Le culte des sources rurales en Bourbonnais - Chapitre II - article ; n°2 ; vol.22, pg 109-120
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Revue archéologique du Centre de la France - Année 1983 - Volume 22 - Numéro 2 - Pages 109-120
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1983
Nombre de lectures 127
Langue Français
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Exrait

Andrée Piboule
Maurice Piboule
Le culte des sources rurales en Bourbonnais - Chapitre II
In: Revue archéologique du Centre de la France. Tome 22, fascicule 2, 1983. pp. 109-120.
Citer ce document / Cite this document :
Piboule Andrée, Piboule Maurice. Le culte des sources rurales en Bourbonnais - Chapitre II. In: Revue archéologique du Centre
de la France. Tome 22, fascicule 2, 1983. pp. 109-120.
doi : 10.3406/racf.1983.2373
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/racf_0220-6617_1983_num_22_2_2373CHAPITRE II
LE CULTE DES SOURCES RURALES
EN BOURBONNAIS
par Andrée et Maurice PIBOULE
aussi des comptoirs commerciaux, taverDans une magistrale étude (1), notre
compatriote Emile Maie, a montré la perma nes, artisans, fabricants d'ex-voto...
nence du culte des sources dans le monde Le culte des eaux, si répandu dans toute la
paysan. La croyance aux divinités de l'eau Gaule, semble avoir été particulièrement
jaillissante, du lac tranquille, du cours d'eau important sur cette frange nord du Massif
impétueux, tout autant que celles des ro Central, contrefort de l'Auvergne volca
chers, des montagnes, du gouffre, de l'arbre nique, mais aussi pays d'eaux vives et rui
ou du vent..., plonge ses racines dans les sselantes, alors partagée entre plusieurs
mentalités préhistoriques. Les divinités ont grandes cités. EVAUX, DREVANT, NERIS,
été innombrables, et chaque groupe hu BOURBON-L'ARCHAMBAULT, BOURBON-
main avait les siennes. L'archéologie, ainsi LANCY, VICHY et tout son bassin..., autant
que les textes antiques ou médiévaux, ont de noms, autant de centres dont les vestiges
apporté leur contribution à la connaissance encore inexistants attestent la grandeur
de ces cultes et rites du passé... passée. Là, bien souvent, autour du sanc
tuaire des eaux, voire du théâtre- A la source des Roches à Chamalières (2),
amphithéâtre s'est développée une agglodes milliers d'ex-voto, exceptionnellement
mération à caractère permanent... bien conservés, ont permis de préciser les
conditions dans lesquelles les gallo- Mais il semble qu'à côté de ces sanc
romains remerciaient la divinité des eaux de tuaires importants, le monde rural de l'épo
ses bienfaits et de ses guérisons. Il en est de que n'ait pas manqué, d'intercéder auprès
même des ex-voto de bois, de pierre et de de bien d'autres fontaines réparties sur l'e
bronze du sanctuaire des sources de la nsemble du territoire bourbonnais. Ces
Seine (3). Il en a été ainsi de toutes les cultes et ces rites auprès des fontaines gué
sources thermales bienfaitrices, mais les risseuses se sont perpétués depuis tou
gages des malades n'ont pas toujours été jours, et si, dans la plupart des cas, ils se
aussi bien conservés que dans ces deux cas ; sont éteints avec le XIXème siècle, certaines
d'autre part, il est difficile de distinguer de ces sources sont encore honorées
offrandes et ex-voto. comme telles... même si on le cache.
Auprès de ces sources, ont été édifiés
temples ou établissements afin d'honorer le Nous allons, dans un premier temps, pré
dieu, expression du pouvoir guérisseur de senter quelques-unes de ces fontaines pour
l'eau, BORVO ou NERIUS..., pour accueillir lesquelles des découvertes d'objets ant
les malades, leur permettre de se soigner, et iques permettent de penser qu'elles eurent,
109 A.ETM.PIBOULE
très tôt, leurs dévots. Bien souvent d'ail
leurs, cette origine restera confuse, en ra
ison de l'absence de fouilles faites à leur
entour. Bien souvent aussi, la légende s'est
emparée des lieux, mais ne la négligeons
pas : elle est l'écho lointain, un fond de
réminiscence d'un passé, où l'imagination
paysanne s'est donnée libre cours... Dans
un second temps, nous tenterons d'établir
une statistique de ces sources sacrées bour
bonnaises et des maladies qu'elles sont
censées guérir.
Quelques sources sacrées bourbonnaises.
BEAUNE D'ALLIER :
La fontaine St-Agnan passait pour guérir
les maladies d'yeux. Le 17 Novembre, jour
de la fête du saint, on se rendait en proces
sion à cette fontaine pérenne. D'après la tra
dition, elle aurait été découverte par le saint,
lors de son passage dans la contrée. Il l'au
rait fait jaillir en lançant son marteau. Pro
cessions et pratiques semblent avoir été
abandonnées il y a un siècle.
Dès l'Antiquité, Beaune (Belna) a dû
connaître un culte des Eaux. Une statue en
terre blanche de 60 cm de haut, découverte
en ce lieu (4), représente une divinité des
Eaux (dessin VII). La déesse est revêtue de la
stola relevée d'une main, tandis que l'autre
bras s'appuie sur un vase d'où l'eau
s'échappe avec abondance. Un enfant est
debout à ses pieds, et un autre, assis sur son
épaule, tresse sa chevelure. Il est probable Groupe sculpté d'une divinité des eaux
trouvée à Beaune d'Allier (Musée départemental que sur le piédestal, il y avait un troisième
de Moulins). Dessin de Tudot (XIXe siècle). enfant. Ce groupe, qui se trouve, au Musée
de Moulins, atteste l'existence à Beaune
d'un culte antique de l'eau et de la fécondité.
D'autres trouvailles d'époque gallo-
Les jeunes filles qui souhaitaient un mari, romaine ont été effectuées sur ce site.
trempaient leur pied droit huit fois dans la
dernière cuve pour être exaucées. La fon
COLOMBIER : taine procurait aussi le mariage à celui ou
celle qui buvait son eau sans plier les geL'intarissable font St-Patrocle est à fonc
tions multiples, et possède en premier lieu noux et y jetait une pièce de monnaie. Cer
tains affirment que sept verres de cette eau des propriétés guérisseuses : elle «coupe»
la fièvre, rafraîchit le teint et guérit les mala devaient être bus, pour obtenir le résultat
recherché. dies de la peau... ainsi que les animaux souf
frants. Certaines de ces fonctions ne seront La procession à la fontaine avait lieu le
peut-être pas sans rapport avec la présence, 9 Octobre, jour de la fête de St-Patrocle,
à Colombier, d'une ancienne léproserie. mais en novembre, quelques pèlerins ve-
110 CULTE DES SOURCES RURALES EN BOURBONNAIS LE
naient encore boire son eau. Ce pèlerinage a HÉRISSON :
été abandonné vers 1970. La fontaine est La fontaine Saint Principin sourd sur les constituée d'un puits en forme de bouteille bords de l'Aumance, dont le nom primitif est qui se déverse dans trois vasques successi l'Œil (jusqu'au XVIIIe siècle), face à la cité ves en forme de rectangle, de cercle et de antique de Cordes, aujourd'hui Châteloy. demi-cercle, en granit du pays. Après avoir On s'y lave les yeux et la tradition lui attrété démolie pour faire un lavoir, elle a été ibue de nombreuses guérisons des maux de remise en état récemment. la vue. Les fidèles prient à la fontaine.
D'après la tradition, elle aurait jailli lors de D'après la légende, la fontaine jaillit à l'en
la chute du marteau qu'avait lancé St-Pa droit où le saint aurait été décollé. Celui-ci
trocle, du monastère qu'il avait fondé au prit sa tête dans ses mains, «l'embrassa»,
Vlème siècle. Il faut voir dans ce rite classique passa l'Œil à un gué où les gouttes de son
une origine mérovingienne (Hammerwulf). sang se transformèrent en grosses pierres
Effectivement, à toute proximité, a été dé (gué de Saint Principin), remonta la colline,
couverte une nécropole mérovingienne, à gagna l'église de Châteloy où il guérit
l'ancienne chapelle St-Genest (6). Plusieurs l'aveugle Macaire.
sites gallo-romains de surface sont aussi à Cette légende d'un saint céphalophore est signaler, et, dans le bourg, autrefois coupé en rapport avec un important site antique : par la limite du Bourbonnais et de l'A Châteloy est construit à l'extrémité d'un uvergne, existaient un prieuré et une église vaste oppidum d'origine protohistorique, importante. de près de cent hectares, occupé également
à l'époque gallo-romaine et au Moyen-Age
(7)... Des voies reliaient cette cité à Bourges,
Châteaumeillant, Néris, Bourbon, Chan-
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'£:'':-S?S^/>#^';.^^^:.r- *r-> -Sui',
La source et les trois bassins successifs et à la limite de la Auvergne-Bourbonnais. font St-Patrocle à Colombier, près d'un prieuré célèbre
111 ;
A.ETM.PIBOULE
telle... Au Moyen-Age, un château sur motte Près de la Ronde, ont été découverts des
fut édifié sur le rempart protohistorique. Sur sites antiques (villa gallo-romaine) et mé
le plateau, une ferme dite de Saint Gobin diévaux (motte féodale), ainsi qu'un châ
passe pour être l'emplacement d'une suc teau entouré de fossés (8). Ce territoire d
cursale de l'Ordre de Saint-Jean-de- énommé «la Saint Pierre», et situé en limite
Jérusalem, alors appelé de province, fut le chef-lieu de la partie au
Billatière... vergnate de la paroisse de Hyds. On
constate en Bourbonnais, grande abonA cette époque également, le prieuré de la dance de chapelles aux limites de territoiChapelaude dépendant du monastère de res. A Hyds, existait également une fontaine Saint Denis étendait ses possessions en la
Saint Martin, disparue... paroisse de Maillet, patronnée par Saint De
nis, jusqu'à l'Œil au pied de l'oppidum de
Cordes. C'est donc à la limite, et sur le terri LE BRETHON : toire de Maillet, que coulait la fontaine Saint
Cette commune possède plusieurs sourPincipin. Cet environnement archéologique
ces, en particulier la font Pissoire qui guérit et légendaire attire plusieurs remarques qui
la gravelle, les maladies de la vessie, et toumériteraient d'être plus largement déve
tes affections urinaires. La font du Tonneau loppées :
est une sorte d'oracle qui pronostique sur — l'importante voie romaine de Château-
les récoltes et le prix du blé. meillant à Cordes passait au gué Saint Prin-
cipin ;
La fontSt-Mayeul, près de la Bouteille, est — il faut vraisemblablement voir la donatrice de pluie. Quant à la fontaine conversion des populations locales paien- des Autais, près d'une chapelle disparue nes, dans cette guérison d'un aveugle par le Ste-Madeleine, elle est à la fois guérisseuse
saint; des enfants rachitiques, et possède la parti
— à la fontaine se guérissent les mala cularité de faire cesser les pluies trop abon
dies de l'œil, tout comme à la fontaine Saint dantes. Il existerait même un «font des
Agnan de Beaune où est censé naître l'Œil... yeux», également à la Bouteille.
— les rites de céphalophorie de Saint L'environnement archéologique et légenPrincipin et de Saint Denis sont à rappro daire de cette partie de la forêt de Tronçais cher ; et l'on peut même ajouter que le est des plus remarquables. Il a été recensé Saint Gobin du plateau fut également un ■
saint céphalophore... Voilà bien des saints a
porteurs de leur chef, en rapport avec ce
vieil oppidum celtique que fut Cordes... On
ne peut s'empêcher de faire un rapproche
ment avec le rite antique des «têtes cou
pées»...
HYDS:
Ici, est une fontaine Saint Pierre, près
d'une chapelle de la Ronde. Une procession
importante avait lieu le dimanche suivant le
29 Juin. Une fête religieuse et profane se
déroule encore aujourd'hui à la chapelle et à
sa source...
On boit l'eau de la fontaine qui est réputée
avoir des propriétés miraculeuses (sans La fontaine St-Pierre à Hyds, précision). On sait également qu'elle per à l'ancienne limite Bourbonnais-Auvergne mettait de donner un mari aux demoisell la pierre arrondie qui la surmonte es... porte l'emplacement d'une croix disparue.
112 CULTE DES SOURCES RURALES EN BOURBONNAIS LE
plus de 50 emplacements avec tegulae, tes sigillée, ainsi qu'un sanglier en bronze de
sons de poterie, et substructions encore v facture gauloise (10). Au Péage, hameau
isibles au sol dans ce qui est aujourd'hui une jouxtant cette fontaine, passait une voie an
forêt, mais devait avoir un autre aspect dans tique sur pilotis armés de fer, dont plusieurs
l'Antiquité... (9) II parait probable que l'ant étaient encore visibles aux basses eaux.
ique sylve ait connu, alors, un défrichage Près de là est la chapelle Ste Radegonde,
intensif, si l'on en juge par la densité de ces liée à un passage du gué de la Loire.
habitats. La Bouteille se situe au pied d'une
MOULINS: grande colline dite de Meneser, où la l
égende place un ancien monastère avant la Les eaux du Bardon étaient réputées pour
construction du Prieuré par St-Mayeul. Des guérir la «fièvre quarte», les coliques et les
traces d'habitations antiques subsistent à maux d'yeux. Leurs propriétés médicales,
Meneser et à la Bouteille. La voie romaine vantées au XVIIème siècle, semblent avoir
de Drevant à Cordes passait sur les lieux. été utilisées depuis la plus haute Antiquité.
Lors des fouilles effectuées à l'intersection Toujours sur le territoire de cette com
de la rue du Bardon et de la rue Denis Papin, mune, la fontaine des Andars, où «bénitier
un beau bassin de marbre aux parois très des oiseaux» se tapit dans un coin reculé de
épaisses, et de facture romaine, fut mis au la forêt, parmi des amoncellements de grès jour (11). La voie antique de Bourges à Au- siliceux. Elle n'est pas à proprement parler
tun passait à toute proximité. Les fées veilune fontaine, mais plutôt une cavité natu
laient sur ces fontaines, et on prétendait relle d'un rocher contenant une eau sale et
qu'elles avaient bâti, en une nuit, la chapelle trouble, et qui, parait-il, ne désemplit j
de la Commanderie où se trouvaient les amais. C'est pourtant cette eau douteuse qui
sources. Le 24 Juin, la «loue» des domestipassait pour guérir la lèpre, les maladies de
ques se tenait aux fontaines du Bardon et la peau, ainsi que les dartres, en patois «en-
une fête réunissait les populations campaguiardes». On peut constater l'analogie de
gnardes des environs. ce nom avec celui de la fontaine.
MOLINET: ST-MARTIN-DES-LAIS :
La fontaine St Martin guérissait la fièvre et A la Forge, coule une fontaine Ste-Rade-
les enfants chétifs. Elle a été détruite lors de gonde, guérisseuse, mais sans précision de
la construction du canal, mais on peut en maladies. Elle a disparu depuis une ving
core, par temps de gelée reconnaître son taine d'années, car une construction a été
emplacement, car, à cet endroit, l'eau n'est édifiée à son emplacement (12). Des vesti
jamais prise par les glaces. Et on continuer ges gallo-romains existaient sur les lieux.
ait d'y conduire les malades. Comme le constatent les auteurs des Fiefs
Bourbonnais, Ste Radegonde fut jadis très On a découvert dans ses trois bassins suc
honorée sur les bords de la Loire, où elle fut cessifs et dans son déversoir, des objets de
titulaire de tous les anciens sanctuaires életoutes les époques, depuis l'Age du silex
vés sur les ruines des temples païens. La taillé jusqu'au Moyen-Age très avancé. En
raison nous en paraît fort simple : nous 1881, furent dégagés, lors des fouilles, le
avons constaté que généralement les chasocle de bronze d'une statuette, un bras de
pelles dédiées à cette reine se trouvaient Jupiter lançant le foudre, un bras de Mer
près des gués, et cela en raison d'une homocure tenant la bourse, dix fibules, des an
nymie : en vieux patois bourbonnais, Radeneaux, des anses de coffret, un dé à coudre,
gonde se prononce Argonde, tout comme le des ornements divers, tous ces objets étant
gué. en bronze. On recueillit également une pe
tite tête d'enfant aux cheveux bouclés et
coiffée d'un bonnet phrygien, un anneau en ST-SAUVIER :
verre multicolore, un tessère en terre cuite,
Dans le chevet même de la chapelle des marbres, une intaille en cornaline repré
St Rémy, est creusée une fontaine StJean, sentant Pallas, et beaucoup de tessons de
113 A.ETM.PIBOULE
table jusqu'à une époque récente. La présurmontée de la statue de Ste Marie-
sence d'un gisement d'uranium est à noter Madeleine. S'y réunissaient, le 24 Juin, des
dans ses environs immédiats. St-Pardoux, foules considérables de pèlerins qui bu
autrefois village important, est situé sur une vaient son eau et s'y baignaient nus. Elle
voie antique, le long de laquelle abondent guérissait les maladies d'yeux, les rhuma
des emplacements de villae gallo-romaines. tismes et les paralysies, ainsi que les col
On y a dégagé récemment des sarcophages iques. En échange de ses bienfaits, les pa
(15). tients jetaient une pièce de monnaie dans
ses eaux et laissaient des toisons à la cha BUDELIERE et EVAUX (Creuse) : pelle.
Nous retiendrons les fontaines de Ste Ra-
Le pèlerinage s'accompagnait d'une fête degonde à Budelière et de St Marien à
profane, véritable foire campagnarde, où Evaux, en raison de leur proximité du Bour
des marchands vendaient sous des barra- bonnais. A quelques centaines de mètres de
quements appelés «amaillés», tout ce qui la limite, les pèlerinages aux chapelles ont
pouvait satisfaire la vie rurale, mais aussi attiré, pendant des siècles, les foules de
des fruits, des objets religieux et des rubans Combraille et du Bourbonnais. Les deux
(13)... A la suite des désordres qui se mani sites se trouvent au confluent de la Tardes
festaient dans cette foule où se côtoyaient et du Cher, à l'antique limite de trois cités
infirmes et mendiants venus parfois de fort Biturige, Lemovice et Arverne, également
loin, véritables malades et campagnards celle des diocèses et celle des départements
des environs, le pèlerinage fut interdit en actuels. Les deux oppidas ont été occupés
1830. Mais il ne cessa pas et reprit son cours du Néolithique au XIXème siècle. On y ren
jusque vers 1930... Aujourd'hui, des visites contre des traces d'occupation néolithique,
discrètes à la fontaine persistent ; mais l'on protohistorique, gallo-romaine, médiévale
se contente de boire son eau ou de l'emport (16).
er en bouteille. Certaines personnes l Il reste à Ste Radegonde, ancienne paavaient encore le pis des vaches avec l'eau du roisse du diocèse de Bourges, connue sous «bon St-Jean» pour les préserver du mauv
le nom de Châtillon d'Entraygues, une chaais sort, il n'y a pas si longtemps... pelle du Xllème siècle et un ancien cimetière.
On peut noter plusieurs sites gallo- A proximité de la chapelle, la fontaine dé
romains à toute proximité, et la découverte diée à la sainte guérissait de la colique. Une
d'un sarcophage. La fontaine est située à fouille que nous avons effectuée à deux mèt
proximité du point de rencontre de trois dé res de la niche a montré l'existence d'un
partements, dont les limites se juxtaposent ancien bâtiment à usage indéterminé. Plu
à celles des cités antiques et à celles des sieurs pièces de monnaie de différentes
diocèses. C'était là un lieu de rencontres et époques, mais la plupart récentes, montrent
de contacts. que cette fontaine a été fréquentée au cours
des siècles. Les pèlerinages se sont mainteTHENEUILLE : nus à Ste Radegonde, autour du 15 Août. Il
La fontaine St Pardoux passe pour avoir semble que l'importance du site soit en rela
été exploitée par les Romains. Elle était au tion avec la présence d'un gué sur une voie
trefois en grand renom, et ses eaux ferrug antique, à une rivière-limite.
ineuses passaient pour rajeunir, pour raffer-
mirles chairs et«durcirles tétons». En 1659, En face, de l'autre côté du ravin, en terriNicolas de Nicolay insiste longuement sur toire lemovice, et dominant le confluent et les bienfaits de cette eau et prétend que si un autre gué, se situe l'éperon de St-Marien. «une femme en boit pendant trente matins, Il y a existé un énorme bâtiment des IIe et sans oublier de dire ses oraisons à St Par- IIIe s. à usage industriel (métallurgie), mais doux dans la chapelle voisine, elle se trouve sans doute aussi militaire. L'occupation mérajeunie de moitié et conçoit plus diévale semble y avoir été intense. Le pèleraisément». (14). inage très célèbre dans toute la région, au
Cette eau a été exploitée comme eau de début d'Octobre, attire encore de nos jours.
114 -
CULTE DES SOURCES RURALES EN BOURBONNAIS LE
bien qu'il soit plutôt devenu une fête pro cupations religieuses, et en particulier loin
des chemins de Rogations ? fane, des foules considérables. L'oratoire
actuel est sans intérêt, mais il reste une croix Le plus populaire des saints bourbonnais
archaïque d'un bâtiment ancien. A la fon est sans conteste Saint Martin, ce grand
taine voisine dédiée à St Marien, censée voyageur, que l'on rencontre au long des
guérir la fièvre, les fidèles jetaient des voies antiques avec ses sanctuaires, mais
pièces de monnaie. aussi avec les fontaines et les rochers qui lui
ont été consacrés. Saint Georges et Sainte
Radegonde assurent également la protec
tion des gués au passage des grandes voies.
Eux aussi on beaucoup «voyagé»... et la
fontaine est là pour satisfaire le voyageur
assoiffé... Les fontaines dédiées à Saint
Pierre et Saint Jean sont fréquentes, ces
dernières paraissant être en rapport avec
des établissements d'ordres hospitaliers
médiévaux. Sainte Madeleine attache son
fi nom généralement à des maladreries ou hô
pitaux jalonnant les voies anciennes. Il ap-
parait que, au cours du passé, les popula
tions n'ont pas été aussi stables qu'on le
suppose de nos jours : pèlerins et voya
geurs, marchands et mendiants, nobles et
soldats... tout un actif trafic pédestre et ca
valier empruntait les Grands Chemins.
— V.".""*^
Usages des fontaines
— 67 fontaines assurent des guérisons
diverses aux humains ; ou aux animaux (4
fontaines) ;
— 7 sont en rapport avec des rites de
fécondité ou de mariage ; La fontaine St-Martial à Durdat passe pour guérir — 15 sont susceptibles de provoquer la les maladies de la peau. Elle se trouve en bordure venue de la pluie ou'sa cessation ; de la voie antique de Bourges à Clermont, — 8 ont des actions diverses, protection à proximité du centre thermal de Néris.
des biens de la terre, rites agraires...
— 41 sont à usage indéterminé : on les
considère comme bienfaisantes sans avouer Les résultats obtenus au cours de cette un usage de protection ou de guérison recherche (voir le tableau récapitulatif des particulier. Elles vont sans doute rejoindre fontaines bourbonnaises) concernent 125
les nombreuses Bonnefont ou Fontbonne fontaines, mais restent vraisemblablement qui pullulent en Bourbonnais. incomplets. Il paraît probable que beaucoup
d'autres fontaines dédiées à des saints, Les maladies soignées par ces eaux sont
comme Saint Julien à Cressanges, Ste Ra- en premier les fièvres (22) et les maux
degonde et Saint Martin à Bellenaves... ont d'yeux (20). Une fièvre spéciale est dite
pu être des sources «sacrées» sans en avoir «quarte», devenant parfois «carpe». Le
laissé de souvenir. Les 3/4 des fontaines terme de fièvre doit certainement recouvrir,
recensées, soit 94, sont sanctifiées alors entres autres, les maladies pulmonaires, et
qu'un quart ne l'a pas été, sans que l'on le paludisme... Une telle proportion (1/3 des
puisse en établir les raisons avec certitude. fontaines guérisseuses) fait ressortir l'état
Peut-être se situaient-elles hors des sanitaire déficient des populations rurales.
115 A.ETM.PIBOULE
Parmi les autres maladies, on notera le tels objets, en matière périssable ne sont
pas conservés en raison des nettoyages rérachitisme (5), les rhumatismes ou paraly
sies (8), les dartres et eczémas (4), la colique guliers des fontaines.
(3), les maux de tête (2), la vieillesse (2), la
Par contre, les offrandes des fidèles, sous folie (2), la gorge, la vessie, les nerfs, la dis
forme de pièces de monnaie, et parfois d'augestion. La plupart de ces maladies sem
tres objets, comme à la fontaine Saint Martblent en rapport avec un manque d'hygiène
in de Molinet, permet d'affirmer une lon(yeux), la sous-alimentation (rachitisme) et
gue fréquentation des fontaines depuis les maladies pulmonaires. On notera que
l'époque gallo-romaine jusqu'à nos jours. les grandes maladies de notre époque (can
cers, maladies cardio-vasculaires...) parais
L'environnement archéologique sent ignorées.
Pour un grand nombre de fontaines bour
Dates des pèlerinages aux fontaines bonnaises (57), on constate la présence de
vestiges antiques à toute proximité, ainsi Pèlerinages, processions et fêtes aux fon
que de chapelles, églises ou prieurés (39). taines sont réglés, tout comme les activités,
dans la civilisation rurale traditionnelle, par La source appelle l'occupation humaine,
le calendrier agraire. Celui-ci est fonction et il n'est pas étonnant de retrouver, dans
des cycles solaire et lunaire. Les grandes ses alentours immédiats, des vestiges de
réjouissances, qu'elles soient païennes ou toutes époques, de l'agglomération antique
chrétiennes, se déroulent, d'une part, sui au vieux village ruiné. On ignore générale
vant les dates solsticiales et équino- ment ce que furent ces habitats que ne se
xiales, tous les trois mois, d'autre part, à la manifestent de nos jours que par la pré
mi-temps de cet intervalle de trois mois, sence, dans les terrains, de tegulae brisées,
avec des décalages possibles de quelques des tessons de poterie gallo-romaine ou
jours. Le culte aux fontaines, essentiell médiévale. Qu'étaient ces habitats ? Villae,
ement de plein air n'est pas rendu en hiver. temples rustiques, tavernes... Seules, des
C'est donc aux alentours des dates su fouilles archéologiques pourraient le préci
ivantes, et en tenant compte des fêtes mobil ser... . es, que se manifestera cette dévotion : 1er
Les exemples choisis montrent bien Mai (Beltène, Ascension) ; 24 Juin (solstice
qu'autour de ces fontaines, existait déjà, dès d'été, St-Jean, St-Pierre et Paul) ; 1er Août
l'époque antique, un habitat, et que la tradi(Lugnasad, Ste Anne) ; 21 Septembre
tion guérisseuse de la source est suscepti(Equinoxe) ; 1er-ll Novembre (Samain, St
ble de remonter à cette époque au moins. Martin). La plupart des dévotions aux fon
L'édification de la chapelle ou de l'église n'a taines bourbonnaises se situent, à quelque
fait que christianiser un état de fait beaujours près, à ces dates. Une exception ce
coup plus ancien, et en même temps d'assupendant : le pèlerinage de St Patrocle à
rer le contrôle de la source par le Clergé, qui, Colombier, le 9 Octobre.
éventuellement, en tirait les bénéfices mat
ériels. Offrande et ex-voto
Il conviendrait également de situer la fon
Pour remercier la divinité de lui avoir r taine guérisseuse par rapport aux voies an
edonné la santé, le patient dépose à la source tiques et aux limites. La plupart sont édi
un ex-voto, représentation de sa maladie. fiées au long de grands axes. Ainsi, la fon
L'examen des ex-voto de la source des taine Saint Genest à la Chapelaude, et la
Roches à Chamalières est très significatif à font Saint Maur à Domérat, au long du grand
cet égard. Ce geste ne s'est pas perdu au axe de Lyon à Poitiers, les fontaines de l'e
cours des siècles, et se retrouve à l'arbre nclave de la Bouteille au Brethon, près de la
sacré de N.D. de Bannelle à Escurolles, près voie de Bourges à Cordes, la font Saint Mart
de Gannat, au XVI-XVIIème siècle (17). Il est ial à Durdat, sur la voie de Bourges à Cler-
probable que cette coutume fut générale au mont... Il est évident que les grands saints
près de nos sources rurales sacrées. Mais de «itinérants», Saint Martin, Saint Georges,
116 LE CULTE DES SOURCES RURALES EN BOURBONNAIS
Sainte Radegonde... ont «circulé» sur les (6) Des sarcophages ont été dégagés de ces
lieux à plusieurs reprises, notamment en 1 928 et grands axes de leur époque. Les fontaines
1 963, sans avoir été publiés et conservés. qui leur sont dédiées se retrouvent égale
ment aux gués antiques et aux anciennes (7) CAYLUS, Recueil d'Antiquités, t. Ill, p. 380,
1 759 ; et GREGOIRE (C), Hérisson, Bulletin de la limites. Ainsi, la fontaine Saint Jean de
Société d'Emulation du Bourbonnais, t. XXIV, p. Saint Sauvier, paroisse «mi en Bourbonn 113-119,1921. ais, mi en Berry», se trouvait aux confins
(8) PIBOULE (M), «Systèmes fortifiés médiévaux de trois provinces. Il en est de même de de la région montluçonnaise. Eperons barrés et Saint Principin à Hérisson, sur une ancienne mottes», Bulletin des Amis de Montluçon, N° 32,
limite, de Saint Pierre de la Ronde, à Hyds, à p. 53, 1981.
la limite Auvergne-Bourbonnais, de la fon (9) BERTRAND (E), «Les sites antiques en Pays taine Sainte Madeleine, à Saint-Nicolas- de Tronçais», Bulletin des Amis de la Forêt de des-Biefs... Tronçais, n° 25, pp. 14-35, 1980.
(10) MORET (J.J.), op. cit., p. 32.
(11) FANAUD (L), Voies romaines en Bourbonn
ais, p. 69, Moulins, I 960.
(12) FEGE (de la) et BOUTRESSE (de la). Fiefs NOTES
bourbonnais, t. Il, p. 471 , 1 896.
(13) ALLIER (A), Esquisses bourbonnaises, p. 4, (1) MALE (E), La fin du paganisme en Gaule, Par L'Ancien Bourbonnais, II, Voyage pittoresque,
is, 1 950. parBATISSIER(L),p.391.
(2) DUMONTET (M) et ROMEUF (A.M.), Ex-voto (14) NICOLAY (N. de), Générale description du
de la source des Roches à Chamalières. Catalo Bourbonnais, p. 1-9, 1 569.
gue de l'Exposition du Musée Bargoin à (15) Ces sarcophages gisent, abandonnés, dans Clermont-Ferrand. un chemin. Malgré nos demandes, aucune autor
(3) Ex-voto de bois, de pierre et de bronze du ité ne s'est préoccupée de leur conservation.
sanctuaire des sources de la Seine. Musée a (16) PIBOULE (M), «Deux sites des confins lemo- rchéologique de Dijon, 1 966. vices et bituriges : Saint Marien et Sainte Rade
(4) Catalogue du Musée de Moulins, pi. Ill, n° gonde», 102° Congrès des Sociétés savantes, L
121, 1886 et MORET (J.J.), Notes pour servir à imoges, pp. 9-19, 1 977. «Meules du Haut-Cher»,
l'Histoire des paroisses bourbonnaises, p. 5, Revue Sites, N° 3-4, pp. 16-27, 1 979.
1902.
(17) CLEMENT (J), «Les origines de la dévotion à
(5) PAULY (H), La fontaine Saint Patroc/e à Co N.D. de Bannelle, Bulletin de la Société d'Emulat
lombier, Moulins, 1945. ion du Bourbonnais, t.XVI, pp. 477-507, 1 908.
LISTE DES FONTAINES BOURBONNAISES GUERISSEUSES OU PROTECTRICES
7 Indéterminé 1 Sanctifiée 3 Guérison 5 Pluie 9 Chapelle
voisine 8 Vestiges 2 Non sanctifiée 4 Mariage 6 Protection
archéologiques 10 Légende Fécondité
FONTAINES COMMUNES 12 3 4 5 6 7 8 9 10
AGONGES St Martin + +
ANDELAROCHE St Pierre + + +
+ + ARCHIGNAT Chassigneux
St Pierre ou + + + + + + +
SteAnne
ARPHEUILLES-
ST-PRIEST Ste Madeleine + +
+ + AVERMES St Martin +
+ + + AVRILLY St Honorât
BEAUNE D'ALLIER StAgnan
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