sens communs, chacun situé so
chir, je me dis que c'est en effet un exercice
cialement, et que le sociologue a comme grand
impossible. Il y a des choses dont je n'ai pas
avantage sur les non-sociologues d'être attent
parlé parce qu'elles impliquaient d'autres que
if à un certain nombre de ces « sens
moi, je ne voulais pas les exposer eux sous
communs », ou points de vue indigènes, et non
prétexte que je m'exposais moi.
pas soumis à un seul. Il est capable de se « dé
Si j'ai insisté sur la branche maternelle de centrer », d'épouser tour à tour les points de
ma famille, c'est parce que c'est elle qui était vue de gens très divers socialement, d'épouser
concernée au premier chef par mon appartenon pas « un » point de vue indigène mais plu
nance au lieu (maison construite en 1908 par sieurs. C'est là que joue l'expérience des en
le père, ouvrier, de ma grand-mère et par sa quêtes. Chaque milieu enquêté, si le travail est
femme couturière ; ma elle-même bien fait, vous fait cadeau de son point de vue
a vécu là-bas une partie de sa vie ; son mari sur le monde social. Évidemment, c'est un peu
et elle y ont passé leur retraite, de la fin de la optimiste. Mais ça devrait marcher comme ça.
guerre jusqu'à leur mort, en 1967 et 1978 ; son
Ce que je viens de dire, la combinaison des mari, enfin, a été conseiller municipal dans
instruments d'objectivation avec la diversité cette ville à la fin de sa vie). Je donnais donc
des points de vue indigènes épousés tour à tour les éléments de mon inscription locale. C'est
par le sociologue, vaut pour l'analyse socio aussi parce que moi-même je n'ai connu vra
logique en général mais aussi pour l'auto-ana- iment que cette branche maternelle. Si j'ai tant
lyse. On effectue correctement une auto-ana insisté sur ces grands-parents-là, ce n'est pas
lyse en se réduisant, à corps défendant, à ses seulement parce qu'ils vivaient à Dambront,
caractéristiques sociales les plus objectives et, c'est parce que j'ai vécu, de ma naissance jus
en même temps, en prenant en considération qu'à neuf ans, avec eux et non avec mes pa
les points de vue des autres sur soi. Dans une rents. Mes parents ayant divorcé à ma nais
enquête, le sociologue est donc relativement sance, j'ai peu connu mon père, encore moins
conscient de ce qui, habituellement, est i sa famille. Bref, le déséquilibre dans ma gé
nconscient ; ou plutôt, à la fin d'une enquête, néalogie présentée est le reflet d'un déséquil
sinon, l'enquête est impossible. On ne peut pas ibre de fait. Or, la famille, c'est d'abord une
jouer le jeu des interactions sociales en toute instance de socialisation. De ce point de vue,
conscience, on deviendrait fou et l'interaction l'influence paternelle dans mon cas est à peu
s'interromprait. D'ailleurs, heureusement, il y près inexistante. Mais on hérite de qualités so
a plein de moments où le sociologue n'est pas ciales familiales même si l'on n'a pas été so
conscient socialement. Presque tout le temps, cialisé par elle. Je vais donc continuer.
144 V О R I R
La mère de mon père avait émigré de Russ G.N. : Ne crois-tu pas que V auto-analyse
« horizontale » (où Von essayerait de noter tous ie en 1925. Son mari, décédé peu auparavant,
était propriétaire d'une usine de cuirs dont il If s éléments du moment de la recherche — pris
s'était dessaisi au profit des Soviets en 1917. dans les différentes sphères du monde social
dans lesquels nous sommes — qui contribuent à La Nep l'avait rétabli dans ses fonctions. Il a
orienter le regard, à actualiser tel ou tel élément bien fait de mourir en 1922, ses associés (ils
étaient trois) ont mal fini, sans doute en Sibér de son passé biographique plutôt que tel autre)
ie. Ma grand-mère a bien fait de partir, aussi, serait finalement plus profitable que l'analyse
je crois. Ils étaient juifs. Mon père est un as- « verticale » (où Von peut toujours après coup,
trouver dans son passé des explications sociosimilationniste qui n'aimerait pas du tout que
logiques rendant compte de telle ou telle forme je raconte tout ça. Se faire oublier, c'est son
ď engagement intellectuel) ? idée. Je suis parfois tentée de penser comme
lui. Mon père est donc arrivé en France à Ce que tu appelles une auto-analyse hori
douze ans. Il a vécu dans un milieu d'émigrés zontale, et je suis d'accord avec toi sur son
russes, pauvre comme Job, il a fait des études importance, je l'ai tenté. Je dirais que l'auto-
de philosophie à Paris où il a rencontré ma analyse verticale, c'est la mise en œuvre de
mère. Les détails n'ont sans doute pas d'imces instruments solides et grossiers de la so
portance. Les relations entre les deux belles- ciologie : une mise à plat des capitaux de dé
mères étaient mauvaises, elles n'avaient en part et de la trajectoire. Dans mon cas, c'est
commun que leur absence de culture légitime. assez facile à faire, moins à dire : héritage in
Pour cela, mes deux parents sont pareils : ils tellectuel confortable, pas d'héritage économiq
sont la première génération d'intellectuels et ue, pas vraiment d'héritage social (en parti
ils en ont souffert. Mais ce sont bien des in culier, aucune parentèle intéressante, deux ou
tellectuels tous les deux et je suis donc une trois générations d'enfants uniques, tribut payé
« héritière ». C'est sans doute cela que je voul à l'ascension sociale). Une alliance sociale
ais signaler quand j'ai parlé de mes bons ré ment (et psychologiquement) inconfortable
sultats scolaires : ils marquaient mon héritage, entre des Français petits-bourgeois de pro
ils me coupaient des camarades de classe. A vince et des immigrés perçus comme infr
présent je vois bien que c'était un peu ellipti équentables. Enfant, j'avais un peu honte de ma
que. On peut fort bien être bon élève sans être « grand-mère russe ». Ma mère a eu une car
un héritier. Cela vous coupe aussi des autres, rière professionnelle impeccable et une vie pri
mais autrement, j'imagine. J'ai beaucoup souff vée qui la marginalisait un peu, socialement.
ert de mon étrange té sociale dans le milieu Mais je m'égare. Revenons à l'auto-analyse
scolaire où je vivais, je la mettais sur le horizontale qui n'est en réalité que l'utilisation
compte de mon rapport a l'école alors que c'é optimale du journal de terrain de l'ethno
tait autre chose. Tu vois, c'est ici que j'aurais graphe. Je ne crois pas qu'il faille substituer
besoin de lâcher l'auto-analyse et de faire faire l'une à l'autre ; les deux se complètent. L'au
le travail par d'autres. J'ai vécu ma scolarité to-analyse horizontale est insuffisante. Cela ne
comme allant de soi, j'avais une familiarité veut pas dire qu'il faille tout publier. Mais
c'est un travail qu'il faut avoir fait sur soi- d'héritière avec les livres, avec la lecture,
peut-être aussi avec l'écriture. Je n'ai pas, même. La question de la publication, finale
avec le statut d'intellectuel, les difficultés ment, est peut-être secondaire. Il faut pourtant
qu'ont les intellectuels de la première généra dire que je me suis beaucoup auto-censurée
tion ; je les comprends assez bien, parce que quand j'ai publié des « extraits » de journal de
mes parents les ont eues. terrain ; trop peu, sans doute, au regard des
145 о R I R
règles académiques, trop, sûrement, au regard Tu as tout à fait raison. J'étais obnubilée
de la transparence de l'auto-analyse. En effet, par la technique du journal d'enquête, qui me
paraissait centrale pour l'aspect ethnographiles événements adjacents à l'enquête, les él
que de ma démarche. J'étais aussi très attenéments de réflexion qui viennent de l'apparte
tive au travail sur soi que représente l'auto- nance concomitante à un milieu social hors-
analyse (et, je dois dire, plus sensible à sa dterrain, ce que tu nommes l'auto-analyse ho
imension « verticale » qu'à sa dimension « horizontale, étaient étroitement imbriqués au
rizontale »), parce qu'il me paraissait indi« journal de terrain » où je notais mes obser
spensable pour restituer sa dimension sociolovations. Mais, pour la publication, je les ai
gique à une observation ethnographique effecsupprimés. Sauf dans deux passages, celui où
tuée dans sa propre société, c'est-à-dire pour je reprends des notes de lecture sur Hoggart
montrer comment l'observation est prise dans et sur Linhart, celui où je raconte la visite de
les relations sociales, qui sont des relations l'usine ; et encore...
« de classe », entre l'observateur et les obser
G.N. : Pour conclure, j'aimerais avoir des
vés. Dans ces conditions, publier son journal
éclaircissements sur des aspects qui s'enchevêt d'enquête et des bribes de son auto-analyse
rent dans ton travail, mais qu'on gagnerait à étaient des actes « théoriques » qui se situaient
distinguer : «journal de terrain », «journal de dans le contexte de l'ethnologie de la France
recherche » et « auto-analyse » sont des notions des années quatre-vingt.
qui ne se recoupent pas. Il me semble que ce
Pour dire vite, il y avait alors (et ce n'est qui caractérise le travail ethnologique, c'est le
pas si ancien) une ethnologie de la France journal de terrain qui se justifie par le fait que
d'influence structuraliste, qui péchait à mes dans la définition canonique de la discipline,
yeux par son culturalisme et sa naïveté sociol'ethnologue collecte ses matériaux par « obser
logique ou plutôt par son aveuglement à l'vation participante » et les consigne dans un
égard des phénomènes de domination. L'accent journal (cette collecte s' effectuant en sociologie
mis sur l'auto-analyse était en partie une réacpar le biais du questionnaire et en histoire par
tion contre cette tendance « rousseauiste », un le travail sur archives).
peu lénifiante, de l'ethnologie de la France, Mais il y a une deuxième fonction du journal
représentée entre autres par les travaux sur Mi- qui affleure dans ton travail et qui relève du jour
not. On me considérait d'ailleurs comme nal de recherche. Il y a là un instrument de tra
« marxiste » dans ce milieu. J'étais par ailleurs vail qui devrait être utilisé par tous les cher
très attachée au travail de terrain, en réaction cheurs. De même que dans les laboratoires
contre des travaux sociologiques menés « en
scientifiques, physiciens ou biologistes consi
chambre » et qui me paraissaient soit de pures
gnent jour après jour les moindres événements
élucubrations théoriques sans fondements, soit
de la vie quotidienne du laboratoire, de même
de grosses machines statistiques pleines de
l'historien, le sociologue, le politologue et bien
préjugés. Le journal d'enquête me paraissait,
sûr Г ethnologue sont à même de noter les moin
je te l'ai dit au début de cet entretien, une ga
dres événements de leur travail quotidien : ré
rantie de scientificité.
flexions brutes, souvent naïves sur la recherche,
éléments d'hypothèses, commentaires sur les Mais je ne me suis pas astreinte véritabl
sources, bribes de notes de lecture ou de conver ement à tenir un journal de recherche. Il y a
sations avec d'autres chercheurs, pistes à privi des bribes, des feuilles volantes horriblement
légier ou à abandonner ; traces conservées des décousues, des notes sur des petits bouts de
opérations successives qui mènent du matériau papier, qui retracent tant bien que mal l'él
brut au « produit fini ». aboration de l'enquête. J'en ai retiré quelques
146