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Emmanuel de Martonne - article ; n°347 ; vol.65, pg 1-14

De
15 pages
Annales de Géographie - Année 1956 - Volume 65 - Numéro 347 - Pages 1-14
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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André Cholley
Emmanuel de Martonne
In: Annales de Géographie. 1956, t. 65, n°347. pp. 1-14.
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Cholley André. Emmanuel de Martonne. In: Annales de Géographie. 1956, t. 65, n°347. pp. 1-14.
doi : 10.3406/geo.1956.14339
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1956_num_65_347_14339347. — LXVe année. Janvier-Février 1956. №
ANNALES .
DE
GÉOGRAPHIE
revue Géographie La n'oublie mort dont d'Emmanuel pas il a l'impulsion EMMANUEL été depuis de Martonne heureuse 1900 (Pl. DE un I.) qu'il plonge des MARTONNE Directeurs lui dans a donnée le les deuil avec plus les la actifs. Annales collaboraNotre de
tion de L. Gallois, A. Demangeon, et Emm. de Margerie et qui l'a maintenue,
après la première guerre mondiale, malgré de sérieuses difficultés, au premier
rang des grandes revues internationales.
Sa perte sera aussi douloureusement ressentie par la Géographie française.
Son action scientifique et organisatrice, qui s'est exercée pendant près de
cinquante ans; a marqué une étape décisive dans l'évolution de notre disci
pline. En donnant à la Géographie physique générale la promotion à laquelle
elle avait droit, à côté de la géographie descriptive ou régionale, on peut dire
qu'il a contribué à l'établissement définitif de la géographie moderne. Et
nous verrons plus loin les efforts qu'il a déployés pour « équiper » cette
géographie, c'est-à-dire pour lui donner les moyens de s'affirmer comme
une science autonome. Son élection à l'Académie des Sciences en 1930 n'a
été que la juste reconnaissance, par ce grand Corps Savant, des qualités de
l'homme de science et de son activité d'organisateur.
I. — L'Homme
II était né en 1873. Très brillant élève de son lycée provincial, il avait
été reçu à l'École Normale Supérieure depuis la classe de Philosophie — sans
passer par une Rhétorique supérieure — en 1892. Agrégé d'histoire et géogra
phie en 1895, il obtenait le Doctorat es lettres en 1902, puis le Doctorat es
sciences en 1907.
En 1898, il avait été chargé d'un cours de Météorologie auprès du Laborat
oire de Géographie physique de la Faculté des Sciences de Paris ; en 1899,
il prenait en mains l'enseignement de la géographie à la Faculté des Lettres
de Rennes, qu'il devait quitter en 1905 pour la Faculté des Lettres de Lyon,
et c'est en 1909 qu'il est nommé à la Faculté des Lettres de Paris dans la
АЯК. DK ОЙОв. LXVe ANNÉE. ANNALES DE GÉOGRAPHIE 2
chaire de Géographie laissée vacante par la mise à la retraite de P. Vidal
de La Blache. Il devait assurer cet enseignement jusqu'en 1944, c'est-à-dire
pendant trente-cinq ans, ajoutant à ces fonctions celles de Directeur de
l'Institut de Géographie1.
C'est donc au cours d'une longue carrière que s'est déroulée son activité
et que s'est affirmée une personnalité qui restera, avec celle de Vidal de
La Blache, une des grandes figures de la Géographie moderne.
A une intelligence tout à fait supérieure, vive, lucide et pénétrante, il
devait son aptitude à déceler dans les choses comme dans les hommes, avec
une rapidité surprenante, le trait essentiel qui lui permettait de les apprécier
à leur juste mesure, et de préjuger à coup sûr les conséquences de ses déci
sions. A tel point qu'on peut se demander s'il n'a pas eu, dès le début de sa
carrière, la claire vision du rôle qu'il pouvait remplir et de l'action qu'il
avait à mener pour hausser la Géographie française au niveau d'une disci
pline autonome et plus scientifique.
Il était profondément juste. Les considérations sentimentales, pas plus
que les intrigues, n'ont jamais eu le pouvoir de modifier son appréciation.
Il n'était pas du tout systématique ; il avait au contraire une profonde
méfiance pour toute attitude dogmatique. Jamais il n'a cherché à imposer
ses idées. La prudence était la marque essentielle de son attitude scientifique.
Il a montré cette grande maîtrise de soi que tout savant digne de ce nom
doit posséder : savoir suspendre son jugement devant un enchaînement de
faits que l'on n'arrive pas à justifier. C'est ce qui explique sans doute la
confiance absolue que les jeunes avaient dans ses conseils.
Il avait horreur de la vulgarité, du débraillé de la pensée, et les expressions
spectaculaires qui attirent si facilement l'adhésion des non-initiés lui faisaient
hausser les épaules. Son style, à ce point de vue, est bien l'expression de son
tempérament : il a de la tenue, il est d'une remarquable précision, tout.
classique, c'est-à-dire qu'il exprime sans détour la démarche d'une pensée
qui va droit au but2.
Il serait inexact du reste de ne voir en lui qu'un savant spécialisé dans une
seule discipline et sans curiosité pour les autres. Non seulement il a fréquenté
toutes les sciences dont il connaissait la structure, la méthode, et dont il
pouvait apprécier correctement les résultats, mais il possédait une très
large culture générale. Ses loisirs, quand il s'en accordait, étaient occupés
à des lectures variées, le dessin surtout l'attirait et il a fait de très belles
aquarelles ; il avait aussi un réel talent de musicien.
L'énergie était un autre trait essentiel de son caractère. Il ne reculait
jamais devant l'obstacle et quand sa décision était prise rien ni personne
n'aurait pu l'empêcher d'atteindre le but. A côté du savant — et autant que
1. Il était Président de la Société de Géographie de Paris, membre d'Honneur de plusieurs
grandes sociétés géographiques étrangères, Docteur Honoris Causa des Universités de Cambridge
et de Cluj.
2. Il convient de rappeler qu'il a toujours marqué une sérieuse appréhension vis-à-vis de la
multiplication des termes techniques, des néologismes qui risquent d'encombrer notre discipline
d'un jargon hermétique, ce qui est, on l'avouera, tout le contraire de l'esprit géographique. EMMANUEL DE MARTONNE 3
le savant — , c'est l'homme d'action qu'il faut honorer. Il a gardé toute sa vie
le tempérament qui l'avait poussé, à sa sortie de l'École, à entreprendre
l'exploration du bassin du haut Nil pour démêler les problèmes du climat
et de l'hydrographie qui l'attiraient déjà, projet que les circonstances ne lui
ont pas permis de réaliser. C'est bien avec la mentalité d'un explorateur
qu'il a abordé toutes les questions qui ont attiré son attention.
II. — L'œuvre
On peut s'étonner qu'il n'ait jamais songé à donner, soit dans un article,
soit dans une conférence, une définition de la Géographie, précisant sa posi
tion parmi les sciences. Sans doute a-t-il jugé qu'il était préférable de ne pas
imposer à cette science jeune des directives trop dogmatiques qui risque
raient d'entraver son développement. Ce sont ses travaux mêmes qui reflètent
le mieux sa pensée à cet égard, et c'est de leur analyse que l'on peut dégager
sa conception de la Géographie.
Il a retracé pourtant, dans un opuscule de vingt-cinq pages1, qui a dû
passer à peu près inaperçu, étant donné les circonstances de sa publication,
les principales étapes de l'évolution de la géographie en France. Cet exposé
particulièrement suggestif éclaire d'une façon singulière les problèmes qui
se sont posés vers la fin du xixe siècle au sujet d'une discipline qui n'en était
qu'à ses débuts et permet de bien saisir la place qu'il a tenue dans son organi
sation.
Il rappelle d'abord que dès l'Antiquité on voit la Géographie se manifester
avec les deux tendances que nous lui connaissons aujourd'hui : la tendance
descriptive ou régionale et la tendance systématique ou générale, comme si
notre connaissance d'un milieu quelconque n'était complète, c'est-à-dire
satisfaisante pour l'esprit, que si celui-ci parvenait à le situer dans un
ensemble plus vaste : atmosphère, continents, mer, ou même à l'échelle du
globe tout entier, afin de mieux le mesurer ou l'apprécier.
Après l'éclipsé du moyen âge, trois périodes très nettes peuvent être
dégagées, d'après lui, dans l'évolution de la géographie : aux xvne et
xvine siècles, la Géographie est vraiment inexistante en France, comme
partout ailleurs du reste. Le nom de géographe n'est réclamé que par ceux
qui s'occupent de fixer par les cartes la figure de la surface terrestre dans ses
linéaments principaux : contours des côtes, cours des fleuves, position des
villes. La Géographie est essentiellement mathématique et les seuls géo
graphes sont en somme « les géographes du roi » qui nous ont laissé du reste
des œuvres remarquables2.
La seconde période correspond à l'époque des grandes explorations
dont les résultats ont été vulgarisés durant tout le xixe siècle, et avec une
volonté qui n'a jamais failli, par les Sociétés de Géographie. Elles ont
1. La Science française, La Géographie, Collection Larousse, 1915.
2. A côté se maintient une géographie historique qui a un caractère beaucoup plu-- historique
que géographique. ANNALES DE GÉOGRAPHIE 4
fait connaître au grand public le nom de Géographie plus qu'elles n'en ont
précisé l'objet et la méthode. La Géographie cartographique ou mathémat
ique continue, pendant ce temps, à donner des œuvres d'une grande perfec
tion (cartes topographiques éditées par le Service Géographique de l'Armée).
« On peut s'étonner, écrit-il, qu'il a fallu attendre la fin du xixe siècle
pour voir la production géographique vraiment organisée et orientée conve
nablement en France. » Les causes de ce retard sont attribuables pour une
part à la persistance du mouvement aiguillant la Géographie, sous l'influence
de l'Académie des Sciences, du côté de la Géographie mathématique. Mais
il s'explique aussi par le manque d'organisation du travail géographique,
qui se fait d'autant plus sévèrement sentir qu'une somme considérable de
connaissances s'accumule à la suite de la pénétration européenne dans l'inté
rieur des continents : en Afrique principalement, en ce qui nous concerne
du moins.
En l'espace d'une vingtaine d'années, à la fin même du xixe siècle, on
assiste à l'épanouissement de la Géographie descriptive ou régionale, suivi
bientôt, dès la première décennie de ce siècle, des premières manifestations
de la géographie systématique sous la forme de la Géographie physique
d'abord. Ainsi naît ce qu'Emmanuel de Martonne a appelé la Géographie
moderne.
Il est significatif de constater que tous les travaux ou presque, provoqués
par cet extraordinaire renouveau, appartiennent aux thèses de l'Université.
On peut donc dire que c'est l'Enseignement universitaire, dont l'organisation
s'achève à ce moment-là, qui fournit à cette Géographie moderne les moyens
de se réaliser. Ce sont les cadres et les points d'appui qu'il met à sa disposi
tion qui ont permis à la Géographie, d'une part, d'entrer en contact avec
les sciences physiques, biologiques et sociales dont elle a besoin et d'affirmer
en même temps, vis-à-vis de ces disciplines, l'originalité de son point de vue
et son autonomie même.
Il était nécessaire de rappeler, même brièvement, les phases de cette
évolution de la Géographie française, afin d'apprécier à sa juste valeur la
part qui revient à Emm. de Martonne dans son établissement.
Certes ce n'est par lui qui a proclamé le premier la nécessité de regrouper
en un même corps de doctrine les diverses branches de la Géographie, qui
jusque-là étaient restées dispersées (cartographie, intégrée dans le domaine
des sciences mathématiques ; morphologie, liée à la géologie ; climatologie,
constituant en quelque sorte un appen i'~e de la météorologie, etc.). L'idée
d'une Géographie moderne réalisant une discipline autonome revient au
Maître génial Vidal de La Blache qui a eu la claire vision du sens dans
lequel elle devait être orientée et qui a correctement défini son point de vue
et précisé sa méthode.
Les élèves qu'il a formés se sont cependant tournés, pour la plupart,
vers la Géographie descriptive régionale, marquant ainsi d'un trait caracté
ristique la production géographique française. Gela n'a rien, du reste, que de
très naturel étant donné les liens intimes qui, dans l'enseignement universi- EMMANUEL DE MARTONNE 5
taire, rattachaient la Géographie à l'Histoire. Pour la géographie descriptive
comme pour l'histoire, la forme monographique est fondamentale. Sur le
plan de l'espace, les enchaînements de faits que nous cherchons à établir ne
répondent-ils pas à la même démarche de l'esprit que celle de l'historien
quand il décrit les phases d'un épisode ou quand il essaie de reconstituer le
déroulement des actes d'une personnalité?
La Géographie moderne a eu la chance de trouver à ce moment-là une
personnalité aussi active et aussi puissante que celle d'Emm. de Martonne pour
achever, ou à peu de choses près, le regroupement de toutes les branches de
la Géographie, en assurant à la géographie physique générale la promotion
à laquelle elle avait droit. Car sans ce il ne pouvait être ques
tion pour cette discipline ni d'unité ni d'indépendance1.
On a pu penser certes qu'il y a eu quelque chose d'un peu paradoxal
à ce que ce soit la Géographie physique qui achève de cimenter le regroupe
ment des diverses' branches de la géographie et que ce regroupement se soit
effectué dans le cadre des Facultés de Lettres. Mais à y bien réfléchir, et
malgré les inconvénients qui pouvaient en résulter, c'était là la solution la
plus favorable.
Il a nettement défini les rapports qui devaient s'établir entre la Géograp
hie physique et les disciplines scientifiques, marquant la nature de la colla
boration qui doit s'établir entre elles : « Ce sont les sciences de la nature et
la Physique du Globe qui permettent d'interpréter les phénomènes de la
Géographie physique. Il reste à la Géographie à découvrir les raisons de leur
localisation. Et c'est bien là la différence essentielle sur quoi se fonde l'auto
nomie de la Géographie. Si la localisation des phénomènes constitue la préoc
cupation fondamentale du géographe, c'est parce que les variations d'un
même thème dépendent étroitement des rapports que le phénomène considéré
présente avec les facteurs dont la position géographique fait varier le jeu.
Il en résulte des combinaisons multiples qui rendent compte de la diversité
des aspects de la surface du globe, malgré l'identité des facteurs fondamen
taux que la science s'efforce de préciser.
Cette attitude propre à la Géographie nous permet donc de saisir la
réalité sous un angle différent et qui a sa valeur, puisque c'est parmi ces
complexes que la vie humaine s'est développée et que ses activités se manif
estent2.
1. Il semble bien que dans son esprit ce regroupement ait été la chose capitale, malgré les
hésitations qu'il a pu avoir, au début tout au moins, au sujet du sort de la Géographie physique
générale. Il est revenu sur cette question à diverses reprises, soit qu'il souligne le danger toujours
menaçant pour la Géographie d'une spécialisation trop poussée, soit qu'il « salue avec plaisir
les indices multiples d'une spécialisation moins étroite de l'École géographique française »,
allusion sans doute au développement pris en France par la Géographie descriptive régionale.
2. Il serait sans doute intéressant de montrer aussi comment la Géographie moderne peut
revendiquer son autonomie vis-à-vis de l'histoire et des sciences sociales — - revendication,
certes, moins facile à réaliser que vis-à-vis des sciences proprement dites, pour la raison que
la géographie est réunie à ces disciplines dans des cadres scolaires et universitaires communs.
En tout cas, c'est une question qui ne saurait être abordée ici, Emmanuel de Martonne ne l'ayant
pas soulevée.
2 * 6 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
Nous disions tout à l'heure que le regroupement effectué dans le cadre
des Facultés de Lettres avait pu paraître audacieux, voire même paradoxal.
Et certainement il n'a fallu rien moins que l'autorité et l'accord unanime des
élèves de Vidal de La Blache devenus des maîtres pour le faire admettre.
La réputation d'Emmanuel de Martonne n'y a pas été étrangère non plus,
en particulier depuis la publication de son Traité de Géographie physique.
En tout cas, c'est bien la façon dont s'est réalisé ce regroupement qui
doit être considérée comme la marque même de l'originalité de l'École
géographique française, puisque c'est par cette position qu'elle se distingue
de celle qui a été adoptée par la plupart des États où ce regroupement n'est
pas aussi avancé, les sections de la Géographie ayant des affinités avec les
disciplines proprement humaines restant dans le domaine des Facultés
littéraires, tandis que celles qui ont des rapports avec les disciplines scienti
fiques (Géographie physique) sont rattachées aux Facultés scientifiques1.
Pendant une dizaine d'années environ, les inconvénients d'un tel regro
upement ont été réels, en raison de la formation à peu près exclusivement
littéraire de nos étudiants. Mais on doit reconnaître que nos collègues histo
riens et la direction de l'Enseignement secondaire ont montré une grande com
préhension pour donner à la Géographie générale la place qu'elle méritait
dans les programmes et les examens universitaires. D'un autre côté, le déve
loppement des sciences dans les sections littéraires de l'enseignement secon
daire a facilité l'indispensable recours à certaines disciplines scientifiques. Et
depuis une vingtaine d'années la plupart des étudiants qui s'orientent vers
une thèse de géographie physique fréquentent les cours de Géologie et de
Météorologie avec grand profit. Ce qui a été sans doute plus efficace
encore, c'est la collaboration qui tend de plus en plus à se développer entre
de jeunes étudiants ou déjeunes maîtres — géologues, météorologues, hydro
logues et géographes — pour le plus grand bien de toutes ces disciplines.
On sera peut-être étonné que de Martonne n'ait pas parlé des rapports
entre les deux principales branches de la Géographie française moderne :
la géographie descriptive ou régionale et la systématique ou
générale. En tout cas, jamais il ne les a considérées comme exclusives l'une
de l'autre. Elles représentent bien, dans l'état actuel du développement de
la géographie qui — il convient de ne jamais l'oublier — n'en est qu'au
début de son enquête, les deux démarches complémentaires et particulièr
ement expressives de l'esprit géographique. On peut bien dire que la méthode
géographique ne gardera sa souplesse que tant qu'elle maintiendra l'équilibre
entre la conception régionale et la conception systématique ; et nous devons
savoir jouer selon les circonstances, c'est-à-dire selon les lieux et l'époque,
de l'un ou de l'autre clavier.
1. N'est-ce pas pour atténuer les inconvénients que pouvait présenter, tôt ou tard, une telle
situation qu'Emmanuel de Martonne, d'accord en cela avec Vidal de La Blache, a demandé que
l'Institut de Géographie de Paris soit organisé sous la forme d'un Institut d'Univer»ité plutôt
que sous celle d'un Institut de Faculté? Ne serait-il pas plus facile, en effet, d'y organiser soit
des enseignements mixtes (scientifiques, sociologiques et géographiques), soit des colloques
dont les jeunes géographes et les chercheurs tireraient le plus grand profit? EMMANUEL DE MARTONNE 7
N'en a-t-il pas donné lui-même l'exemple ? La méthode qu'il a suivie
dans ses études sur les Carpates et sur l'Europe centrale s'appuie avant
tout sur la Géographie régionale. C'est de la description et de l'analyse
régionale qu'il s'élève jusqu'à la vue générale, synthétique, en fixant son
attention sur la structure, et le comportement du thème général à l'échelle
de la planète qui lui sert à apprécier à sa juste valeur le fait régional dont
il est parti, car il n'exprime qu'une modalité particulière due en grande
partie à sa localisation même qui fait intervenir des facteurs géographiques
divers ou inhabituels.
Au contraire, dans son étude sur les régions privées d'écoulement, c'est
le fait général de l'aridité qu'il saisit dès l'abord. Il essaie de le définir, d'en
préciser la valeur, de formuler l'action combinée des principaux facteurs
qui y participent, ce qui lui permet de déterminer à la fois les limites de son
extension et les modalités régionales diverses qui sont intervenues ; et ainsi
le fait local se trouve appelé à préciser la démonstration générale élaborée
au début.
Il ne saurait donc être question de parler d'exclusive vis-à-vis de l'un ou
de l'autre moyen d'investigation. Devant une réalité aussi complexe, aussi
nuancée que la nôtre, il faut savoir mettre en œuvre les moyens d'étude
les plus efficaces ; les plans rigides, systématiques, ne facilitent pas cette
adaptation au réel. Ils doivent varier selon les circonstances et selon les
lieux.
On peut remarquer cependant que l'importance prise au cours de ces
vingt dernières années par la Géographie systématique, en particulier dans
le domaine de la géographie physique, a singulièrement influencé notre
conception de la Géographie descriptive. L'habitude que la géographie génér
ale a développée de voir les choses à l'échelle de la planète, de les apprécier
d'après les catégories ou les thèmes généraux que nous avons conçus comme
représentant les manifestations fondamentales et durables de cette réalité
(bassins sédimentaires, socles, systèmes de culture, formes d'activité indust
rielle, organisations régionales, etc.) n'a pas manqué d'influencer la Géograp
hie régionale.
Le fait local ou régional, physique ou humain n'a par lui-même aucune
valeur scientifique. Le décrire pour le décrire ne conduit pas à une connais
sance rationnelle. Au reste, que serait une description sans l'idée ou le ra
isonnement qui assure la solidité de la construction ? Ce qui lui donne tout
son sens, c'est bien le fait que le phénomène étudié est partie d'un ensemble
(bassin sédimentaire, socle), dans lequel il faut le replacer, le mesurer avec
d'autres réalisations locales du même fait général, seule façon d'arriver
à comprendre son originalité.
C'est seulement quand elle est conduite dans cet esprit que l'enquête
régionale apporte à la géographie générale les matériaux qui lui permettent
do progresser1. Inversement, peut-on-dire, ce sont bien souvent les progrès
1. On peut penser aussi qu'elle lui rend un service inestimable en contribuant par la précision
de ses «nuiyses à tempérer les ardeurs de l'imagination constructive ou la tendance dogmatique. 8 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
de la Géographie générale -qui projettent sur l'analyse des faits locaux une
lumière nouvelle permettant de les interpréter plus rationnellement. Nous
avions bien le droit de dire tout à l'heure que la méthode géographique
ne gardera sa souplesse et son efficacité qu'à la condition de maintenir un
équilibre raisonnable entre la conception régionale et la conception syst
ématique1.
L'œuvre scientifique d'Emm. de Martonne est considérable (plus de
150 ouvrages et articles). Elle est aussi très diverse. Naturellement, c'est
avant tout vers les questions de Géographie physique que sa pensée s'est
dirigée.
Les tentatives qui avaient été faites avant lui en France (E. de Beau-
mont, E. Reclus, Surrel, de La Noë et de Margerie), malgré leur originalité,
n'étaient que des manifestations isolées, et avaient été sans lendemain. La
tâche qui s'imposait était bien de montrer que les différentes branches de
la Géographie physique se rattachent à un tronc commun, qu'elles composent
un même corps de connaissances animées par les mêmes principes et la même
méthode. C'est pourquoi nous voyons Emm. de Martonne mener de front
ses enquêtes dans les diverses branches de cette connaissance, comme s'il
voulait réaliser une expérience personnelle à propos des principales questions
qui s'y rattachent.
Ces expériences sont pour nous d'un prix inestimable, car elles projettent
la lumière sur la voie à suivre, fixent une méthode, créent un état d'esprit
qui dispose à la recherche. Si la Géographie physique a attiré tant de jeunes à
partir de 1920, c'est bien à son impulsion qu'on le doit ; un véritable engoue
ment se manifeste pour la physique.
La lecture, la plume à la main, c'est-à-dire en cherchant à reconstituer les
démarches de la pensée même de l'auteur à travers l'analyse et dans l'élabo
ration des vues synthétiques, a été pour les jeunes la meilleure initiation ;
et elle le sera, longtemps encore. Dans l'état actuel de notre discipline, nous
avons encore besoin de guide sûr ; c'est en revenant parfois aux sources,
en examinant en tout cas comment se sont incorporés les apports qui ont
enrichi notre domaine qu'on acquiert la sûreté de méthode qui permet de
résister aux déviations ou aux exagérations qui forment les écueils les plus
redoutables pour le développement d'une discipline qui n'en est en somme
qu'à ses débuts.
Le Traité de Géographie physique représente vraiment l'acte constitutif
de la Géographie physique en France. C'est bien à lui qu'il convient, d'autre
part, de se reporter si l'on veut faire le point d'une question, car d'une édition
à l'autre il ne retient des travaux réalisés dans l'intervalle que ceux qui ont
contribué vraiment à faire progresser nos connaissances. Il s'est complété
et perfectionné sans que la conception initiale se modifie. Les exemples de
1. Peut-être la situation sera-t-elle différente quand l'enquête régionale aura couvert la
surface du globe tout entière. Mais le temps n'est pas venu de poser une telle question. EMMANUEL DE MARTONNE 9
caractère ïocal se sont multipliés certes, servant d'appui aux analyses et
faisant comprendre par comparaison les vues synthétiques qui s'en dégagent.
Emm. de Martonne a pourtant longtemps hésité à le faire. En tout cas, on
doit le féliciter d'avoir réduit au strict indispensable le nombre des cas locaux
ou régionaux analysés. Il a systématiquement laissé de côté tous ceux qui
résultaient d'une situation exceptionnelle, son attention se concentrant sur
la combinaison de facteurs la plus générale ou la plus normale à l'échelle
de la planète. Les combinaisons plus complexes ou hétéroclites n'offrent le
plus souvent, en effet, pas d'autre intérêt que celui de nous faire saisir plus
exactement le mécanisme même de leur élaboration, leur intérêt géographique
étant limité du fait même qu'elles constituent des cas singuliers.
Si sa curiosité s'est portée sur de nombreuses questions relevant toutes
de la géographie physique, trois ou quatre d'entre elles ont particulièrement
fixé sa pensée et c'est sur elles qu'il convient d'insister.
La question des surfaces d'aplanissement, dont le rôle est primordial en
morphologie, l'a préoccupé durant toute sa vie. Ses enquêtes ne cessent de
se multiplier et elles s'adressent aux cas les plus divers. Dès le début du siècle
cette question est abordée avec les recherches qu'il entreprend dans les
Alpes de Transylvanie et dont l'aboutissement se trouve dans sa thèse pour
le Doctorat es sciences (1908). Il y reviendra encore en 1922 dans les pages
qu'il a consacrées au massif du Bihar et en 1924 dans les Excursions de
V Institut de géographie de V Université de Cluj, résultats scientifiques. De ces
longues recherches s'est dégagée une synthèse remarquable qui a défini dans
l'ensemble de la grande chaîne alpine des types différents par leur genèse
tectonique et par leur morphologie, type alpin proprement dit, type carpa-
tique et type pyrénéen.
Pendant ce temps, il nous donne une série d'études sur la pénéplaine et
les côtes bretonnes, sur le Morvan, où il souligne le rôle essentiel de la surface
posthercynienne exhumée et déformée et de la surface tertiaire, tranchant
sous un angle différent les couches de la couverture sédimentaire, dans
l'élaboration des formes de relief différenciées (Terre-Plaine et cuesta) qu'une ainsi*
érosion récente a révélées entre ces deux plans, mettant en évidence
le rôle eminent que jouent les surfaces d'aplanissement dans la chronologie
morphologique.
Enfin ses études sur le Massif Bohémien et la Lysa Gora, ainsi que les
recherches effectuées dans les massifs hercyniens de l'Allemagne en vue de
ses ouvrages sur l'Europe Centrale (tome IV de la Géographie Universelle)
lui ont permis de préciser les modalités différentes de la genèse des massifs
anciens.
Malgré la richesse des observations accumulées au cours de ces recherches
et la précision des vues qu'il en a dégagées, il ne se considère pas encore comme
satisfait. La genèse de ces surfaces d'aplanissement, leur évolution, leur rôle
dans la morphologie non seulement des montagnes moyennes, mais des bassins
sédimentaires et même dans certaines catégories de hautes montagnes, le
préoccupent. C'est dans l'intention d'obtenir de plus grandes précisions et de