Résidence et groupes ethniques dans les villes néerlandaises : classe, race ou culture ? - article ; n°3 ; vol.3, pg 91-115

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Revue européenne de migrations internationales - Année 1987 - Volume 3 - Numéro 3 - Pages 91-115
Résidence et groupes ethniques dans les villes néerlandaises : classe, race ou culture ?
Hans van AMERSFOORT
Dans la période 1970-1982, l'immigration des Surinamais, des Turcs et des Marocains aux Pays-Bas a été relativement massive. Ce sont les trois groupes ethniques les plus importants aux Pays-Bas. Cet article décrit l'évolution de leur répartition résidentielle au cours de la période. En outre, les théories générales sur la répartition résidentielle des groupes ethniques sont réexaminées à la lumière des données sur les villes néerlandaises. Sur la base de la littérature existante, quatre « théories » sont formulées. On montre que trois d'entre elles contribuent à notre compréhension de la répartition ethnique observée dans les villes néerlandaises, bien qu'elles ne collent pas parfaitement à la réalité. Seule la quatrième approche, la plus radicale, doit être définitivement écartée. Les quatre théories négligent l'évolution démographique de la population autochtone, ce qui semble pourtant être un facteur important dans le contexte néerlandais.
Ethnic residential patterns in Dutch cities : class, race or culture ?
Hans van AMERSFOORT
In the period 1970-1982 the Netherlands experienced a relatively heavy immigration of Surinamese, Turks and Moroccans. These three immigrant populations comprise the most important ethnic groups in the Netherlands. The development of their settlement patterns during the immigration period is described. Furthermore the paper explores to what extent general theories about ethnic residential differentiation are corroborated by the ethnic patterns in Dutch cities. On the basis of the literature four « theories » of ethnic residential differentiation are formulated. It is pointed out that three of these four « theories » contribute to our understanding of the existing ethnic patterns in Dutch cities, though they certainly do not fit perfectly. Only the fourth, most radical approach, can be definitely refuted. All the four theories neglect the demographic development of the autochtonous population, which seems however an important factor in the Dutch situation.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1987
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Hans Van Amersfoort
Résidence et groupes ethniques dans les villes néerlandaises :
classe, race ou culture ?
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 3 N°3. 4ème trimestre. Les Antillais en Europe. pp. 91-
115.
Résumé
Résidence et groupes ethniques dans les villes néerlandaises : classe, race ou culture ?
Hans van AMERSFOORT
Dans la période 1970-1982, l'immigration des Surinamais, des Turcs et des Marocains aux Pays-Bas a été relativement massive.
Ce sont les trois groupes ethniques les plus importants aux Pays-Bas. Cet article décrit l'évolution de leur répartition résidentielle
au cours de la période. En outre, les théories générales sur la répartition résidentielle des groupes ethniques sont réexaminées à
la lumière des données sur les villes néerlandaises. Sur la base de la littérature existante, quatre « théories » sont formulées. On
montre que trois d'entre elles contribuent à notre compréhension de la répartition ethnique observée dans les villes
néerlandaises, bien qu'elles ne collent pas parfaitement à la réalité. Seule la quatrième approche, la plus radicale, doit être
définitivement écartée. Les quatre théories négligent l'évolution démographique de la population autochtone, ce qui semble
pourtant être un facteur important dans le contexte néerlandais.
Abstract
Ethnic residential patterns in Dutch cities : class, race or culture ?
Hans van AMERSFOORT
In the period 1970-1982 the Netherlands experienced a relatively heavy immigration of Surinamese, Turks and Moroccans.
These three immigrant populations comprise the most important ethnic groups in the Netherlands. The development of their
settlement patterns during the immigration period is described. Furthermore the paper explores to what extent general theories
about ethnic residential differentiation are corroborated by the ethnic patterns in Dutch cities. On the basis of the literature four «
theories » of ethnic residential differentiation are formulated. It is pointed out that three of these four « theories » contribute to our
understanding of the existing ethnic patterns in Dutch cities, though they certainly do not fit perfectly. Only the fourth, most radical
approach, can be definitely refuted. All the four theories neglect the demographic development of the autochtonous population,
which seems however an important factor in the Dutch situation.
Citer ce document / Cite this document :
Amersfoort Hans Van. Résidence et groupes ethniques dans les villes néerlandaises : classe, race ou culture ?. In: Revue
européenne de migrations internationales. Vol. 3 N°3. 4ème trimestre. Les Antillais en Europe. pp. 91-115.
doi : 10.3406/remi.1987.1146
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1987_num_3_3_114691
Revue Européenne
des Migrations Internationales
Volume 3, N° 3
4eme trimestre 1987
Résidence et groupes ethniques
dans les villes néerlandaises :
classe, race, ou culture ?
Hans van AMERSFOORT*
Cet article cherche à expliquer la répartition résidentielle
des minorités migrantes dans les villes néerlandaises. Une information factuelle
sera fournie, mais l'objectif essentiel est de déterminer dans quelle mesure les
théories générales sur la position sociale des immigrants en Europe de l'Ouest sont
corroborées par les études sur l'insertion dans les villes néerlandaises. Le matériel
qui est présenté dans cet article est tiré d'autres publications (*).
LES IMMIGRANTS AUX PAYS-BAS
Le territoire des Pays-Bas est petit et densément peuplé. Comparé à d'autres
pays d'Europe de l'Ouest, le nombre des immigrants est faible. Ceux-ci représen
tent 5 % d'une population totale de 14,5 millions. Pour l'Allemagne de l'Ouest, la
proportion correspondante est égale à 7,6 % ; pour la France 7,8 % et pour la
Belgique 8,9 %. La composition de cette population immigrante est extrêmement
complexe (2). Il est impossible de s'arrêter à des groupes aussi divers et parfois
aussi peu nombreux que les Allemands, les Japonais, les Asiatiques originaires de
l'Ouganda, ou les Chiliens. Pour étudier la position sociale des immigrants, trois
populations immigrantes, les Surinamais, les Turcs et les Marocains sont particu
lièrement pertinentes, notamment dans une perspective comparative avec d'autres
pays de l'Europe de l'Ouest. Ces trois minorités étrangères, qui sont les plus
nombreuses, ont vu leurs effectifs sensiblement augmenter durant les années 70.
LES SURINAMAIS
La minorité immigrante la plus importante, qui s'élève environ à 200 000 per
sonnes, est formée par les Surinamais. De petits groupes de Surinamais vivaient au
Pays-Bas depuis longtemps, mais il s'agissait d'intellectuels ou de membres des 92 Hans van Amersfoort
classes moyennes. Après la Deuxième Guerre mondiale, l'émigration hors du petit
territoire du Surinam (375 000 habitants en 1971), où les possibilités de mobilité
sociale étaient limitées, prit peu à peu de l'ampleur, et ceci fut possible parce que le
Surinam, jusqu'en 1975, bénéficiait de la Home Rule et que les Surinamais étaient
de nationalité néerlandaise. En 1967, on comptait 16 000 aux Pays-
Bas dont la moitié résidait à Amsterdam. Leur nombre ne cessa de croître et en
1972, ils étaient déjà 43 000. Au fur et à mesure que le courant migratoire se
renforçait, sa composition sociale changeait. Ce n'était plus désormais une migra
tion de classe moyenne, elle tendit à s'étendre aux classes inférieures. Elle se
diversifia aussi d'un point de vue ethnique ; pendant longtemps la migration vers
les Pays-Bas fut limitée aux Surinamais noirs, ceux que l'on appelle au Surinam les
Créoles, et qui forment 40 % de la population de ce pays. Mais après 1970,
commencèrent à immigrer aux Pays-Bas les Hindous, qui représentent 40 % de la
population et sont les descendants des coolies qui avaient été importés comme
travailleurs dans les Indes britanniques, et les Javanais (15 %), descendants eux
aussi des Javanais venus travailler sous contrat. En 1974, le gouvernement surina
mais, lié au parti créole, qui venait de remporter la majorité, déclara que la
république serait proclamée en 1975 : ceci déclencha un fort courant d'émigration
vers les Pays-Bas, notamment parmi la population asiatique. Lorsque le pays
devint indépendant, 110 000 Surinamais étaient résidants aux Pays-Bas... (3)
Après 1980, les Pays-Bas rendirent plus difficile l'installation des Surinamais, mais
dans la mesure où le Surinam était entre temps devenu une dictature militaire, un
petit nombre continua à s'installer aux Pays-Bas, au titre de réfugiés internatio
naux. Environ 150 000 personnes nées au Surinam vivent maintenant aux Pays-
Bas. Pratiquement toutes ont la nationalité néerlandaise et il est statistiquement
difficile de les retrouver. Tout dépend de la définition de la qualité de Surinamais
et de l'inclusion ou non des descendants des Surinamais aux Pays-Bas. Les
mariages mixtes sont nombreux et les limites de ce groupe sont à l'évidence très
ouvertes. Le chiffre de 200 000 personnes d'origine surinamaise constitue une
estimation satisfaisante pour 1986. La population aux Pays-Bas est
très hétérogène. Les durées de séjour, les niveaux d'éducation et les groupes ethni
ques sont très divers. Bien que la génération la plus ancienne soit sous-représentée,
et les moins de 20 ans surreprésentés, par rapport à la population totale néerland
aise, la population surinamaise n'a pas et n'a jamais eu la structure démographi
que caractéristique et la répartition par sexe déséquilibrée que l'on trouve parmi les
populations migrantes. La migration surinamaise ne s'est pas développée en
réponse à un appel sur le marché du travail néerlandais (4) ; elle a pris sa source
dans une population qui recherchait une mobilité sociale pour elle-même et pour
les générations ultérieures, et elle a pris très nettement un caractère politique après
1974.
LES TURCS ET LES MAROCAINS
Les migrations turques et marocaines vers les Pays-Bas font partie du vaste
courant migratoire méditerranéen vers l'Europe de l'Ouest (5). Dans les années 60,
les Pays-Bas commencèrent à recruter des travailleurs pour leurs vieilles industries
qui exigeaient une abondante main-d'œuvre non qualifiée, telles le textile, les
constructions navales et les mines. Cependant le flux de main-d'œuvre étrangère
resta modeste et les Turcs et les Marocains apparurent relativement tard sur le :
et groupes ethniques dans les villes néerlandaises classe, race, ou culture ? 93 Résidence
marché du travail néerlandais : en 1965, on comptait seulement 8 802 Turcs et
4 506 Marocains aux Pays-Bas (6). L'émigration n'était considérée que comme un
phénomène temporaire tant par le gouvernement néerlandais que par les migrants
eux-mêmes. C'était typiquement une migration de travail, qui commençait avec
des hommes qui avaient laissé leur famille derrière eux, et avaient l'intention de
retourner au pays d'origine après quelques années de dur travail et de vie très
modeste en vue d'investir leurs épargnes dans une ferme familiale ou un commerce.
Jusqu'au milieu des années 1970, les Marocains conservèrent ce modèle de migra
tion circulaire classique (7). Mais comme souvent dans ce genre de migration, les
perceptions et aspirations des migrants changent. Au lieu de retourner chez eux
après quelques années ils font venir leur famille. Pour les migrants légalement
installés, il est assez facile (par comparaison avec la Suisse ou l'Allemagne), d'in
troduire les dépendants directs. La réunification familiale, par la migration des
femmes et des enfants, ne fut pas influencée par la demande sur le marché du
travail mais par la dynamique propre à ce type de migration.
La migration de travail en tant que telle s'arrêta pratiquement avec la crise du
pétrole de 1973. Le gouvernement néerlandais ne délivra plus de permis de travail
après cette année-là, mais la migration continua et même s'accrut du fait de l'arr
ivée des femmes et des enfants. La migration des années 70 changea la structure
démographique de la population turque et marocaine aux Pays-Bas de manière
spectaculaire. Après 1980, les entrées diminuèrent très rapidement et il semble que
la migration se soit pratiquement arrêtée. A l'heure actuelle, respectivement 80 %
et 65 % des maris turcs et marocains ont introduit leur famille. Ces pourcentages
auraient peut-être été plus forts si la crise économique n'avait pas causé un chô
mage aussi élevé parmi les jeunes Turcs et Marocains. Dans des conditions favorab
les, la migration aurait pu continuer quelque temps, particulièrement parmi les
Marocains. Il est clair cependant que les caractéristiques fondamentales de la
migration auraient été les mêmes. Les chiffres, pour l'immigration des années 70,
n'indiquent pas que la société néerlandaise courre le risque d'être submergée par les
immigrants, comme une partie de la presse le suggère. Ils montrent simplement que
le processus de migration de travail qui avait commencé au cours des années
précédentes est arrivé à son terme.
L'ÉTUDE DE LA RÉPARTITION RÉSIDENTIELLE
Dans les années 1920, l'Ecole de Chicago, dite « d'Ecologie Humaine » étudia
la répartition résidentielle dans les sociétés industrielles modernes. La ségrégation
de groupes culturels est universelle dans les villes pré-industrielles, mais dans ces
sociétés, elle avait une signification différente. Celles-ci étaient composées de
petites communautés dans lesquelles l'individu était intégré tout au long de sa vie.
Au contraire, dans les sociétés industrielles ou, si l'on préfère, post-industrielles, le
niveau d'interaction a considérablement changé et, en relation avec ce changement,
la nature de l'interaction a changé ; de personnelle et largement répandue, elle est
devenue impersonnelle et liée à des rôles spécifiques. Park, qui était un observateur
attentif des processus qui régulent la participation dans les sociétés industrielles,
considérait la ville comme l'expression spatiale de ces processus (8). Les idées de
Park et leur application à la croissance urbaine par Burgess sont dans une certaine
mesure simplistes, leurs descriptions impressionnistes, et ils mêlent, dans leur tra- Hans van Amersfoort 94
vaux, l'explication et la description. Mais leurs idées fondamentales se sont révé
lées fructueuses et ont stimulé beaucoup de recherches ultérieures. Avec l'ère des
ordinateurs, la description de ces processus urbains dans la ville a changé de nature
et beaucoup plus de données ont pu être systématiquement prises en compte. Ceci
a permis de poser davantage de questions techniques et suscité toute une littérature
sur la mesure de la ségrégation sociale (9).
On ne traitera pas ici des problèmes de mesure. Soulignons seulement que les
efforts pour dégager des indicateurs plus pertinents et mieux décrire les phéno
mènes ont eu des répercussions particulièrement importantes dans l'approche de
plusieurs problèmes théoriques : aux Etats-Unis, y avait-il eu des différences de
ségrégation entre les groupes emigrants blancs et la population noire (10) ?
Comment s'organise aujourd'hui la répartition ethnique dans les villes de l'Europe
de l'Ouest ? Plus fondamentalement, quelle est la relation entre les milieux sociaux
et les modèles résidentiels ? Il est généralement admis que dans les villes modernes,
la ségrégation spatiale mesure la ségrégation sociale et par conséquent la participa
tion aux institutions essentielles de la société. Mais la résidence est-elle l'expression
de la place dans la société ou bien la relation est-elle inverse ? En termes de
recherche, la résidence est-elle une variable dépendante ou indépendante ?
La réponse à cette question n'a pas seulement un intérêt académique, elle a
aussi des implications de politique, particulièrement dans des Etats-providence,
comme les Pays-Bas, où le gouvernement contrôle une proportion importante du
stock de logements et régule son allocation. Lorsque l'habitat ne reflète que la
position d'un groupe social, une politique qui vise à améliorer cette position sociale
peut négliger la situation en matière de logement, et doit prendre des mesures dans
d'autres domaines, tels que l'éducation ou le marché du travail. Mais si la place
occupée dans la société dépend du logement et de la répartition résidentielle, alors
il est important d'essayer d'agir sur ces deux variables. L'étude des groupes ethni
ques dans les villes américaines montre qu'il y a un effet relativement autonome de
la répartition résidentielle (n). Au fur et à mesure des générations, les groupes les
moins ségrégés font preuve d'une mobilité professionnelle plus forte que ceux qui
ont subi la ségrégation. Or, la façon dont on pose habituellement cette question est
source d'erreurs. Ce n'est pas seulement un problème de variables dépendantes ou
indépendantes, mais de variables interdépendantes qui entrent en interaction dans
certaines conditions, par exemple lorsque le marché du travail est en expansion.
Les conditions de logement sont à la fois une cause et une conséquence de la
position sociale. La perspective temporelle que l'on adopte joue aussi. Les effets
des modèles résidentiels sur le développement de la participation sociale devien
nent visibles au fil des générations. En Europe de l'Ouest, la plupart des groupes
immigrants se sont installés récemment. Par conséquent, la des études
n'ont adopté qu'une perspective temporelle très courte ou aucune perspective du
tout, et tendent à décrire la répartition résidentielle comme une expression de la
position des immigrants. Mais même lorsque l'on se limite au court terme, plu
sieurs interprétations de la s'offrent à nous. Elles renvoient
à des « idées » ou des « théories » plus générales sur la société mais on peut les
isoler de manière opérationnelle. Et sauf si on les accepte comme des dogmes, elles
peuvent être testées empiriquement. C'est précisément le but de cet article. :
et groupes ethniques dans les villes néerlandaises classe, race, ou culture ? 95 Résidence
LA RÉPARTITION URBAINE DES IMMIGRANTS
LES MÉCANISMES DE SÉLECTION SELON PARK ET BURGESS
On l'a dit, les modèles résidentiels sont généralement considérés comme une
expression de la position sociale des groupes. Mais pourquoi devrait-il en être
ainsi ? Le concept de sociale d'un groupe n'est pas en soi très simple ; sans
entrer dans des détails, retenons que la position sociale d'un groupe est un indice
synthétique de la position moyenne des membres du groupe dans quatre champs
institutionnels : le système juridico-légal, le système scolaire, le marché du travail
et le marché du logement (12). La sociologie de Park était fondée sur l'observation
que les sociétés modernes étaient caractérisées par le relâchement des liens com
munautaires (13). L'individu n'est désormais plus pris dans des réseaux de solidarité
groupale ; le seul lien de solidarité qui reste, la famille nucléaire, ne retient l'ind
ividu qu'au cours d'une partie de son cycle de vie et d'ailleurs elle s'est de plus en
plus désagrégée depuis l'époque de Park. Dans de telles circonstances les critères de
prestige comme l'appartenance familiale perdent de leur impact. Le revenu devient
le facteur principal de différenciation sociale, suivi par le moment du cycle de vie
dans lequel se trouve l'individu. Celui-ci est libre de s'installer là où il peut louer ou
acheter une maison qui corresponde à son revenu et aux besoins de sa famille. Et
en vérité, lorsque les gens déménagent, des différences sociales se créent, dans la
ville, selon ces variables fondamentales. Park et Burgess vivaient dans une période
d'expansion économique et d'innovation dans la technologie des transports. Dès
lors, l'habitat moderne, et le plus recherché, se trouve à la périphérie de villes en
expansion. Les maisons plus anciennes manquent de moyens de confort et devien
nent obsolètes. Les individus plus riches, et/ ou plus jeunes, quittent le centre et on
les retrouve dans les faubourgs. Des logements vides dans des immeubles à bas
prix où les immigrants peuvent trouver un premier point de chute, sont donc
disponibles dans les quartiers de la ville qui sont en déclin. Toute une série d'en
quêtes dans les villes industrielles d'Europe de l'Ouest et des Etats-Unis ont
confirmé que c'est très généralement ainsi que les différences sociales s'organisent
dans l'espace (14).
L'installation et la répartition géographique urbaine des immigrants furent
considérées par Burgess comme une des modalités particulières de ce processus de
structuration sociale. Les quartiers chinois et la Petite Sicile à Chicago furent des
zones d'adaptation, des niches, où les nouveaux venus pouvaient faire leur chemin
dans une situation nouvelle. Durant cette période d'adaptation, ils recherchent
l'appui d'autres personnes dans la même situation et des colonies se forment sur la
base de la langue, de la religion ou de l'appartenance régionale. Les liens créés par
ces groupes primaires ne recoupent pas les variables fondamentales mais elles en
sont une forme spécifique. Lorsque les différences de revenus à l'intérieur du
groupe diminuent par rapport à la population totale, le voisinage ethnique tend à
disparaître. Au fil des années, la structure démographique devient plus hétérogène
et le statut familial devient une variable plus pertinente. En décrivant les concentrat
ions d'immigrants européens de son époque, Burgess avait une vision remarqua
blement correcte ; cependant, il se trompait totalement sur la nature des modèles
résidentiels des Noirs ruraux qui s'installaient dans les villes du nord (15). Les
ghettos noirs, ou les ghettos juifs des temps médiévaux et de l'époque nazie, ne Hans van Amersfoort 96
doivent pas être pris comme référence. De telles concentrations absolues d'immi
grants ne s'observent, autant qu'on le sache, ni dans les villes néerlandaises, ni dans
aucune ville européenne. Conformément à l'esprit de leur époque, Park et Burgess
avaient l'habitude de formuler des lois et de tracer des analogies biologiques. Ils
comparaient les modalités d'insertion à des exemples d'écologie végétale et ils
utilisaient des termes descriptifs tels que l'invasion, la succession, dont ils se ser
vaient comme explication. Aucun universitaire contemporain ne formulerait ces
arguments de cette manière.
Nous reformulerons donc la thèse de Park et Burgess ainsi : le type d'insertion
urbaine est le résultat d'une compétition pour le logement dans une situation de
libre concurrence où le prix et la qualité sont étroitement liés ; l'immigrant ne peut
payer qu'un très faible loyer et il doit partir de zéro. Par conséquent, il doit
commencer par prendre un logement dans le centre ville, là où ceux-ci ne répon
dent pas au standard. Telle pourrait être une reformulation moderne de la thèse de
Burgess.
LES CLASSES DE LOGEMENT DE REX ET MOORE
Rex et Moore ont fondé leur étude de Sparkbrook à Birmingham sur les
thèses de Park et Burgess (16). Mais ils n'ont pas repris totalement les théories de
leurs prédécesseurs, et d'ailleurs Birmingham n'était pas comparable à
Chicago. Sociologiquement, Rex et Moore ont eu une approche différente. Park et
Burgess ne se souciaient guère de relier leurs interprétations macro-sociologiques
aux comportements individuels. Bien que Rex soit bien trop sociologue pour s'en
tenir à une approche psychologique, il explique les structures résidentielles par les
critères de référence des résidants typiques(17). Le second point de différence est de
nature sociétale. Le marché du logement à Chicago est différent de celui que l'on
trouve en Angleterre ou aux Pays-Bas : dans les villes néerlandaises, le marché du
logement est caractérisé par un très large secteur public. Dans le secteur public,
comme dans le secteur capitaliste, il y a compétition pour le logement, mais les
règles du jeu sont différentes ; l'allocation des maisons dépend d'un système de
répartition déterminé politiquement, et les individus sont liés au marché du loge
ment par leur statut dans ce système. Sur cette base, Rex et Moore définissent six
classes de logement, c'est-à-dire des groupes qui ont des intérêts différents et
parfois conflictuels sur le marché du logement : les propriétaires qui louent leur
maison, leurs locataires, les propriétaires occupants, les locataires des logements
publics, les occupants d'appartements meublés, et enfin les acheteurs pauvres, qui
ne peuvent entrer sur le marché du logement qu'en achetant un bien foncier, mais
également en l'utilisant sous forme de location afin d'en couvrir le coût.
La description de ces groupes d'intérêt et leur interaction mutuelle forme le
cœur de l'ouvrage, mais c'est seulement une explication des premières étapes de
l'insertion urbaine. Comment ces modèles résidentiels se développent dans le futur
est difficile à dire lorsqu'on lit Rex et Moore. Leur idée centrale est que la concur
rence sur le marché du logement britannique — et ce serait probablement vrai du
marché néerlandais — est un problème bien plus complexe que la concurrence sur
un marché dont le prix est régulé. Une analyse de cette concurrence peut expliquer
les conflits qui sont générés par cette concurrence, et les structures résidentielles
sont le produit de ces conflits. :
Résidence et groupes ethniques dans les villes néerlandaises classe, race, ou culture ? 97
LE FACTEUR CULTUREL
Bien que l'approche en termes de classes de logement permette de prendre en
considération les valeurs propres à chaque groupe d'intérêt, Rex et Moore décri
vent Sparkbrook comme si tous ses habitants avaient le même point de vue sur ce
qui est le plus désirable en matière de logement. Ce point a été critiqué par Dahya.
Selon lui, le comportement des Pakistanais sur le marché du logement ne s'expli
que pas par les contraintes qu'ils rencontrent sur le du travail, mais par
leurs orientations positives à l'égard du groupe de village et de parenté et par la
signification que la possession d'un logement prend dans ce contexte (18). Cette
critique est sérieuse ; si les Pakistanais souhaitent posséder un logement, et que
cette attitude ne rend pas les logements publics attractifs à leurs yeux, il en résulte
qu'à long terme ils se comporteront différemment des citoyens britanniques et des
Antillais.
Depuis Dahia, plusieurs études de la répartition géographique des groupes
asiatiques en Grande-Bretagne ont été réalisées. Il semble bien que ces populations
soient nettement orientées vers l'acquisition de logements. Interpréter cette ten
dance pose le problème de la différence dans l'étape du processus migratoire à
laquelle se situent les différents groupes asiatiques ; en général, leur migration est
née d'une migration circulaire de paysans qui cherchaient seulement à accroître le
revenu familial. Ce modèle est classique dans les sociétés paysannes qui connais
sent une pression de population (19). A une étape ultérieure, les hommes, au lieu de
retourner chez eux, font venir leur famille, bien que l'idée de retourner un jour au
pays ancestral reste très vivace au moins parmi la première génération. Aussi
longtemps que les migrants se perçoivent comme essentiellement des paysans villa
geois, leur venue a une signification différente, qui peut conduire à une modalité
d'insertion différente. Mais comme Dahia lui-même le souligne à la fin de son
article, un modèle spécifique d'insertion lié à un facteur culturel ne peut perdurer.
Même lorsque le mythe du retour persiste dans une population qui s'est installée
depuis plusieurs générations dans un pays, il est peu vraisemblable que ce mythe ait
les mêmes conséquences pour le comportement quotidien des individus et pour les
décisions liées à des problèmes très concrets. Le cadre de référence qui conduit à
agir sur le marché du logement se déplacera du groupe de village ou de parenté vers
la société britannique. L'évolution des différentes populations asiatiques en Gran
de-Bretagne me semble correspondre à cette analyse (20). Néanmoins, la situation
en matière de logement de plusieurs groupes asiatiques et des groupes d'Antillais
varie sensiblement, du fait d'orientations culturelles différentes. Il est impossible de
choisir entre une interprétation en termes de culture ou en termes de classe sociale,
parce que la situation des immigrants récents, comme le montrent Rex et Moore,
est spécifique : elle aboutit à la constitution de colonies ethniques.
D'une manière générale, les géographes sociaux seraient très surpris de ne
pouvoir relier la répartition spatiale des étrangers à de variables telles que la durée
de séjour ou la structure démographique. L'interprétation des faits peut donc être
fondée sur des cadres conceptuels différents : position de classe en matière de
logement, phase différente de la migration, et culture conviennent toutes et n'en
trent pas en contradiction. Cependant sur le long terme, avec l'arrivée des nouv
elles générations, elles conduisent à des scénarios différents. 98 Hans van Amersfoort
LA RACE EST-ELLE UNE CLASSE ?
Dahia a critiqué l'hypothèse de Rex et Moore selon laquelle il existe des
valeurs communes aux différentes classes de logement. Pahl leur adresse la même
critique (21) mais ce qu'écrit Pahl sur les classes de logement est très différent de
Dahia : la position de classe détermine toutes les attitudes. Les classes dignes de ce
nom divisent la population de manière fondamentale entre des groupes opposés,
avec des valeurs, des intérêts et des projets différents. Les classes de logement ne
sont que des groupes d'intérêt relativement stables. La position des individus peut
changer au cours de leur vie et certainement d'une génération à l'autre. Les conflits
qui surgissent entre classes de logement peuvent se centrer davantage sur des
intermédiaires tels que les fonctionnaires sociaux locaux qu'entre les parties qui
sont directement en conflit. Tout ceci ne semble pas fondamental assez élémentaire
et ne permet pas de pousser très loin l'analyse.
Ne peut-on pas trouver la ligne de clivage réelle de la société qui permette de
comprendre de manière fondamentale la position sociale des individus ? Ce pro
blème dépasse largement les limites de cet article, mais nous devons néanmoins
examiner brièvement une notion qui dérive du concept de classe marxiste. Elle a
été mise en avant par le mouvement « Black power » aux USA et s'est répandue
dans les milieux antillais, en Angleterre et aux Pays-Bas. Les Noirs forment-ils une
classe par rapport à la population blanche déjà installée ? Il est possible d'appli
quer le concept marxiste de classes sociales à des sociétés telles que l'Afrique du
Sud d'aujourd'hui ou l'économie de plantation dans la Caraïbe, mais non aux
groupes immigrants en Europe (22). Et pour des sociétés telles que la société néer
landaise, on est contraint de modifier des éléments essentiels du concept ; par
exemple la classe dominante ne dépend pas pour sa survie de la classe dominée.
Mais surtout d'autres lignes fondamentales de démarcation peuvent diviser la
société, de manière complètement extérieure aux schémas marxistes classiques.
Dans les Pays-Bas du XVIIe siècle, des petits groupes de tziganes et de gitans
errants ne formaient pas une classe en ce sens, mais ils furent exterminés dans un
contexte de xénophobie violente.
Est-il possible que les immigrants dans les sociétés de l'Europe de l'Ouest
soient exclus de la participation sociale de manière radicale et qu'ils forment une
classe, ou plus exactement une minorité, telle que je la définis (23) ? Lorsque l'on
formule la question dans ces termes, il faut redéfinir les immigrants. Les immi
grants allemands, japonais, ou britanniques dans une ville comme Amsterdam ne
doivent pas être pris en compte. Il est nécessaire de trouver une définition opéra
tionnelle pour ceux que l'on appelle, dans les cercles radicaux, les Noirs. Les Turcs,
en particulier, considèrent ce qualificatif comme offensant mais il n'y a pas d'autre
moyen de définir les Turcs, les Marocains et les Surinamais que de les qualifier de
migrants de couleur. Lorsqu'on fait l'hypothèse d'une ligne de démarcation fon
damentale entre les Blancs et les personnes de couleur, il faut alors trouver un
corrélat commun aux structures résidentielles de ces trois groupes d'immigrants. :
Résidence et groupes ethniques dans les villes néerlandaises classe, race, ou culture ? 99
LE LOGEMENT DES IMMIGRANTS DANS LES VILLES
NÉERLANDAISES
LE LOGEMENT DANS LES VILLES NÉERLANDAISES
La différenciation du stock de logements dans les villes néerlandaises s'expli
que historiquement. Dans les vieux quartiers des villes néerlandaises, la construc
tion remonte à l'époque médiévale comme à Utrecht, ou au XVIIe siècle comme à
Amsterdam. Une grande diversité sociale y était la règle. Les riches et les pauvres
vivaient dans les mêmes quartiers, il n'y avait pas de séparation entre le lieu de
travail et le lieu de résidence. Les énormes maisons des riches marchands amster-
damais contenaient les logements de leurs serviteurs mais également leurs bureaux
et leurs entrepôts. Les que nous trouvons aujourd'hui dans ces quartiers
sont par conséquent très hétérogènes. Certains d'entre eux sont de mauvaise qual
ité, mais d'autres maisons ont été converties et restructurées en appartements à la
mode et très recherchés. On trouve également un nombre significatif d'hôtels et de
pensions dans ces quartiers anciens. Le type de ségrégation résidentielle que l'on
considère comme normale de nos jours n'existait pas à l'époque où ces quartiers
furent construits. Cette ségrégation ne se développa que vers la fin du XIXe siècle
quand les innovations techniques de la révolution industrielle permirent de déve
lopper un système de transports rapides.
L'économie néerlandaise qui avait été florissante au XVIIe siècle connut un
long déclin au XVIIIe siècle, et au XIXe siècle ; sa croissance fut plus lente que
celle de ses voisins. L'Etat ne se modernisa qu'après la constitution de 1848, date à
laquelle la société néerlandaise prit un nouveau départ. Après 1870, les villes
néerlandaises jusqu'alors stagnantes recommencèrent à croître. Autour des vieux
centres, des « ceintures » de logements rapidement construits pour accueillir les
nouvelles populations se constituèrent. Ces immigrants vers les villes étaient dans
une très large mesure des ruraux qui avaient perdu leurs moyens d'existence lors de
la crise agricole du dernier quart du XIXe, ou qui se retrouvèrent en chômage
lorsque la production agricole se mécanisa. Au même moment, l'amélioration des
moyens de transport rendit possible, pour les familles riches, l'installation dans les
banlieues. Ils commencèrent à quitter le centre et à prendre de nouvelles maisons
dans les dunes ou le long de la côte, particulièrement attirante, du Zuiderzee.
L'urbanisme souvent ahurissant de ces nouveaux quartiers des villes conduisit à la
première intervention du gouvernement. La loi sur le logement de 1901 donna aux
municipalités le droit d'imposer certains standards minima. Cette loi rendit aussi
financièrement possible la construction par les municipalités de leurs propres
logements selon ces mêmes standards, ainsi appelés « woningwetwoningen » (c'est-
à-dire : maisons construites selon les termes de la loi sur le logement). Bien év
idemment, les effets de la loi ne devinrent visibles qu'après quelques années, mais
progressivement un nombre croissant de logements publics fut construit et on
observa une élévation régulière de la qualité de l'habitat dans ces nouveaux quart
iers urbains ; notamment durant l'entre-deux guerres, lorsque les coûts de
construction étaient bas, la qualité des constructions s'améliora.