L'ethnopsychiatrie et ses réseaux. L'influence qui grandit - article ; n°1 ; vol.35, pg 146-171

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Genèses - Année 1999 - Volume 35 - Numéro 1 - Pages 146-171
Ethnopsychiatry and its Networks: a : widening Influence. Over the last decade. French ethnopsychiatry has enjoyed growing public success revolving around the figure of Tobie Nathan, who has acquired a spectacular following by radicalising the- process of taking immigrants into therapeutic care on the basis of a claim to ethnic purity and specific cultural features. This has been possible by building a network of disciples and students, therapists and institutional health care professionals, and more recently, researchers and philosophers. In this article. . we will endeavour to describe the network, point out the ideological assumptions that make it coherent and finally, demonstrate the principles underlying . ethnopsychiatric policy.
■ Didier Fassin: L'ethnopsychiatrie et ses réseaux. L'influence qui grandit L'ethnopsychiatrie française a connu; au cours de la dernière décennie, un . succès public grandissant autour de la figure de Tobie Nathan qui a spectacu- lairement fait école en radicalisant la ; prise en charge thérapeutique des personnes d'origine immigrée autour d'une revendication de pureté ethnique et de spécificité culturelle. Cette entreprise a été rendue possible grâce à la constitution d'un réseau de disciples et d'élèves, de professionnels et d'institutionnels, plus récemment de chercheurs et de philosophes. On s'efforce ici de décrire ce réseau, de repérer les présupposés idéologiques qui en font la cohérence, enfin de montrer les principes qui sous-tendent la politique de l'ethnopsychiatrie.
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Ajouté le 01 janvier 1999
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Langue Français
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Didier Fassin
L'ethnopsychiatrie et ses réseaux. L'influence qui grandit
In: Genèses, 35, 1999. pp. 146-171.
Abstract
Ethnopsychiatry and its Networks: a : widening Influence. Over the last decade. French ethnopsychiatry has enjoyed growing
public success revolving around the figure of Tobie Nathan, who has acquired a spectacular following by radicalising the- process
of taking immigrants into therapeutic care on the basis of a claim to ethnic purity and specific cultural features. This has been
possible by building a network of disciples and students, therapists and institutional health care professionals, and more recently,
researchers and philosophers. In this article. . we will endeavour to describe the network, point out the ideological assumptions
that make it coherent and finally, demonstrate the principles underlying . ethnopsychiatric policy.
Résumé
■ Didier Fassin: L'ethnopsychiatrie et ses réseaux. L'influence qui grandit L'ethnopsychiatrie française a connu; au cours de la
dernière décennie, un . succès public grandissant autour de la figure de Tobie Nathan qui a spectacu- lairement fait école en
radicalisant la ; prise en charge thérapeutique des personnes d'origine immigrée autour d'une revendication de pureté ethnique et
de spécificité culturelle. Cette entreprise a été rendue possible grâce à la constitution d'un réseau de disciples et d'élèves, de
professionnels et d'institutionnels, plus récemment de chercheurs et de philosophes. On s'efforce ici de décrire ce réseau, de
repérer les présupposés idéologiques qui en font la cohérence, enfin de montrer les principes qui sous-tendent la politique de
l'ethnopsychiatrie.
Citer ce document / Cite this document :
Fassin Didier. L'ethnopsychiatrie et ses réseaux. L'influence qui grandit. In: Genèses, 35, 1999. pp. 146-171.
doi : 10.3406/genes.1999.1573
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/genes_1155-3219_1999_num_35_1_1573.
О N R O V R
« C'est une des vertus de l'analyse en termes de
réseaux socio-techniques que d'attirer l'attention
de l'observateur sur tout ce qui semble extérieur à
la science et sans laquelle elle n'existerait pourtant
pas1.»
« Ethnopsychiatry lasted from about 1900'
to I960, disappearing as the social conditions;
upon which it rested were destroyed», note L'ethnopsychiatrie
Jock McCulloch au début de son' important;
ouvrage Colonial Psychiatry and the « African
et ses réseaux. Mind»1. Et il précise: «Tout au long de la
période coloniale, le terme ethnopsychiatrie
fut employé à la fois par des praticiens et leurs L'influence
critiques pour décrire l'étude de la psycholog
ie et des comportements des peuples afriqui grandit*
cains. Cette discipline occupait une petite et
inconfortable niche entre la psychiatrie et
l'anthropologie. Mais à la différence de ces
deux spécialisations, l'ethnopsychiatrie. Didier Fassin
n'obtint jamais le statut de science dominante.
Au milieu des années soixante, elle fut sup
plantée par une psychiatrie transculturelle
plus large qui prenait acte du changement
► ►► intervenu dans sa clientèle, passée de sujets:
coloniaux à des travailleurs immigrés et des * Je remercie pour leurs remarques sur une première
version de ce texte Anne-Claire Defossez. Éric Fassin minorités ethniques en Europe même, et que
et Richard Rechtman. . sous-tendait un désir des psychiatres de se dis-
1. Michel Callon, « Introduction», in M. Gallon (éd.). tancier de la propre histoire de leur
La science et ses réseaux. (îenese et circulation des faits
discipline». Discipline coloniale née de Tâtonscientifiques. Paris, La Découverte. 198У, p. 24.
nement d'Européens médecins - John Colin 2. Jock McCulloch. Colonial Psychiatry and the « African
Carothers n'est pas psychiatre - et ethnologues Xlinď-, Cambridge. Cambridge University Press. 1994.
- le premier métier d'Octave Mannoni - devant ■ 3. John Colin Carolhers J.C.. Psychologie normale
et pathologique de l'Africain. Étude ethno-psychiatrique, la « psychologie de l'Africain »3 et « le compor
Genève, Organisation mondiale de la santé. 1У54. tement des indigènes»4, l'ethnopsychiatrie se
4. Octave Mannoni. Psxchologie de la décolonisation, serait donc éteinte avec la colonisation. À cet
Paris, Seuil. 1950 (rééd.. Prospéra et Caliban. Paris. égard, la dénonciation que fait Frantz Fannon5 Éd. Universitaires. 19X4).
des fondements idéologiques et politiques de 5. Frantz Fanon. Peau noire, masques blancs. Paris.
cette ethnopsychiatrie du colonisé en serait la Maspero, 1952.
condamnation définitive. ft. Henri Collomb. - Assistance psychiatrique en Afrique.
Expérience sénégalaise >>. Psychopathulogie africaine, n' 1. Ce constat historique semble aujourd'hui
19ft5. pp. 11-84: Andrds Zempléni. «L'interprétation trouver un démenti, en France, avec le retour et la thérapie du désordre mental chez les Wolof et
les Lébou du Sénégal», thèse de doctorat. Paris, I9ft8; en force d'un discours savant et d'un exercice
Marie-Cécile et Edmond Ortigues. Œdipe africain. Pion. clinique se réclamant de cette discipline. Les Paris. 1966 (rééd. Paris. L'Harmattan. 19X4).
publications se multiplient et les médias se
7. Roger Bastide, Sociologie des maladies mentales. passionnent, des consultations éclosent et des Paris. Flammarion. 1965: Georges Devereux. Essais
enseignements se créent," des polémiques se d'ethnopsychiatrie générale. Paris. Gallimard. 1970.
(îenèses j$. juin
p. 146-171 146 О Т R О V R
développent et des intellectuels se mobilisent. -. donc bien vivante. Avait-elle toutefois vra
Cette success story de l'ethnopsychiatrie se iment disparu?
noue autour d'un psychologue, Tobie Nathan, En fait, l'annonce de sa mort était, pour
le plus actif et le plus prolifique de ses promot reprendre un mot d'humoriste, très exagérée,
eurs, relayé lui-même par quelques-uns de tout au moins dans le contexte français. Les
ses disciples, demeurés des fidèles ou devenus travaux de l'École de Fann à Dakar avec Henri
des émules. Elle a pour scène principale, le Collomb, András Zempléni et les Ortigues6,
Centre Devereux, à l'université Paris VIII de avaient assuré dans les années soixante et
Saint-Denis, qui, depuis une dizaine d'années, soixante-dix, sous la bannière de l'ethnopsyc
a succédé au Centre hospitalo-universitaire de hiatrie, la permanence en même temps que le
Bobigny (1979-1983) et au Centre de Protec renouvellement d'une pensée et d'une pratique
tion maternelle et infantile de, Villetaneuse s'efforçant d'appréhender les différences cultu
(1983-1988), mais l'essaimage des dispositifs relles dans les modes d'expression et de prise,
s'est aussi fait au gré des volontés d'indépen en charge de la maladie mentale: la fin de l'et
dance des élèves (Marie- Rose Moro à l'hôpi hnopsychiatrie coloniale n'avait, par consé
tal Avicenne, Moussa Maman dans l'associa quent, pas sonné le glas de la réflexion et de
tion URACA, notamment). Le propos qui l'intervention ethnopsychiatriques sur des ter
sous-tend cette renaissance est simple: la rains désormais politiquement indépendants,
société française est devenue multiculturelle ; mais toujours exotiques. Parallèlement, les tr
les immigrés et leurs descendants souffrent de avaux de Roger Bastide et de Georges Dever
troubles mentaux ou, tout simplement, pré eux7 puisant dans des référentiels théoriques
sentent des écarts de comportement, liés à distincts, en particulier celui du culturalisme
leur culture d'origine; or, les institutions de américain dont ils se démarquaient toutefois
médecine et de psychiatrie ne savent pas faire nettement, se revendiquaient eux aussi d'une,
face à ces nouvelles pathologies, tout comme ethnopsychiatrie explorant les liens entre cul
les institutions sociales et juridiques se révè ture et psychisme au sein de sociétés ethnique-
lent désarmées devant ces déviances insolites ; ment différenciées: cette exploration se voulait
c'est en fait à travers une pratique radical cependant avant tout exercice scientifique,
ement différente et culturellement instruite contribution à une «sociologie des maladies
que ces patients peuvent être compris et guér mentales» pour l'un, fondation d'une «ethno-
is ou jugés; seule l'ethnopsychiatrie est en psychanalyse complémentariste» pour l'autre,
mesure de proposer cette pratique et de la plutôt que pratique clinique. L'histoire de l'et
théoriser. Le syllogisme s'avère efficace si l'on hnopsychiatrie, qui reste dans une très large
en croit les patients qui affluent, les étudiants mesure à écrire, exprime ainsi la diversité de la
qui se pressent, les médecins qui demandent discipline, de ses traditions intellectuelles, de
des conseils, les juges qui sollicitent des expert ses activités concrètes, de ses inscriptions histo
riques - diversité que masque le recours au ises, les collectivités territoriales qui font
appel à ses services. La compétence de l'eth- même intitulé disciplinaire - mais elle en révèle
nopsychiatre paraît ainsi devenue indispen aussi les continuités et les convergences au-delà
sable pour, tout ce qui touche à l'immigration- des vicissitudes de l'histoire des sociétés
et même, au-delà, pour, tout ce qui concerne contemporaines. La fin de la période coloniale
les différences socialement construites comme n'en signe pas l'acte de décès et il existe bien
culturelles, y compris chez des patients non une ethnopsychiatrie post-coloniale qui, par
immigrés mais d'origine étrangère. Trop bien des aspects, se démarque du lourd héri
promptement enterrée, l'ethnopsychiatrie est tage colonial.
147 .
.
N R O V R О
Si, pourtant, la période actuelle semble ins
crire, dans cette histoire, une profonde rup
ture, avec notamment l'œuvre de T. Nathan8,
c'est probablement pour deux raisons princi
pales: d'une part, la prétendue radicalité du ► ►►
propos, qui veut faire table rase de tous les 8. Dans la suite du texte, les ouvrages cités de
Tobie Nathan le seront par des initiales notées ici entre discours savants qui l'ont précédée et jeter des :
parenthèses: T. Nathan. Fier de n'avoir ni pays, ni umis, bases épistémologiques totalement inédites quelle sottise c'était. La Pensée sauvage. 1993 (FA):
non seulement pour la psychopathologie, mais T. Nathan. L'Influence qui guérit. Paris. Odile Jacob, 1994
(IG); T. Nathan. « La haine. Réflexions aussi. plus largement pour les sciences de.
ethnopsychanalytiques sur l'appartenance culturelle».
l'homme; d'autre part, sa réception dans Nouvelle revue ďethnopsychiatrie, n1 28, 1995, pp. 7-17
( LH) : T. Nathan, « Manifeste pour une psychopathologie l'espace public, où il tend à s'imposer comme
scientifique», in Isabelle Stengers et T. Nathan. Médecins référentiel dominant de l'action dans le et sorciers. Le Plessis- Robinson, Synthélabo,
champ socio-sanitaire pour ce qui touche à coll. « Les empêcheurs de penser en rond». 1995,
pp. 9-113 (MP) : T. Nathan et Lucien Hounkpatin. l'immigration et aux minorités. Là où ses pré
La Parole de la forêt initiale. Paris, Odile Jacob,
décesseurs avaient tenté de maintenir, un dia1996 (PF) : T. Nathan, « Devereux. un hébreu anarchiste ».
Préface à l'édition française de G. Devereux, logue et une intelligence avec l'anthropologie,
Ethnopsychiatrie des Indiens Mohaves, d'un côté, et la psychiatrie, de l'autre, R; BasLe Plessis-Robinson, Synthélabo. coll. « Les empêcheurs
de penser en rond». 19%. pp. 11-18 (DH): T. Nathan. tide faisant de l'ethnopsychiatrie une «ethnol
« Être juif? ». Nouvelle revue ďethnopsychiatrie, nJ 31. ogie des maladies mentales » qui est pour lui
1996. pp. 7-12 (EJ): Pierre Pichot et T. Nathan.,
l'une des trois «sciences» composant la «psyQuel avenir pour la psychiatrie et la psychothérapie ?
Le Plessis-Robinson. Synthélabo. coll. « Les empêcheurs chiatrie sociale » et G. Devereux plaidant
de penser en rond». 1998 (QA). pour une « science interdisciplinaire» qui se
9. Évolution récente, si l'on considère que, devait de « considérer conjointement les ;■
dans ses premiers ouvrages. La folie des autres. Traité
concepts clés et les problèmes de base de ďethnopsychiatrie clinique. Paris. Dunod, 1986,
notamment, T. Nathan dialoguait volontiers avec Freud l'ethnologie et de la psychiatrie», l'auteur du,
et Frazer. Róheim et Lévi-Strauss. Manifeste pour une psychopathologie scienti
1С). A la suite de la présentation avantageuse, sur une page fique rompt tous les ponts; dénonçant en bloc entière du Monde, le 22 octobre 1996. d'une interview
la mystification ethnocentriste des anthropoet d'une biographie de T. Nathan, sous le titre « Freud
ressemblait un peu à un guérisseur africain ». une polémique logues et des psychiatres9. Là oùie débat
s'est développée autour de ses méthodes, avec notamment d'idées et la mise en application demeuraient deux tribunes de Fethi Benslama. « L'illusion
ethnopsychiatrique », Le Monde, 4 déc. 1996, limités à des cercles relativement restreints de
et d'Alain Policar, « La dérive de l'ethnopsychiatrie ». la recherche et de la clinique, où les percées Libération. 20 juin 1997, suscitant une réponse
ambitieuses de la théorie se traduisaient par de Bruno Latour. qui prenait la défense de son ami.
également dans Libération: « Pourquoi tant de haine?», des avancées prudentes de la pratique, l'École :
s'interrogeait-il. dakaroise ayant joué un rôle décisif mais ci
11. Howard Becker. Outsiders. Études de sociologie rconscrit aux milieux psychiatriques et anthrode la déviance, Paris. Métailié. 1985 (éd. américaine
pologiques, la controverse se situe mainteOutsiders. Studies in the Sociology of Deviance, New York,
The Free Press. 1963). nant dans le domaine public et la démarche
12. Y compris l'anticolonialiste О. Mannoni qui. comme ■. se transforme en prosélytisme10. Autrement
le rappelle Maurice Bloch, fut pendant un temps. dit, l'opération intellectuelle est devenue un dans la colonie malgache, «directeur général des services
enjeu de société. C'est précisément en tant? gouvernementaux de l'information». Voir M. Bloch.
« La psychanalyse au secours du colonialisme ». Terrain. qu'elle est une pièce à succès que la scène nJ 28, 1997. pp. 103-118 (traduction de l'avant-propos
rituelle qui se joue au Centre Devereux, avec d'une nouvelle édition américaine de Prospéra and
Caliban d'O. Mannoni). . ses divinations et ses oracles, ses initiés et ses
148 ■
.
.
О N Т. o v R
thérapeutes, nous intéresse. C'est, parce sible. D'autres se sont avérées utiles. Abord
qu'elle devient; pour des agents désemparés ant l'œuvre sur le terrain de la clinique psy
chiatrique, de l'ethnolinguistique ou de la des domaines sanitaire, social et judiciaire,
déontologie (voir encadré 1), on a pu mettre une réponse universelle aux souffrances des
en évidence certains des problèmes qu'elle; immigrés et aux désordres des banlieues que
pose sur les plans intellectuel, pratique et la psychothérapie de T. Nathan: nous
éthique : à travers une critique souvent serrée, concerne. Plus que l'œuvre écrite, c'est le fait
il s'est agi d'une démystification des savoirs social qu'il s'agit de comprendre, même si
mis en œuvre par l'ethnopsychiatrie et singudans la première se trouvent les clés d'inter
lièrement par son refondateur. Mais l'œuvre prétation du second.
ne peut se réduire à un corpus d'énoncés pro
« La seule discipline scientifiquement grammatiques et à un ensemble de prescrip
défendable serait, si l'on me pardonne ce bar tions thérapeutiques. Elle est aussi une entre
barisme, une influençologie, qui aurait pour- prise concrète qui vise à imposer un ordre des
objet d'analyser les différentes procédures choses dans la cité et à instaurer une norme
de modification de l'autre», écrit T. Nathan dans la gestion de Taltérité. Son auteur est
(IG, p. 25). La meilleure manière de parler de ainsi, au sens où l'entend Howard Becker11,
l'ethnopsychiatrie aujourd'hui, c'est peut-être un « entrepreneur de morale » qui, tout comme
précisément de tenter de faire, en le paraphras les ethnopsychiatres coloniaux ont souvent
ant, une sociologie de son influence. Cette servi d'auxiliaires au pouvoir colonial12, prend
approche n'est assurément pas la seule part à l'administration locale de la question
Trois lectures de l'œuvre de Tobie Nathan
Analysant Fier de n 'avoir ni pays, ni ami, quelle Bref, admettre que le signifiant puisse parfois
sottise с 'était, Richard Rechtman s'en prend au s'exprimer, pour un sujet, sous la forme d'un symp
«relativisme extrême» de T. Nathan qui «l'amène tôme somatique ne signifie pas que toute cata-
chrèse soit à prendre au "pied de la lettre". Dans à remplacer la spécificité du fait psychopatholo
gique par la culturelle» et à refuser un contexte français, les locutions "se faire du mauv
ais sang, ou de la bile" s'accordent avec l'ancienne «d'accorder à l'approche psychopathologique le
minimum d'invariance requis par les sciences de théorie des humeurs, mais elles ne permettent pas
l'homme», aboutissant ainsi à une impasse pratique ; d'inférer que des acteurs sociaux attribuent leur,
puisqu'une «clinique psychiatrique n'est possible désarroi à leur vésicule, alors que c'est ce que laisse
supposer T. Nathan en pays bambara». Voir Y. Jaf- que si, par-delà les variations culturelles, le rapport
de l'homme à la culture demeure inchangé». Voir. fré, «L'interprétation sauvage». Enquête, n^ 3,
R. Rechtman. « De l'ethnopsychiatrie à l'a-psychia- 1996, pp. 177-190.
trie culturelle», L'Évolution psychiatrique, vol. 60, Dans une note de lecture sur La parole de la forêt
initiale, Christine Henry dénonce le plagiat d'un nJ3, 1995. pp. 125-126.
article de Marie- Josée Jamous dont des paragraphes À propos de L'influence qui guérit, Yannick Jaf-
fré s'attache à mettre en évidence les problèmes entiers sont recopiés au mot près sans guillemets ni
mention, sur seize pages. Ces dialogues où L. Houk- que pose le maniement approximatif de langues
mal maîtrisées et mal contextualisées. conduisant à - patin feint d'ignorer aussi bien les rites goun dont il
des contresens qui, en psychothérapie, ne sont év est question que les sources littéraires dans les
idemment pas sans incidence. Mais il rappelle aussi quelles puise son maître et où il l'implore:. «je t'en;
que l'analyse anthropologique n'a pas à craindre de prie, instruis-moi, je ne connais rien à ces histoires, je
rencontrer. le bon sens: «Que ja signifie le suis si petit», ne sont en fait « que des procédés desti
"double" de la personne et tige "couper**, nés à faire briller l'omniscient T. Nathan et à berner,
n'implique pas qu'une disant n ja tigéra le lecteur». Et l'auteur de conclure: «Les chemins
(lit mon double/âme est coupé) exprime "l'extrac de cette forêt initiale sont bien mal famés: on y
tion du sujet ou plutôt du noyau du sujet'*. Depuis croise des tire-laine!». Voir Ch. Henry, «La case de
César et Pagnol. nous savons que "fendre le cœur" l'oncle n- 1,1997. Tobie», pp. 10X-Í11. Psvchopatholoçie africaine, vol. 28. n'est pas automatiquement une cause de décès.
149 о N R О V R с
sociale et, singulièrement, de la question
immigrée. Plus que le contenu de ses écrits,
c'est donc la place occupée par l'entreprise de
T. Nathan et son école sur le marché du mal
heur et dans le gouvernement de la cité, son
influence sociale en somme, qui justifie cette
nouvelle lecture de ses récents essais. Le pro
pos n'est pas de faire une exégèse de l'œuvre
à proprement parler, même si celle-ci s'avère
nécessaire, mais d'esquisser l'analyse de ce
qu'on peut appeler la politique de l'ethnopsy-
chiatrie: le travail de démystification porte ici
sur les pouvoirs, ceux par lesquels un discours
s'impose à un ensemble d'agents et impose un
ordre social. Seul le déchiffrement des réseaux
permet de suivre les logiques et les mécan
iques de l'influence.
Pour ce faire, il faut partir du dispositif mis
en place par l'auteur, c'est-à-dire le discours
historique dont il est porteur. C'est là en
quelque sorte le cœur idéologique du réseau.
Puis il est nécessaire de comprendre les
alliances nouées et les ramifications par le
squelles l'influence s'exerce, tant dans les
domaines intellectuel et scientifique que dans
les mondes institutionnel et politique. C'est
{"expression positive du réseau, dont les socio
logues des sciences ont montré l'importance.
Mais pour fonctionner de manière efficace, le
dispositif a besoin de se donner des ennemis
et de construire ainsi une réalité contre
► ►►
laquelle se défendre. C'est ce que l'on pourr
13. Michel Foucault, « II faut défendre la société », Cours ait appeler la manifestation négative du au College de France, /976, Paris, Gallimard-Seuil,
réseau, sa version en creux, généralement coll. « Hautes Études », 1997, pp. 41 et 61-62.
oubliée dans les travaux de sociologie des 14. Ihid., pp. 213-220. Probablement y a-t-il là un véritable
achoppement de la théorie de M. Foucault. En même sciences. À la différence toutefois des théori
temps que la perspective qu'il amorce autour du ciens de l'acteur-réseau, dont le travail de biopouvoir semble ouvrir des potentialités prometteuses,
relativisation aboutit souvent à neutraliser les la concrétisation de ce thème développé dans le dernier
chapitre de La Volonté de savoir ne se fera pas et il faudra positions, comme on le verra à propos de
attendre huit années avant que ne paraisse le second
l'ethnopsychiatrie elle-même, on s'efforcera volume de Г Histoire de la sexualité qui, tout comme
le troisième, l'ont engagé dans de nouvelles voies. ici de montrer les implications sociales de ces
positions, de comprendre les enjeux de société 15. Voir Pierre-André Taguieff, « Les métamorphoses
idéologiques du racisme et la crise de l'antiracisme », qu'elles cristallisent, en somme de repolitiser
in P.-A. Taguieff (éd.). Face au racisme, t. II: Analyses, la lecture des réseaux. Tel sera le sens de la hypotheses, perspectives, Paris. La Découverte, 1991,
pp. 35-36. partie finale: prendre comme une affaire
150 О N R O V
sérieuse, et non comme le divertissement exo À peu près partout, et singulièrement dans
tique qu'elle semble parfois à certains, l'eth- la société française, l'idéologie libérale et
nopsychiatrie dans ses actes. républicaine, qui est le discours moderne de la
souveraineté, celle de l'État mais aussi celle
du marché, a fini par s'imposer, contre le dis
La machine de guerre cours de la guerre des races. Que l'on pense
au droit de vote ou à la protection sociale, que Au début de son fameux Cours de 1976 au
l'on considère la circulation des biens ou les Collège de France; Michel Foucault déclare:
politiques publiques, la tendance lourde est «La question première que je voudrais étudier
assurément à la mise en place de principes cette année serait celle-ci: comment, depuis
universels. L'histoire comme guerre des races quand et pourquoi a-t-on commencé à perce
ne disparaît cependant pas. Elle se perpétue, voir ou à imaginer que c'est la guerre qui fonc-
ou se reconstitue sous deux formes essenttionne sous et dans les rapports de pouv
ielles. Une version «dure», biologique, passoir?1-». Autrement dit: comment passe-t-on
ablement discréditée, mais dont le retour en de la représentation pacifiée de la souveraineté
force est avéré avec la montée en Europe des à la belliqueuse de la domina
extrêmes-droites. Une version «molle», cultution? L'enquête le conduit ainsi à découvrir ~
relle, moins haineuse, mais dont la présence, qu'un discours historique nouveau naît «à
se renforce partout où les différences ethl'extrême fin du Moyen Âge, à vrai dire même
niques ou nationales se durcissent autour de. au xvie et au début du xvne siècle», qui n'est
revendications identitaires15. L'ethnopsychia- plus «le discours de la souveraineté, mais le
trie, par sa fascination pour la différence réi- discours des races, de l'affrontement des races,
fiée dans la culture, se trouve assurément de la lutte des races à travers les nations et les
exposée de manière structurelle à cette lois». Cette «histoire biblique de la prophétie
seconde version, dont T. Nathan offre une lecet des exils» met en œuvre une «réactivation *
ture radicale. de la guerre», en énonçant l'existence de divi
sions internes de la société: les races sont don «La guerre?», s'interroge-t-il dans le titre
nées comme des entités irréductibles et antagon de la conclusion d'un de ses derniers ouvrages
istes. Discours des origines, fondées sur des > (IG, p. 327). Et de s'indigner: «Au secours!
mythologies ; discours des différences, récusant Les meilleurs de nos penseurs sont aveugles.
l'universel ; « sombrement critique » Les droits de l'homme et du citoyen - et leurs
enfin, qui annonce des révolutions ou des apo avatars en cité moderne que sont le « droit à la
santé» ou le «droit des enfants» - qu'ils calypses. L'analyse, qui se déploie historiqu
ement jusqu'à la période contemporaine, y défendent à corps et à cri, sont une véritable
tourne toutefois un peu court, demeurant en machine de guerre contre les peuples du Tiers
quelque sorte prise dans une tension non réso Monde. Au nom de ce droit, on intervient
lue entre la victoire supposée du «principe de dans les familles, on vole les enfants, on les
l'universalité nationale» sur la guerre des races passe à la machine à uniformiser, cette pensée :
et la reconfiguration de celle-ci dans la «tech à la violence métallique et glacée.» Plus loin:
nologie du bio-pouvoir», entre un droit souve «Je l'affirme haut et fort, les enfants des
rain retrouvé et une biopolitique inventée14. Si ■ Soninkés, des Bambaras, des Peuls. des Diou-
l'on se hasarde donc à poursuivre l'enquête Ias, des Ewoundous, des Dwalas, que sais-je
inachevée - volontairement, à n'en pas douter - encore? appartiennent à leurs ancêtres. Leur
et si l'on s'efforce d'en prolonger les intentions, laver le cerveau pour, en faire des blancs,
on peut proposer le constat suivant. républicains et athées, c'est tout simplement
151 •
.
NT R O V R, O
un acte de guerre» (IG, pp.- 329-331). La lutte compte des vainqueurs», et plus encore à
des races, ici reformulée dans les termes de ceux qui y ont été adoptés: «gageons qu'une.
l'ethnie, prend la tonalité dramatique de fois adultes, ces enfants noirs élevés à la fran
l'urgence sur le thème bien connu du «seuil çaise seront les plus insipides de tous les
de tolérance » : « Le problème le plus aigu que blancs» (IG, pp. 221 et 330-331). Faut-il n'y
voir que des provocations? Ce serait oublier devra traiter la France dans un tout proche
que, sur le thème de l'immigration,- le rejet de avenir, c'est celui de l'intégration de ses popul
l'ordre républicain, l'essentialisation des oriations migrantes, nécessairement de plus en?
gines, la récusation de l'intégration, la dénoncplus nombreuses et de plus en plus culturelle-
iation de l'invasion, le langage de la disqualment éloignées» (ÍG, p. 331). Si l'on peut voir
ification et, pour finir,, le mode de la> dans cette dramatisation une application à la*
provocation constituent le fonds rhétorique société de son «apologie de la frayeur» qu'il
de l'extrême-droite. estime salutaire dans la cure analytique, on еш
reconnaît aussi les relents dans le débat poli Le cœur de l'argumentaire, c'est un diffé-
tique. Surtout si l'on considère les jugements rentialisme radical qui fait de l'appartenance
méprisants qu'il réserve aux enfants africains originelle, le plus souvent énoncée en termes
qui ont grandi en' France, «des janissaires ethniques, une dimension irréductible et
blanchis dans les écoles républicaines, qui ren immuable.de la personne. Irréductible,
treront un jour coloniser leur peuple pour le: d'abord. À propos d'un patient soninké auquel
Tobie Nathan et Georges Devereux
Dans sa préface à l'édition française de la célèbre G. Devereux, Psychothérapie d'un Indien des
Ethnopsychiatrie des Indiens Mohaves, T. Nathan Plaines, Paris, Fayard, 1998, pp. 10-11 et 28:
formule avec jubilation la découverte qu'il a faite sur «Comme de nombreux Juifs roumains soucieux
les origines de G. Devereux: «Quelques psychanal d'échapper aux horreurs d'un antisémitisme qui
ystes, originaires d'Europe de l'Est, rencontrés un allait bientôt décimer l'Europe, il décida de se faire
jour ou l'autre, me disaient qu'ils l'avaient côtoyé baptiser. L'année suivante, en avril 1933, par un
aux Etats-Unis où on le connaissait juif. Et lorsque je décret du ministère de la Justice de Roumanie, il
le lui demandais, il me répondait, niant l'évidence : obtint le droit de porter un nouveau patronyme: il
«Si j'étais juif, pourquoi est-ce que je le cacherais?» s'appellerait désormais George (ou Georges) Dever
Il le cachait ! Il le cachait, mais il l'exhibait tout à la eux. Emprunté à George Bulwer Lytton, le célèbre
fois, comme le ministre cachait la lettre volée, dans la auteur des Derniers jours de Pompéi, ce nom servait
nouvelle d'Edgar Poe. J'appris après sa mort qu'il se de titre à un récit autobiographique qui avait mar
nommait en vérité Dobo, Georg Dobo, et qu'il était c qué sa jeunesse. L'écrivain anglais y mettait en
bien juif - en roumain: evreu. Il suffisait donc de scène un certain Morton Devereux [...] Ce change
prendre la première lettre de son nom, d'y adjoindre ment d'identité fut mal interprété par certains de ses
le nom de son peuple pour comprendre la fabrication commentateurs qui voulurent y voir la preuve que
de son nouveau nom. Que transmettait-il ainsi sinon Devereux rejetait une judéité qu'il avait jugée hon
cette expérience profonde qu'il avait sans doute teuse ou encombrante. Sans doute serait-il plus
durement acquise: l'appartenance n'est pas une juste de souligner que la quête permanente d'une
identité, mais un cœur, à la fois indispensable et fra place était chez lui le signe d'un déchirement origi
gile [...] Le cœur, on ne peut l'apercevoir qu'à la nel qui le portait autant vers les séductions de l'an
mort, et encore... après dissection! Le «disséquer», onymat que vers la haine de soi ou la revendication
c'est bien ce qu'il m'avait contraint à faire» (DH, identitaire». Mais pour T. Nathan, moins que la
pp. 12-13). Autopsie du maître qui ressemble fort à fidélité à l'histoire ou au maître, la révélation pos
un parricide. Et le meurtre du père repose ici sur une thume vaut par l'usage tactique qu'il peut en avoir.
double délation: en dévoilant la judéité prétendu C'est en effet, explique-t-il, à la lumière de cette
ment cachée et en révélant qu'il la dissimulait. . découverte que l'œuvre de G. Devereux prend toute
C'est pourtant une autre version, plus respec sa signification et. à l'encontre de toutes les prises de
position universalistes du fondateur de l'ethnopsy- tueuse des faits, mais aussi de l'homme, que donne
Elisabeth Roudinesco dans sa «Préface» au livre de chanalyse complémentariste, il peut ainsi affirmer:
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il vient, pour se mettre à son diapason culturel (IG, pp. 217-218). Ailleurs, il s'interroge
supposé, d'énoncer un proverbe (du reste encore: «Franchement, existe-t-il d'autre
bambara), il note: «Je lui permettais ainsi acculturation que de surface?» (LH, p. 10).
d'être avant tout soninké (la seule façon, je. Dès lors, il ne peut y avoir qu'une solution,
radicale: «Dans les sociétés à forte émigratpense, d'être humain pour.un Soninké) [...]
Tout faire pour agir en Soninké avec un ion, il faut favoriser les ghettos afin de ne
jamais contraindre une famille à abandonner patient soninké, en Bambara avec un bamb
ara, en Kabyle avec un kabyle» (IG, pp. 23: son système culturel» (IG, p. 216). Classique
mesure du protectionnisme culturel, dont on 24). Immuable, ensuite. Se référant toujours à
sait qu'il était l'argument apparemment ce groupe, il s'exclame : « Mettre un Soninké
avouable du développement séparé dans les de trois ans né en France, bercé en soninké,
pays d'apartheid. . nourri au sein, massé à la façon le
mettre brutalement à l'école et attendre de lui L'acharnement à réduire l'autre à ses ori
qu'il s'y adapte, c'est ne rien savoir du fonc gines prend une intensité singulière lorsqu'il
tionnement psychique. Et c'est honteux ! À s'en prend à la judéité de son «maître, Georges
cet âge, ir est totalement impossible de gérer Devereux» (voir encadré 2). Prétendant dévoil
rapidement des processus de médiation entre * er un secret, il veut montrer, peu scrupuleux '
deux cultures, entre deux langues, seul moyen sur les moyens de la démonstration, que l'on
de ne pas perdre la Culture avec un grand С » n'échappe pas à son destin ethnique. Quand
« Devereux cachait son profond engagement pour la On peut à cet égard rappeler l'irritation de G. Deve
défense des ethnies et de leurs systèmes thérapeu- - reux contre les interprétations ethnicisantes ou cultu-
tiques tout comme il cachait sa judéité: par calcul. ralistes de sa théorie et contre l'emprunt abusif de son
Car il savait au fond de lui que l'opposition violente . label qui l'oblige, se plaint-il dans les Essais d'ethno
au rouleau compresseur occidental était nécessair psychiatrie..., op. cit., p. 338, à se démarquer sans
cesse: «Le psychothérapeute qui a recours à ce qu'il- ement vouée au désastre» (DH, p. 17). Inlassable
pourfendeur de l'inconscient (IG, p. 332: MP, p. 11; sait de la culture tribale de son patient fait de la psy
QA, p. 68), c'est pourtant dans le refoulé du maître chothérapie interculturelle; celui qui se fonde sur sa
que l'exégète inquisiteur prétend trouver la signif connaissance de la Culture en soi et des catégories cul
turelles universelles fait de la psychothérapie métacul- ication «ethniste» de l'œuvre de celui qui revendi
quait pourtant on ne peut plus clairement un univer- turelle». Il ajoute en note: « II convient de rappeler les
salisme culturel, en particulier dans ses Essais raisons qui m'ont incité à modifier ma terminologie.
Originellement, j'avais forgé le terme "psychothérapie • d'ethnopsychiatrie..., op. cit., p. 337: «Le psychanal
transculturelle" afin de souligner la distinction entre yste doit comprendre parfaitement la nature et la interculturelle''." fonction de la culture considérée en elle-même - en cette démarche et la "psychothérapie
dehors de telle ou telle culture particulière - non Malheureusement, on m'a emprunté depuis lors ce
seulement parce qu'il s'agit là d'un phénomène uni terme et, ce qui est plus grave, en le dépouillant du
versel, caractéristique de l'homme exclusivement, sens spécial que je lui avais attribué. Le terme "psy
chiatrie transculturelle" a ainsi acquis le sens de mais aussi parce que les catégories générales de la
culture - qu'on ne doit pas confondre avec le chiatrie interculturelle", et même, de manière plus
contenu éventuel de ces dans telle culture générale, d'ethnopsychiatrie. Incapable de renverser
déterminée - sont des phénomènes universels». cette tendance en matière de terminologie, je suis
Traduttore, tradiîore. Mettant la question de la tr contraint de m'en dissocier en proposant le terme de
aduction - et donc le respect de la pensée de l'autre - psychothérapie "métaculturelle" en lieu et place de "transculturelle" au centre de son dispositif thérapeutique (LH, p. 12 ». C'était sans compt
et FA, p. 50), l'élève n'en trahit pas moins - et de la er avec la kleptomanie conceptuelle de son élève qui,
manière la plus cruelle pour le maître et la plus en contradiction avec le sens donné par G. Devereux
à ce qualificatif, propose désormais une « théorie désagréable pour le lecteur pris à témoin de l'indi
scrétion - la pensée de celui dont il revendique publ générale de l'influence qui se doit d'être métacultur
iquement l'héritage. elle» (IG, p. 32).
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bien même, par choix de vie ou par stratégie
de survie, on tente d'écrire autrement son his
toire, l'ethnopsychiatre est là pour rappeler,
telle la statue du Commandeur, qui l'on est et
ce que Ton est. Juif, tu es; juif, tu demeureras.
Tu naquis soninké; toute ta vie, tu ne seras vu
que comme soninké. «Certes, rien ne diffé
rencie physiquement un Dogon d'un Bozo,
mais un Dogon reste un et un
un Bozo!» (IG, p. 219), se réjouit-il. Tout en
reprochant aux ethnologues de penser la cul
ture «comme s'il s'agissait d'un objet "natu
rel"» (LH, p. 11) et tout en s'en prenant aux
psychanalystes pour qui elle «est comme un
simple vêtement» (FA, p. 130), lui-même en
assène la définition suivante: «La culture est
un système psycho-sociologique, non biolo
gique mais fonctionnellement très comparable
à une espèce biologique» (IG, p. 175). Que
complète cette autre: «Une culture est une
organisation transportable de l'univers per
mettant à chaque membre d'une société don
née de percevoir le monde sur le mode de
l'évidence, comme naturel» (IG, p. 179). Une
théorie littérale du bagage culturel, en
somme. La réification de la culture est une
condition essentielle du fonctionnement de la
nouvelle politique de l'immigration que veut
instaurer notre influençologue.
C'est elle qui permet en effet de justifier
l'enfermement ethnique. L'obsession de la
clôture est à cet égard aussi remarquable que
le leitmotiv de la séparation: la culture est
une réalité close, indivisible, non partageable,
et c'est pourquoi les cultures doivent être dis
tinguées, disjointes, isolées par des frontières
étanches. Pas de vases culturels communi
quant dans cette nouvelle lutte des races.
« Une culture est constituée par l'ensemble ► ►►
de tous les individus culturellement semb16. Voir Jean Bazin. «A chacun son Bambara»,
lables, ayant en commun des caractères qui in Jean-Loup Amselle et Elikia M'Bokolo, Au cœur
de l'ethnie. Ethnies, tribalisme et Etat en Afrique. Paris. les distinguent des autres êtres humains, eux
La Découverte. 19X5. pp. Х8-У0. aussi membres d'une culture et capables
17. M. Foucault, « H faut défendre... », op. cit., p. 243. d'engendrer des individus culturellement
18. M. Callon, « Introduction», op. cit., p. 13. semblables» (IG, p. 179). Tout comme il y
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