Naissance du métier d'historien - article ; n°1 ; vol.1, pg 58-85

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Genèses - Année 1990 - Volume 1 - Numéro 1 - Pages 58-85
28 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1990
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Langue Français
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Gérard Noiriel
Naissance du métier d'historien
In: Genèses, 1, 1990. pp. 58-85.
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Noiriel Gérard. Naissance du métier d'historien. In: Genèses, 1, 1990. pp. 58-85.
doi : 10.3406/genes.1990.1014
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/genes_1155-3219_1990_num_1_1_1014Y
Genèses DOSSIER 1, sept. 1990, p. 58-85
« L'allégresse conquérante des premiers découvreurs
est tombée pour toujours puisque l'on a plus
NAISSANCE qu'à marcher dans des voies déjà tracées »
Charles Victor Langlois, « L'histoire au
XIXe siècle », la Revue bleue, 1900. DU MÉTIER
Les études récentes consacrées à la « crise de l'hisD'HISTORIEN
toire » invoquent fréquemment la dissolution de l'objet
propre de la discipline dans la nébuleuse des sciences
Gérard Noiriel sociales, l'émiettement de ses centres d'intérêt, la place
envahissante des philosophes ou des écrivains qui se pré
sentent comme « historiens ». L'idée qu'il faut défendre
aujourd'hui le « métier » d'historiens tend à se répandre1,
mais paradoxalement, on ne s'interroge guère sur le
contenu de cette pratique professionnelle . Les études his-
toriographiques sont largement dominées par l'histoire
des idées centrée sur l'analyse des « courants de pensée ».
En mettant sur le même plan l'histoire selon Michelet
ou l'histoire selon Braudel, ces travaux écartent toute ré1. « J'aurais même voulu que les
flexion sociologique sur le problème de la « profes- Annales deviennent une revue de
défense des historiens [...]. Quand sionnalisation » de la discipline. De même, -les rares r
j'étais seul maître à bord, la notion de
echerches d'histoire sociale de l'histoire apportent peu de profession me paraissait vichyste,
réactionnaire, à l'époque cela m'aurait choses sur la pratique concrète du « métier » d'historien,
semblé minable, alors qu'aujourd'hui préférant l'étude institutionnelle (créations de postes, de
cette idée me semble centrale », Marc
revues, etc.) ou biographique (origine sociale, trajectoire Ferro, « Au nom du père »,
n° 34-35, 1986, p. 10. des historiens) et l'analyse des polémiques entre les difEspaces-Temps,
férents courants de la recherche historique3.
2. Ce fait n'est d'ailleurs pas
spécifique à l'histoire : « si nous Dans cet article, je considère qu'un « historien », au
interrogeons un chercheur sur ce sens actuel du terme, est un « professionnel » de l'hisqu'il fait, qui nous répond ? Le plus
toire, c'est-à-dire un individu pour qui la recherche hissouvent c'est l'épistémologue, c'est la
philosophie des sciences qui souffle la torique est un métier, qui est par conséquent formé et
réponse », Bruno Latour, Steve rémunéré comme tel4. En partant de cette définition, j'ai Woolgar, la Vie de laboratoire. La
tenté d'éclairer la genèse de cette pratique professionnelle Production des faits scientifiques, La
Découverte, « Sciences et sociétés », en montrant que la plupart des normes, des règles et des
(lre éd. 1979), p. 26. 1988, habitudes qui régissent aujourd'hui encore le métier ont
été inventées à la fin du XIXe siècle, au moment où se 3. En dépit de leur titre, c'est le cas des
études de William R. Keylor, Academy constitue véritablement en France l'université littéraire et
and community, The Formation of the scientifique. French Historical Profession,
Cambridge, Mass., Harvard University
Press, 1975 et de O. Dumoulin, La préhistoire de l'histoire Profession historien, 1919-1939, thèse
de 3e cycle, dactyl, EHESS, 1984.
Pour comprendre les conditions dans lesquelles naît
4. Je n'entre pas ici, car ce n'est pas l'histoire universitaire à la fin du XIXe siècle, il faut rapl'objet de l'article, dans les problèmes
peler quelques unes des caractéristiques de l'historiogra- que pose l'utilisation du terme de
58 « professionnalisation » pour des phie dans la période antérieure. Deux éléments fon
activités intellectuelles qui ne sont damentaux sont à souligner : d'une part, jusque dans pas réglementées officiellement ; cf.
les années 1880, l'histoire est une discipline sans réelle là-dessus, pour la sociologie,
Howard S. Becker, "The nature of a autonomie, dominée par la littérature et la philosophie,
profession", in H. S. Becker, subordonnée aux enjeux de la lutte politique. D'autre part, Sociological Work, Method and
la recherche historique « savante » est accaparée par les Substance, Chicago, Aldine, 1970 et
pour l'histoire, David A. Hollinger, érudits traditionnels hostiles à la République.
"T. S. Kuhn's theory of science and
Si la réflexion historique reste faiblement autonomisée it's application for history",
American Historical Review, april jusqu'au Second Empire, c'est avant tout parce que la
1973. recherche scientifique universitaire est totalement margi
nale jusque là. Le décret de 1808 qui rétablit les facultés
de lettres et de sciences, fait de l'enseignement supérieur
un simple appendice de l'enseignement secondaire et non
le moteur d'une réelle pratique scientifique comme en
Allemagne au même moment. En province, chaque fa
culté des lettres compte cinq professeurs chargés chacun
d'enseigner l'ensemble d'une discipline (humanités clas
5. En 1830, il n'y a encore que 38 siques, histoire, philosophie...)5. Mais surtout, ces univers postes d'enseignants dans l'ensemble
ités n'ont pas de « vrais » étudiants. Leur rôle essentiel des facultés des lettres françaises ; cf.
Victor Karady, « Lettres et sciences : est de faire passer les examens (avant tout le baccalaur
effets de structure dans la sélection éat) et de donner des cours généraux pour le grand pu et la carrière des professeurs de
blic. Dans le système napoléonien, en effet, ce sont les faculté (1810-1914) », in Christophe
Charle, Régine Ferré (éds), le grandes écoles qui sont chargées de la « formation pro
Personnel de l'enseignement fessionnelle » des étudiants, d'où le monopole qu'exerce supérieur en France aux XIXe et XXe
l'École normale dans la préparation des candidats à l' siècles, Éditions du CNRS, 1985,
p. 34. agrégation. Mais même dans ce lieu où est formée la maj
orité du personnel universitaire littéraire et scientifique, 6. En 1827, Michelet y est nommé à
la fois comme professeur d'histoire il n'y a pas d'enseignement spécialisé en histoire6. Par
et de philosophie. En 1829, lorsque ailleurs, la faiblesse numérique des universitaires em ces deux enseignements sont
pêche la constitution d'un véritable groupe social ayant séparés, Michelet demande à garder
la philosophie, mais on l'oblige à le sentiment d'appartenir à un même corps. En province,
enseigner l'histoire ancienne ; cf. l'historien universitaire est inséré, quand on l'accepte, Gabriel Monod, les Maîtres de
dans les sociétés savantes dirigées par les notables locaux. l'histoire : Renan, Taine, Michelet,
Paris, Calmann-Lévy, 1894, A Paris, grâce au succès des cours « mondains » donnés
p. 193-194. à la Sorbonně, il fait partie des « lettrés », fréquente les
salons et les clans politiques, se présente lui-même
comme écrivain ou philosophe.
L'absence de formation à la recherche historique ex
plique la grande hétérogénéité des normes de la pratique
scientifique; que ce soit dans l'usage des notes ou l'ap
plication des règles méthodologiques, le laxisme règne. Au
cun élément objectif ne vient d'ailleurs sanctionner la
valeur scientifique des travaux. Jusqu'à la fin du XIXe
siècle les publications ne sont même pas reconnues
comme critère dans la nomination et la promotion des
candidats. Comme le note Victor Karady, « Le doctorat lui-
59 DOSSIER
Les voles de l'histoire
même, qui autorise la nomination dans une chaire de
G. Noiriel
Naissance du métier d'historien faculté n'est pendant longtemps qu'un rite de passage
n'exigeant pratiquement pas d'effort scientifique . »
Avant 1840, en lettres, 83 % des thèses ne dépassent pas
80 pages ; celle de Michelet consacrée à l'« examen des
vies des hommes illustres de Plutarque » fait 26 pages !
7. V. Karady, « Les professeurs de la On ne peut que se ranger au constat de Gabriel Monod
République », Actes de la Recherche qui note dans le premier numéro de la Revue historique, en Sciences sociales, n° 47-48, juin
à propos de ces illustres prédécesseurs : « ils sont presque 1983, p. 90-112.
tous autodidactes ; ils n'ont point eu de maîtres et ils ne
forment pas d'élèves8 ». 8. G. Monod, « Du progrès des
études historiques en France », Revue
n' 1, 1876. historique,
Jusqu'à la fin du Second Empire, l'histoire reste aussi
entièrement subordonnée aux enjeux politiques du mo
ment. Sous la Restauration, « l'histoire naquit à nouveau,
affirme Camille Jullian, non pas du paisible travail de ca
9. Camille Jullian, Notes sur binet, mais de la lutte partisane des partis9. » Chez Augl'histoire de France ; suivi de
ustin Thierry comme chez Michelet, on cherche dans les Extraits des historiens français au
xixe siècle, Slatkine, 1979 (lre éd. documents historiques des « munitions » pour défendre le
1897), p. XIV. Tiers État, réhabiliter la -Révolution française, etc. Mais
contrairement à ce que l'on pourrait croire aujourd'hui,
cette histoire partisane est alors largement dominée par les
courants catholiques conservateurs fermement opposés aux
républicains. Sur les 150 000 à 200 000 pages d'« his
toire » qui paraissent chaque année au début de la IIIe Ré
publique, la quasi-totalité est publiée par des « historiens »
amateurs (2 % des ouvrages sont dus à des universitaires).
Deux types d'élite régnent alors sur l'écriture de l'histoire.
Dans les villes, bien plus que les universitaires, ce sont
les professions libérales (notamment les avocats) qui four
nissent les « historiens » les plus nombreux. Dans le monde
rural, les cadres de la société traditionnelle dominent :
membres de l'Église ou de la noblesse. Pour les nobles,
constate Charles O. Carbonnel, « l'historiographie est une
forme particulière du rituel dont ils usent pour dire le culte
10. Charles O. Carbonnel, Histoire et des ancêtres10 », mais c'est aussi un instrument de lutte historiens, une mutation idéologique
politique. Après la révolution de Juillet, beaucoup d'ades historiens français, 1865-1885,
Toulouse, Privât, 1976, p. 236. ristocrates sont contraints de mettre fin à leur carrière
publique. « Dégagés du service actif, ils s'engagent alors
dans l'historiographie comme ils dans les
mouvements d'action catholique. » Cet appui sur l'his
toire est d'autant plus important pour eux que les amat
eurs qui pratiquent le genre sont très nombreux et très
bien organisés, qu'ils peuvent donc être mobilisés comme
autant de troupes au service de la cause traditionnaliste.
Les sociétés savantes qui se consacrent à l'histoire, très
60 nombreuses (environ 250 vers 1880), sont subventionnées
par le Comité des travaux historiques et la Société d'his
toire de France fondée par Guizot. L'histoire est égale
ment valorisée par les plus vénérables instances de la
culture française que sont l'Académie des inscriptions et
belles lettres et l'Académie française, notamment par tous
les prix qu'elles attribuent aux « meilleurs » livres d'his
toire. Les grandes revues mondaines, la Revue des Deux
Mondes, le Correspondant, la Nouvelle consacrent
le quart, voire le tiers de leurs colonnes à ces travaux.
Or la plupart de ces institutions sont contrôlées par la
noblesse ou fortement influencées par elle. De même, le
seul lieu où l'on enseigne réellement aux élèves les t
echniques du travail historique, l'École des chartes (fondée
sous la Restauration pour former les archivistes-paléo
graphes), est peuplée d'aristocrates. « Parcourir la liste
des archivistes en exercice en 1870, c'est d'une certaine
11. Ibid., p. 240. Beaucoup façon feuilleter le Gotha français11. » Étant donné tous
fréquentent l'institution comme ces atouts, il n'est pas surprenant que l'histoire ait été « auditeurs libres ».
dans les années 1860, le front principal sur lequel les ca
tholiques légitimistes aient lancé leur offensive. La pre
mière grande revue historique à caractère scientifique, la
Revue des questions historiques est fondée en 1866 par
de jeunes chartistes (tous ont moins de quarante ans) avec
l'objectif explicitement affiché d'opérer un « grand travail
de révision historique », à partir d'un travail scientifique
sur les sources, afin de faire cesser les « contre vérités »
concernant l'histoire de la monarchie et de l'Église. Pa
rallèlement le mouvement catholique lance de nouvelles
collections d'histoire, crée la Société de bibliographie en
1867 pour contrer la Ligue de l'enseignement... La haute
stature de Michelet ne doit donc pas masquer la réalité.
Jusqu'au début de la IIIe République, ce ne sont pas les
prolétaires-professeurs de « gauche » qui jouent le rôle
dominant dans la production historiographique française,
mais les aristocrates-amateurs de « droite ».
La conquête d'une autonomie
professionnelle
IIIe République, dans le monde Jusqu'au début de la
universitaire, l'histoire est une discipline subordonnée à
la philosophie et à la littérature. Sans véritable autonomie,
elle représente un instrument d'action politique efficace
qui sert surtout les intérêts des conservateurs. Pour
comprendre les conditions concrètes dans lesquelles se
61 т
Naissance DOSSIER Les voies du G. Noiriel métier de l'histoire d'historien met en place la professionnalisation des historiens fran
çais, il faut absolument avoir ce contexte à l'esprit.
La place de l'histoire dans la société, les règles et
les pratiques du « métier » sont fixées à ce moment-là
par le pouvoir républicain dans un immense effort col
lectif visant à rompre avec l'ancien état des choses. Étant
donné l'utilisation politique que les conservateurs font
de l'histoire, les partisans de la République se préoccu
pent dès leur arrivée au pouvoir de prendre le contrôle
des instances de production de la mémoire collective du
pays. Pour atteindre cet objectif, ils ne peuvent que s'ap
puyer sur le groupe d'intellectuels qui leur a été jusque
là le plus favorable : les professeurs d'université passés
par l'Ecole normale. Mais contradictoirement, pour bénéf
icier de la confiance de ces derniers, la République doit
accepter leur aspiration à l'autonomie professionnelle,
fortement accentuée sous le Second Empire, avec l'e
ngouement pour la « science » que suscitent les décou
vertes de Pasteur ou Claude Bernard. Ce contexte
explique, à mon sens, les principales caractéristiques de
la professionnalisation des historiens français à la fin du
XIXe siècle :
-La brutale institutionnalisation de l'université litté
12. Entre 1870 et 1914, le nombre du raire et scientifique au cours de cette période12 illustre
personnel universitaire quadruple la volonté des gouvernements républicains successifs de essentiellement grâce à l'étoffement
renforcer le contrôle de l'État sur l'enseignement supédes facultés de lettres et de science ;
cf. V. Karady, « Les professeurs de rieur à un moment où les projets d'universités catholiques
la République... », et les travaux de se multiplient. C'est ce qui explique qu'en France, les Christophe Charle, notamment, les
historiens sont, dans la plupart des cas, des fonctionÉlites de la République, 1880-1900,
Paris, Fayard, 1987 et Naissance des naires, c'est-à-dire des salariés de l'État, de nationalité
intellectuels, 1880-1900, Paris, française, contraints à « l'obligation de réserve » et souMinuit, « Le Sens Commun », 1990.
mis, du fait de la centralisation parisienne, aux mêmes
règles de recrutement et de promotion sur l'ensemble du
territoire national. Pour s'attacher davantage ce nouveau
groupe de clercs, la République encourage la mobilité
sociale par un système de bourses qui offre également
l'avantage de transformer profondément la nature du pu
blic des universités. D'origine roturière, les étudiants y
viennent de plus en plus pour obtenir des diplômes qui
leur permettront ensuite de gagner leur vie. On peut in
terpréter dans le même sens les réformes visant à étoffer
la carrière universitaire. La création de plusieurs cen
taines de postes de maîtres de conférences en 1877, des
tinés au départ à aider les jeunes professeurs de lycée
les plus méritants, est suivie par d'autres innovations
62 du même type. Si bien qu'à la fin du siècle, c'est toute
une pyramide hiérarchique qui se met en place ; maîtres
de conférences, chargés de cours, professeurs adjoints,
professeurs ; chaque échelon étant lui-même divisé en
13. Les postes sont plus prestigieux deux niveaux province/Paris13. Les conditions matérielles
dans la capitale et les salaires y sont désormais remplies pour que l'universitaire canalise sont deux fois plus élevés qu'en
tous ses investissements intellectuels à l'intérieur ď un province.
univers contrôlé par l'État. La chaire en Sorbonně devient
la consécration suprême, avec beaucoup d'appelés et peu
d'élus.
- Le fait que l'histoire soit un enjeu décisif de la nou
velle politique universitaire mise en œuvre par la IIIe Ré
publique est illustrée dès la fin des années 1870 par le
rôle que jouent les historiens dans ces réformes et par
les avantages qu'en tire la discipline. La promotion fu
lgurante de la nouvelle génération des historiens-normal
iens, ces traditionnels rivaux des archivistes-chartistes,
trouve là sa raison politique profonde {cf. les encadrés
sur leur carrière). A. Rambaud, condisciple de Monod à
TENS, est le conseiller intime de Jules Ferry. On lui doit
la création des bourses d'agrégation et une première
transformation des examens. Ernest Lavisse, directeur de
14. Waddington, philologue et l'Enseignement supérieur, est l'instigateur de la réforme
numismate, enseignant à l'École de l'agrégation ; Charles Seignobos, l'éminence grise des pratique des hautes études avec
programmes scolaires de 1902 14. C'est en histoire que sont Monod et Rambaud, devenu
ministre de l'Instruction publique créés les postes universitaires les plus nombreux. Entre
est l'auteur des réformes de 1877 1870 et 1900, le nombre des chaires d'histoire en Sorbonně (postes de maîtres de conférences
a doublé. Au niveau national, leur nombre passe de 57 et bourses de licence). Au-delà de
ces quelques noms, il faut à 74 entre 1895-1896 et 1904-1905. Il y a 1 000 étudiants
souligner l'efficacité des groupes d'histoire à Paris et autant en province à la fin du siècle. de pression dirigés par les
Dans la période 1880-1899, le tiers des thèses d'État sou historiens ; notamment la Société
d'enseignement supérieur fondée en tenues en Sorbonně le sont par des historiens. Cet en
1880 par Lavisse et Monod qui gouement pour la discipline n'est pas sans rapport avec édite la Revue internationale de
les perspectives de carrière qu'elle offre. Pour les nor Г Enseignement où pendant vingt
ans seront présentés et discutés les maliens, entre 1870 et 1914, « les probabilités de carrière
projets de réforme. Sur tout cela, cf. des historiens-géographes sont en constante hausse » et
W. R. Keylor, Academy..., op. cit.
finissent par dépasser « celles attachées à toutes les autres
catégories d'agrégés15 ». 15. V. Karady , « Stratégie de
réussite et modes de faire-valoir de
-Ces avantages consentis à la discipline expliquent la sociologie chez les
durkheimiens », Revue française de que dans leur grande majorité les nouveaux historiens Sociologie, vol. 20, n° 1,
sont, dès cette époque, les militants zélés de la cause ré janvier-mars 1979, p. 49-82. Entre
publicaine. Mais l'histoire ne peut plus être désormais 1871 et 1914, les agrégés d'histoire
ont deux fois plus de chances un simple instrument au service des luttes politiques. En
d'accéder à l'enseignement effet, la constitution d'un « corps » d'historiens profes supérieur que les agrégés de
sionnels suppose son autonomisation par rapport au philosophie.
63 т
Naissance DOSSIER Les uoies du G. Noiriel métier de l'histoire d'historien monde politique, et par rapport aux autres disciplines li
ttéraires auxquelles elle était surbordonnée jusque là.
Au niveau de l'enseignement, ces exigences nouvelles
se traduisent par la volonté de rompre avec l'éclec
tisme de la formation antérieure. C'est l'enjeu de la
réforme de la licence : « Tandis qu'autrefois la licence
était un examen purement littéraire, elle est aujourd'hui
divisée en licence littéraire, licence philosophique et l
16. G. Monod, « Les études icence historique » constate Gabriel Monod en 188916. Au
historiques en France », Revue niveau de la recherche, la « professionnalisation » de internationale de l'Enseignement,
l'histoire se concrétise en introduisant dans l'université 1889, p. 588.
républicaine, les principes de la « science historique »,
monopolisés jusque là par les « érudits » de l'École des
chartes. Cette opération s'effectue en trois temps. Tout
d'abord, l'agrégation est aménagée de façon à devenir
un instrument d'initiation à la recherche scientifique
(1894). Désormais, chaque candidat au concours doit
avoir obtenu auparavant son « diplôme d'études supé
rieures », visant à vérifier ses aptitudes « à faire du nou
veau », selon l'expression d'E. Lavisse, le père d'une
réforme qui est étendue ensuite aux autres agrégations,
et qui, dans ses grandes lignes, ne sera plus modifiée
jusqu'à aujourd'hui. Le deuxième aspect consiste à trans
férer dans l'université les techniques de la science his
torique développées en dehors d'elle. On inaugure ainsi
un cours de méthodologie centrée sur la critique des
textes (philologie, diplomatique...), qui débouchera sur la
création d'une chaire des « sciences auxiliaires » de l'his
toire. On fait venir à la Sorbonně des chartistes tel
Charles Langlois (premier titulaire de la chaire en quest
ion), pour qu'ils enseignent à l'université les techniques
qu'ils ont apprises dans leur école. La troisième étape
consiste à annexer à la Sorbonně les centres spécialisés
dans la recherche que sont l'École des chartes et l'École
pratique des hautes études (en 1896). Désormais, comme
le note G. Monod, non sans quelque fierté, « les facultés
qui ne jouaient avant 1870 qu'un rôle très effacé dans la
vie intellectuelle du pays sont devenues des foyers d'ac
tivité scientifique et ont groupé autour de leurs chaires une
17. Ibid., p. 598 ; ce texte a été écrit jeunesse nombreuse et ardente17 ».
avant même le vote des réformes
décisives des années 1890, pour
présenter au public allemand Cette volonté massive de rupture avec le monde ex
l'évolution historiographique française. térieur s'objective dans l'invention de nouveaux espaces
d'activité intellectuelle. Les conférences grand public de
la vieille Sorbonně où, comme dans les meetings politi
ques, la valeur de l'orateur se mesurait au nombre de
64 ses auditeurs, sont progressivement remplacées par des
séminaires regroupant, selon le modèle allemand, déjà
expérimenté à ГЕРНЕ, un effectif réduit d'étudiants spé
cialistes, étroitement associés à l'activité scientifique du
maître. On introduit la pratique des cours réservés aux étu
diants inscrits. Et de plus en plus fréquemment, on vérifie
à l'entrée les cartes d'identité des étudiants et on les
18. On raconte que Lavisse fermait contraint à signer un registre de présence18. Cet « enfe
sa porte à clé dès le début du rmement », condition d'une réelle spécialisation, se traduit séminaire pour décourager les
également dans l'aménagement des espaces de travail. La curieux ; cf. W. R. Keylor,
Academy..., op. cit., p. 71. construction de la nouvelle Sorbonně (inaugurée en 1889),
et de nombreuses universités en province, permettent
de multiplier les petites salles de séminaires, les b
ibliothèques spécialisées (le « laboratoire de l'histo
rien » disait Langlois), les lieux de rencontre entre
professeurs et étudiants.
Dans cette nouvelle logique, la thèse, qui n'était au
paravant qu'un simple exercice académique, devient un en
jeu décisif pour tout candidat à une carrière universitaire.
Victor Karady note que dans toutes les disciplines, la taille
des travaux s'allonge, les étudiants commencent à y tra
vailler à un âge plus jeune, mais, conséquence de la pro
longation du temps de préparation, ils soutiennent plus tard.
Désormais affirme Seignobos, « la soutenance, même abré
gée et devenue moins solennelle, est une véritable dis
cussion scientifique qui permet d'apprécier comment
raisonne le candidat». Des revues spécialisées commenc
ent à la fin du siècle à publier les comptes rendus de
soutenance, accentuant ainsi l'officialisation du jugement
des pairs. La liste des publications, l'animation des revues
spécialisées, etc., deviennent d'autres critères de la valeur
scientifique. A partir de 1890, l'introduction du système
allemand de recrutement des universitaires, par cooptat
ion, renforce encore l'autonomie de jugement dont dis
pose le milieu.
La redéfinition du savoir historique 19. Ce qui ne signifie pas que toute
la recherche historique soit
désormais produite par des En une vingtaine d'années, la fonction d'« historien » a universitaires. Aujourd'hui encore
été complètement bouleversée par l'imposition des normes les quatre-cinquièmes des travaux
historiques sont le fait d'un univers professionnalisé19. Cette mutation sociologique
d'« amateurs » ; mais à partir du se traduit également par une révision complète de la défi début du siècle l'activité des
nition de « l'historique » et des moyens de l'appréhender. sociétés savantes est de plus en
plus marginalisée par la recherche
La recherche repose désormais sur une méthode. Pour universitaire de même que les
utilisations politiques qu'elle en fait. justifier la supériorité des professionnels sur les amateurs,
65 т
il faut -cela est vrai dans tous les domaines - prouver Naissance DOSSIER Les voies du G. Nolriel métier de l'histoire d'historien
la nécessité d'une technique codifiée dans un corps
de règles, inaccessible sans une longue formation spé
cifique. Ce n'est pas un hasard si l'essentiel des outils
qui définissent le nouvel idéal professionnel sont im
portés d'Allemagne, c'est-à-dire du pays où la rupture
liée à la professionnalisation s'est produite un demi-
siècle avant la France. L'engouement des historiens
« positivistes » pour la « méthode critique » découle de
cette volonté de rupture totale avec les historiens amat
eurs. D'où, paradoxalement, le rôle essentiel attribué aux
« sciences auxiliaires » comme fondement de la nouvelle
histoire. La diplomatique, la paléographie et surtout la
philologie sont des outils de travail, perfectionnés depuis
longtemps déjà en Allemagne puis à l'École pratique des
hautes études, d'autant plus revendiqués qu'ils ont fait
leurs preuves et qu'ils permettent donc d'imposer des
20. L'École pratique des hautes normes scientifiques incontestées 20
études est fondée par Victor Duruy à
la fin du Second Empire pour
renforcer la recherche scientifique en Ces techniques sont au cœur de la nouvelle pratique
France. G. Monod, y est nommé de l'histoire prônée par Langlois et Seignobos dans leur répétiteur à vingt-trois ans, et
ouvrage célèbre Introduction aux études historiques21 . Ce directeur d'études à trente-deux.
livre, qui sera la « bible » de plusieurs générations d'his
21. Charles Seignobos, Charles Victor toriens, décompose la nouvelle pratique professionnelle Langlois, Introduction aux études
en deux moments bien distincts : l'analyse et la synthèse, historiques, Paris, Alcan, 1898. Cet
ouvrage est la publication d'un cours mais privilégie le moment de l'analyse, conçue comme
donné pendant plusieurs années à la la combinaison des procédés critiques appliqués au doSorbonně.
cument : critique « externe », « interne », critique d'« in
terprétation »... Dans le même temps, les auteurs donnent
aussi un grand nombre de conseils aux étudiants en his
toire : le choix du sujet ne doit pas se faire au hasard,
mais en fonction de la quantité et de la qualité des do
cuments. C'est pourquoi, le cadre monographique est
considéré comme la meilleure protection contre tout ri
sque de se laisser « noyer » par ses sources. Ils pro
posent de même des manières concrètes de travailler.
Prendre des notes, par exemple, n'est pas une opération
aussi évidente qu'on pourrait le croire. Aucun historien
digne de ce nom ne peut plus aujourd'hui, affirment
les auteurs, employer le procédé « barbare » des précé
dentes générations qui se fiaient uniquement à leur mémoire
et non pas à des notes écrites. « Le résultat a été que la
plupart de leurs citations et de leurs références sont
inexactes ». La prise de notes écrites est encore trop
souvent maladroite. Il faut désormais abandonner le
procédé des notes accumulées bout à bout sur des ca-
66