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Le Shaykh Muhammad Uthmân al Mîrghanî (1793-1853). Une double lecture de ses hagiographies / Shaykh Muhammad Uthmân al-Mîrghanî (1793-1853). A Dual Interprétation ofhis Hagiographies. - article ; n°1 ; vol.58, pg 139-155

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Archives des sciences sociales des religions - Année 1984 - Volume 58 - Numéro 1 - Pages 139-155
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1984
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Nicole Grandin
Le Shaykh Muhammad Uthmân al Mîrghanî (1793-1853). Une
double lecture de ses hagiographies / Shaykh Muhammad
Uthmân al-Mîrghanî (1793-1853). A Dual Interprétation ofhis
Hagiographies.
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 58/1, 1984. pp. 139-155.
Citer ce document / Cite this document :
Grandin Nicole. Le Shaykh Muhammad Uthmân al Mîrghanî (1793-1853). Une double lecture de ses hagiographies / Shaykh
Muhammad Uthmân al-Mîrghanî (1793-1853). A Dual Interprétation ofhis Hagiographies. In: Archives des sciences sociales des
religions. N. 58/1, 1984. pp. 139-155.
doi : 10.3406/assr.1984.2330
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1984_num_58_1_2330Sc soc àes Rel 1984 58/1 juillet-septembre) 139 155 Arch
Nicole GRANDIN
LE SHAYKH MUHAMMAD ETOMAN AL-M RGHAN
1793-1853
une double lecture de ses hagiographies*
The author studies the life and work ofShaykh Muhammad Uth-
mân al-Mîrghani 1793-1853 on the basis of three hagiographie
texts dating from the latter half of the nineteenth century In 1840
the Shaykh founded the Mîrghaniyya brotherhood one of the most
important tarîqas in Sudan today Faithful to traditional themes
and codes these texts were written and used by the Shaykh descen
dants in order to legitimize and extend the organisation
as established by its founder i.e to justify the domination of fa
mily of religious notables the Mîrghani over all the
members
La Mîrghaniyya est hui une des plus importantes confréries du
Soudan et sur le plan politique la plus influente elle est par ailleurs bien im
plantée en Erythrée et représentée en Egypte Elle cependant pas été fondée
dans ces régions africaines mais au Héjâz dans les années 1840 par le Shaykh
Muhammad thmân al-Mîrghanî né la Mekke en 1793 mort if en
1853) descendant une famille sharifîenne mekkoise marquée par la tradition
musulmane Asie centrale où elle avait anciennement résidé et influencée plus
tard par des courants venus Inde En cette première moitié du XIXe siècle la
vague de renouveau qui secouait alors ensemble du monde musulman était
ressentie dans les confréries de la Mekke défiées par le Wahhabisme et influen
cées par certaines idées panislamiques Un shaykh venu du Maghreb Ahmad
ibn Idrîs al-Fâsî 1760-1837 entraînait ses disciples dans une voie réformiste
partisan de expansion missionnaire un islam revivifié et purifié il voyait
dans les confréries soufies unifiées et rassemblant le grand nombre un instru
ment privilégié de renouveau et de propagation de islam Contraint par hosti
lité des culamâ de la ville exiler en CAsîr en 1827 Ahmad ibn Idrîs fut
suivi par ses principaux disciples parmi lesquels Muhammad Uthmân
al-Mîrghanî Mais la grande confrérie dont il avait esquissé le modèle ne
Communication présentée la Table-Ronde internationale sur Les Agents religieux islamiques en
Afrique tropicale Maison des Sciences de Homme Paris 15-17 décembre 1983
139 DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS ARCHIVES
trouva sans doute pas là un terrain favorable et la Idrîsiyya ou Ahmadiyya resta
très limitée Pourtant les idées duShaykh maghrébin reprises après sa mort par
certains de ses disciples dont Muhammad Uthmân) devaient tout de même
inspirer la création de confréries de masse centralisées et militantes Celles-
ci quoique fondées la Mekke se développèrent dans la seconde moitié du
XIXe siècle dans le nord-est du continent africain Elles prirent deux formes
une réformiste et combattante assez proche des enseignements du Maître
comme la Sanûsiyya en Libye et plus tard et moins directement la Sâlihiyya en
Somalie) autre demeurant dans orthodoxie religieuse et vocation ensei
gnante utilisant les structures de pouvoir en place dans sa stratégie expansion
comme la Mîrghaniyya au Soudan et en Erythrée
Cette dernière confrérie ne est propagée massivement au Soudan après
la mort du fondateur lé Shaykh Muhammad Uthmân grâce au prosélytisme
un de ses fils dans les années 1850-70 sous la domination turco-égyptienne Il
est évident que le développement de la Mîrghaniyya avait profité de la moder
nisation et de ouverture vers extérieur apportées pendant cette période par
administration étrangère Pourtant la mise en place un ordre centralisé
fondé sur une large assise populaire dans des régions aussi diverses que le Kor-
dofan la vallée du Nil et le littoral de la Mer Rouge était une gageure en
adaptant au milieu afro-arabe des régions nilotiques toutes les confréries im
plantées au Soudan depuis le XVIe siècle avaient éclaté en cellules rayonne
ment local plus ou moins autonomes ne gardant que des liens lâches avec or
dre dont elles étaient issues Mais Muhammad Uthmân formé la charnière
de deux continents et de deux époques Asie et Afrique le temps des pouvoirs
locaux traditionnels liés un islam immobile et divisé et celui de la domination
turco-égyptienne frottée une modernité occidentale qui incitait islam au re
nouveau bien per semble-t-il les changements en cours tant au Héjâz
au Soudan Il en compris importance et le sens et il dès le départ con
sa confrérie sur un modèle apte inscrire dans cette évolution opposé des
courants réformistes qui devaient se développer en Libye et en Somalie La Mîr
ghaniyya combina ainsi héritage asiatique de la famille du fondateur et certai
nes des idées du Shaykh Ahmad ibn Idrîs dans une organisation centralisée et
hiérarchisée très nouvelle pour le Soudan con ue pour encadrer et instruire
dans les sciences religieuses exôtériques et ésotériques des hommes de tou
tes provenances pour affronter une large expansion géographique dans des ré
gions culturellement très diverses destinée enfin constituer un lieu de pouvoir
spirituel et temporel La solidité de la structure élaborée par Muhammad Uth
mân al-Mîrghanî et la force de la confrérie il créée se sont manifestées dans
la rapide renaissance de la Mîrghaniyya sous le Condominium Anglo-égyptien
après écrasement de la révolte mahdiste 1881-1898 qui avait contrainte la
clandestinité ou exil pendant près de vingt ans Dans la période récente fin
du Condominium et indépendance depuis 1956) le rôle politique important que
les leaders de ordre ont joué directement ou indirectement montre que malgré
inévitables divisions et rivalités internes et la désaffection générale au XXe
siècle pour la dimension religieuse des confréries la Mîrghaniyya est demeu
rée avec des succès divers selon les périodes un élément de poids dans le champ
socio-politique
est pourquoi étude de la vie de Muhammad Uthmân al-Mîrghanî et des
fondements de la confrérie il créée est importante pour histoire du Soudan
140 SHAYKH MUHAMMAD THMAN AL-MIRGHANI
moderne et de TErythree Mais est importante également étude des moyens
mis en uvre par les héritiers du Shaykh Muhammad Uthmân pour assurer la
reproduction de organisation confrérique et institutionnaliser telle elle
avait été élaborée par le fondateur Parmi ces moyens les biographies hagiogra
phiques ont retenu mon attention Par convention de genre en effet ces textes
sont considérés par leurs auteurs et par ceux auxquels ils adressent comme
historiques et leur historicité légitime leur production et leur utilisation dans
la tar qa des fins enseignement et édification Ils émanent de ordre et en
même temps visent le reproduire ils en fondent et légitiment organisation
est-à-dire les rapports de domination des leaders sur les membres communs
de la tar qa Cette démarche qui fait de aval du texte sa raison et de amont
seulement le prétexte sous-tend très nettement dans les trois biographies du
Shaykh Muhammad Uthmân que ai pu consulter agencement des thèmes
hagiographiques traditionnels et utilisation des codes de même que le style et
le ton de ensemble Au-delà donc de la source information ponctuelle que ces
textes constituent ils sont eux-mêmes en tant que tels des documents dés lors
on les lit comme un tout cohérent ayant un esprit et une logique propres
émanant une culture spécifique une période historique donnée et mettant en
uvre un projet Projet qui éclaire en retour homme époque et les lieux au
trement mais autant que les faits qui sont racontés est dans cet esprit queje
vais analyser deux textes qui portent le titre de manâqib et un troisième destiné
manifestement un public plus lettre et plus critique intitulé simplement
juma Les deux premiers obéissant scrupuleusement la convention du genre
auquel ils appartiennent consistent pour essentiel en descriptions imagées des
manâqib du fondateur de la Mîrghaniyya et en poèmes Ils sont respectivement
uvre du Sayyid Jac afar al-Sâdiq quatrième fils de Muhammad Uthmân
qui vécut la Mekke et mourut aux environs de 1885 et II du Sayyid Mu
hammad Uthmân al-Mîrghanî 1848-1883) petit-fïls du Shaykh par son se
cond fils al-Hasan 1819-1869) né au Soudan de mère soudanaise
le propagateur de la tarîqa dans cette région Ces deux textes ne sont pas datés
mais année de la mort de leurs auteurs permet de les situer entre 1853 et 1880
environ Quant la rjuma III) elle est ni signée ni datée mais le texte four
nit des repères chronologiques dans la mention des arrières-petits fils du Shaykh
nés en 1878/79 Elle pourrait être postérieure aux deux manâqib Tout en étant
une facture traditionnelle le style en est plus sobre plus factuel et concis Les
thèmes en sont identiques ceux des manâqib mais on trouve en plus un très
long paragraphe sur la descendance du Shaykh 3)
Cependant avant de passer cette autre lecture des hagiographies de
Muhammad Uthmân al-Mîrghanî il convient en exploiter le contenu infor
mation pour retracer les origines du fondateur de la confrérie et les événements
de sa vie notamment ceux qui concernent le Soudan On tentera de compléter
ces sources par autres sources internes ordre 4) par des sources
externes soudanaises égyptiennes ou européennes 5)
HISTOIRE DE SA VIE
Selon ses biographes Muhammad Uthmân al-Mîrghanî est né Salama
village des environs de if un mercredi du mois de Rab 1208 1793) clans
141 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
une famille shari enne riche et honorablement connue la Mekke Sa mère
mourut sept jours après sa naissance et il perdit son père âge de dix ans Ce
fut alors son oncle paternel le Sayyid Yâsîn homme de bonne renommée pieux
et sans enfant qui le prit en charge et fît son éducation Celle-ci comme il était
de tradition dans la famille porta abord sur les sciences religieuses orthodoxes
III 2) e qh le hadîth le tafsîr la langue arabe et la grammaire Le jeune
homme atteignit un niveau remarquable dans ces domaines avant même âge de
15 ans Cela nous dit-on III parce il était un courage extrême Mais
aussi sans doute parce il était de bonne race on en juge plutôt
Le Shaykh Abdallah al-Mahjûb né la Mekke mort if en 1792)
grand-père de Muhammad Uthmân jouissait au Héjâz une renommée telle
que éminent lettré al-Murtadâ al-Zabidî qui vivait en Egypte
vint étudier avec lui la Mekke en 1749 la science du hadîth et e qh cette
occasion il examina la généalogie sharifîenne des Mîrghanî et la déclara saine
ce qui donna encore plus de prestige ces notables héjaziens Dans un lointain
passé la famille avait quitté la terre ancestrale pour se fixer en Asie centrale
pendant plusieurs générations ce un certain Khûrd quitte Bu
khara pour installer de nouveau au Héjâz la Mekke 61 La famille
était-elle déjà riche En tout cas le laqab de Ghani ne lui fut attribué que
seize générations plus tard Au temps du Shaykh Abdallah al-Mahjûb les
Mîrghanî possédaient des biens importants la Mekke acquis peut-être pour
une part grâce aux dons des pèlerins Asie centrale qui par-delà les généra
tions continuaient rendre visite la famille attirés par une solide tradition
érudition laquelle faisait honneur bdallah al-Mahjûb Celui-ci ne se
contentait ailleurs pas être un erudii il était également un sûfî ce qui élar
gissait encore le cercle de ses relations les différentes sources indiquent il
eût des rapports fréquents avec des personnalités religieuses venues du Magh
reb Egypte Inde certaines de ces dernières parmi les plus importantes
étant liées la Naqshbandiyya indienne et il aurait fréquenté les milieux sûfî
réformistes du Héjâz Il aurait ailleurs fondé lui-même une tarîqa appelée
Mîrghaniyya III En 1752-3 al-Jabartî 148) la suite semble-t-il de dis
putes avec les klarna de la Mekke il quitta cette ville pour if où naquit
on vu Muhammad Uthmân un an après sa mort
Dans la tradition de son grand-père le jeune Muhammad cJthmàn en
ayant terminé brillamment avec les sciences religieuses orthodoxes aspira
connaître les voies soufîes III Il se fît initier par de nombreux ikh
parmi les plus illustres Mais influence dominante fut celle du Shaykh maghré
bin Ahmad ibn Idrîs al-Fâsî 10) un des leaders la Mekke du mouvement du
renouveau sûfî Muhammad Uthmsn devenu un des deux plus proches disci
ples 11 de ce maître compléta avec lui son initiation dans cinq turuq la
Naqshbandiyya la Qâdiriyya la Shâdhiliyya la Junaydiyya et la Mîrghaniyya
qui était la tarîqa de son grand-père 12 Selon son biographe III il se
serait livré avec tant ardeur aux exercices de dévotion dhikr wird que les
lumières ont jailli sur lui et il re ordre du Prophète de fonder sa pro
pre tarîqa appelée Khatmiyy composée des cinq turuq dans lesquelles Ahmad
ibn Idrîs avait initié 13 Cependant précise Muhammad thmân lui-
même est la Naqshbandiyya que son ordre doit le plus et il retrace le chemin
de son initiation dans cette tarîqa avant Ahmad ibn Idrîs par les Shaykh Ahmad
Banâh al-Makkî et îd al-c Amudi puis sa rencontre avec le Naqshbandî
142 SHAYKH MUHAMMAD UTHMAN AL-MIRGHANI
Ahmad ibn abd al-Karîm al-Uzbakî qui avant aller en Inde 6) lui avait
conseillé aller chez le Shaykh Ahmad ibn Idrîs ce il avait fait enfin son
initiation par le Sayyid bd al-Rahmân ibn Sulaymân muft de Zabîd dans la
Naqshbandiyya indienne Initié tout jeune puis confirmé ensuite dans cette
tarîqa 14 par le maître respecté Ahmad ibn Idrîs le même texte donne
aussi le détail de initiation de ce dernier dans la Naqshbandiyya et les autres
turuq Muhammad rihman en re oit une influence déterminante qui mar
quera le style et la nature de son enseignement
Selon son biographe III 3) est après il eût été appelé par le Prophète
fonder la Khatmiyya que Muhammad Uthmân accompagna son Shaykh Ah
mad ibn Idrîs en Haute-Egypte et il poursuivit ensuite seul sa route au Sou
dan Le Chatelier pourtant 15 affirme que est avant de créer sa propre
tarîqa et en qualité de disciple que Muhammad Uthmân été envoyé comme
agent de propagande par Ahmad ibn Idrîs en Nubie Assouan Donqola et
que est la règle de la Idrissiyya qui était ainsi apportée ces régions Les
différentes sources ne permettent pas de trancher Quoi il en soit Muhammad
Uthmân avait entre 20 et 24 ans lorsque Ahmad ibn Idrîs emmena en Haute
Egypte Le Maître et son disciple installèrent dans le village de Zayniyya prés
de Luxor Mais alors que son Shaykh semble avoir séjourné six ou sept ans
avant de retourner la Mekke 9) le jeune homme reste que très peu de
temps et selon son biographe III il quitte Ahmad ibn Idrîs pour aller dans
une ville appelée Manfalût et de là Asiût pour un court séjour Puis il se dirige
vers le bilad al-Sûdân par la route de Wadi Halfa Assailli par des difficultés en
route il les aurait surmontées de telle sorte en arrivant Donqola la renom
mée de ses karâmât aurait précédé 16 et que les culama se seraient alors em
pressés impressionnés également par sa science de se faire initier dans la voie.
Et le biographe poursuit dans un grand raccourci il est alors déplacé une
région autre ce que la tarîqa se répande partout au Soudan.
En fait on dispose de très peu informations sur itinéraire et la durée de
ce voyage si important pour histoire religieuse et politique du Soudan mo
derne ni sur son succès réel Et on demeure même incertain on vu quant
la tarîqa enseignée par le jeune prédicateur celle de son maître ou la sienne
Voyons abord les dates
Deux sources soudanaises mentionnent la présence du Shaykh Muhammad
Uthmân la première 17 au Kordofân en 1813 puis de nouveau en 1920/22
la seconde 18 au Sinnâr en 18 En outre dans Muhammad Uth
mân dit de son Shaykh Ahmad ibn Idrîs il séjourna en Haute Egypte six
ou sept ans puis retourna la Mekke donc avant 1827 date de exil du maître
en sîr 19 autre part relatant une karama de Muhammad Uthmân son
fils le Sayyid Jac afar al-Sâdiq 48 indique il est rendu Medine et la
Mekke en 1823 et il enterré en route trois de ses enfants prés de la Qubba
de Sîdî ibrahim fils de Envoyé Tout ceci contredit les dires de Le Chate
lier 232 qui fait partir le maître et le disciple de Sâbya au lieu de la Mekke)
donc après 1827 et fait revenir Muhammad Uthmân après son périple sou
danais dont il ne précise pas la durée Quoi il en soit le voyage au Soudan
certainement pas excédé dix ans et tout indique il est terminé un ou deux
ans après entrée des forces turco-égyptiennes de Muhammad lî au Soudan
en 1821
143 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
Quant son itinéraire selon Le Chatelier pp cit. 232 Dongola
Muhammad Othman quitta la vallée du Nil pour se rendre au Kordofan où il fît
un long séjour catéchisant quelques tribus encore idolâtres. Il passa ensuite au
Sennar visita la contrée qui étend sur la frontière de Abyssinie entre Atbara
et la mer puis par Souakin revint Saabia 20 Les sources Mîrghanî et sou
danaises confirment en gros ce trajet Muhammad Uthmân alla de Asiût
Wadî Halfa puis Dongola De là il se rendit avec une caravane travers le dé
sert et la savane al-Ubayyid au Kordofan 47-48 II 102 III et sa route
fut occasion de karâmât que les biographes ont retenues 21 Selon Taj al-
Anbiyyâ op cit. 131) ce premier séjour al-Ubayyid en 1813 avant en
trée des Turcs au Soudan fut suffisamment long pour permettre au Shaykh de
former des disciples parmi les ulama de la ville comme Ismail al-Walî ibn
Abdallâh et de les initier dans sa tarîqa qui est connue sous le nom de Khat-
miyya pp cit. 131 Puis Muhammad Uthmân quitté la ville al-
Ubayyid en route vers la Jazîra 22 où il est resté un certain temps en 1818
selon la Chronique Funj op cit. 383 avant de revenir al-Ubayyid Ce se
cond séjour 47 II 102 et Taj al-Anhya 130-31 se serait achevé trois mois
avant arrivée des Turcs on le sait grâce une karama mentionnée par les bio
graphes 23 est sans doute au cours de ce deuxième séjour au Kordofan que
Muhammad Uthmân épousa une femme originaire de Bara de importante
tribu des Huwâra venue de Haute Egypte et installée en petites colonies mar
chandes dans les villes du Kordofan et du Dar Fur Son fils al-Hasan qui al
lait être agent de implantation massive de la Mîrghaniyya au Soudan dans le
courant de la seconde moitié du XIXe siècle est en effet né en 1919
Quant itinéraire suivi par Muhammad Uthmân en quittant al-Ubayyid
pour se rendre dans est du Soudan et regagner le Héjâz il est connu que par
un bref passage dans la rubrique karâmât de ses biographies il est passé
Kûfît et dans les montagnes des Bâriya et des Baza 24) dont tous les habitants
étaient des infidèles et des mages origine ils étaient des bandits éthiopiens et
molestaient tous ceux qui passaient Il est descendu chez eux et ils ont bien ac
cueilli et ils sont devenus musulmans par sa main et Dieu les guidés par sa ba
raka III Mais on ne trouve aucune information sur la route suivie pour se
rendre dans la Province de Taka peut-être al-Ubayyid Shendî de Shendî
Qûz Rajab sur Atbara et de là Kûfît et enfin Sawâkin et Jedda 25)
Tenter évaluer le succès immédiat du périple soudanais de Muhammad
Uthmân dépasserait le cadre de cette note Bien évidemment les sources inté
rieures Mîrghanî le présentent comme une marche triomphale au cours de la
quelle le Shaykh vient bout de toutes résistances par des karâmât excep
tion du bref passage qui mentionne son insuccès 26 dans la Chronique Funj et
des considérations très positives en revanche de Ismael al-Wali dans al-
cuhû .. les sources soudanaises font encore défaut Quant aux sources euro
péennes elles sont souvent postérieures et dépendent pour cette période de la fin
du Sultanat Funj et des tout débuts de occupation turco-égyptienne une in
formation difficile apprécier 27 Il paraît hasardeux par ailleurs induire
partir du succès de la Khatmiyya au Soudan dans la seconde moitié du XIXe
siècle ce que fut le succès du prosélytisme de son fondateur au début de ce même les conditions socio-économiques et politiques dans la région ont été trop
bouleversées par occupation turco-égyptienne partir de 1821 et par la moder
nisation permis la mise en place une administration centrale pour un
144 MUHAMMAD UTHMAN AL MIRGHANI SHAYKH
tel saut en arrière soit fondé il en soit de influence réelle du voyage de
Muhammad rihman sur implantation ultérieure massive de la tarîqa dans di
verses régions du Soudan le périple certainement été déterminant pour éla
boration de ses propres conceptions de organisation et du rôle une confrérie
Il sans aucun doute tiré de expérience un intérêt pour le Soudan on peut
considérer le mariage avec une femme du Kordofan comme faisant déjà partie
une stratégie et vu une aire expansion relativement aisée pour le type
nouveau de confrérie que sa formation idrisienne le poussait créer
Mais ces ambitions ne seront ni ouvertement déclarées ni réalisées avant la
mort de Ahmad ibn Idrîs Sâbya en 1837 Bien que les sources intérieures Mîr-
ghanî et Ismail al-Walî disent explicitement que la tarîqa enseignée au Soudan
par Muhammad rihman était la Khatmiyya celle-ci été semble-t-il offi
ciellement et matériellement établie la Mekke que vers 1840
son retour au Héjâz sans doute aux environs de 1823 Muhammad
thmân al-Mîrghanî avait rejoint son Shaykh la Mekke Quelques années
plus tard en 1827-28 Ahmad ibn Idrîs qui avait affaire 28 une forte hostilité
de la part des ulamâ et shurafâ de la ville pris alors dans la situation politique
tendue des premières années de occupation égyptienne intervenue en 1813)
exila Sâbya en sîr Il fut suivi par la plupart de ses disciples en particu
lier par ceux qui lui étaient très proches Muhammad rihman al-Mîrghanî
Muhammad ibn CA al-Sanûsi originaire de Mostaghanem au Maghreb et
ibrahim al-Rashîd al-Diwayhî des Shayqiyya de Donqola au Soudan Lorsque
le maître mourut le problème de sa succession la tête de ordre la Idrîsiyya
ou Ahmadiyya se posa et opposa les trois disciples entre eux et aux fils de Ah
mad ibn Idrîs Incapables de parvenir un accord tandis que ibrahim al-Rashîd
quittait le Héjâz pour installer abord en Egypte puis Merowe au Soudan en
qualité héritier de la Ahmadiyya Muhammad ibn Alî al-Sanûsî et Muham
mad thmân al-Mîrghanî revenus la Mekke dans les années 40 fondaient
chacun leur propre confrérie avec une zâwiya Muhammad rihman installa
ainsi le siège de son ordre près de enceinte même de la grande mosquée Dar
al-Khayzarân Aidé par ses origines héjâzienne et sharifienne Muhammad
thmân réussit se concilier la fois les autorités locales et celles mises en
place par le Vice-roi Egypte Muhammad Alî Par ailleurs et sans doute pour
les mêmes raisons la classe des ulamâ le soutint 29 dans son conflit avec
le Sanûsî Grâce ces divers appuis la Khatmiyya se développa au Héjâz
des zawâyâ Medine et Jedda Le Chatelier 231) et if tandis que Mu
hammad ibn lî al-Sanûsî en difficulté avec les autorités de la Mekke quittait
le Héjâz pour la Cyrénaïque
est dans cette période que Muhammad thmân al-Mîrghanî dont la
confrérie était alors déjà solidement implantée dans ouest et le sud du Héjâz
commen organiser expansion géographique de son ordre Sans doute in
fluencé la fois par une tradition familiale enseignement et de cosmopoli
tisme par les idées de Ahmad ibn Idrîs et plus concrètement par son voyage au
Soudan il envoya ses fils faire connaître et répandre la tarîqa au Yemen et sur le
continent africain Probablement conscient des risques que ferait inévitablement
courir une grande expansion géographique la cohésion de la confrérie et ef
ficacité une organisation qui se voulait centralisée il entendait conserver
dans la tradition Idrisienne un siège unique la Mekke et le pouvoir exclusive
ment entre ses mains Muhammad thmân fit de ses descendants les seuls dé-
145 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
tenteurs par hérédité de la baraka du Shaykh fondateur et du pouvoir dans la
tarîqa qui était lié 30 et les grands agents de cette expansion La rjuma III
5-8 consacre un long développement sur deux générations ces agents de la Mîr-
ghaniyya qui agirent la fois dans le domaine de la propagation du savoir reli
gieux parmi des populations plus ou moins islamisées ethniquement et culturel-
lement différentes et dans celui de la mise en place des fondements matériels de
ordre dans les diverses régions géographiques expansion Il est intéressant
examiner ici ce qui est dit ce sujet par les différentes sources en particulier
par ses biographes Muhammad Uthmân avait été de nombreuses fois marié et
en concubinage III il avait enterré 70 enfants en bas âge et seuls six de ses
fils ont progressé dans la tarîqa aux degrés les plus élevés Le premier
Muhammad Sirr al-Khatm 1814-1863 est demeuré la Mekke et il dans les
pas de son père suivi les traces muhammadiennes selon III Mais Le
Chatelier 234 dit que ce dernier avait envoyé au Yemen et dans Hadra-
mawt pour faire connaître la tarîqa et il ne serait revenu la Mekke la
mort de son père pour prendre sa succession la tête de ordre Muhammad
Sirr al-Khatm eut trois fils dont aîné mort au Caire en 1917 al-
Mîrghanî répandit la tarîqa en Egypte et fonda trois tokay au Caire Alexan
drie et Port-Saïd avant de devenir Shaykh al-Tarîqa et héritier de la station
spirituelle de son père III 6) le second Abdullah al-Mahjûb 1912 de
meura la Mekke et le troisième Uthmân Taj al-Sirr installa Sawâkin
Mais est le second fils de Muhammad rihman Muhammad al-Hasan 1819-
1869 dont action au Soudan devait être la plus importante pour la propaga
tion de ordre Le biographe dit il était égal de son père dans les sciences
que ses karâmât étaient comme un soleil et il est mort dans un village
appelé al-Tâka prés de Kassala où son tombeau est un lieu de pèlerinage Il
avait passé son enfance Bara au Kordofân avec sa mère mais son père le fit
éduquer la Mekke avant de le renvoyer enseigner la tarîqa au Soudan Après
avoir voyagé dans les lieux visités près de vingt ans auparavant par Muhammad
thmân Muhammad al-Hasan installa le centre soudanais de ordre dans un
village il fonda près de Kassala et il appela Khatmiyya Sous son leader
ship ordre se développa dans le Soudan sous domination turco-égyptienne ou
vert aux courants de pensée et la technologie moderne de époque sans se
fragmenter comme avait fait dans ce pays tous les ordres implantés aupara
vant même la réformiste Sammâniyya 33 Sans doute les conditions socio-
économiques nouvelles amélioration des communications notamment et pré
sence une administration centrale) se sont-elles combinées avec les spécificités
de la tarîqa fondée par Muhammad Uthmân pouvoir exclusivement familial
légitimé par affirmation du caractère héréditaire de la baraka pour permettre
le fonctionnement une organisation centralisée et en empêcher éclatement
En tout cas est au Soudan et grâce action de Muhammad al-Hasan que la
Mîrghaniyya devenue une confrérie de masse et puissante sur le plan poli
tique
Les troisième quatrième et cinquième fils de Muhammad thmân Ab-
dallâh al-Mahjûb al-Bâb mort 14 ans abafar qui vécut la Mekke et Ibrahîm
qui mourut Sinkat au Soudan ne furent chargés que de missions temporaires
Le Chatelier op cit. 234 Ce fut le sixième fils dont la mère était des Abâbda
du Soudan 31) le Sayyid Hâshim né en 1849 la Mekke peu avant la mort de
son père qui poursuivit uvre expansionniste de Muhammad Uthmân
146 SHAYKH MUHAMMAD UTHMAN AL-MIRGHANI
en 1860 très jeune encore il intalla Masawwa en Erythrée introduisit la
confrérie dans ce port III 7) et gagna des tribus grâce un actif prosélytisme
32)
Le Shaykh Muhammad thmân al-Mîrghanî fondateur de ordre et
origine de action missionnaire de ses fils et petits-fils sur le pourtour de la
Mer Rouge ne vécut pas assez longtemps pour voir extraordinaire développe
ment de sa tarîqa au Soudan et en Erythrée Il mourut if en 1853 où
comme son grand-père dans le passé il aurait émigré parce que selon Le
Chatelier 231 la prospérité de son uvre le luxe dont il faisait volontier
étalage suivant les traditions qui avaient valu sa famille le surnom Emir-
ghani lui attirèrent inimitié du parti des Eulama il en soit de cette
explication il semble que état de ses rapports avec les cuîamâ mekkois ait
pas empêché après sa mort 53 II 104 et III âge de 60 ans le di
manche 22 Shawwal 1268 H. on eût prié pour lui dans la mosquée de
son grand-père Sîdî bdallâh al-Mahjûb if on le transportât en un impo
sant cortège la Mekke là une foule nombreuse prié pour lui sous la porte
de la aba. et il fût enterré après le casr le lundi dans le cimetière où sa
tombe est un lieu de pèlerinage oraison funèbre fût prononcée par son fils
aîné Muhammad Sirr al-Khatm et elle est reproduite dans les trois hagiogra
phies
II HOMME ET SON UVRE
Les trois textes hagiographiques travers lesquels on va tenter maintenant
de cerner les mécanismes de reproduction de la confrérie et de légitimation du
pouvoir mîrghanî dans celle-ci sont on vu peu près contemporains ils ont
été écrits par des descendants du fondateur environ 20 30 ans après sa mort
un moment où la tarîqa avait atteint son extension géographique maxima sur le
continent africain Au Héjâz cette époque la disparition de Muhammad rih
man et inévitables dissensions entre ses héritiers avaient provoqué un certain
flottement dans le leadership au Soudan implantation importante de cette
confrérie héjazienne demeurée très asiatique en dépit de certaines adaptations
aux conditions sociales conjuguée un affaiblissement de la domination égyp
tienne laquelle son extension rapide était liée la médiation des leaders de la
tarîqa constituait en effet un moyen de contrôle indirect mais efficace des popu
lations) avait contribué une situation de déséquilibre Cette conjoncture de
vait favoriser par la suite une réaction populaire violente profondément souda
naise et africaine la révolte mahdiste de 1881 mouvement messianique de libé
ration xénophobe débouchant sur un pouvoir théocratique négateur de toute
autre référence religieuse en particulier des turuq 34 Dans les années qui pré
cédèrent la Mahdiyya déposition du Khédive Ismail en 1879 et départ du gé
néral Gordon Gouverneur général du Soudan la Khatmiyya se ressentait des
conditions instables qui prévalaient sur le pourtour de la Mer Rouge Pour pré
server la cohésion et la centralisation de ordre les héritiers du Shaykh fonda
teur employèrent alors rédiger et diffuser des textes enseignement desti
nés réaffirmer les fondements et les spécificités de la confrérie et la légitimité
du pouvoir de la famille Mîrghanî La biographie de Muhammad rihman
constituait de toute évidence un outil pédagogique privilégié parce apparte-
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