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La montagne dans la politique d'aménagement du territoire du Maroc / The place of mountain areas in Morocco's national planning and development policies - article ; n°4 ; vol.84, pg 37-50

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Revue de géographie alpine - Année 1996 - Volume 84 - Numéro 4 - Pages 37-50
Abstract : Although the mountains of Morocco have their own particular human and physical characteristics, the problems relating to their development are comparable in many ways to those encountered in mountain areas elsewhere in the world, including the more developed countries. Despite the relative importance of the Moroccan mountains, with regard to both the area they cover and their population, and despite their numerous handicaps, they have only benefited from limited assistance from the State. Although sound rural planning in mountain areas must go beyond the traditional approach, which has tended to be centralised and from the top down, the governments role has remained both very technical and sectorial. It is therefore time to adopt a more unified approach to the development of mountain areas, based on more consultation and carefully integrated within the country's national planning and development policies.
La montagne dans la politique d'aménagement du territoire au Maroc The place of mountain areas in Moroccos national planning and development policies Said Boujrouf Résumé : Bien que s' appliquant à des aux caractéristiques physiques et très particulières, les problèmes du développement de la montagne marocaine présentent nombreuses analogies avec ceux qui sont rencontrés ailleurs dans le monde, y compris les pays plus développés. Malgré la place importante qu'elles occupent, par leur comme par leur population, et malgré nombreux handicaps dont elles souffrent, montagnes marocaines n'ont que bénéficié des aides de l'Etat. Alors qu'un aménagement rural montagnard adéquat doit absolument dépasser l'approche qui est plutôt centralisatrice et l'action étatique est restée très techniciste sectorielle. Il est donc temps d'opter pour politique de la montagne concertée, contractuelle, s'intégrant harmonieusement dans politique nationale d'aménagement du territoire.
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Publié le 01 janvier 1996
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Langue Français

M. Saïd Boujrouf
La montagne dans la politique d'aménagement du territoire du
Maroc /The place of mountain areas in Morocco's national
planning and development policies
In: Revue de géographie alpine. 1996, Tome 84 N°4. pp. 37-50.
Abstract : Although the mountains of Morocco have their own particular human and physical characteristics, the problems relating
to their development are comparable in many ways to those encountered in mountain areas elsewhere in the world, including the
more developed countries. Despite the relative importance of the Moroccan mountains, with regard to both the area they cover
and their population, and despite their numerous handicaps, they have only benefited from limited assistance from the State.
Although sound rural planning in mountain areas must go beyond the traditional approach, which has tended to be centralised
and from the top down, the governments role has remained both very technical and sectorial. It is therefore time to adopt a more
unified approach to the development of mountain areas, based on more consultation and carefully integrated within the country's
national planning and policies.
Résumé
La montagne dans la politique d'aménagement du territoire au Maroc The place of mountain areas in Moroccos national planning
and development policies Said Boujrouf Résumé : Bien que s' appliquant à des aux caractéristiques physiques et très
particulières, les problèmes du développement de la montagne marocaine présentent nombreuses analogies avec ceux qui sont
rencontrés ailleurs dans le monde, y compris les pays plus développés. Malgré la place importante qu'elles occupent, par leur
comme par leur population, et malgré nombreux handicaps dont elles souffrent, montagnes marocaines n'ont que bénéficié des
aides de l'Etat. Alors qu'un aménagement rural montagnard adéquat doit absolument dépasser l'approche qui est plutôt
centralisatrice et l'action étatique est restée très techniciste sectorielle. Il est donc temps d'opter pour politique de la montagne
concertée, contractuelle, s'intégrant harmonieusement dans politique nationale d'aménagement du territoire.
Citer ce document / Cite this document :
Boujrouf Saïd. La montagne dans la politique d'aménagement du territoire du Maroc /The place of mountain areas in Morocco's
national planning and development policies. In: Revue de géographie alpine. 1996, Tome 84 N°4. pp. 37-50.
doi : 10.3406/rga.1996.3884
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rga_0035-1121_1996_num_84_4_3884'
montagne dans la politique d'aménagement La
du territoire au Maroc
Saïd Boujrouf
Département de Géographie, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Université Cadi Ayyad de Marrakech
Des espaces montagnards étendus et fortement peuplés
La montagne marocaine est composée d'un ensemble de massifs redoublés, grossièr
ement parallèles, formant un peu la charpente de l'espace géographique marocain (voir ta
bleau et carte ci-après). Avec un total de 147 000 km2 sur un ensemble de 710 850, elle
occupe un peu plus de 1/5 de la superficie nationale : presque 21 %, soit la même pro
portion que la zone de montagne en France. Composée de vastes et hauts territoires la
montagne marocaine joue par ailleurs un rôle capital dans la caractérisation du milieu
physique marocain, sur le plan climatique notamment car les chaînes atlasiques consti
tuent une puissante barrière (le Haut- Atlas en particulier, qui dépasse 4 000 m : 4 167 m
auToubkal, 4 071 m au M'Goun) faisant largement écran aux influences désertiques ve
nant du sud et protégeant de la sécheresse le reste du pays. S'il est de coutume de dire
que « le Nil a fait l'Egypte » il n'est donc pas exagéré d'affirmer que le Maroc doit une
grande partie de sa richesse relative à l'existence de ses montagnes.
Tanger
Jétouan AI Hoçeima î N
Nador
Casablanca
Illustration non autorisée à la diffusion
Essaouira
1-Toubkal
Agadir 2- Tazekka
3- Al Hoceima
4- Talassemetane * Figure 1 :
5- Ifrane * Les espaces montagnards du Maroc
6- Haut-Atlas Oriental (avec localisation des parcs existants * en projet ou en projet), d'après S. Boujrouf
REVUE DE GÉOGRAPHIE ALPINE 1996 № 4 LA MONTAGNE DANS LA POLITIQUE D'AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE AU MAROC

Massifs Superficie % Population % Densité
en km2
Haut-Atlas §7184 38,8 1815262 26,4 32
Anti-Atlas et Saghro 31399 21,3 621 888 9,0 20
Moyen-Atlas 31928 21,7 1513130 22,0 47
Rif et Bni Yaznassen 26865 18,2 2924142 42,5 109
Total 147376 100,0 6874422 100,0 47
Tableau : Superficie, population et densité des montagnes marocaines
D'autre part, la montagne marocaine se caractérise par la forte densité de sa popula
tion : 47 habitants par km2 en moyenne, et même 1 09 pour l'ensemble du Rif. L'impor
tance du peuplement (au total près de 6 900 000 habitants, soit 26,4 % de l'effectif
national, d'après le dernier Recensement général de la population et de l'habitat, en
1994) tient au rôle de refuge que ces montagnes ont joué pour des populations majori
tairement berbères et à la variété des ressources qu'elles offraient, permettant une exis
tence quasi autarcique et sûre. Malgré un exode rural très sensible, la croissance de ces
populations montagnardes reste d'ailleurs élevée (18 % entre 1982 et 1994, presque au
tant que pour l'ensemble du Maroc : 22 %), ce qui contribue à accroître la pression dé
mographique. A l'inverse de la population nationale qui est aujourd'hui plus urbaine
(51,5 %) que rurale, les zones de montagne marocaines restent à forte dominante rurale,
les habitants des villes et centres urbains, même en comprenant les secteurs de piémont,
ne représentant que 26,6 % de la population. La montagne recèle donc un précieux capit
al humain méritant d'être soigneusement pris en compte dans toute politique d'aména
gement du territoire car elle est exposée, plus que jamais, à l'influence des puissants
facteurs migratoires qui exercent leur action au profit des grandes agglomérations ur
baines du pays.
Des espaces périphériques délaissés par rapport au « Maroc utile »
Le Maroc n'échappe pas à la règle générale qui veut que, dans presque tous les pays du
monde, y compris dans les vieux pays industrialisés, les montagnes, espaces aux condi
tions de vie généralement rudes, souffrant de nombreux handicaps, difficiles à mettre en
valeur, aient été plus ou moins négligés, voire abandonnés par le pouvoir central, pour
devenir des territoires peu à peu marginalisés, « périphériques » par rapport aux régions
de plaine et aux grands foyers urbains au profit desquels est allé l'essentiel de la richesse
économique nationale.
Les disparités internes entre la montagne et le reste du pays sont d'autant plus fortes au
Maroc que, très longtemps, les ethnies berbères habitant les montagnes se sont montrées
méfiantes, voire hostiles, aux initiatives du Maghzen (le pouvoir central marocain) et
que, dès l'époque coloniale, sous le protectorat français (et encore très largement ensuite,
après l'indépendance) l'effort d'équipement et de développement engagé par l'Etat a été
dirigé surtout vers les plaines atlantiques, les plus fertiles et les plus aptes à recevoir des BOUJROUF SAID
aménagements hydro-agricoles et à alimenter des exportations. C'est notamment pour
l'exportation des produits agricoles et des ressources minières du « Maroc utile » que fu
rent créées les installations portuaires et les infrastructures de transport profitant surtout
à un axe atlantique allant de Kénitra à Safï et centré sur Casablanca, la métropole écono
mique du pays.
Par rapport à ces régions atlantiques privilégiées par le développement économique
moderne, la montagne marocaine apparaît singulièrement sous-développée, sous-équi-
pée et très défavorisée sur le plan social. A titre d'exemple, nous ne retiendrons ici que
quelques indicateurs, parmi les plus suggestifs, tirés de l'Annuaire statistique du Maroc
de 1994:
1) Concernant la consommation d'électricité, la moyenne nationale de 1993 étant de
343 kwh par habitant, les provinces montagnardes se signalent par des consommations
très inférieures : 3 fois moins à Khénifra, 4 fois moins à Al Hoceima, 13 fois moins à
Chefchaouène, 14 fois à Taounate. Dans les cas extrêmes, comme la province
d'Azilal (Haut-Atlas central) et la wilaya de Casablanca, le rapport de consommation est
de 1 à 18,5.
2) Un très fort décalage s'observe aussi dans le domaine de la santé. En matière d'équ
ipement hospitalier par exemple, si la moyenne nationale n'est encore que d'un lit pour
992 habitants en 1993, on ne compte qu'un lit pour 1 319 habitants dans la province
d'Ouarzazate, pour 2 584 habitants dans celle de Chefchaouène, pour 3 310 habitants
dans celle de Taounate. Les différences sont encore plus grandes, dans le rapport de 1 à
21, si on compare la préfecture de Rabat, la capitale politique du pays (205 habitants par
lit d'hôpital) à la province d'Azilal (4374). D'énormes inégalités sont aussi enregistrées
en matière d'encadrement médical : par rapport à la moyenne nationale qui est, en 1993,
de 3 388 habitants pour un médecin (privé ou public), les taux d'encadrement sont plus
faibles dans les provinces montagneuses : un médecin pour 3 600 habitants à Tétouan,
mais seulement un pour 1 1 200 habitants à Taounate, un pour 12 500 à Ouarzazate, un
pour 15 600Azilal.
3) D'importantes disparités entre la montagne et le reste du territoire national s'obser
vent aussi dans le secteur de l'enseignement. Bien que les régions de montagne, comme
l'ensemble des régions rurales, bénéficient aujourd'hui de mesures destinées à combattre
l'analphabétisme (les nombres d'élèves par classe et par enseignant sont plus favorables
que les moyennes nationales, qui se situent respectivement à 40 et 28 pour l'année sco
laire 1993/94 : ainsi 34 et 26 à Al Hoceima, 33 et 24 à Khénifra, 28 et 23 seulement à
Azilal) les taux d'analphabétisme restent beaucoup plus élevés en milieu rural (75 % en
1994, selon la Direction de la Statistique) qu'en milieu urbain (37 %). Les difficultés de
circulation et le recours fréquent à la main-d'œuvre enfantine (garde des troupeaux,
tâches domestiques etc.) font que beaucoup de petits montagnards, les filles en particul
ier, sont sous-scolarisés.
4) Enfin, si nous nous basons sur des études réalisées en 1986 dans le cadre du projet
d'Azilal (études préalables au programme pilote de développement du Haut-Atlas cent
ral) on note que les revenus agricoles de la montagne, qui constituent la principale res- LA MONTAGNE DANS LA POLITIQUE D'AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE AU MAROC
D
source de la population, sont sensiblement inférieurs à la moyenne nationale : le PIB
agricole par habitant s' élevant à 1 345 dirhams par habitant contre 1 750 pour l'e
nsemble du Maroc.
Des problèmes d'aménagement communs à toutes les montagnes
des pays en voie de développement
En fait la situation socio-économique de la montagne marocaine est assez proche de ce
qu'on peut observer dans beaucoup d'autres montagnes des pays en voie de développe
ment, les problématiques de développement présentant même des analogies avec celles
des pays développés. Quel que soit le cas de figure, en effet, il nous semble que toute po
litique d'aménagement du territoire visant des espaces montagnards, au Maroc comme
ailleurs, se doit, de considérer au moins trois points de vue, qui correspondent à autant
de vocations ou de fonctions universellement reconnues à ce type d'espaces :
— des espaces de vie pour les montagnards, auxquels il s'agit de donner les moyens écono
miques de rester au pays ;
— des « terrains de jeu » pour des citadins proches ou éloignés dont les besoins de récréa
tion sont à prendre en compte ;
— des espaces dotés d'un patrimoine naturel et culturel souvent très riche et très fragile,
qu'il s'agit donc de protéger.
Des espaces de vie pour les montagnards
Nous venons de relever la forte densité générale de population des montagnes maroc
aines, mais aussi la médiocrité générale des conditions de vie et des revenus de leurs ha
bitants. Le risque est donc grand de voir se renforcer l'exode des montagnards qui, attirés
par des espoirs de vie meilleure, vont grossir les plus grandes villes du pays et alourdir les
problèmes urbains (emploi, logement etc.) Ces courants migratoires descendants, affec
tant principalement les jeunes (en particulier les plus dynamiques et les plus entrepre
nants), existent déjà mais ils pourraient prendre un caractère plus massif: les études
préalables à l'opération pilote du Haut- Atlas central estimaient que, entre 1985 et 2010,
les flux migratoires des montagnards pourraient concerner 450 000 personnes pour les
flux internes et 1 1 50 000 pour les flux vers l'extérieur.
Le seul moyen de maintenir la population montagnarde, ou du moins de limiter
l'exode, est donc de lui donner les moyens économiques de vivre « correctement » ou
« décemment », sans que les écarts avec les standards de la ville soient vécus comme pénal
isants. D'où la nécessité
• de réaliser les infrastructures préalables à tout développement (le désenclavement rout
ier en particulier),
• de mieux valoriser, souvent en les intensifiant, les systèmes d'exploitation traditionnels
basés sur l'agro-pastoralisme, l'exploitation de la forêt et l'artisanat,
• de diversifier les ressources (le tourisme étant parfois une solution),
• de mettre en place des équipements publics et des services de toute sorte. SAID BOUJROUF
Une tâche immense comme on le voit, d'autant plus délicate qu'elle demande des
moyens humains, administratifs, techniques et surtout financiers qui ne sont pas forc
ément disponibles, surtout si l'on sait que l'équipement de la montagne impose des sur
coûts et que l'Etat, dont les ressources budgétaires sont limitées, a beaucoup d'autres
priorités.
Des espaces de récréation pour les citadins
Pensé aujourd'hui comme un moyen de développer les ressources économiques de cer
taines régions de montagne défavorisées (tout en diversifiant l'offre globale du Maroc,
avec la possibilité de mettre au point soit des produits touristiques spécifiques à la mont
agne, soit des produits combinés : mer-montagne par exemple) le tourisme montagnard
marocain répond bien à une demande extérieure de récréation, venant essentiellement
des citadins mais, comme dans la plupart des pays en voie de développement, cette de
mande reste surtout le fait des étrangers, les pratiques sportives de la montagne (l'alp
inisme, le ski etc.) n'étant pas (ou pas encore) un fait culturel national.
C'est surtout pour répondre aux besoins de loisirs des résidents français sous le protect
orat, et ensuite des coopérants, que les premiers équipements touristiques de montagne
ont été mis en place au Maroc : villégiature climatique dans la région d'Ifrane, dans le
Moyen-Atlas ; refuges et sentiers aménagés dans le Haut-Atlas par la section du CAF de
Casablanca ; station de ski de l'Oukaimeden. Et lorsqu'il s'est agi de mettre en place, à
partir de 1983, « une expérience pilote intersectorielle d'économie rurale de haute mont
agne dans le Haut- Atlas central », c'est encore le modèle français de la Grande Traversée
des Alpes (un tourisme de randonnée pensé surtout en fonction des besoins de la clien
tèle européenne) qui a inspiré les responsables de l'aménagement.
Des espaces à protéger
Si, dans les pays développés, les progrès de la conscience environnementale ont abouti
à considérer que les espaces montagnards constituaient un très riche (mais aussi très fra
gile) patrimoine naturel et culturel qu'il fallait protéger et que toute politique d'aména
gement de la montagne se devait d'être conçue en termes de développement durable, de
telles idées sont encore trop peu répandues au Maroc, du moins en dehors des sphères di
rigeantes. Les habitants de la montagne, à la fois trop obnubilés par la satisfaction des be
soins les plus urgents et trop insouciants ou ignorants des conséquences de leurs
pratiques quotidiennes, ont souvent des comportements très éloignés de ce qu'exigerait
une gestion de l'espace pensée sur le long terme.
Les conflits à propos de la forêt (4 300 000 ha de forêts de montagne, soit 48 % des
surfaces boisées du pays) en sont probablement la meilleure illustration : alors que les fo
restiers cherchent à protéger et à étendre les espaces boisés (principalement au titre de la
lutte contre l'érosion), les pratiques agro-pastorales des paysans de la montagne et leurs
besoins en bois (pour le chauffage, la cuisson des aliments, la construction. . .), conjugués LA MONTAGNE DANS LA POLITIQUE D'AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE AU MAROC D
parfois avec les effets de la sécheresse, conduisent à la destruction des forêts résiduelles et
à la ruine des sols.
La protection de la nature est pourtant une idée relativement ancienne au Maroc
puisque la première législation sur les parcs nationaux remonte aux années trente (dahir
du 1 1 septembre 1934 et arrêté du 26 septembre 1934). Le premier parc créé au Maroc a
été celui du Toubkal, qui date de 1942, dans le Haut- Atlas occidental, sur une superficie
de 38 000 ha. Le second est celui du JbelTazekka créé en 1950 sur un territoire de 680 ha
au sud-ouest de la ville de Taza. D'autres parcs sont en projet comme celui d'Al-Hoceima
(47 000 ha), celui de Talassemtane dans le Rif (60 000 ha), celui d'Ifrane (53 000 ha) et
celui du Haut- Atlas oriental (49 000 ha). L'aménagement et la gestion des parcs sont
soumis à l'administration des Eaux et Forêts. Les problèmes difficiles nés des rapports
entre les différents partenaires (administration, visiteurs et population locale) sont c
ependant loin d'être résolus ; leurs pratiques, sur le terrain, sont souvent incompatibles
avec la réglementation en vigueur, que personne n'est chargé de faire respecter ; on ne
rencontre encore ni délimitation concrète des espaces protégés, ni infrastructure d'ac
cueil, ni information destinée au public.
Des mesures d'aménagement généralement très sectorielles
et purement techniques
Considérés comme des territoires marginaux par rapport aux parties « utiles » du terri
toire national, les massifs montagneux du Maroc sont restés assez délaissés par le pouvoir
central et n'ont bénéficié que tardivement de mesures de développement (le plus souvent
très sectorielles et purement techniques), au même titre que l'ensemble des régions ru
rales car un statut particulier, tenant compte de leurs spécificités (comme ce fut le cas,
par exemple, pour la zone de montagne administrative française, à laquelle s'applique la
loi montagne de 1985), ne leur a jamais été reconnu.
Dans les sociétés berbères traditionnelles de la montagne marocaine, les formes d'orga
nisation spatiale, économique, sociale et culturelle étaient régies jusqu'à une époque ré
cente par la tribu, qui était la structure compétente pour décider et réaliser des actions
communautaires locales et/ou régionales. Les tribus et villages étaient administrés par des
assemblées de notables dites « jemaa », qui ordonnaient les travaux d'aménagement et
d'organisation de l'espace (sentiers, canaux d'irrigation, petits barrages, restaurations de
terrains, mosquées, écoles coraniques, souks, greniers collectifs...) dans le sens des inté
rêts de la collectivité.
Il fallut attendre le XXe siècle pour que l'Etat moderne s'implique peu à peu dans la ges
tion de l'espace. Par le biais de l'administration territoriale, le pouvoir central a contrôlé
tout l'espace national (y compris la montagne) afin de préserver son unité et son intégrité,
de procéder à son équipement, et par voie de conséquence à son développement.
Les premières interventions en direction de la montagne datent du début du siècle,
lorsque l'Etat a publié le dahir du 10 octobre 1917 qui constitue le point de départ d'une SAID BOUJROUF
régulation des exploitations et des utilisations de la forêt, suivie d'une délimitation de
son espace. Ces procédures réglementaires vont en parallèle avec des mesures pratiques
sur le terrain. Elles consistent à construire des maisons forestières (680 maisons ou loge
ments divers), des lignes téléphoniques (3 500 km), des chemins forestiers ou des voies
de pénétration (6 300 km de chemins et de pistes muletières, tous indispensables pour le
gardiennage et la surveillance de la forêt). Furent réalisés également des travaux de creu
sement de tranchées pare-feu (20 à 30 m de largeur et 700 km de longueur) et l'aména
gement des terrains pour la défense et la restauration des sols (DRS) pour lutter contre
l'érosion. Pour accomplir cette mission, un Fonds Forestier Marocain et un service DRS
ont été créés en 1949. La charte législative et réglementaire régissant ce service (dahir du
20 mars 1951 et arrêté viziriel du 24 mars 1951) prévoyait la création périmètres de
DRS dits « obligatoires » dans les zones gravement menacées (174 659 hectares, en major
ité dans la zone de montagne). Les réalisations jusqu'en 1959 ont concerné 87 077 ha.
Elles ont porté sur des aménagements pastoraux (19,0 %) et sylvo-pastoraux (21,2 %),
des travaux d'infiltration (15,9 %), des plantations forestières (12,4 %) ou fruitières
(16,4 %), des banquettes céréalières (15,1 %). Pour renforcer et planifier les actions de
reboisement, un Plan National de Reboisement (PNR) a été lancé en 1970. Jusqu'à 1986
il a concerné un total de 231 000 ha, soit un rythme moyen annuel de reboisement de
l4400ha(BerradaH.,1989).
D'autres volets ont été développés en parallèle avec ces actions sectorielles : fourniture
d'aides au paysan pour l'acquisition des semences, des engrais, du matériel agricole ;
campagnes d'orientation et de vulgarisation (en faveur de l'arboriculture fruitière notam
ment) ; aménagement sylvo-pastoral des massifs forestiers (arrêté du 15 avril 1946).
L'Etat a procédé aussi à la création de périmètres d'amélioration pastorale (dahir du 25
juillet 1969). Cette action, qui a pour objectif d'améliorer la productivité des parcours, a
concerné en grande partie la montagne. Elle a délimité 33 périmètres, dont 6 ont été
fixés par décret : Aarid, Zaz, Timahdite, Ain Leuh, Ain Béni Mathar et Tafrata. Les prin
cipales opérations ont été axées sur la réalisation des puits, des abris pour le bétail, des
pistes, des conduites, des clôtures, des barrages collinaires.
L'aménagement des bassins versants était aussi une forme d'intervention de l'Etat en
zone de montagne. Des schémas directeurs ont été établis, couvrant une superficie totale
de 586 000 ha et visant les bassins versants du Loukkos, Nekkour, Tlata, Tassaout et
N'Fis. L'intérêt de ces aménagements est de préserver les barrages contre l'envasement.
Les principales réalisations ont concerné la construction de seuils, de murettes et de cor
dons en pierres, la distribution de plants fruitiers, le reboisement, la végétalisation des ra
vins, l'ouverture et l'entretien des pistes.
Il est à signaler que ces efforts d'aménagement de la montagne déployés par l'adminis
tration sont souvent mal récompensés : la population concernée affiche souvent le mé
contentement, la contrariété et parfois même l'agressivité envers les projets de l'Etat. Elle
constate que certaines actions la privent de sources de subsistance (la forêt) ou limitent
son espace de vie. Malgré la volonté étatique de faire participer les populations locales au
développement de l'économie forestière (dahir du 20 septembre 1976), l'absence de di- LA MONTAGNE DANS LA POLITIQUE D'AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE AU MAROC
Illustration non autorisée à la diffusion
Vue sur le bassin de la haute Tessaoute (Haut-Atlas central). Photo J. Herbin. SAID BOUJROUF
D
mension socio-économique est très apparent dans l'ensemble des interventions pu
bliques en zone de montagne. Ces interventions se concentrent principalement sur deux
axes : le premier, technique, est la lutte contre l'érosion et la protection des forêts ; le
deuxième, sectoriel, est la fourniture d'aides aux paysans. Une approche plus globale
(systémique comme nous dirions aujourd'hui) des problèmes montagnards était indis
pensable. C'est précisément la démarche qui a été tentée par les « projets intégrés » appli
qués à certaines régions de la montagne marocaine, qui ont cherché à dépasser, avec des
succès divers, les approches d'aménagement traditionnelles.
Des « projets intégrés », réponse insuffisante aux problèmes
de la montagne
Parmi les nombreux projets intégrés qui ont été conduits depuis une trentaine d'an
nées dans la zone de montagne du Maroc, et qui concernent des domaines d'interven
tion très divers, nous n'en retiendrons ici que trois parmi les plus significatifs de la
démarche d'aménagement adoptée.
Le DERRO, projet de développement du Rif occidental
Le projet de Développement Economique et Rural du Rif Occidental fut le premier
projet intégré mené en zone de montagne depuis l'indépendance. Il couvrait les pro
vinces de Tanger, Al Hoceima, Tétouan, Kénitra, Fès, Taounate, Chefchaouène, Taza,
Boulmane, Nador. Il a débuté en 1961 par la réalisation d'une étude sur la région et l'él
aboration d'un plan de développement. Ses principaux objectifs sont :
- la lutte contre l'érosion sur les versants rifains afin de diminuer les risques d'inondat
ions fréquentes dans la plaine du Gharb ;
- la lutte contre l'émigration par l'amélioration du niveau de vie de la population montag
narde, cet objectif devant être atteint d'une part en rénovant l'économie rurale (en mod
ifiant les systèmes d'utilisation des terres et en modernisant les techniques agricoles),
d'autre part en réalisant dans le pays un réseau d'infrastructures de base (concernant les
routes, la santé, l'enseignement, etc.).
L'approche de développement adoptée dans ce projet consiste à coordonner et intégrer
les aspects socio-économiques et techniques. Elle est basée sur des secteurs géographiques
appelés Unités de Développement Rural (UDR) d'une superficie de 30 000 à 80 000 ha,
chacune de ces unités étant constituée elle-même de zones de 2 000 à 6 000 ha appelées
les Périmètres de Intégré (PDI). Pour la période 1969-1980, les réalisa
tions du projet DERRO ont concerné l'aménagement des terres (15 200 ha), les cultures
annuelles (48 400 ha), l'entretien et le soin des plantations (56 200 ha), les parcours et les
fourrages (28 600 ha), la petite hydraulique (2 800 ha), la DRS par des plantations frui
tières (35 200 ha) ou de nouvelles cultures (34 400 ha), les reboisements (26 600 ha),
l'aménagement des ravins (37 800 ha), les chemins d'exploitation (2 000 km) et les bât
iments divers (386 unités)