Enquêtes pastorales

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Une enquête pastorale ne peut se limiter à l'inventaire floristique, même complété par l'examen des "pratiques" ; elle doit comporter un troisième volet de type ethnographique pour comprendre le pour quoi des pratiques qui agissent sur la flore (et le sol).

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Publié le 19 janvier 2012
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Langue Français
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 L’ENQUETE PASTORALE  
Philippe M. DAGET
Jacques A. POISSONET
Elsa FAUGERE
 
Cirad-Cnrs 
      
IPartie Reprise et complémentation de : Daget, Ph. & Poissonet, J., 2002 - Entre le pastoraliste et le pasteur : l’enquête pastorale,Pastum, 63 : 11-22 IIPartie Reprise intégrale de : Daget, Ph. & Faugère, E., 2003 - Enquête pastorale et enquête ethnographique : une question de symétrie,Nature Sciences Sociétés, 11 : 46-50. Available online at www.sciencedirect.com
Dr Ph. Daget : Cirad-Cnrs, Campus de Baillarguet, TA-C - 112/A, F-34398 MONTPELLIER cédex 5,@getilmaom.chplipiepd.ga Dr E. Faugère: Unité d’écodéveloppement, Site Agroparc, F-84914 AVIGNON cédex 9, fau ere avi non-inra.fr
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Entre le pastoraliste et le pasteur : l'enquête pastorale
Ph. Daget & J. Poissonet
Résumé : Les travaux des pastoralistes et des agrostologues ne peuvent se limiter à la floristique et négliger le cadre humain dans lequel ils se déroulent. Les études approfondies de la flore et de la végétation ne prennent leur pleine signification qu'encadrées par une analyse des problèmes du pasteur de ses modalités et de ses motivations c'est l'objet de l'enquête pastorale. Un pâturage est un écosystème et le paramètre majeur de son maintien ou de l'amélioration de sa production est l'action de l'homme. Les divers stades de l'enquête pastorale reposent sur une préparation de l'entretien et sur la manière d'aborder le pasteur, qu'il soit herbager, ou berger nomade, sur les modalités du dialogue et sur les fonctionnalités de l'enquête. Si l'enquête pastorale n'est pas un but en soi, elle constitue une phase essentielle de l'analyse, souvent la plus longue et la plus délicate. Il s'agit d'une technique d'investigation délicate mais indispensable, car, sans elle, une analyse de la végétation en place resterait sur le plan purement descriptif ne pouvant conduire à une compréhension opérationnelle et dynamique. Sans elle, aucune approche systémique n'est possible et aucune intervention "constructive" de mise en valeur et d'amélioration de la vie des pasteurs ne peut être envisagée. Summary : Work of the pastoralists and agrostologists cannot be limited to floristic, neglecting the human framework in which they are held. The thorough studies of the flora and the vegetation take their full significance only if framed by an analysis of the herder's problems, of his methods and motivations : it is the object of the pastoral survey. A pasture is an ecosystem and the major parameter of its maintenance or of its production improvement is the action of the man. The various stages of the pastoral survey depend on a preparation of interview and on the marner of approaching the shepherd, even he is an herbager or a nomad herder, on the conditions of the dialogue and the functionnalities of the survey. If the pastoral survey is rot an aim by itself, it constitutes an essential phase of the analysis, often the longest and most delicate. It is about a technique of delicate investigation but essential, because
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without it, an analysis of the vegetation in field would remain on the purely descriptive level, unable to lead to an operational and dynamic comprehension. Without it, no systemic approach is possible and no "constructive" intervention of development and improvement of the life of the pastors can be envisaged.
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1 - Introduction  On a parfois reproché aux travaux écologiques des pastoralistes et des agrostologues de n'être que floristiques et de négliger le cadre général dans lequel se situaient l'objet de leurs travaux. Certains ont donc jugé nécessaire de "compléter" cette approche dite "classique" par une analyse des "pratiques" considérée comme novatrice [1]. Ces objections et ces perspectives de "modernisation" procèdent d'une mauvaise compréhension des études pastorales complètes, au moins telles qu'elles devraient être. Les études de la flore et de la végétation [2], si elles doivent rester au coeur d'une vision intégrée du pastoralisme ne sont pas, et ne doivent pas rester isolées. Elles ne peuvent prendre leur pleine signification qu'encadrées par une enquête d'une autre nature portant sur le pasteur et ses problèmes, sur l'artificialisation du milieu, ses modalités et ses motivations [3]. C'est l'objet del'enquête pastoralequi doit s'ajouter àl'enquête phytoécologique4,[3 35] pour permettre une compréhension synthétique et dynamique du fonctionnement des pâturages étudiés. Der . Katchadourian [4], dans l'introduction de son traité de gestion des prairies soulignait que les principes et les règles de conduite des prairies qu'il allait développer étaient"le fruit de longues années de voyages, de contacts avec des chercheurs ou des praticiens et d'observations sur le bien fondé d'anciennes et heureuses pratiques des meilleurs de ces derniers."Il se proposait, ajoutait-t-il de montrer comment une «saine gestion» de la végétation peut, sans investissement excessifs, augmenter les revenus des éleveurs. Enfin, il soulignait que les principes fondamentaux de cette conduite avaient été dégagés bien avant lui dans les travaux de l'abbé Rozier en 1786 et du comte de Gasparin en 1854... Présentant le complexe biotique que constitue la prairie, Davis [5] souligne avant toute autre remarque :If man and his grazing animals were to be excluded completely from the grasslands of the world, those grasslands revert to some form of forest or schrub.Bien entendu, il est possible de discuter sur le devenir des steppes, et les phytogéographes le font activement, mais en dehors des déserts, cette remarque traduit un dynamisme plus ou moins rapide et surtout une instabilité du système
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observé. Un pâturage est un écosystème ; on y distingue le biotope constitué par son cadre matériel, essentiellement le climat local et le sol, et le biome qui comporte tous les êtres vivant, au moins en partie, de ce biotope. Dans tout écosystème l'homme, ici le praticulteur ou le berger, est un élément fondamental, peut-être le plus important [6] ; en effet, les pâturages sont, pour la plupart de création humaine :La prairie n'existe que par et pour l'homme, par et pour le bétail[7].Ils sont le résultat d'une décision humaine. Ils n'existent que parce qu'il y a des pasteurs, des bergers, pour en décider. Même si cela a parfois été oublié, il était bien clair dans l'esprit des pastoralistes des générations antérieures que le paramètre majeur du maintien ou de l'amélioration de la production des pâturages est l'action de l'homme qui en a la gestion : l'herbager, le berger, le pasteur même nomade.
 
Figure 1 - Le jeu des influences des éléments du biome et du biotope sur la prairie et de leurs interactions [7]
5 Ce serait donc une erreur méthodologique fondamentale que d'envisager l'étude des herbages d'un territoire particulier en faisant abstraction de celle des modalités de gestion par leurs usagers et de leurs raisons d'être. Une approche de phytosociologie descriptive serait seule possible, mais la mise en évidence des mécanismes, des "relations causales" nécessite la connaissance poussée des "pratiques".
Figure 2 - Influence respective des pratiques et du milieu sur la dynamique de la végétation (Extrait de Balent et al. [34] Un sol particulier, une dynamique hydrique, ne détermineront une composition floristique et une production particulières que moyennant une série d'interventions humaines étagées dans le temps, parfois sur plusieurs années, donc en rapport avec ce que les agronomes appellent unitinéraire technique. Cette connaissance peut seule permettre de savoir si un état observé correspond, par exemple, à une dégradation ; et, dans ce cas, de savoir à quoi est due cette dégradation et si des remèdes peuvent être proposés. Les anciens pastoralistes le savaient bien ; ainsi, les 2/3 des pages consacrées aux pâturages dansLa maison rustique du XIXcle sièels 8[ ] not à leur gestion et 1/3 seulement à leur flore, dont pourtant la complexité est soulignée.
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Figure 3 - Instabilité de la végétation d’un pâturage (redessiné d’après Westory et al. 1989)[17] Une approche générale permettra de comprendre les incidences et les corrélations climatologiques, pédologiques, botaniques de l'état observé ; une approche technique pourra conduire à imaginer des modalités de restauration, des "itinéraires techniques". Mais seule une bonne connaissance du pasteur, en tant qu'individu mais aussi qu'individu dans un cadre social, permettra un conseil ayant quelque chance de passer dans la pratique, un conseil utile [9] ; ce genre de conseil qui permettra, selon l'expression de Boudet [10] l'exploitation des pâturages en bon père de famille. Mais il suffit d’une modification même faible de ces interactions pour que tout le système soit perturbé et que la végétation évolue fionce change of the method of grassland management and there will be a direct and comparable change in the botanical make-up of the pasture”Cette sensibilité, qui fait la grandeur, et le risque de l’agriculture, est traduite par le schéma très simple de la figure ci dessous.
C'est ainsi que le "manuel de pastoralisme" [11] envisage l'étude des terres de parcours comme un triptyque espaces, troupeaux, sociétés :
7 Espaces- pour toutes les approches générales, les études de corrélation évoquées plus haut, avec les climats et leurs variations, le substrat, les sols et leur épuisement, tout ce qui sert de cadre à la vie des espèces végétales qui constituent la ration du troupeau et qui conditionnent la vie des populations qui les exploitent.
Troupeaux -est bien clair que si on peut considérer qu'au sein d'unecar il espèce animale, les comportements sont voisins si non identiques, ils sont très différents d'une espèce à l'autre. Par ailleurs, même au sein d'une espèce, les différences entre les races peuvent être importantes, ne serait-ce qu'en raison de leur gabarit.
Sociétésqu'est pris en compte le comportement du pasteur.- c'est ici Comportement qui peut varier d'un responsable à son voisin dans des proportions importantes, mais qui varie dans un contexte social, donc sous l'emprise d'habitudes, parfois astreignantes voire nocives, et dans le cadre d'un Droit, coutumier ou écrit, et de Lois et de Règlements souvent complexes et enchevêtrées. Et il n'est pas possible de faire passer dans la pratique une amélioration, si souhaitable soit-elle, si elle contrevient par trop à ces diverses contraintes. Déjà, en 1974 [3], Long soulignait que les applications de l'écologie au développement impliquaient la connaissance des systèmes foncier et sociodémographique et des interfaces entre les divers secteurs de l'économie agricole par la prise en compte de ce qu'il appelait letriptyque économie-écologie-agronomie lié à l'utilisation polyvalente du territoire.
2 - Objectifs de l'enquête pastorale
Une première partie de l'enquête pastorale devra mettre en évidence le mode de gestion de la parcelle analysée, qui constitue un des paramètres mésologiques majeurs dans l'étude des pâturages. Il convient que le pastoraliste puisse recueillir le maximum de données sur la ou les parcelles étudiées. Ces données concernent
8 lesfaçons culturales(travail du sol, dérochement, épierrage, surfaçage, coupe des refus, et même émondage et passage des feux)s'il y a lieu, et l'examen du matériel qui a servi à les faire, car, selon le type de matériel, l'intensité de l'action effectuée peut être très différente ;
lafertilisation,types d'engrais, doses, modalités d'épandage (en une ou plusieurs fois) avec, dans toute la mesure du possible, l'examen des sacs (ou des bons de livraison) car les erreurs et les confusions ne sont pas rares ;
lafumure organique fumier du lisier et du purin, lesen distinguant le quantités épandues, les dates d'épandage, etc. En particulier, un problème se posera souvent pour l'estimation des restitutions animales qu'il est nécessaire d'évaluer quand l'éleveur utilise des parcs tournants pour améliorer son fond.
L'enquête ne devra pas porter sur la seule année en cours, mais aussi sur les années antérieures ; en effet certains traitements ne sont pas réalisés tous les ans, d'autres peuvent avoir un effet perceptible plusieurs années après l'intervention. Elle devra même porter sur l'ancienneté des pratiques enregistrées et sur les pratiques antérieures qui, parfois, peuvent seules expliquer l'état de la végétation observée [12] ; c'est ce qui est appelé l'analyse des précédents. Certes, la végétation s'adapte aux modifications de l'environnement, et en particulier à celles de la gestion ; c'est la résilience. Certaines de ces adaptations sont très lentes de sorte que la végétation observée peut paraître en discordance avec les actions techniques en cours si l'enquête ne > remonte pas suffisamment loin dans le temps. Une seconde partie de l'enquête pastorale doit porter sur le troupeau. Le pastoraliste doit connaître le troupeau dépaissant les stations qu'il étudie : nature des animaux, race, sexe, âge, date d'entrée et de départ dans le troupeau, masses vives, types de production et quantité produites, tout doit être pris en compte. Il faut aborder aussi la gestion du troupeau : durée du séjour à l'étable (et type d'aliment fourni pendant ce temps) ou plein air intégral, le cas échéant, date de mise à l'herbe ; pour chaque parcelle dates d'arrivée et de sortie du troupeau et si possible son état à l'entrée et à la sortie. Dans le cas de troupeaux transhumants, nomadisants ou gardés sur
9 des pâturages ouverts, il faut connaître la durée du séjour dans les diverses unités écologiques du pâturage ou du paysage végétal. Enfin, il faudra pouvoir évaluer les quantités et la nature des transferts effectués par l'exploitant entre ses cultures et son élevage (fruits, grains, pailles, cultures fourragères) et entre les diversesparties de son élevage. Les achats, ou les échanges, d'aliments complémentairesdevront être connus, qu'il s'agisse de céréales, de son, de foin, de farines voire de sel. Dans le cas de produits provenant de l'industrie, il ne faut pas omettre d'examiner les étiquettes sont la mémoire est plus fidèle que celle de bien des éleveurs. Le troisième et dernier volet de l'enquête portera sur le pasteur lui-même et son environnement social et économique. En fait, il s'agit d'exprimer les "fonctions socio-économiques" de l'écosystème étudié[3]. L'âge du chef d'exploitation, celui de son épouse, ceux de ses enfants conditionneront son attente de l'avenir et donc une grande partie de ses choix techniques. Il est inutile de proposer à un pasteur une technique qui augmenterait son troupeau si toutes les places disponibles dans son étable sont occupées, si sa main d'ceuvre est déjà saturée [13]. Il est vain de construire des scénarios d'amélioration des pâturages s'ils viennent en contradiction avec le droit coutumier local, si les possibilités financières de la famille ne sont pas suffisantes ou si l'accès à l'eau n'a pas été vérifié. D'un autre côté, l'introduction d'une amélioration ou d'une technique nouvelle répondant à un besoin, même non formulé, peut avoir des retentissement même très lointains sur la vie familiale dans tout un groupe, sur ses modes de socialisation et sur un vaste paysage. C'est ce qu'a très bien montré l'étude des conséquences sociales et économiques de l'introduction du "tourniquet à lait" (baratte mécanique) dans les élevages d'une ethnie iranienne [14].
3 - Réalisation de l'enquête pastorale
3.1 - Préparation de l'enquête
Aucun sujet n'est totalement neuf dans aucun pays ; il faudra donc,