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La Représentation de la mort chez les Juifs d'Alsace - article ; n°1 ; vol.39, pg 101-117

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Archives des sciences sociales des religions - Année 1975 - Volume 39 - Numéro 1 - Pages 101-117
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1975
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Langue Français
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Freddy Raphael
La Représentation de la mort chez les Juifs d'Alsace
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 39, 1975. pp. 101-117.
Citer ce document / Cite this document :
Raphael Freddy. La Représentation de la mort chez les Juifs d'Alsace . In: Archives des sciences sociales des religions. N. 39,
1975. pp. 101-117.
doi : 10.3406/assr.1975.2770
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1975_num_39_1_2770Sc soc des Rel. 39 1975 101-117 Arch
Freddy RAPHA
LA REPR SENTATION DE LA MORT
CHEZ LES JUIFS ALSACE
form fearful were with death The by its make is the communities Promised by Among no imposing own two Jewish new chain developed sure over real constitutes trial worlds vulnerability Land elements terror that the the of important The before Jews sympathy the ages but by since purpose person also of borrowed socio-cultural the The long the Alsace However changes symbolic to first In who severe affirm Jewish succession of spite numerous is from the World of going death requirements the meaning system of society majority phenomenon the the messianic of to War opens Rhenish death rites pass interpretations is integrated on of not an is on them of whom of hope breach brought to is one and original the everything serene draw of In of these lived Jewish Alsacian resurrection these and its face became the and tradition in members new as communities line to small surrounded is law such face cultures elements enriched done between which in there with took is the to
PARMI
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101 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
juive pas intégré ces éléments sans leur faire subir de profondes modifications
de sens Plus que le code qui structure le deuil et qui est lui-même que expres
sion de la vision de la mort dans le judaïsme universel ce sont les démarches les
attitudes et les rites spécifiques des Juifs Alsace qui feront objet de notre
en étude deuil Il comment est important elle doit certes exprimer que autorité ses sentiments culturelle comment prescrive elle doit la personne les con
trôler et les endiguer car on lui enlève ainsi toute angoisse sur la conduite il
convient de respecter et aussi une certaine culpabilité Le code élaboré par le
judaïsme définit les personnes qui sont tenues observer le deuil les enfants
pour leurs parents et inversement le mari pour son épouse et inversement enfin
le frère et la ur un même père ou une même mère Quant année de deuil
qui dure douze mois elle se divise en quatre périodes Durant la première ani-
nous qui écoule entre le décès et inhumation endeuillé avel ne doit
consommer ni viande ni vin et doit abstenir de tout rapport sexuel Pendant les
sept jours qui suivent inhumation chivah il demeure reclus dans la maison
mortuaire se vouant entièrement la prière et la lecture de textes traditionnels
en relation avec sa condition Durant les trente jours qui écoulent après le décès
les chelochim il pourra vaquer ses occupations mais non point se raser ni
se faire couper les cheveux issue du onzième mois endeuillé cesse de dire
quotidiennement le kaddich la prière de sanctification et on érige la pierre
tombale
La mort dans les communautés juives Alsace constitue un phénomène
socio-culturel tout est entrepris pour assurer la sérénité de celui qui affronte le
grand passage pour entourer une chaude solidarité Par delà la crise laquelle
doivent faire face certains de ses membres la collectivité recrée son unité en
suspendant la hiérarchie sociale et en redécouvrant une simplicité egalitaire Il
pas de véritable panique car travers la mort de un des siens la société
juive est pas confrontée sa propre vulnérabilité Celui qui meurt ne disparaît
pas mais franchit une étape nouvelle Cependant la mort introduit une brèche
et constitue une épreuve redoutable car le Mal est tenace De nombreux rites ont
pour but de tracer une frontière entre les deux domaines mais aussi affirmer
espérance messianique de la résurrection dans la Terre Promise
Le respect du mort kevod hamet constitue un des principes fondamen
taux du judaïsme En Alsace il été mis en pratique avec un soin scrupuleux et
profondément marqué de son empreinte la vie collective des Juifs cela ajoute
le profond respect que ceux-ci témoignent égard de la douleur des survivants
la compassion sobre mais active on leur exprime
son dernier souffle agonisant doit être considéré comme une per
sonne vivante jouissant de tous les droits et de tous les privilèges réservés chaque
être humain convient de lui rendre visite et de assister en récitant des psau
mes Celui qui abstient de visiter un malade est selon le Talmud Nedarim 40 A)
coupable de meurtre car il arrive une visite provoque un sursaut de courage
et de vie chez le malade Un code minutieux définit la conduite il faut adopter
égard de celui qui souffre Dieu lui-même selon interprétation traditionnelle
du psaume 41 verset est présent aux côtés du malade et le soutient sur son
lit de douleur Aussi et les implications psychologiques de cette injonction sont
évidentes le visiteur ne doit pas rester debout près du lit du malade ni le dominer
mais installer plus bas que lui De même si le malade ne parvient plus parler
avec difficulté il ne faut pas approcher de lui mais rester dans antichambre
et prendre de ses nouvelles Le malade lui aussi des devoirs durant cette période
critique Il lui faut donner la dîme de ses gains ne pas faire de promesse vaine et
ne pas humilier le pauvre qui vient lui demander aumône il est trop démuni
pour lui donner quoi que ce soit il doit au moins lui parler avec gentillesse il
102 lUIFS ALSACE LES
insulté un et il est possible de joindre cette personne on doit la quérir
afin il lui demande pardon Mais en aucune fa on homme ne être privé
de sa mort Dans cette épreuve suprême il le privilège apercevoir Dieu lui-
même ainsi il est écrit dans Exode Nul homme ne peut me voir et vivre
au milieu du xixe siècle il sent que sa mort est proche le Juif
Alsace fait approcher sa famille et ses domestiques pour leur donner sa bénédic
tion Le malade se fait laver les mains puis ordonne chaque membre de avan
cer tour de rôle Etendant ses au-dessus de leur tête il les bénit aide
de la formule suivante Que Eternel tourne sa face vers toi et te donne la paix
que Esprit de Dieu repose sur toi esprit de sagesse intelligence et de la
connaissance de la crainte de Dieu Ce qui caractérise ainsi la dernière étape
du Juif sur terre est la quête de la sérénité
Tout doit être mis en uvre afin aider agonisant mourir apaisé Aussi
les personnes présentes doivent-elles se contrôler éviter tout signe affliction et
angoisse On prie la famille proche de éloigner si celle-ci ne parvient pas
cacher sa douleur la fois pour ne pas aviver sa souffrance et pour ne pas affoler
ni faire de la peine agonisant Les femmes et les enfants de la famille sont priés
de sortir de la pièce de peur que leurs larmes ne brisent le ur du mourant Mais
ils promettent de contrôler leurs réactions ils peuvent rester car leur présence
est un réconfort pour le malade Lorsque le Juif est sur le point de en aller
par la voie de toute la terre Josué 23 14) ceux qui assistent doivent lui
suggérer avec tact sans alarmer inutilement de réciter le Viduj Cette prière
par laquelle homme avoue ses fautes et implore la miséricorde divine constitue
le moment le plus important de la préparation la mort agonisant confesse ses
fautes en répétant la prière que chaque Juif prononce au seuil de la nouvelle
année il va comparaître devant le Juge Suprême Les dernières paroles qui
échappent de la bouche du mourant proclament unité de Dieu Ecoute
Israël Eternel notre Dieu Eternel est un Rien ne devait être entrepris qui
pût hâter sa fin Cependant lorsque son agonie se prolongeait er liegt in Gsisse
il était usage de déposer la clef de la synagogue sous son oreiller Afin il
passe sans souffrances de vie trépas on enlevait de dessous la tête du mourant
les coussins contenant des plumes de poule cause de la relation existant entre
les démons et cet animal les plumes étaient censées prolonger la fin
La mort ne fait pas scandale car elle est uvre de la volonté divine et les
décrets de Dieu sont justes Quand il semble que toute vie est éteinte un
membre de la famille approche du chevet du moribond et lui place une plume
légère sur les lèvres pour constater il reste encore trace un souffle et il re
connaît que ange exterminateur accompli son uvre il fait un signe et tout le
nionde écrie Bénis sois-tu juge équitable Le fils aîné où un des proches
avance alors vers le lit et ferme les yeux celui qui vient de quitter ce lieu
exil Chez les Juifs Alsace on justifie cet usage en affirmant que homme
qui dans son agonie eu le privilège de contempler la Chehinah la gloire
divine présente parmi les hommes ne doit plus rien voir de ce monde On lie
ensuite les mâchoires du mort ainsi que ses pieds et on dépose le corps sur le sol
on préalablement recouvert de paille car la poussière doit retourner la
terre selon ce elle était Ecclésiaste 12 7) et on place un morceau de bois
sous la tête Ce rite appelle en Alsace abheben Sie heben ihn ab expression
qui chez les Juifs toujours une connotation religieuse Quand la cérémonie avait
lieu le Shabbat on posait sur le corps du mort un morceau de pain
est encore le respect du mort qui constitue la caractéristique essentielle de
la toilette funéraire qui se nomme taharah purification Les membres de la
Hevra la confrérie qui accomplit cette mitswah doivent abstenir de toute
parole qui ne se rapporte pas au mort Ils récitent la prière suivante Je dever
CoYPEL Le Judaïsme Mulhouse Brustlein 1876 146
COYPEL op cit. 148
103 DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS ARCHIVES
serait sur vous une eau pure et vous serez purifiés je vous purifierai de toute
impureté et de toute souillure Ezechiel 36 25 La purification lieu soit dane
la demeure du mort soit au cimetière dans un édifice aménagé pour cet usage le
Bet âhara On lave le mort sans jamais le découvrir et on le sèche en prenant
soin de ne pas le dénuder Il convient de traiter le mort avec le plus grand respect
de ne pas fumer ni échanger de paroles inutiles Puis on revêt le mort habits
de lin blanc dépourvus de tout ornement et ne comportant pas la moindre tache
La longue robe larges manches sarjenes est la tunique dans laquelle tout
Juif se drape aux jours redoutables Roch-Hachana et Yom Kipour quand il
se présente devant Dieu pour être jugé pour implorer sa miséricorde et pour
proclamer que seuls le repentir la prière et la charité peuvent infléchir la
sentence ultime est la herna la confrérie des femmes qui coud les habits
mortuaires en prenant bien soin de ne pas faire de uds On drape également
le défunt dans le talith le châle de prière il avait habitude de revêtir pour
la prière du matin puis on en coupe les franges et on arrange les extrémités
entre ses doigts de fa on former les trois lettres du nom Shadaj évocation
de Dieu dans sa toute puissance en tant que protecteur est une arme des plus
efficaces pour mettre en déroute les esprits maléfiques On lui posa sur les
épaules son talith dont les extrémités venaient entrelacer dans les doigts de
manière faire figurer chaque main les trois lettres hébraïques chin dalet
yad exprimant le nom sacré de Eternel le Dieu des vivants et des morts
Ajoutons que pour des raisons économiques et surtout pour marquer unité et
la continuité de la vie il était usage que les jeunes femmes mettent de côté
leur robe de marié afin elle serve confectionner le sarjenes le linceul dans
lequel on devait les enterrer En outre leur habit mortuaire comportait en Alsace
le stortz un fin voile de mousseline blanche servant recouvrir le visage
Le respect dû la personne humaine exige également que on eille con
server intégrité de son corps Lorsque un meurt de mort violente on ne
lui enlève pas ses habits souillés mais on le recouvre de ses habits mortuaires
Le respect veut aussi on laisse au mort tous les objets précieux il portait
au moment de son décès sans avoir égard importance ni au prix bagues joyaux
diamants ... On place côté de lui les draps et la chemise qui le recouvraient
ses derniers moments. Le fil de laine une vieille femme telle une
Parque déroule pour mesurer le cadavre appartient lui aussi au mort et doit être
enterré avec lui Le cadavre est objet aucun culte et tout contact avec lui
est source impureté Mais si le corps sans vie est simplement le Mess le
mort on se garde bien oublier ce que fut le vivant on ne parle pas en Alsace
un parent décédé sans dire miner edd selig minni memme selig mon
défunt père ma défunte mère où expression selig une connotation affec
tion et de respect Lorsque des gens plus instruits mentionnent le nom un mort
ils ajoutent généralement Alav Hachalom que la paix soit sur lui Zichrono
Livrahah que son souvenir soit une source de bénédiction ou encore Zeher
Tsaddik Livraha que le souvenir du juste soit une source de bénédiction
Deux rites précédant inhumation sont significatifs du respect auquel droit tout
être humain de la part de ceux qui entourent et aussi de la brisure introduit
sa disparition Il agit de la Mehilah le pardon et de la Keriah la déchirure
Lorsque le mort repose dans le cercueil ses proches vont mehile brojen On soulève
le couvercle du cercueil et tour de rôle en portant la main sur le chausson de
lin du Mess Mort ils disent ces simples mots Liever Edde Lievi Ich
hraî dich Mehila Gott tsevor une dich lenoch wenn ich dir ebs tslad getan hab
sei mers mohel cher père chère mère je demande pardon Dieu abord toi
ensuite si je ai offensé et fait de la peine pardonne moi Quant la keriah
MARGARITHA Der gantz Jüdisch Glaub Augsbourg 1530
STAUBEN Scènes de la vie juive en Alsace Paris 1860 92
CoypEL op cit. 153
104 LES JUIFS ALSACE
la déchirure qui doit être opérée dans les vêtements de endeuillé son origine
remonte époque biblique où elle symbolisait déjà la brisure de la séparation
La personne en deuil se tient debout et le bedeau aide un couteau fait une
mince déchirure dans sa veste de haut en bas sur le côté gauche pour les parents
sur la droite pour les autres membres de la famille Le schamess ... tirant un
couteau de sa poche et saisissant le revers du vêtement de Marem pratiqua une
coupure et le sépara en deux par une large et bruyante déchirure Parfois
affligé élargit lui-même la déchirure ce elle ait la dimension requise
la largeur une main et il prononce la bénédiction Bénis sois-tu Eternel
mon Dieu Roi de univers Juge équitable
est également au nom du respect dû au mort que enterrement doit avoir
lieu le jour même moins que le soin honorer le mort et de réunir sa famille
exige précisément un délai Dans le judaïsme antique déjà il était usage de
procéder inhumation le plus tôt possible le jour même du décès avant le cou
cher du soleil Ce qui caractérise enterrement la lefaje halvajat hamet
accompagnement du mort est un silence impressionnant On se réunit dans
la cour Les derniers arrivants se rapprochaient des autres sans les saluer sans
leur parler On ne se salue pas on ne se parle pas dans la maison un mort
Le rabbin prononce dans la maison mortuaire ou bien entrée du cimetière le
hesped éloge funèbre du disparu Le discours doit être sobre et bref et il
est interdit de louer exagérément le décédé ou de lui attribuer des qualités il
ne possédait pas Il convient également de témoigner en réconfortant les
endeuillés nehum avelim un profond respect pour la douleur autrui
Avant de quitter le cimetière tous ceux qui sont présents alignent sur deux rangs
et lorsque la famille en deuil passe devant eux les assistants répètent la formule
Que le Tout-Puissant vous console avec tous les autres endeuillés de Si et de
Jérusalem Cette formule les réintroduit la fois dans le destin de la communauté
juive qui porte la déchirure de Si et parmi tous ceux qui font face la même
épreuve Les sept jours suivants qui correspondent la période durant laquelle
Joseph pleura son père les endeuillés demeurent reclus assis sur un sac ou sur
un tabouret Erckmann et Chatrian dépeignent dans Le Blocus un homme qui vient
de perdre son enfant assis sur un sac de cendres les pieds nus la tête penchée
il convient de rendre visite aux personnes en deuil il ne faut point les abreuver
de paroles inutiles sur le destin inexorable de tout homme mais asseoir leur
côté et partager leur silence Il ne faut point se lamenter ni se répandre en propos
futiles est pendant ces huits jours hommes et femmes de la communauté
viennent faire leurs visites de condoléances On entre dans la chambre mortuaire
sans frapper sans saluer On va chercher une chaise on assied près de ceux on
vient ainsi consoler on compose son visage sur leur visage on soupire pour leur
montrer on partage leur chargin mais on ne leur dit rien moins ils ne
vous adressent la parole Les Juifs ont ainsi élaboré un code complexe défi
nissant les attitudes significatives du deuil et de la compassion qui se caractéri
sent par la sobriété et la retenue témoignages un respect authentique
La communauté juive qui constitue un groupement fortement minoritaire
en butte parfois opprobre et la haine de son entourage attisés par enseigne
ment du mépris ressent profondément la disparition de un de ses membres
Malgré les querelles mesquines et parfois féroces qui ont pu opposer certains
des membres une collectivité si restreinte que chacun savait ce qui se passait
chez autrui la mort introduit une brèche car dans les coups durs est encore
STAUBEN op cit. 94
Ibid. 89 95
105 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
sur le frère même le frère ennemi on pouvait le plus sûrement compter La
réaction de la communauté est alors de resserrer les rangs
est aux membres une confrérie une Ilevra était réservé autrefois
en Alsace le privilège de veiller le mort en récitant des psaumes de procéder sa
toilette de coudre habit mortuaire et même de fabriquer le cercueil La con
fection de ce cercueil est oeuvre de toutes les personnes présentes au moment de
la toilette chacun doit travailler un scie un bout de planche autre une trin
gle ...) les autres enfoncent les clous et la même pointe re oitj quelquefois dix
coups de marteau frappés par des mains différentes est encore aux membres
de la Hevra que revient le privilège de creuser la tombe de porter le cercueil
et de le descendre en terre Or dans les communautés Alsace il était pas con
cevable un adulte ne fût pas membre une Hevra il ne occupât point
selon ses compétences des soins apporter un malade et un agonisant ou il
assurât point la toilette et inhumation un mort Il était pas possible de
déléguer sa charge ni de faire exécuter par Juif pauvre moyennant rétribution
les tâches qui incombaient chacun Les jeunes gens étaient progressivement
introduits dans la Hevra ou encore en constituaient une qui leur était propre
Mais partir de son mariage tout Juif se devait adhérer une confrérie chari
table Si on compare la Hevra Kadicha aux confréries chrétiennes qui dans
Europe médiévale avaient pour mission de protéger étranger de veiller ce
il soit soigné dans un hôpital en cas de maladie de occuper de inhumation
des morts on est frappé par leur ressemblance est dans les Hevrot juives que se
sont maintenues les formes les plus authentiques et les plus pures de ces organisa
tions charitables Si comme le souligne Y.F er 10 elles ont échappé in
fluence croissante des intérêts matériels cela est dû entre autres aux dimensions
plus réduites des communautés juives la moindre différenciation sociale qui
prévalait ainsi la faiblesse politique des groupements juifs cela ajoutent
les liens du sang et expérience une commune misère Pourtant la Hevra pré
sente un certain nombre de traits originaux qui ne sauraient expliquer par la
condition juive époque médiévale et qui sont significatifs de la spécificité une
culture originale Il ne semble pas il ait eu des confréries chrétiennes médié
vales ayant pour seule vocation de veiller enterrement des morts et exigeant
que chacun de leurs membres participe en personne accomplissement de cette
charge La civilisation chrétienne de Occident médiéval point valorisé in
humation des morts abandonnés comme acte amour le plus authentique
Chez les Juifs Alsace ablution et la purification minutieuse du corps
ensevelissement la mise au cercueil la confection même de la bière tous ces
actes compris la présence au convoi sont réputés devoirs de charité autant
plus méritoires ils sont absolument désintéressés celui qui en est objet ne
pouvant rendre son tour ces tristes services 11 Tous les auteurs qui découvrent
un enterrement dans une communauté juive dans Alsace du xixe siècle insistent
sur le fait que toute la était là et une foule considérable se
pressait dans la maison mortuaire et dans la cour Coy pel 12) qui éprouve
guère de sympathie pour les Juifs est impressionné par cette foule qui est
réunie devant le domicile et sans proférer un seul mot suit pêle-mêle
On traversa le village dans toute sa longueur le champ du repos se trouvant
situé autre bout Les passants arrêtaient silencieux et respectueux On en
tendait que le bruit de nos pas interrompu tantôt par la voix solennelle du scha-
mess demandant aumône pour les pauvres tantôt par un clapotement eau
jeté sur le pavé 13 Les femmes accompagnent le cortège funéraire que jus-
CoypEL op cit. 153
10 Y.F ER Der Ursprung der Chevra dans Kurt WILHELM Wissenschaft des
Judentums im deutschen Sprachbereich Tübingen Mohr 1967 pp 304-305
11 STENNE Perle Paris Dentu 1877 200
12 COYPEL op cit. 153
13 STAUBEN op cit. pp 91-92
106 JUIFS ALSACE LES
au portail de la maison ou encore orée du village Un fin voile de mousse
line le stortz qui fait partie de leur propre habit mortuaire couvre leur
visage En faisant de la mort un événement collectif les petites communautés
Alsace se situaient dans la droite ligne de la tradition juive la plus authentique
En effet dans le judaïsme antique toute la communauté se devait de participer
enterrement un mort La Michna Peah enseigne que le fait accompagner
un mort sa dernière demeure haiwajat ha-met compte parmi les actes dont
homme recueille les fruits ici bas et dont le bénéfice lui sera compté dans le
monde venir Même une grande foule escorte le mort il convient de se
lever au passage du cortège funéraire et de faire quatre pas sa suite Pour parti
ciper un enterrement les commer ants fermaient leur boutique les marchands
de bestiaux rentraient de leur tournée souvent fort éloignée et même les ennemis
du défunt se joignaient aux obsèques pour affirmer que la mort efface toute
querelle Dans le cortège dans la répartition des tâches aucune préséance est
de mise Venaient ensuite pêle-mêle sans garder de rang dans leurs habits
de tous les jours tous ceux qui faisaient partie du convoi est-à-dire presque tous
les Israélites de Wintzenheim 14 De même est une mitswah un comman
dement positif de combler la tombe chaque membre de la famille puis chacun
des présents jette trois pelletées de terre sur le cercueil en récitant le verset
Car tu est poussière et tu retourneras la poussière Il plante ensuite la pelle
en terre sans la passer au suivant car chacun doit accomplir le rite dans sa plé
nitude La responsabilité collective est encore évoquée la fin de la cérémonie
inhumation En effet ils se lavent les mains les assistants répètent la
formule que les anciens de la cité récitaient après avoir enterré un homme qui
avait été trouvé assassiné dans un champ Nos mains ont point répandu ce
sang nos yeux ne ont point vu Ils affirment ainsi la responsabilité de ensemble
de la communauté envers toute victime
Cette solidarité collective ne exerce pas seulement envers le mort elle est
due aux endeuillés Il était usage dans la vallée du Rhin que la communauté
escortât la famille en deuil le premier Shabbat sur son chemin vers la synagogue
Actuellement le vendredi soir le rabbin quitte sa place pour aller au devant des
affligés et pour les introduire dans la synagogue tout de suite après la prière qui
accueille la princesse du Shabbat Toute la communauté est tournée vers eux
tandis ils gagnent les places qui leur ont été assignées
Ainsi par ces rites collectifs la société réaffirme son unité profonde par delà
les apparences face essentiel Chez les Juifs Alsace les rites mortuaires sont
bien des moyens par lesquels la société se réaffirme périodiquement Durk-
keim Cette communauté qui se scinde au gré des réussites sociales des emprunts
la modernité que lui propose le monde environnant et qui parfois se cloisonne
en une multitude de cellules atones retrouve un dynamisme nouveau dans cette
effervescence mobilisatrice
une des institutions les plus spécifiques des communautés juives est
assistance qui est prodiguée ceux qui souffrent Elle était due tout malade
il fût riche ou pauvre et la charge en incombait tout Juif riche ou pauvre
Dans nombre de communautés juives Alsace aux xvine et xixe siècles était
la confrérie occupant des malades Hevrat Gemilous Hassodim qui payait les
honoraires du médecin ainsi que le montant des médicaments Mais surtout la
communauté formait une haie autour du malade ou de agonisant et effor
ait de lui épargner tout sentiment abandon La visite des malades dès époque
talmudique était réglée par un code qui avait pour fondement le respect de la
personne du patient Seuls ses amis les plus proches devaient lui rendre visite dans
14 Ibid. 91
107 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
les trois premiers jours de sa maladie afin de ne point lui faire prendre conscience
de la gravité de son cas Mais si la maladie se prolongeait chacun était tenu se
rendre chez lui Dans le testament légué par Rabi Elieser Ben Isaac de Worms
1050 15 son fils il est écrit Mon fils rends visite aux malades montre leur
un visage serein mais ne les importune pas console les affligés pleure les justes
et tu auras pas pleurer la mort de tes propres enfants En Alsace les Juifs
présents au village rendaient visite au malade tout au long de la semaine tandis
que les autres allaient le voir après office du Snabbat matin ainsi que dans après-
midi de ce même jour De même les femmes profitaient de ce jour de repos pour se
rendre après-midi chez les personnes souffrantes ou endeuillées pour soulager
leur peine par leur présence Cette obligation éthique et religieuse continue être
respectée malgré urbanisation du judaïsme Alsace Telle femme qui travaille
dur toute la semaine consacre son Shabbat après-midi faire des visites
hôpital auprès de malades elle ne connaît pas nécessairement mais qui cause
de leur grand âge ou de leur situation familiale sont délaissés Tel représentant
de commerce consacre son Shabbat tenter de dérider par ses facéties et ses bons
mots les grabataires de la clinique Ce sentiment de responsabilité égard de
celui qui souffre de celui qui est dans la peine fut une des caractéristiques du
judaïsme alsacien il ne paraît pas être développé avec la même intensité ni
avoir survécu avec la même force dans les communautés juives Europe orientale
ou Afrique du Nord
Cette solidarité se manifeste également par obligation de se rendre immé
diatement chez ceux que le malheur frappés Là encore on se réfère au modèle
biblique où Dieu lui-même console les affligés De même les amis de Job assirent
ses côtés durant sept jours et sept nuits On parle peu et voix basse en en
tretenant du défunt Personne ne se dispense de cette obligation aller voir les
affligés ... Les deuils de famille amènent assez régulièrement ces rapprochements
spontanés et oubli des torts réciproques 16)
expérience du malheur et de la mort un proche constitue pour le Juif
Alsace une certaine remise en cause Le sursaut qui est exigé de lui doit se tra
duire tout abord par une charité active Les pauvres le savent bien qui affluent
de toute part attirés maintenant par le malheur comme ils avaient été par les
fêtes de la noce Chez les Isarélites de la campagne les pauvres trouvent toujours
leur compte dans les mauvais jours comme dans les bons 17 Pendant que le
convoi funèbre avance lentement travers les rues du village le vieux bedeau
parcourt les rangs tendant une aumônière en papier improvisée et stimulant la
bienfaisance des fidèles en répétant de sa voix nazillarde la phrase sacramentelle
la charité éloigne la mort 18 entrée du cimetière se pressent les mendiants
accourus souvent assez loin ils se répandent également entre les tombes
Une mauvaise nouvelle dit le proverbe juif des ailes rapides Ils étaient venus
chercher leur part des aumônes assez abondantes on distribue toujours en ces
tristes circonstances 19 La place occupe la charité dans la hiérarchie des
valeurs une communauté juive de France ou Allemagne époque médiévale
est illustrée par usage que rappelle Gudemann 20 de fabriquer le cercueil
un rabbin érudit avec les planches de sa table étude et celui un homme géné
reux avec le bois de la table où il accueillait les pauvres En rentrant de enterre
ment les endeuillés prennent leur premier repas qui est appelé seoudat habraah
repas de consolation Celui-ci leur été préparé par des voisins ou des amis et se
15 GUDEMANN Quellenschriften zur Geschichte des Unterrichts ... bei den Deutschen
Juden Berlin 1891
16 STENNE Perle op cit. 209
17 STAUBEN op cit. 89
18 op cit. 205
19 Ibid. 202
20 GUDEMANN Geschichte des Erziehungswesens und der Cultur der Juden in Deutsch
land Vienne Holder 1888 vol. 100
108 LES JUIFS ALSACE
compose de pain un uf dur et de lentilles Cet usage remonte époque de
Jeremie Jeremie 16 et Ezéchiel Ezechiel 24 17 La coutume exige que les
personnes en deuil ne préparent pas elles-mêmes leur premier repas et que celui-ci
leur soit apporté par des proches Dans de nombreuses cultures avec lesquelles
les Juifs ont été en contact uf et les lentilles symbolisaient le cycle de la vie
ou la non-finitude de existence il était usage offrir des ufs aux morts la
Toussaint dans certaines régions Allemagne Les Juifs en se référant au plat
de lentilles et au pain que Jacob donné Esau Genèse 25 34) le jour même de
anniversaire de la mort Abraham ont fait de cette nourriture le symbole du
dénuement et de la contrition Pendant les sept premiers jours qui suivent inhu
mation chivah les endeuillés restent confinés la maison Ils demeurent assis
sur des chaises basses se lavent sommairement et lisent des passages de la Bible
qui tels le livre de Job les Lamentations ou les Psaumes concernent le deuil
Mais ce qui importe est que la communauté associe une fa on très active
leur malheur De même elle avait pris en charge les soins que requéraient ago
nisant et le mort elle entoure maintenant les affligés et assiste matin et soir
office qui se déroule dans la maison du défunt issue de cet office lieu un
lernen étude un texte biblique ou talmudique qui est dédié au souvenir
du disparu et parfois mis en relation avec sa personnalité Avant de quitter la
pièce on dit aux affligés avec sobriété et retenue Que Dieu vous console parmi
tous les autres de Si et de Jérusalem Auparavant on assoit encore
quelques instants sans mot dire leurs côtés Pendant la chivah il est interdit
aux personnes en deuil de travailler Si leur misère est grande et que la communauté
ne les secourt pas il leur est permis de reprendre leur tâche partir du quatrième
jour Mais alors disent les sages que leurs voisins soient maudits pour les avoir
contraints travailler en leur refusant la nourriture Un tel scandale ne se produi
sait presque jamais dans la campagne alsacienne car on déposait sur la table de
la chambre mortuaire deux troncs dans lesquels matin et soir issue de office
les participants mettaient de argent un des troncs était destiné subvenir aux
besoins de la famille en deuil qui vivait recluse et exer ait aucune activité
profane Si celle-ci était fortunée elle ne gardait pas cet argent mais le reversait
dans le second tronc qui était cadenassé et était ouvert que tous les trois mois
afin on ne puisse jamais savoir qui avait prélevé de argent
Ainsi la mort en ébranlant la communaut juive la contraignait redécou
vrir une des valeurs essentielles sur lesquelles reposait sa culture Et il est signi
ficatif que ces Juifs souvent frustes sans grande curiosité intellectuelle ni inquié
tude métaphysique témoignaient alors une grande délicatesse dans la manière
de secourir ceux qui étaient en peine
La mort contraint la communauté revenir essentiel et redécouvrir la
vertu de simplicité époque médiévale et moderne les Livres de coutumes
des diverses communautés rhénanes exigent avec insistance que les habits de
personnes en deuil et de ceux qui accompagnent le défunt sa dernière demeure
diffèrent aussi peu que possible des costumes ils portent ordinairement Ils
dénoncent ceux qui se font faire de magnifiques habits noirs Cet impératif de
simplicité prévalut et partir du xvie siècle tous les Juifs utilisèrent des habits
mortuaires blancs De même Voren Genèse 50 26) le cercueil doit être fait
de simples planches grossièrement rabotées et ne porter aucun ornement La seule
hiérarchie qui continue être respectée est celle du savoir Ainsi avait-on habitude
en Alsace de placer dans le cercueil un homme versé dans étude qui avait
mené une vie digne un sepher torah rouleau de la Loi qui ne pouvait plus
être utilisée la synagogue Cette coutume est déjà attestée époque talmudique
Riches et pauvres sont portés sur la même bière mittah leur tombe
Ce souci de simplicité est encore apparent dans le cimetière juif où alignent
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