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Les deux crues mémorables de l'Isère à Grenoble (1651 et 1859). Analyse des estimations de M. Pardé - article ; n°3 ; vol.92, pg 27-38

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Revue de géographie alpine - Année 2004 - Volume 92 - Numéro 3 - Pages 27-38
ration de la taille de Grenoble de cerner le mieux possible ces deux événements exceptionnels estimés notamment à partir des travaux de M. Pardé. Par ailleurs, ce travail permet de compléter les informations sur les débits de crue des événements anciens de l'Isère, pour lesquelles parfois seule la hauteur de la ligne d'eau était connue.
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Publié le 01 janvier 2004
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Langue Français

M. Dominique Dumas
Les deux crues mémorables de l'Isère à Grenoble (1651 et
1859). Analyse des estimations de M. Pardé
In: Revue de géographie alpine. 2004, Tome 92 N°3. pp. 27-38.
Résumé
ration de la taille de Grenoble de cerner le mieux possible ces deux événements exceptionnels estimés notamment à partir des
travaux de M. Pardé. Par ailleurs, ce travail permet de compléter les informations sur les débits de crue des événements anciens
de l'Isère, pour lesquelles parfois seule la hauteur de la ligne d'eau était connue.
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Dumas Dominique. Les deux crues mémorables de l'Isère à Grenoble (1651 et 1859). Analyse des estimations de M. Pardé. In:
Revue de géographie alpine. 2004, Tome 92 N°3. pp. 27-38.
doi : 10.3406/rga.2004.2306
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rga_0035-1121_2004_num_92_3_2306deux crues mémorables de l'Isère Les
à Grenoble (1651 et 1859)
Analyse des estimations de M. Pardé
Dominique Dumas
Institut de Géographie Alpine, Grenoble
Dominique.dumas@ujf-grenoble.fr
ration de la taille de Grenoble de cerner le Résumé : Tout au long des siècles passés,
mieux possible ces deux événements excepl'Isère a connu des crues majeures, dont
tionnels estimés notamment à partir des trcelles du 16 puis du 30 novembre 1651 et,
avaux de M. Pardé. Par ailleurs, ce travail deux cents ans plus tard, celle de 1859 qui se
permet de compléter les informations sur les traduit par la dernière grande inondation de
débits de crue des événements anciens de Grenoble. Cette étude montre les différentes
l'Isère, pour lesquelles parfois seule la hauétapes, les logiques, les méthodes ayant
teur de la ligne d'eau était connue. conduit aux estimations de ces deux grandes
crues des XVII1 et XIXe siècles. Il semble imMots-dés : Grenoble, Isère, crues an
portant, au vu notamment des enjeux induits ciennes, formule de Manning-Strickler, M.
par une inondation possible d'une agglomé- Pardé.
La bibliographie est présentée en page 48
Cette étude propose de retrouver les analyses et les démarches qui ont conduit à une
évaluation des débits de crue de l'Isère à Grenoble en 1651 et 1859. Il semble
important, au vu notamment des enjeux induits par une inondation possible
d'une agglomération de la taille de Grenoble, de retrouver les différentes étapes, les
logiques, les méthodes ayant conduit aux valeurs proposées et actuellement utilisées dans
les études des inondations prévisibles de l'Isère. Différents travaux ont repris, parfois sans
beaucoup de précautions d'usage, les valeurs annoncées par M. Pardé (1925a) de sorte
qu'au fil des années, par exemple, le débit de 1800 m3. s"1 pour la crue de 1859 est devenu
une vérité difficilement remise en question. Ceci est encore plus net pour les deux crues
de 1651 où l'absence d'information oblige à se référer exclusivement à son estimation.
Parmi les nombreuses crues de l'Isère au long de siècles passés, celles successives du 16
puis du 30 novembre 1651 semblent être les plus importantes, en liaison avec des
conditions climatiques exceptionnelles. Cependant, des crues encore plus anciennes, et
peut-être plus puissantes, sont évoquées en 580, 592, 1377, 1469, 1471, 1524, 1525 et
1579, ayant inondé le plus souvent les rues de la ville (Pilot, 1859). Pourrait être évoquée
aussi l'inondation catastrophique de 1219 (Champion, 1861), liée en tout premier lieu
à la rupture brutale d'un lac de barrage (le lac de Saint- Laurent dans l'ombilic de Bourg
d'Oisans), formé à la suite d'un écroulement obturant la vallée de la Romanche en 1191
au niveau du torrent de la Vaudaine.
27
La rcvut de geographic alpine 2004 №3 DOMINIQUE DUMAS
Un peu plus de deux cents ans après les crues de 1651, l'inondation de 1859 marque la
dernière grande crue d'inondation de l'Isère (Pardé, 1925a ; Vivian 1969 ; E.P.T.E.A.U,
1996, Cœur 2003). Depuis, la ville de Grenoble non seulement n'a plus jamais été
inondée, mais les crues les plus puissantes ont à peine dépassé la moitié du débit maximal
enregistré en 1651 (figure 1). Au XXe siècle, quatre grandes crues non inondantes sont
observées en 1914, 1928, 1944 et 1968 (Cœur, 2003). Des submersions localisées de la
ville apparaissent alors, mais également en 1910, 1926, 1929, 1937, 1948 et même plus
récemment, en 2000, au niveau des berges de la commune de la Tronche.
Une lecture des crues anciennes recensées par les Ponts et Chaussées montre que le
niveau de 1859 a été dépassé ou égalé trois fois au XVIIIe siècle (1733, 1740 et 1778) et
trois fois au XVIe siècle (le 16 et le 30 novembre 1651 ainsi qu'en juillet 1673). Aussi il
serait insensé de croire que l'Isère est définitivement réduite à l'état d'un cours d'eau
inoffensif et « il faut s'attendre un jour ou l'autre à l'inondation presque totale de
Grenoble et du Grésivaudan » écrivait M. Pardé en 1937 (1937b).
Certes, les caractéristiques du bassin et du lit de l'Isère ont été fortement modifiées
depuis la seconde moitié du XIXe siècle, notamment par des travaux d'endiguement. Par
ailleurs, la forte dynamique géomorphologique de ce cours d'eau est également à prendre
en compte, puisqu'elle a modifié les caractéristiques morphométriques du lit (Peiry,
1997 ; Vautier, 2000). Il reste donc toujours délicat de prévoir l'occurrence des crues à
partir de données anciennes. La suppression de champs d'inondation à l'amont de
Grenoble laisse néanmoins penser qu'il est difficile d'écarter totalement la venue d'un
flot sensiblement comparable à celui de la crue de 1859, voire supérieur (Vivian, 1969 ;
Vivian et al, 1987).
La démarche et l'estimation de M. Pardé
Dans le cadre d'un travail de maîtrise (Lombard, 2002), dont l'objectif principal portait
sur la reconstitution du contexte topographique de Grenoble, une première exploration
des archives a été conduite. Celle-ci a été largement revue et approfondie dans le cadre
de cette étude.
Si les notes manuscrites de M. Pardé sont inexistantes pour les deux événements de
1651, en revanche, nous avons retrouvé celles concernant la crue de 1859. Elles offrent
l'occasion de mieux saisir comment cette crue a été estimée et au-delà de mieux cerner
la marge d'erreur associée à cette évaluation. Par ailleurs, décrire comment les valeurs ont
été obtenues sur cette crue est d'autant plus intéressant que bien souvent les estimations
de M. Pardé de divers cours d'eau de la planète procèdent d'une démarche identique.
Sur la crue de 1859, des notes manuscrites indiquent des calculs utilisant la formule de
Chézy et celle de Gauckler. L'utilisation successive de ces deux formules est d'ailleurs
fréquemment citée dans ses publications ou ses notes (1925a, 1937a, 1946, 1955,
1964). Notons toutefois, que la formule de Gauckler, nommée aujourd'hui formule de
« Manning-Strickler » ou de « Manning » a été simplement préconisée par Stridden
Par la suite, Manning a remplacé К par 1/n (Pardé, 1964). Aussi afin de respecter le plus
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La revue de géographie alpine 2004 №3 LES DEUX CRUES MÉMORABLES DE L'ISÈRE À GRENOBLE (1651 ET 1859) ANALYSE DES ESTIMATIONS DE M.PARDÉ
possible, l'esprit de M. Pardé, nous conservons cet anthroponyme lorsque nous
évoquons ses calculs issus de cette formule hydraulique.
Dans un premier temps, la démarche de M. Pardé consiste à apprécier les coefficients de
vitesse "C" et "K" des formules de Chézy et Gauckler à partir d'un débit élevé
relativement bien défini. Pour la crue de 1859, M. Pardé utilise pour son estimation un
débit de 880 m3. s1. Nulle part dans le fonds Pardé, nous avons pu retrouver cette valeur
associée à un jaugeage, mais la précision utilisée incline à penser que ce débit doit être
considéré par M. Pardé comme relativement bien cerné. Pour ce débit, l'Isère présente
alors une hauteur de 3.35 m (surface mouillée = 290 m2, périmètre mouillé = 80 m ;
rayon hydraulique = 3.62 m) et une pente superficielle I, mesurée par les Ponts et
Chaussées, égale à 0.85 m/km (document 1). Dans ces conditions, le coefficient de
vitesse С est alors de 56 et le coefficient de rugosité К atteint 45.
Dans un second temps, M. Pardé détermine, à 100 mis1 près, un pic de crue plausible.
En fait, les valeurs de 1600 et 1700 mis1, encadrent simplement le débit de
1670 mis' appréhendé directement avec l'équation de la courbe de tarage de l'époque
(infra : équation 1). Aux limites de cet intervalle, il calcule tour à tour les coefficients de
calage des formules hydrauliques puis les compare aux valeurs calculées précédemment.
• Coefficient С de la formule de Chézy (document 1) : Vm = С (R.I)"2
La courbe des surfaces mouillées lui permet d'estimer pour une hauteur de 5.3 m une
section mouillée de 440 m2 (Sm) et un périmètre mouillé de 85 m (Pm). Le rayon
hydraulique (R) est donc de 5.18 m (Sm/Pm). La déclivité superficielle ou ligne de pente
(I) de l'Isère, égale à 0.0013 (1.3 m/km), est fournie par des documents des Ponts et
Chaussées (EP. dossier 1151) qu'il juge dans les années cinquante comme étant des
« documents sérieux » (Pardé, 1955).
- avec un débit supposé de 1600 m3. s "', la vitesse moyenne "Vm" est égale à 3.64 m. s"1,
le coefficient С de Chézy de 44.4,
- avec un débit de 1700 mis1, le coefficient С prend la valeur de 47.2.
• Coefficient К de la formule de Gauckler (document 2) : Vm = К R2/3I"2
Avec les caractéristiques définies précédemment, il reconduit les deux hypothèses sur les
débits probables et calcule les valeurs de K. L'hypothèse d'un débit de 1600 m3. s1
positionne la valeur de К à 34.7 et à 36.8 avec un débit de 1700 mis1.
Dans les deux cas, on reste très loin de la valeur de 45 calculée à partir d'un débit de 880
m3. s '. Il conclut d'ailleurs que ce coefficient ne peut être inférieur à 36.8 et qu'il est
probablement supérieur (document 2) et donc par là-même que le débit est plus
important. Très vraisemblablement, le débit de pointe de la crue de 1859, évalué à 1800
mis'1, a été défini à partir de ces calculs ; 1700 mis1 lui paraissant sous-estimer
l'événement. C'est aussi très probablement à partir de cette estimation qu'il juge
pertinent de redresser la courbe de tarage pour les débits extrêmes. L'extrapolation
29
La revue de géographie alpine 2004 №3 DOMINIQUE DUMAS
s'appuie alors sur une valeur relativement plausible du débit pour une hauteur d'eau
importante. De ce fait, il limite dans une certaine mesure le poids d'une extrapolation
trop hasardeuse de la courbe de tarage. Cette méthode est d'ailleurs en partie préconisée
dans son ouvrage Fleuves et Rivières (Pardé, 1964), où il estime qu'à partir des formules
hydrauliques on peut évaluer les débits maxima des crues avec une erreur guère
supérieure à 10%.
Cette valeur de 1800 m3. s1 est toujours actuellement admise pour cette crue, même si
M. Pardé (1955) est revenu par la suite au détour d'une phrase sur cette évaluation :
« le flot maximum de novembre 1859, y compris les eaux débordées, n'aurait peut-
être point excédé 1700 me, même 1600 me ». Il faut toutefois remarquer que
la production d'écrits de M. Pardé est impressionnante et qu'il n'est pas exclu que
certaines valeurs soient parfois citées directement de mémoire, alors que son évaluation
initiale était ajustée ou nuancée en fonction de divers critères qu'il oublie alors de
rappeler.
A l'inverse, il reconnaît explicitement que cette valeur de 1 800 m3.s ' est probablement
sous-estimée car il n'a pas tenu compte de l'élargissement de la section mouillée par
débordement (1925b). Il est vrai que la surface mouillée indique que M. Pardé n'a pas
intégré l'écoulement lié au débordement de l'Isère. Ce flux d'eau passant dans la ville et
les fossés des fortifications a été estimé à environ 200 m3.s ' par l'ingénieur A. Gentil des
Ponts et Chaussées (Archives départementales de l'Isère : dossier 12S 13/1). Ce flot
secondaire est également parfois repris dans certaines études (Vivian, 1969 ; Vivian et
ai, 1987) sans pour autant, et très curieusement, que le débit global de cette crue soit
réévalué à 2000 m\s'. C'est là sans doute la marque d'un respect inconditionnel des
valeurs avancées par M. Pardé et plus encore d'une critique inexistante de ses
estimations.
Les crues historiques de l'Isère à Grenoble
II est quasiment certain que toutes les grandes crues de l'Isère, notamment celles dont le
débit a dépassé 1000 m3.s ', ont été évaluées à partir de la relation hauteur-débit calée
pour les extrêmes sur la valeur de 1800 m3. s1 pour une hauteur de l'Isère, relevée à
l'échelle limnimétrique du quai Perrière, de 5.3 m.
Connaissance des débits anciens
Jouxtant le pont Marius Gontard, une échelle limnimétrique gravée sur les berges a
permis de noter les hauteurs de l'Isère depuis 1840. Par ailleurs, certaines grandes crues
de l'Isère (1651, 1673, 1733, 1740 et 1778) antérieures à l'installation de cette échelle,
ont été repositionnées par le service des Ponts et Chaussées par rapport à cette échelle.
On peut ainsi, depuis pratiquement trois siècles, retrouver avec une certaine précision les
hauteurs des grandes crues de l'Isère à Grenoble (données Ponts et Chaussées). Comme
M. Pardé le note lui-même (1946), il faut rester extrêmement prudent quant à ces
valeurs car de nombreux biais ont pu perturber les relevés.
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La revue de géographie alpine 2004 №3 LES DEUX CRUES MÉMORABLES DE L'ISÈRE À GRENOBLE (1651 ET 1859) ANALYSE DES ESTIMATIONS DE M PARDE
Les grandes crues de 1740 et de 1778, estimées par M. Pardé (1925a) respectivement à
2000 m'. s1 et à 1820 m3.?1, sont, dès le XIXe siècle, relativement bien cernées, et
évaluées, pour la première par l'ingénieur Dausse, à 1844 mis1, et à 2000 m3. s ' pour la
seconde par l'ingénieur Cunit (Cœur, 2003). Dans son ouvrage sur le calcul du débit du
Rhône et de ses affluents (1925b), M. Pardé mentionne l'existence de 26 jaugeages
effectués au moulinet avant 1897, à Grenoble, par le Service des Grandes Forces
hydrauliques et exécutés en fonction de cotes variant de 0 à 2.3 m.
Ces différentes estimations et ces jaugeages permettent à l'ingénieur De la Brosse des
Ponts et Chaussées (Cœur, 2002) de déterminer, en 1880, une équation de la courbe de
tarage (équation 1) qui sera probablement utilisée au moins jusqu'au début du XXe
siècle1.
Q = 121 (H + 0.86)1 5 (équation 1)
avec Q en m\i' et H en m (H = Hquai Pernm — 0.4)
En effet, sous réserve de décaler de 40 cm les hauteurs lues à l'échelle du quai Perrière,
les débits calculés montrent une très bonne correspondance jusqu'à 4 m avec les valeurs
des débits publiées dans diverses études (Pardé, 1925a ; Vivian 1969 ; EPTEAU,
1996 ; Vautier, 2000).
Les jaugeages effectués à Grenoble au début du XXe siècle n'ont pas véritablement remis
en question cette relation montrant par là-même une assez grande stabilité des sections
mouillées de l'Isère au niveau de Grenoble. Nous avons pu retrouver les résultats de 10
jaugeages réalisés entre 1910 et 1930 2 qui s'intègrent admirablement dans l'équation 1
et ne la remettent nullement en cause (figure 2). Dans le cadre du projet « Histo risque-
Isère », cette courbe a été validée par une modélisation hydraulique
monodimensionnelle pour les débits inférieurs à 1000 m3. s ' (Cœur, 2002 ; Lang et ai,
2003).
Selon M. Pardé, l'équation des Ponts et Chaussées n'est cependant pas réaliste pour les
débits importants. La figure 2 montre la courbe de tarage qu'il détermine en se basant
très probablement pour les extrêmes sur l'estimation de la crue de 1859. Elle est ensuite
utilisée pour retrouver la puissance des crues antérieures (1651, 1673, 1733, et même celles de 1740 et de 1778) puisque toutes se calent parfaitement
dessus. Une équation polynomiale du troisième degré décrit très bien cette relation
(équation 2) :
Q= 149.76 H + 31.18 H2 + 0.558 H3 + 33.264 (équation 2)
avec H (eri m) lue sur l'échelle du quai Perrière
L'utilisation de cette équation offre ainsi l'occasion de compléter les données de certaines
crues où la hauteur de l'Isère est connue mais le débit fait défaut (Pardé, 1925a ; Vivian,
1969, documents des Ponts et Chaussées).
1 • Archives départementales de l'Isère : dossier 12S 13/1.
2 • Fonds Pardé : dossier 1155.
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La revue de géographie alpine 2004 №3 DOMINIQUE DUMAS
Par ailleurs, cette relation univoque montre clairement l'influence relativement modeste
des crues du Drac sur la cote de l'Isère relevée à Grenoble. Il est donc possible, dans le
cadre de cette étude, de s'affranchir en partie du contexte de la confluence Drac-Isère.
Lors des crues concomitantes, phénomène au demeurant assez rare, on peut cependant
penser qu'un effet de barrage hydrologique, lié au eaux du Drac, puisse apparaître et que
les crues de l'Isère aient été alors surestimées. Ainsi, en 1740 par exemple, l'une des trois
grandes inondations de Grenoble, la crue du Drac aurait bloqué une partie des eaux de
l'Isère (Cœur, 2003).
Hydrogramme de la crue de 1859
A partir des observations de Pilot (1859) et des hauteurs relevées sur l'échelle
limnimétrique du quai Perrière, l'hydrogramme de crue a été tracé sommairement par
M. Pardé avec un pic positionné à 1800 m3. s1 (document 3). Les calculs associés à
l'hydrogramme visent à cerner un peu mieux les précipitations cumulées responsables de
cette crue.
Pour cela, il calcule le volume total écoulé en additionnant successivement, du 30 octobre
au 8 novembre, les débits moyens journaliers (déterminés à partir du débit instantané à
12h). Il chiffre ainsi à 5 450 m3.s ' l'écoulement « cumulé » sur ces dix jours (document
3). Il estime le débit de base moyen sur cette période à 100 m3.s ' (d=100) et trouve ainsi
un volume de crue d'environ 388 millions m3, qu'il arrondit ensuite à 400 millions m3.
Il suppose que les précipitations ont été en partie neigeuses et n'ont donc pas contribué
directement à la crue. L'isotherme 0°C est placé tour à tour à 2000 m puis à 2200 m
d'altitude. La température de 18-19°C à Grenoble (Pilot, 1859) laisse penser qu'il utilise
probablement dans son estimation un gradient thermique d'environ l°/100 m. Ainsi, il
obtient pour des précipitations efficaces situées au-dessous de :
•2000 m, une lame d'eau écoulée de 113 mm, la superficie contributive du bassin est
alors de 3550 km2,
• 2200 m, une lame d'eau écoulée de 100 mm, la superficie est alors d'environ 4000 km2.
Selon le coefficient d'écoulement retenu, vraisemblablement compris entre 0.6 et 0.75,
les précipitations moyennes responsables de cette crue seraient situées 166 et 188
mm et entre 133 à 150 mm avec un coefficient d'écoulement plus fort de 0,75. Plusieurs
épisodes pluvieux ont précédé l'événement, ce qui laisse penser que les sols étaient alors
relativement saturés et que le coefficient moyen se rapproche peut-être
davantage de 75% que de 60%. Les précipitations responsables de cette crue sont
vraisemblablement assez proches de 150 mm, mais cumulées sur 3 jours, voire 4 ou
même 5 jours.
L'estimation de la crue de 1651
La crue du 2 novembre 1859 est très bien documentée et de multiples informations
permettent d'approcher relativement bien son extension (voir notamment la carte des
32
La revue de géographie alpine 2004 №3 DEUX CRUES MÉMORABLES DE L'ISÈRE À GRENOBLE (1651 ET 1859) ANALYSE DES ESTIMATIONS DE M.PARDÉ LES
Ponts et Chaussées3). Il est également possible d'apprécier les sections mouillées de ces
inondations : ce travail a fait notamment l'objet d'une étude menée par Pierre Lombard
(2002). Le contexte topographique de la ville de cette époque peut être appréhendé à
partir de repères topographiques figurant sur la carte de Grenoble de Charpin publiée en
1871. Ces indications altimétriques ont été calées et complétées à partir d'une carte de
nivellement Lallemand réalisée en 1940 en tenant compte de l'évolution du système de
nivellement.
La connaissance sur une large échelle de la topographie, certes entachée
d'approximations, a facilité l'établissement de plusieurs profils transversaux et ainsi une
estimation des sections mouillées. Les cartes publiées ne sont qu'une illustration très
généralisée des informations initiales (figures 3 et 4). Dans le cadre de cette étude, il a
été retenu un profil positionné à l'entrée de la ville, qui se place sur la section n°67 de
profil de l'Isère établi en 1850 par les Ponts et Chaussées4.
A partir du profil transversal défini (fig. 4), il est possible d'utiliser la formule de
Manning-Strickler : Q = K. S. R2/3J"2 (équation 3 : formule de Manning-Strickler)
avec R = rayon hydraulique (m)
S = surface mouillée (m2)
J = pente de la ligne de charge (mm. m '.1O3)
К = coefficient de rugosité (K = lin)
RIVE GAUCHE RIVE DROITE
Niveau de crue de 1651 Niveau de crue de 1859
Sections du ht majeur
Illustration non autorisée à la diffusion (sans le lit mineur)
100 m
Source Ponts et Chaussée:
Figure 4. Sections mouillées en 1651 et 1859 (dessin D. Dumas d'après document des Ponts et Chaussées (Fond Pardé : 1 15 ; Lombard,
2002)
Wetted cross-sections /л 1651 and 1859 (drawing by D. Dumas based on Ponts et Chaussées document (Fond Pardé: 1 15; Lombard,
2002)
Si certains travaux utilisent le coefficient de rugosité de Manning (n) dans des calculs
d'ondes de crue (Camacho et al, 1999), cette formule reste cependant basée sur
l'hypothèse d'un régime permanent qui n'est bien sûr pas vérifié dans le cas d'une crue.
Mais, dans le cadre de cette étude portant sur des événements anciens, avec par
conséquent des informations fragmentaires, elle permet, faute de mieux, de vérifier le
réalisme des volumes écoulés en 1859 et de tenter de cerner le débit des crues de 1651.
3 • Fonds Pardé : dossier 1051
4 • : 1155
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La revue de géographie alpine 2004 №3 DOMINIQUE DUMAS
II est certain qu'il restera toujours très délicat de retrouver sur ces événements lointains
des valeurs relativement justes. De surcroît, il demeure illusoire de penser reconstituer
des écoulements exceptionnels avec une grande précision. En revanche, le manque
d'information sur la méthode utilisée est nettement plus gênante pour le chercheur car
elle ne peut souffrir de critique et ne permet pas d'en apprécier la marge d'incertitude.
Il ne s'agit pas bien évidemment de retrouver ici une valeur exacte de la crue de 1651
mais une contribution pouvant servir de base à des améliorations, des critiques et par là-
même une meilleure connaissance des crues anciennes de l'Isère et des inondations
grenobloises passées, voire à venir.
Le lit mineur défini ici ne correspond pas au sens strict à la définition usuelle. En effet, les
limites verticales de cette espace ont été déterminées par commodité en poursuivant
verticalement les berges jusqu'à la ligne d'eau. La pente locale a été à la fois appréciée à partir
des cartes établies précédemment et des valeurs fournies par les Ponts et Chaussées.5
Afin d'ajuster des coefficients de rugosité les plus réalistes, la section a été divisée en deux
parties ; l'une concerne l'écoulement au sein du lit mineur, l'autre exclusivement
l'écoulement lié au débordement dans le lit majeur (figure 4). La morphologie de ces
deux milieux n'est pas de même nature, aussi la rugosité vis-à-vis de l'écoulement est par
là-même différente. Cette partition offre ainsi la possibilité de fixer deux coefficients plus
représentatifs de ces deux milieux qu'un seul coefficient moyen pour l'ensemble de la
section.
Sur un cours d'eau naturel, les valeurs de rugosité varient généralement entre 0.02 et
0.15 (Dingman, 1984). Dans des conditions particulières, par exemple sur un ruisselet
encombré d'une importante végétation, ce coefficient peut être plus élevé et atteindre
0.42 (Bravard et Petit, 1997). Dans des plaines alluviales végétalisées, les études récentes
cherchent un coefficient de rugosité optimal inscrit généralement entre 0.04 et 0.12
(Stephan et Gutknecht, 2002 ; Chitale, 2003 ; Nicholas et Mitchell, 2003). Mais, les
variations spatio-temporelles du coefficient de Manning et les difficultés de son
évaluation sont décrites dans bien des études (Dingman, 1984 ; Wright, 1991 ;
Orlandini, 2002 ; Nicholas, 2003).
1859 1651
Lit majeur Lit mineur Ut majeur Ut mineur
594 4615 Sm (m2) 3188 645
2700 105 3000 Pm(mj 105
1,54 1,18 5,66 6,14 R(m)
0,7 0,5 Pente J (mm.m ') 0,5 0,7
n 0,4 0,027 0,4 0,027
2,5 37,0 2,5 37,0 K(1/n)
0,06 3,11 0,074 3,29 U(m.s')
199 1848 344 2120 Q(m3s'j
2464 Q total (m3.s') 2047
Tableau 1. Coefficients et paramètres de Manning-Strickler pour les crues de 1651 et 1859
5 • Fonds Pardé : dossier 1 155.
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La revue de géographie alpine 2004 №3 DEUX CRUES MÉMORABLES DE L'ISÈRE À GRENOBLE (1651 ET 1859) ANALYSE DES ESTIMATIONS DE M.PARDÉ LES
Pour la partie inondée, un coefficient de rugosité de 0.4 a été ajusté afin d'obtenir un
flux d'eau voisin de 200 m3.s ' {supra}. Ce dernier peu paraître élevé par rapport à ceux
généralement utilisés. Mais, la présence du fossé et des enceintes de la ville à l'aval, de
haies végétales, souvent agencées perpendiculairement à l'écoulement (cartes et plans de
Grenoble, in Cœur 2003), sont autant de facteurs exacerbant la rugosité. Aussi, les
valeurs données à partir d'études conduites sur des milieux naturels ne peuvent que
difficilement être directement transposées dans ce cas précis.
Entre 1651 et 1859, et au niveau du secteur étudié, les cartes et plans anciens
témoignent d'une évolution assez réduite du paysage. Il est donc possible de transposer
à la crue de 1651, le coefficient de Manning déterminé pour la crue de 1859. Ainsi, en
supposant qu'en 1651 la section mouillée s'approche bien de 5260 m2, l'utilisation de la
formule de Manning-Strickler laisse penser que le débit de cette crue aurait avoisiné
2500 m3.s'.
Conclusion
Cette étude ne remet donc pas en cause les estimations de M. Pardé mais complète et
confirme les informations connues. En effet, si l'on applique les mêmes coefficients de
rugosité, calés sur la crue de 1859, à la crue de 1651, on observe qu'elle rejoint le débit
annoncé de 2500 m\s'\ Cette valeur semble atteinte car environ 300 m3. s л se seraient
écoulés dans la ville elle-même. Il faut noter qu'à l'origine les 2500 m3. s1 évalués par
M. Pardé étaient selon lui sous-estimés puisqu'il n'avait pas intégré le débordement.
C'est d'ailleurs sans doute pour cette raison qu'il lui donne parfois une intensité de 3000
m3.s' (Pardé, 1925b). La précision des résultats livrés dans le tableau 1 reste
naturellement totalement illusoire, on peut dans le meilleur des cas espérer une erreur de
l'ordre de 100 m3.s '. Le débit de 3000 m3.s ', parfois évoqué, avec une certaine suspicion,
semble en revanche difficile à atteindre et très probablement irréaliste sauf en modifiant
notablement les coefficients de rugosité.
Remerciements
Qu'il me soit permis de remercier M. Cognet, de l'Association Départementale Isère Drac Romanche pour
avoir facilité l'accès au fon documentaire de l'Isère. Je tiens également à remercier M. Escande, de la D.D.E.,
M. Bois, professeur à l'Université Joseph Fourier pour m'avoir communiqué des données hydrologiques et M.
Mietton, à de Lyon 3, pour sa relecture et ses conseils.
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