La Dombes - article ; n°2 ; vol.1, pg 121-131

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Annales de Géographie - Année 1892 - Volume 1 - Numéro 2 - Pages 121-131
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1892
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Lucien Gallois
La Dombes
In: Annales de Géographie. 1892, t. 1, n°2. pp. 121-131.
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Gallois Lucien. La Dombes. In: Annales de Géographie. 1892, t. 1, n°2. pp. 121-131.
doi : 10.3406/geo.1892.18056
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1892_num_1_2_18056ANNALES
GÉOGRAPHIE
I
LA DOMBES
Ли nord-est de Lyon, dans l'angle formo avant lour rencontre par le
Rhône et la Saône, s'étend un grand plateau, très faiblement ondulé,
aujourd'hui encore parsemé d'étangs : c'est la Dombes l.
Pour bien se rendre compte de la structure de ce plateau et des par
ticularités de sa Mirfa.ce, il n'est pas de plus sure méthode que de suivre
dans le passé l'histoire de sa formation géologique. Nous essaierons de
l'esquisser tout d'abord.
C'est à la tin de l'ère tertiaire, à l'époque pliocène, que la longue
vallée du Rhone et de la Saône commença à prendre son aspect actuel.
La Méditerranée pénétrait alors dans la vallée du Rhône, jusqu'à la
hauteur de Vienne, par un grand golfe, véritable fiord, dont les sinuosités
1. La Dombes est 1ц nom local; c'est le seul qui se trouve dans les anciens docu
ments. Il n'y a pas de raison pour dire les Dombes, comme l'usage tend à s'en
introduire. — Ce nom paraît être très ancien. Toutefois le premier document daté
où on le trouve est une charte de 1266. (Cf. Considérations sur la Dombes... Lec
ture faite à l'Académie de Lyon par Valentin Smith, 1856.)
Parmi les travaux à consulter sur la géographie et l'histoire de la Dombes, je
citerai principalement : Fontannes, Les mollusques pliocenes de la Vallée du Rhône
et du, Roussillon, Lyon, 187lJ-82; Faisan et Chantre, Monographie des anciens glaciers
du bassin du Rhône, Lyon, 1875; Géographie de l'Ain, publiée par la Société de Géo
graphie de l'Ain, l fascicules parus depuis 1883, se continue dans le Bulletin de la
Société; Samuel Guichenon, Histoire de la souveraineté de Dombes, "2" éd. revue,
augmentée et corrigée par M. C. Guigue, Lyon, 1874; Guigue, Topographie histo
rique du département de l'Ain, Bourg, 1873; M. С Guigue, Essai sur les causes de
la dépopulation de la Dombes et l'origine de ses étangs, Bourg-en-Bresse, 1837; Bossi,
Statistique générale de la France. Departement de l'Ain, 1808; Valentin Smith, Con
sidérations sur la Dombes, Lyon, 1850; Valentin Smith, Études statistiques sur la
Dombes, Lyon, 18tiO; les notices publiées par le ministère des Travaux publics à
l'occasion des Expositions de Vienne (1873) et de Paris (1878). Bibliotheca Domben-
sis, ou recueil de chartes, titres et documents pour servir à l'histoire de la Dombes,
recueillis et publiés par Valentin Smith et M. C. Guigue, Trévoux, 1834-85. (Contient
une bonne carte de lu. « Souveraineté de Dombes ».)
ANN. DE GÉOG. 9 ANNALES DE GEOGRAPHIE. 122
annonçaient déjà les confluents des valle'es futures *.. Entrp- Vienne et
Lyon, un isthme séparait ce golfe pliocène du grand lac de la Saune qui
s'étendait au nord jusqu'au delà de Gray. Cet isthme s'appuyait- sur un
promontoire du Plateau central, sur " l'éperon de roches cristallines
qu'aujourd'hui: encore la Saône traverse à Lyon, et qui enserrent étro
itement son cours entre les hauteurs de Fourvières et celles de la
Croix-Rousse. Alors se formèrent des dépôts de marnes, marins dans la.
vallée du Rhône, lacustres dans celle de la Saône. Ces derniers servent
de soubassement à la Dombes. On les retrouve sous une couche plus ou:
moins épaisse de sables dans la Bresse et dans la Bourgogne. .
L'aspect du pays se modifia sensiblement au début de l'ère quater
naire. Le grand torrent, qui est devenu le Rhône, entraînait alors avec
lui la masse des débris arrachés aux roches alpines. Ces débris roulés,
transformés en cailloux assez gros, vinrent s'étaler, au sortir des Cluses
par où le torrent traversait le Jura, en un large cône de déjection, dont le
sommet s'adossait au Jura, et dont la base formait un grand demi-cercle
venant buter vers Lyon contre le Massif central, couvrant même par
endroits ses dernières pentes, s'élevant jusque sur le Plateau lyonnais.
Des froids intenses étaient survenus. Au torrent succéda le glacier du
Rhône. Celui-ci déborde par les Cluses du Jura et les vallées des Alpos,
marquant de stries les roches qu'il use au passage.. L'ancien? cône de
déjection du «Rhône disparaît sous la glace. Elle recouvre d'un épais
manteau toute la région jusqu'au delà de Lyon..
Quand le glacier fondit et remonta lentement, avec des alternatives de ;
retour, jusqu'à sa source, toutes les matières qu'il tenait en suspension se
déposèrent. Une couche de boue glaciaire, très reconnaissable à ses amas.
de cailloux, striés, resta sur le sol. En même temps les moraines, étendant,
leurs longs alignements de collines, marquaient la place de l'ancien front t
du glacier et les étapes successives de sa retraite. Enfin les quartiers de
roches, arrachés aux flancs des montagnes et transportés à dos de glace,,
demeuraient épars, abandonnés par la fonte, parsemant toute la région de,
ces blocs erratiques qu'on rencontre en si grand nombre à l'est de Lyon.,
Restait à sculpter cette masse, à lui donner le relief qu'elle a aujour
d'hui. Ce fut l'œuvre des érosions. Les courants produits par les eaux de^
fonte du glacier commencèrent à démanteler en beaucoup d'endroits -les
moraines, à creuser des sillons dans l'épaisseur du dépôt caillouteux. Le;.
Rhône agit plus puissamment encore. Ses eaux rapides, au cours mal?
établi; en se précipitant sur la plaine actuelle du bas Dauphine, Unirent,,
sauf les moraines, par la déblayer entièrement. Elles entamèrent la masse
du cône de déjection, et déterminèrent, sur la rive droite actuelle du
fleuve en amont de Lyon, une falaise à double étage, correspondant à
deux niveaux successifs de son lit. La rivière d'Ain, sortie du Jura à
i. Cf. la carte accompagnant l'ouvrage cité de Fontannes. :

,
DOMBES. 123' LA
Pont-d'Ain, aidée de son affluent, l'Albarine, déblayait, elle aussi, les
abords de son confluent avec le Rhône,- y dessinait une large plaine, et
continuait sur sa rive droite la falaise commencée plus bas.
D'autre part, les eaux du lac de la Saône s'étaient depuis longtemps,
creusé un canal de sortie le long du Plateau central et du petit massif
jurassique; dur Mont d'Or lyonnais. Le pays prit ainsi définitivement
l'aspect qu'il a aujourd'hui; De ce grand cone de déjection du Ithône il
n'est plus resté qu'une masse entaillée de trois côtés par'les eaux,'
n'ayant gardé sa pente régidière que du côté du nord. .
. C'est i cette pente/ très • faible d'ailleurs, . du . plateau, (jui force les
rivières de la Doinbes et de la Bresse à couler du sud-est au nord-ouestj
à l'inverse de tous les autres afiïuents de la Saône. Là où les rivières
cessent de couler du stul, s'arrêtent Ips dépôts de cailloux alpins. C'est à
peine sb dans: la* Dombes quelques torrents sans importance ont1 pu
couper la falaise, pour se rendre dans l'Ain ou dans le Rhône. r
La Dombes est la partie méridionale de ce plateau. Ce qui la distingue
nettement de la Bresse qui lui confine au nord; c'est la couche de boue
glaciaire qui. la recouvre. Lessivée par les eaux de ruissellement; ou de
pluie, privée de ses éléments calcaires, cette boue forme un limon blanc
jaunâtre, très ténu/ très argileux, et par conséquent presque imper
méable. De là les étangs, de là aussi l'allure tranquille du plateau dans la
partie qui appartient à la Dornbes, allure très différente de celle de la
Bresse, beaucoup plus découpée par les nombreux vallons qui la sillonnent:
Les limites que la géologie imposeraitTà la Dombes sont donc faciles
à déterminer.. Elle doit comprendre toute-la partie du. plateau qui fut
occupée autrefois par le glacier '. Or les limites de l'extension de ce gla
cier sont marquées par les débris de la moraine frontale qui le terminait..
Cette moraine est encore en place au nord, sur la rive gauche de la Veyle,
entre cette rivière et son affluent l'Irance. Il y a là, en eifet, une colline
allongée d'une dizaine de kilomètres de longueur,- formée de boue gla
ciaire. A l'est et à l'ouest de ce point, de nombreux mamelons morainiques-
permettent de suivre approximativement le bord du glacier/ Sa limite •
à l'est n'atteint pas la Ressouze.; elle laisse en dehors d'elle Bourg qui est
en Bresse et non pas en Dombes. Elle se poursuit sur la rive droite de •
la Veyle, dans la direction- d'Ambérieu, enveloppant la belle forètde
Seillon située au sud de Bourg; A l'ouest, elle forme une ligne sinueuse,
touchant _ presque à la Saône au nord de Trévoux pour s'en : écarter
ensuite avant «le s'en rapprocher de nouveau et de la traversera Lyon.
On remarquera que cette Dombes géologique ne comprend que 'la
i.. Voir la figure. Ce croquis reproduit les dépôts glaciaires tels qu'ils sont mar
qués sur les feuilles de la carte géologique au ^ de Bourg (n^ 139) et de Lyon
(n° 168). Les dépôts glaciaires n'étant pas distingués des alluvions anciennes sur la
feuille de Nantua (n° 1(30), ft la feuille de Chambèry (n° 169) n'ayant pas encore été'
publiée, les traces du glacier n'ont pu être indiquées sur la partie à droite de la carte; Ш ANNALES . DE GÉOGRAPHIE.
surface du plateau, qu'elle laisse en dehors d'elle les falaises qui le te
rminent au sud-est, comme les pentes plus douces, qui, à l'ouest, descen
dent vers la Saune. C'est bien là, en effet," la limite de ce qu'où appelle le
Pays ď Etangs. Mais l'impossibilité de séparer dans une division géogra
phique deux régions aussi solidaires l'une de l'autre que les lianes et. la
surface d'un; plateau font désigner d'ordinaire sous le nom de Doinbes-
la région tout-entière. Il va sans dire que la: périphérie où les éléments
calcaires abondent est beaucoup plus riche que l'intérieur : la population
y est infiniment plus flense; toute une série de petites villes se succèdent
au pied des pentes,. tant; du coté de la Saône que de celuiîdu. Rhône.
Seule la région de la .Valbonne, cette terrasse de cailloux. laissée par. le
Rhône ù une époque où il coulait beaucoup plus haut qu'aujourd'hui,"
est d'une désolante stérilité..
Les considérations géologiques qui précèdent vont nous permettre de
passer rapidement sur... la -description physique du pays. C'est le rebord
tourné vers le sud-est qui est naturellement le plus élevé; On l'appelle la
Côtière dp. Bombes, .surtout dans la région qui regarde l'Ain; Son: point
culminant est au mont Margueron, en face du. point où l'Ain sort de la
montagne. Il a 1577 mètres. Il convient toutefois de remarquer que ce
sommet est constitué par. un pointement de roches jurassiques,, formant
un petit promontoire en avant du Jura. C'est. un accident dans le plateau.
La pente s'abaisse jusqu'à .'500 mètres environ au-dessus de Meximieux, à," ъо- relève ensuite .'52o pour Unir. l'altitude de 251 mètres
sur le plateau de la CroixrRousse. La Côlière domine donc de 120 -
environ? la vallée du Rhône. Elle ne paraît cependant vraiment élevée
<jue dans le voisinage de Lyon, lorsque le fleuve vient longer: sa base.
A l'est, elle repose en^eífet sur le- soubassement de la; Valbonne, qui
diminue d'autant sa hauteur relative. C'est également- dans cette partie-
directement baignée par le Rhone qu'elle est le plus : abrupte. Généra-
lement'boisée à sa. partie supérieure, elle est, par endroits, coupée de
ravins profonds, donnant passage à des torrents très courts, mais qui se
gonflent 'quelquefois jusqu'à commettre des ravages.. C'est ainsi que le
torrent- de la Sereine, qui descend sur Montluel, a emporté plusieurs fois
la ligne du chemin de fer de Lyon à Genève, et menace à chaque crue
les villages situés au pied de la Côtière. On se préoccupe de régulariser
son cours. Quelques-uns de ces cours d'eau se perdent dans les cailloux
■de la Valbonne avant d'arriver à l'Ain ou au Rhône..
La pente vers la Saône est en général plus douce. La hauteur du talus, .
qui de la- Croix-Rousse s'accroît jusqu'à Dili mètres au-dessus de; Neu
ville-sur-Saône (Montanay), diminue ensuite régulièrement jusque vers
235. mètres. Sauf aux environs de Lyon, dans le véritable déiilé que suit
la rivière, il faut distinguer dans ce talus deux- ressauts. Le premier
correspond à peu près à l'emplacement de l'ancienne moraine,. puis les
pentes douces recommencent pendant quelques kilomètres pour se ter- LÀ'.DOMBES.. 125
miner assez brusquement vers la Saune. О premier étage clu plateau
EXTENSION DE L'ANCIEN GLACIER DU RHÔNE DANS LA RÉGION DE LYON
plané en avant de la moraine terminale, paraît bien être le résultat des
dépôts accumulés par les eaux de fonte du glacier. Il y aurait/là toute ;
126 ANNALES DE GEOGRAPHIE.
une série de petits cônes de déjection secondaires ayant formé terrasse.
La différence de niveau entre le plateau et le fond de la vallée est de 90
à 100 mètres. -Quelques petites rivières alimentées par les étangs des
cendent directement vers la Saône en- découpant, dans cette première:
terrasse inclinée, une série de jolis vallons. Il: faut signaler parmi elles-
le ruisseau des Echets qui, par une tranchée ouverte pour la première
fois au xve siècle, sous la domination des ducs de Savoie, reçoit les eaux
du marais du même nom..
L'intérieur du plateau penche, comme nous l'avons vu, vers le nord-
ouest. Mais cette pente est faible. L'altitude moyenne, dans le voisinage
delà Côtière, est d'environ 300 mètres. Elle n'est plus que de 260 mètres
au nord. Un renflement assez sensible correspond de ce côté a l'ancienne
moraine. Deux dépressions sont à. remarquer sur cette surface. L'une,
peu profonde, mais assez étendue, au centre, autour de Villars (279 mètres),
est occupée par de très grands étangs. L'autre, moins .vaste, mais plus
basse, est celle de l'ancien marais des Echets, aujourd'hui converti en
prairie (269 mètres). Quelques rivières paresseuses, venues surtout de la
dépression de Villars, s'écoulent vers la Saône par des sillons étroits et
peu profonds. Ce sont la Veyle, avec ses affluents l'Irance et le Renom;
la Chalaronne, la rivière dombiste par excellence, grossie du Moignans.
Suivant la pente générale du plateau, elles s'éloignent toutes en éventail
vers le nord et le nord-ouest. C'est également en éventail que s'épar
pillent les longues tiles d'étangs aux formes géométriques alignés dans-
les larges coulées produites autrefois par le ruissellement des eaux.
La région paraîtrait tout à fait plane sans i les mamelons évasés de
boue glaciaire, л-estes de moraines ou de dépôts de fond qui la par
sèment. Hauts à peine de quelques mètres, ces mamelons portent sou
vent des habitations ou des villages. Le plus important est celui au pied
duquel s'est bâti le vieux bourg de Chalamont. Il a 339 mètres d'altitude.
Jusqu'au milieu du xvine siècle, la Dombes fut le siège d'une souve
raineté particulière. Mais les limites de ce petit État ne concordaient
guère avec les limites naturelles du pays. C'est ce qui -explique que
certaines parties de la Dombes soient encore aujourd'hui considérées
comme dépendant de la Bresse. Ces confusions ne sont pas rares dans la
géographie locale, de la France. Elles ont toujours leur origine dans
l'histoire qui souvent a séparé ce que la nature avait uni.- Il ne sera pas-
sans intérêt de le montrer rapidement pour la région qui nous occupe.
On sait qu'après le démembrement de l'empire de Charlemagne, la.
région du Rhône et de la Saône, placée d'abord dans la part de Lothaire,
finit par constituer le royaume d'Arles, avec Lyon pour capitale. Après
un siècle environ d'existence, ce royaume passa par cessionà l'empereur
Conrad le Salique. Ce fut pour tout le pays le signal de l'indépendance.
L'empereur était bien souvent incapable de faire respecter ses droits;
de *tous\ côtés les vassaux agirent . en maîtres. Quelques puissantes .
LA DOMBES.. 127
maisons étendirent leur domination sur d'importants territoires, celles *
des comtes de Lyon, de Savoie, de-Provence; celles des dauphins du
Viennois. La Bresse et la Dombes, pays plats, sans positions fortes,
n'eurent point cet avantage. Une foule de petits seigneurs y apparurent;
des luttes incessantes s'engagèrent qui n'eurent pour résultat que de
dévaster et d'appauvrir le pays. Les plus forts devaient fatalement finir
par l'emporter : ce furent les voisins de l'est, du sud et de l'ouest. Au
sud, les archevêques de Lyon ayant usurpé sur les comtes le pouvoir
temporel, se rendirent maîtres des approches de la; ville dans la riche
vallée de la Saône, ("est le territoire qui, à partir du xvie siècle, fut appelé
le Franc Lyonnais. A l'ouest, les sires de Beaujeu s'appuyèrent sur leurs
domaines de la rive droite de la Saône, pour se constituer sur l'autre rive
un fief indépendant du roi de France : le Beaujolais à la part de l'Empire .*.
A l'est, les comtes, devenus plus tard les ducs de Savoie, avaient trop
d'intérêt à garder les abords des défilés de l'Albérine, qui par Ambérieu
et Culoz, menaient dans leurs États, pour n'avoir point cherché à s'étendre
sur le plateau 2. Ils s'y établirent de bonne heure. Le Beaujolais ayant
passé par cession en 1400 au duc de Bourbon, la lutte fut circonscrite
entre cette puissante maison et celle de Savoie. La guerre recommença,
plus acharnée. Les possessions de la maison de Savoie, dans cette région,
ont. formé la Bresse; celles des ducs de Bourbon la souveraineté de
Dombes. La Bresse, si souvent envahie par les Français, finit par
demeurer en IGOlau roi de France. Quant à la Dombes, bien qu'elle soit,
restée presque toujours entre des mains françaises, elle n'est définitiv
ement entrée qu'en 1762 dans le domaine royal Л
On comprend que ces deux provinces de la Bresse et de la Dombes,
nées des circonstances, agrandies par les guerres et les héritages, se soient
constituées sans aucun souri des limites que la nature leur imposait. En
fait, elles étaient enchevêtrées l'une dans l'autre. Tandis que la Dombes
s'avançait jusqu'à Lent, sur la Veyle, Villars, au centre même du pays,
appartenait à la Bresse. La haute Dombes,. voisine de la (lôtière, était
complètement séparée de la basse Dombes, située plus au Nord. A
la Bresse on attribue, encore aujourd'hui le territoire situé a l'ouest de
Bourg, au sud de la Veyle. Mais cet instinct populaire, d'une merveilleuse
sûreté, qui a fait naître comme du sol lui-même les divisions rationnelles
et fondamentales qu'on appelle les pays, proteste ù sa manière contre les
1. Aujourd'hui encore, dit-on, les bateliers qui descendent la Saône, distinguent-
la rive droite et la rive gauche par les noms de Royaume et d'Empire.
± Cf. Berlious, Le Jura. Paris, 1880, p. 63.
:$. Confisquée en Vú'1'Л par François I'*r, ainsi que tous les autres domaines du
connétable île Bourbon, après la trahison de ce dernier, la Dombes fut restituée en
15fi0 par François II à Louis de Bourbon-Montpensier. Une princesse de cette
maison l'apporta en dot à Louis d'Orléans, frère de Louis XIII. Elle appartint
ensuite à sa fille, la Grande Mademoiselle, qui, pour faire mettre Lauzun en liberté,,
l'abandonna au duc du Maine. En 1762, le comte d'Eu l'échangea avec Louis XV
contre le duché de (ïisors et d'autres domaines.. .
428 ANNALES DE GEOGRAPHIE.
limites factices introduites par l'histoire. On qualifie, cette dernière région
de mauvaise Bresse. Souš ce nom de mauvaise Bresse, que h paysan ne
peut se résoudre à confondre avec l'autre, la bonne Bresse; qui ne recon
naît pas la Dombes ;;
L'histoire si troublée que nous venons d'esquisser brièvement a eu
sur l'état économique de la Dombes la plus triste influence. Couvert
d'étangs, désolé par la fièvre, ce pays, il n'y a pas quarante ans encore,
pouvait être considéré comme un des plus pauvres, un des plus malsains
de notre territoire. Or on a pu démontrer, par des preuves irrécusables,
que la misère et la maladie n'y datent que de cinq ou six siècles. (Ju'il y
ait toujours eu des étangs sur ce plateau au sol imperméable, aux pentes
souvent indécises, le fait n'est pas douteux. Mais ils étaient en petit
nombre. De grandes forêts absorbaient l'humidité de la Dombes. Tout
un4 réseau de chemins la sillonnaient. La vigne y était en beaucoup
d'endroits cultivée. « Les terriers de deux cents ans, dit un document du
commencement du xviir3 siècle, prouvent, de la manière la plus sensible,
qu'il y avait encore dans ce temps-là cinq fois plus d'habitants et de
maisons qu'aujourd'hui... rien n'est plus' commun. dans les nouveaux
terriers que ces tristes paroles : terre où fut maison1. » Des villes
autrefois importantes, des chefs-lieux de chàtelleuies ne sont plus
aujourd'hui que de petits villages. Des paroisses ont disparu, sans qu'on
puisse retrouver leurs traces. Ce furent l'appauvrissement et la dépopul
ation du pays, causés par des guerres incessantes, qui amenèrent les
propriétaires du sol à créer des étangs factices. Leur établissement était
facile : il suffisait de retenir par une levée de terre l'eau des pluies dans
les endroits bas. Leur produit était assuré: outre un revenu considé
rable en poisson, on pouvait encore,- une année sur trois, en les laissant"
en assec, après la pèche, leur faire • fournir, sans fumure, une bonne
récolte. C'est, au 'XVe siècle que le plus grand nombre d'étangs paraît,
M.' avoir été créé : ancien archiviste de l'Ain et du Rhone, -quia-, Guigue,
contribué plus que personne à mettre ces faits en lumière, a relevé, pour
la période allant de 1401 à 1ГМ0, seulement dans les titres des maisons
de Reaujeu, de Villars et de Rourbon, 9i; autorisations de créer des
étangs2. On allait jusqu'à détourner,.jusqu'à supprimer des chemins,,
même jusqu'à détruire des habitations pour faire place aux terrains
inondés. Un droit coutumier s'établit qui permettait à tout propriétaire
d'inonder ses voisins, sans lui donner d'autre avantage que le profit plus
grand qu'il retirerait de la culture en assec. Les conséquences ne se firent
point attendre. Les miasmes dégagés par les bords marécageux dés
étangs ou par leur fond après la pèche, empoisonnèrent le pays. Des
\. Précis de deux mémoires concernant la souveraineté de Dombes, dressés en-,
exécution des ordres de S. A. S. Mgr le duc du Maine et de M.' de Messimi, inten
dant de la Souveraineté... (document de 1704), cité par Guigue.
2. Guigue, Essai sur les causes de. la dépopulation de la Dombes... LA DOMBES. 12Q
fièvres paludéennes s'y établirent à demeure. La population, déjà fort
clairsemée, diminua encore. La moyenne de la vie s'abaissa considéra
blement. -La race s'étiola. Les grands propriétaires qui possédaient la
Dombes n'y habitaient point et se souciaient peu de voir tarir une source
de revenu aussi importante que le produit des pèches. Le mal était
devenu extrême à la iin du xvnie siècle. Les cahiers des États généraux
demandèrent qu'un remède y fût apporté, le seul qui fût possible, le
dessèchement des étangs. L'Assemblée législative, par un décret du
M septembre 1792, tit droit à cette requête et autorisa les conseils
généraux à ordonner le dessèchement des étangs insalubres lorsqu'il
serait demandé par les conseils municipaux. La mesure n'eut aucun
elfet : trop d'intérêts étaient coalisés pour la combattre. Aussi le -4 dé
cembre 1793, la Convention ordonnait-elle, sous peine de confiscation, le
dessèchement immédiat. Cette, mesure autoritaire souleva de telles
protestations, qu'après un rapport de Berthollet, envoyé en mission dans
la Dombes, le décret fut rapporté en 171)5. Le décret de 1792 subsista
seul, mais ne fut pas plus appliqué, qu'auparavant.
Toutefois la question des étangs était posée. Elle a donné lieu,
pendant toute la première partie de ce siècle, à une polémique passionnée.
L'expérience seule a pu démontrer aux intéressés l'efficacité du dessè
chement, et la persuasion a fait son œuvre. En 1853, un service spécial
de la Dombes fut créé et corilié à des ingénieurs des ponts et chaussées,
avec mission d'étudier le terrain et de provoquer un plan d'assainisse
ment. Ce service a publié en 1857 une grande carte hydrographique de
la Dombes, nécessaire pour faciliter les travaux de dessèchement.1. lia
commencé ses opérations en faisant disparaître par des curages de cours
d'eau et par l'abaissement des retenues des moulins, les nombreux
marais qui occupaient les bords des rivières. Mais l'épuisement des nappes
d'eau n'était pas tout : il fallait pouvoir apporter aux terres et particu
lièrement à celles qu'on allait mettre définitivement en assec, les fumures
nécessaires à la culture, les éléments calcaires surtout, dont elles manq
uaient totalement. Or, à l'exception de ses quatre grandes routes, la
Dombes n'avait pour ainsi dire pas de chemins praticables. En 1854 on
décida l'exécution d'un réseau de 15 routes agricoles, puis en 1869 de
quinze nouvelles routes, formant une longueur totale de près de quatre
cent soixante-quatre kilomètres. Une législation spéciale intervint, per
mettant au propriétaire d'une seule des parcelles composant le fond d'un
étang de forcer les autres à dessécher. Enfin, mesure plus efficace, des
primes de dessèchement étaient accordées. D'autre part, la Compagnie
des Dombes obtenait en 1803 la concession d'un chemin de fer de Lyon
à Bourg et s'engageait, moyennant une subvention, a mettre en valeur
six mille hectares d'étangs.
1. Carte hydrographique «le la Dombes, au ^-5^» 12 feuilles. Paris, 1857.