À la recherche du calepin visuo-spatial en mémoire de travail - article ; n°3 ; vol.94, pg 425-460
37 pages
Français

À la recherche du calepin visuo-spatial en mémoire de travail - article ; n°3 ; vol.94, pg 425-460

-

Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres

Description

L'année psychologique - Année 1994 - Volume 94 - Numéro 3 - Pages 425-460
Résumé
Baddeley (1990), dans le cadre de son modèle de la mémoire de travail, définit le calepin visuo-spatial (VSSP) comme le sous-système mnésique responsable du maintien des informations visuo-spatiales ainsi que de la formation et de la manipulation des images mentales. Le présent article a pour objectif de répertorier et de critiquer les principales recherches qui se sont intéressées à l'étude de la mémoire à court terme visuo-spatiale. Nous présenterons en premier lieu les faits expérimentaux et neuropsychologiques tendant à prouver l'existence d'un calepin visuo-spatial indépendant et autonome. Puis nous aborderons les hypothèses concernant la structure et le fonctionnement du calepin visuo-spatial. Enfin, des aspects méthodologiques seront discutés. La conclusion sera l'occasion de souligner certaines contradictions rencontrées dans les recherches centrées sur l'étude du calepin visuo-spatial et de suggérer, comme ouverture, d'adopter une approche originale qui permettrait d'envisager une solution provisoire.
Mots-clés : mémoire de travail, calepin visuo-spatial, paradigme des tâches interférentes.
Summary : Looking for the visuo-spatial sketchpad in working memory.
Baddeley (1990), in his working memory model, defines the visuo-spatial sketchpad (vssp) as the memory slave system which is responsible for storing visuo-spatial information and for creating and manipulating mental images. The purpose of this paper is to survey and to criticize the principal works focusing on the study of the visuo-spatial short term memory. We will present firstly the experimental and neuropsychological results which tend to prove the existence of an independent and autonomous vssp. Then, we will present the hypothesis which concern the structure and function of the vssp. Finally, we will discuss the methodological problems that can be met in the study of this slave system. In the conclusion, the inconsistent results reported in the different studies focusing on vssp will be underlined and we will suggest, for future research, to adopt an original approach which could help the researchers to find a temporary solution to this contradiction.
Key words : Working memory, visuo-spatial sketchpad, dual task paradigm.
36 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1994
Nombre de lectures 104
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

C. Monnier
M. Jean-Marie Roulin
À la recherche du calepin visuo-spatial en mémoire de travail
In: L'année psychologique. 1994 vol. 94, n°3. pp. 425-460.
Résumé
Baddeley (1990), dans le cadre de son modèle de la mémoire de travail, définit le calepin visuo-spatial (VSSP) comme le sous-
système mnésique responsable du maintien des informations visuo-spatiales ainsi que de la formation et de la manipulation des
images mentales. Le présent article a pour objectif de répertorier et de critiquer les principales recherches qui se sont
intéressées à l'étude de la mémoire à court terme visuo-spatiale. Nous présenterons en premier lieu les faits expérimentaux et
neuropsychologiques tendant à prouver l'existence d'un calepin visuo-spatial indépendant et autonome. Puis nous aborderons
les hypothèses concernant la structure et le fonctionnement du calepin visuo-spatial. Enfin, des aspects méthodologiques seront
discutés. La conclusion sera l'occasion de souligner certaines contradictions rencontrées dans les recherches centrées sur
l'étude du calepin visuo-spatial et de suggérer, comme ouverture, d'adopter une approche originale qui permettrait d'envisager
une solution provisoire.
Mots-clés : mémoire de travail, calepin visuo-spatial, paradigme des tâches interférentes.
Abstract
Summary : Looking for the visuo-spatial sketchpad in working memory.
Baddeley (1990), in his working memory model, defines the visuo-spatial sketchpad (vssp) as the memory slave system which is
responsible for storing visuo-spatial information and for creating and manipulating mental images. The purpose of this paper is to
survey and to criticize the principal works focusing on the study of the visuo-spatial short term memory. We will present firstly the
experimental and neuropsychological results which tend to prove the existence of an independent and autonomous vssp. Then,
we will present the hypothesis which concern the structure and function of the vssp. Finally, we will discuss the methodological
problems that can be met in the study of this slave system. In the conclusion, the inconsistent results reported in the different
studies focusing on vssp will be underlined and we will suggest, for future research, to adopt an original approach which could
help the researchers to find a temporary solution to this contradiction.
Key words : Working memory, visuo-spatial sketchpad, dual task paradigm.
Citer ce document / Cite this document :
Monnier C., Roulin Jean-Marie. À la recherche du calepin visuo-spatial en mémoire de travail. In: L'année psychologique. 1994
vol. 94, n°3. pp. 425-460.
doi : 10.3406/psy.1994.28776
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1994_num_94_3_28776L'Année psychologique, 1994, 94, 425-460
REVUES CRITIQUES
Laboratoire de Psychologie expérimentale, CNRS URA 665
Université Pierre Mendès France, Grenoble1*
Université de Savoie, Chambéry2**
À LA RECHERCHE DU CALEPIN VISUO-SPATIAL
EN MÉMOIRE DE TRAVAIL3
par Catherine Monnier* et Jean Luc Roulin**
SUMMARY : Looking for the visuo-spatial sketchpad in working memory.
Baddeley (1990), in his working memory model, defines the visuo-spat
ial sketchpad (vssp) as the memory slave system which is responsible for
storing visuo-spatial information and for creating and manipulating ment
al images. The purpose of this paper is to survey and to criticize the prin
cipal works focusing on the study of the visuo-spatial short term memory.
We will present firstly the experimental and neuropsychological results
which tend to prove the existence of an independent and autonomous vssp.
Then, we will present the hypothesis which concern the structure and
function of the vssp. Finally, we will discuss the methodological problems
that can be met in the study of this slave system. In the conclusion, the
inconsistent results reported in the different studies focusing on vssp will
be underlined and we will suggest, for future research, to adopt an origi
nal approach which could help the researchers to find a temporary solu
tion to this contradiction.
Key words : Working memory, visuo-spatial sketchpad, dual task pa
radigm.
1. BP 47X, 38040 Grenoble Cedex
2. BP 1104 (Jacob Bellecombette), 73011 Chambéry Cedex.
3. Nous tenons à remercier Anik de Ribaupierre et son équipe pour
avoir accepté de revoir et de critiquer le manuscrit. Catherine Monnier et Jean Luc Roulin 426
La mémoire de travail (mdt) peut être définie comme le sy
stème mnésique responsable du traitement et du maintien tem
poraire des informations nécessaires à la résolution d'un pro
blème. Il existe aujourd'hui un consensus concernant l'impor
tance du rôle de la mdt dans la cognition, la plupart des auteurs
s'accordant à dire que ce système vient contraindre, par ses
capacités limitées, les activités cognitives complexes. Un postul
at de ce type explique l'engouement pour l'étude de la mdt aussi
bien en psychologie du développement (Case, 1985 ; Pascual-Leo-
ne et Ijaz, 1989 ; Halford, 1982), en psychologie différentielle (Kyl-
lonen et Christal, 1990 ; Mukunda et Hall, 1992 ; Salthouse, 1990,
1992) qu'en neuropsychologie (Morris, 1984 ; Baddeley, Logie,
Bressi, Delia Sala et Spinnler, 1986 ; Van der Linden, 1989) bien
que souvent, le terme de mdt recouvre des acceptions larg
ement différentes.
S'il existe différentes conceptions de la mdt, le modèle au
quel il est le plus souvent fait référence aujourd'hui est celui de
Baddeley et Hitch (1974). Ce modèle est d'une relative simplicité
dans sa structure générale mais il permet de rendre compte
d'un certain nombre de faits expérimentaux. Compatible avec
la pluralité des informations maintenues temporairement lors
d'activités complexes, il postule l'existence de deux sous sys
tèmes temporels de stockage dits « esclaves » (la boucle phonolo
gique et le calepin visuo-spatial ou visuo-spatial sketchpad) coor
donnés et supervisés par une composante attentionnelle, l'admi
nistrateur central. La boucle phonologique serait impliquée dans
le stockage et le rafraîchissement de l'information verbale. Le
calepin visuo-spatial serait responsable du maintien des info
rmations spatiales et visuelles ainsi que de la formation et de la
manipulation des images mentales. Alors que la boucle phono
logique a donné lieu à de nombreux travaux expérimentaux et
commence à être relativement bien connue, le calepin visuo-
spatial bénéficie d'une avancée théorique bien moindre. Une
des raisons à cela est qu'il s'avère techniquement plus difficile
d'élaborer des expérimentations destinées à l'étude de ce sous
système esclave et les différentes opérationnalisations du con
cept de calepin visuo-spatial rendent difficile l'intégration théo
rique de l'ensemble des résultats de la littérature.
Nous tenterons de présenter et de critiquer les principaux
travaux issus de la psychologie générale visant à démontrer
l'existence d'un registre visuo-spatial à court terme autonome.
Puis nous discuterons de la structure et du fonctionnement sup- Calepin visuo-spatial en mémoire de travail 427
posés d'un tel registre ainsi que des différentes mesures proposées
pour estimer sa capacité. Enfin, nous aborderons les problèmes
d'ordre méthodologiques rencontrés dans les différentes recher
ches pour conclure sur les limites méthodologiques mais aussi
théoriques imposées par l'architecture modulaire de la mdt telle
qu'elle est postulée dans l'approche computo-symbolique.
ARGUMENTS EN FAVEUR D'UN CALEPIN VISUO-SPATIAL
INDÉPENDANT
Lors de l'élaboration du modèle de Baddeley, il n'existait
pas dans la littérature d'ensemble cohérent de tâches de mé
moire à court terme (mct) visuo-spatiales ou bien de tâches uti
lisant un matériel non verbalisable. Les premières données sys
tématiques concernant le calepin visuo-spatial vont se centrer
essentiellement sur la production de faits expérimentaux comp
atibles avec l'existence d'un système esclave distinct de la bouc
le phonologique.
1. Les premiers pas
Brooks, de par les épreuves originales qu'il élabora, peut
être considéré comme l'un des précurseurs des études concer
nant le calepin visuo-spatial. Dans une des expériences de
référence (Brooks, 1968), il compare la performance des sujets
à deux types d'épreuves structurellement similaires, l'une à com
posante spatiale, l'autre à composante verbale. L'épreuve à
posante spatiale (que nous appellerons « épreuve de la lettre »)
consiste à présenter une lettre majuscule en relief (ex. F) dont
l'un des angles est désigné comme point de départ. Le sujet a
pour tâche d'imaginer mentalement cette lettre, puis de la par
courir dans un sens donné en répondant « oui » si l'angle ren
contré est tout en haut ou tout en bas de la lettre et « non »
dans les autres cas. Ainsi dans le cas de la lettre F avec com
me point de départ l'angle situé en bas et à gauche, la réponse
attendue est « oui, oui, oui, non, non, non, non, non, non, oui ».
L'épreuve à composante verbale (dite ici de « catégorisation »)
consiste à présenter au sujet une phrase qu'il doit mémoriser
puis parcourir mentalement dans le sens de la lecture en
répondant « oui » si le mot qu'il focalise est un nom et « non »
si ce mot n'est pas un nom (ex. « A bird in hand is not in the 428 Catherine Monnier et Jean Luc Roulin
bush » donne lieu à la réponse suivante : « non, oui, non, oui,
non, non, non, non, oui »). Dans les deux types d'épreuves, il était
demandé au sujet soit une réponse verbale (séquence de « oui-
non »), soit une réponse par pointage manuel sur deux clefs
symbolisant les réponses « oui » et « non ». Brooks observe qu'une
réponse motrice fait davantage chuter la performance des su
jets à l'épreuve spatiale alors que les résultats s'inversent pour
l'épreuve verbale. L'interaction observée entre le type de tâche
et le mode de réponse avait alors permis à Brooks de conclure
que des processus nécessaires au maintien d'une représentation
imagée (lettre majuscule) sont également impliqués dans la réa
lisation de mouvements dirigés vers une cible.
Dans une deuxième étude antérieure à la précédente, Brooks
(1967) élabore une épreuve mnésique dite « épreuve des matri
ces de Brooks » qui consiste à mémoriser puis à rappeler ver
balement un ensemble de phrases. Ces phrases sont de deux
types suivant la nature de l'encodage que l'auteur désire in
duire chez le sujet. Dans la condition imagée, le sujet est tenu
d'imaginer mentalement une matrice de 4X4 cases dont l'une
des cases est désignée comme point de départ. Les phrases à
mémoriser sont alors présentées ; elles spécifient l'emplacement
des chiffres de 1 à 8 dans la matrice suivant un cheminement
spatial spécifique. Le sujet a ainsi la possibilité de visualiser men
talement le cheminement décrit et d'utiliser cette information
imagée au moment du rappel. Dans la condition verbale, les
phrases à mémoriser sont rendues incohérentes pour découra
ger tout passage par l'imagerie. Le sujet est alors incité à au-
torépéter verbalement les phrases (voir figure 1). Brooks fait
varier le mode de présentation des phrases dans les deux con
ditions (visuelle versus auditive). Il observe qu'une présentation
visuelle interfère avec le taux de rappel en condition imagée,
alors qu'elle n'a pas d'effet en condition verbale. À l'inverse,
une présentation auditive fait chuter le rappel en condition ver
bale et non en condition imagée. Ainsi, certains des processus
mis en œuvre lors du maintien de la représentation imagée
des phrases seraient également impliqués dans la perception
visuelle.
Bien que les épreuves de Brooks ne soient pas typiquement
des épreuves de mdt, elles seront pourtant utilisées dans les
premières recherches portant sur le calepin visuo-spatial. Bad-
deley et ses collaborateurs adopteront une méthodologie iden
tique à celle utilisée lors de l'étude de la boucle phonologique, Calepin visuo-spatial en mémoire de travail 429
Condition Imagée
Dans la case départ, mettre un 1 la suivante, vers la droite, mettre un 2
Dans la case le haut, un 3 la vers la droite, mettre un 4
Dans la case suivante, le bas, un 5 3 4 la vers le bas, mettre un 6
Dans la case vers la gauche, mettre un 7
1 2 5 la suivante, le bas, mettre un 8
Condition verbale 7 6
Dans la case départ, mettre un 1 la suivante, vers la vite, mettre un 2 8 Dans la case le bon, un 3 la vers la vite, mettre un 4
Dans la case suivante, le mauvais, mettre un 5 la vers le un 6
Dans la case la lent, mettre un 7 la suivante, vers le mauvais, mettre un 8
Fig 1. — Exemple d'items de l'épreuve des matrices de Brooks
[d'après Brooks, 1967].
An example of the material used by Brooks (from Brooks, 1967].
à savoir l'introduction de tâches interférentes4. Leur objectif
premier est d'apporter des arguments en faveur de l'existence
d'un calepin visuo-spatial distinct et de la boucle phonologique
et de l'administrateur central.
Dans une première recherche, Baddeley, Grant, Wight et Thoms
on (1975) couplent les épreuves de Brooks avec une tâche inter-
férente spatiale consistant à maintenir un stylet en contact
avec un spot lumineux ayant un déplacement circulaire (tâche
dite de poursuite). Dans le cas de l'épreuve des matrices de
Brooks, la poursuite fait chuter le taux de rappel des sujets en
condition imagée mais n'a aucun effet en condition verbale.
Lorsque les sujets sont soumis aux épreuves spatiale de « la let
tre » et verbale de « catégorisation », la poursuite a peu d'effet
sur la précision et le temps de décision. En revanche, la qualité
de la poursuite est nettement moins bonne dans l'épreuve spat
iale que dans l'épreuve verbale. Ainsi, il semble que la tâche de
4. De façon générale, le principe des tâches interférentes est de demand
er au sujet d'effectuer en parallèle avec une tâche dite primaire une tâche
secondaire mobilisant des processus de traitement dont on suppose qu'ils
sont également impliqués dans la réalisation de la tâche primaire. 430 Catherine Monnier et Jean Luc Roulin
poursuite ait un effet différent suivant la nature de l'épreuve
utilisée (verbale versus visuo-spatiale).
Ces premiers résultats expérimentaux mettent donc en év
idence une dissociation de l'effet des tâches interférentes selon
la nature de l'information maintenue en mémoire. Il est cepen
dant regrettable que la plupart de ces recherches s'appuient
sur une évaluation indirecte de la composante visuo-spatiale
de la MDT dans la mesure où les épreuves mnésiques utilisées
sont complexes et ne peuvent être qualifiées de purement visuo-
spatiales. En effet, dans le cas de l'épreuve des matrices de
Brooks, le matériel à mémoriser est de nature verbale (phrases
du type : « dans la case suivante, vers le bas, mettre un 6 ») ; seule
la stratégie d'encodage imposée dans la condition imagée ga
rantit la transformation de l'information verbale présentée en
une information de nature visuo-spatiale (cheminement à l'i
ntérieur de la matrice), le sujet étant supposé stocker le matériel
verbal proposé dans ce nouveau format. Enfin, il est également
important de souligner que dans toutes les épreuves élaborées
par Brooks, les réponses demandées aux sujets sont verbales (s
équence de « oui-non » ou rappel de phrases).
2. Recherches complémentaires
Dans la « lignée méthodologique » de ces premiers travaux,
des recherches ultérieures dont l'objectif explicite reste la mise
en évidence du calepin visuo-spatial seront développées. Ces
recherches illustrent encore, de par la méthodologie adoptée
et les épreuves mnésiques utilisées, la façon indirecte dont est
appréhendée expérimentalement la validité théorique du cale
pin visuo-spatial.
Dans la série d'expériences classiques de Baddeley et Lie-
berman (1980), les auteurs étudient les effets de la poursuite
sur la mémorisation de couples chiffre-mot. Durant la phase de
présentation, il est demandé au sujet soit d'autorépéter menta
lement les couples, soit d'utiliser une technique mnémonique.
Deux des techniques proposées reposaient sur l'imagerie, une
dernière sur l'initiale des mots à mémoriser. Durant la phase
de rappel, seuls les chiffres étaient présentés dans le désordre,
la tâche demandée au sujet consistant à rappeler les mots cor
respondants. Les résultats montrent que la tâche de poursuite fait
chuter les performances lorsque la technique mnémonique repose
sur l'imagerie alors qu'elle n'a pas d'effet en condition d'auto- visuo-spatial en mémoire de travail 431 Calepin
répétition. La perturbation est plus importante dans le cas où
la technique mnémonique est basée sur des lieux (le sujet rat
tache, dans l'ordre, chaque mot à mémoriser à un endroit part
iculier d'une promenade apprise préalablement) que dans le
cas où elle repose sur les « pegwords »5 de Paivio (1971). Enfin,
dans une dernière expérience, les auteurs observent que la pours
uite fait légèrement chuter la performance en condition d'au-
torépétition et dans le cas où la technique mnémonique est basée
sur l'initiale des mots à mémoriser. Néanmoins, l'ampleur de la
perturbation est identique dans les deux conditions. L'effet sé
lectif de la tâche de poursuite se limite donc aux conditions où
l'information est maintenue en mémoire sous une forme imagée
laissant supposer, d'après les auteurs, l'existence d'un calepin v
isuo-spatial indépendant.
Farmer, Berman et Fletcher (1986) soumettent des sujets à
deux tâches de raisonnement, l'une dite verbale, l'autre dite
spatiale. Dans l'épreuve verbale, une proposition décrivant ver
balement la position relative de A par rapport à B est présent
ée au sujet, suivie du couple « AB » ou « BA ». La tâche du
sujet consiste à vérifier s'il y a adéquation entre le couple pro
posé et la description verbale du positionnement des lettres A
et B donnée au préalable. La difficulté de la tâche est variable
suivant la forme grammaticale de la proposition verbale. Dans
Yépreuve spatiale, un mannequin représenté graphiquement
avec un cercle dans une main et un carré dans l'autre est pro
posé au sujet. L'une des deux figures géométriques est préala
blement désignée comme étant la cible. Le sujet a pour tâche
de presser le bouton correspondant à la main du mannequin
dans laquelle se situe la cible. La difficulté de la tâche est varia
ble suivant l'orientation du mannequin dans l'espace. Dans une
première expérience, les auteurs introduisent, pendant la pré
sentation du matériel et la production de la réponse, une tâche
interférente verbale de type suppression articulatoire (pronon
cer 1, 2, 3, 4 rapidement et sans erreur). La suppression articu
latoire perturbe le raisonnement verbal particulièrement dans
le cas des problèmes jugés difficiles (augmentation du temps de
réponse et du taux d'erreur) mais n'a aucun effet sur la perfor-
5. Technique du « pegword » : le sujet remplace le chiffre présenté par
l'objet qui lui correspond d'après « un est un pain au chocolat, deux est...»
et se construit une image mentale associant cet objet au mot de la paire à
mémoriser. 432 Catherine Monnier et Jean Luc Rouan
mance à l'épreuve spatiale. Dans une deuxième expérience, la
tâche interférénte introduite est cette fois spatiale. Il s'agit d'un
« tapping » séquentiel qui consiste à pointer répétitivement qua
tre plaquettes avec un stylet. Les sujets donnaient dans ce cas
une réponse verbale aux tâches de raisonnement. Les résultats
montrent que le « tapping » provoque une augmentation du
temps de réponse à l'épreuve spatiale uniquement dans le cas
des problèmes jugés difficiles. L'effet différentiel des tâches in-
terférentes selon la nature des épreuves de raisonnement con
sidérées s'avère à nouveau congruent avec l'hypothèse d'une
dissociation entre boucle phonologique et calepin visuo-spatial.
Dans l'épreuve verbale, le sujet est supposé maintenir tempo
rairement l'information verbale à l'aide de la boucle phonolo
gique. Une chute de la performance est donc attendue dans le
cas où le sujet est impliqué dans une activité de type suppres
sion articulatoire. A l'inverse, si le maintien temporaire de l'i
nformation dans l'épreuve spatiale relève bien du calepin visuo-
spatial, la performance du sujet devrait être davantage pertur
bée par une activité de type « tapping » que par la suppression
articulatoire. En effet, le « tapping » est supposé mettre en œuvre
des processus également sollicités lors du maintien et/ou du ra
fraîchissement de l'information dans le calepin visuo-spatial.
Logie (1986) met également en évidence des phénomènes d'i
nterférence sélective. Les sujets ont pour tâche de mémoriser des
paires chiffre-mot d'abord par autorépétition subvocale (condition
d'autorépétition) puis, en utilisant la technique mnémonique des «
pegwords » (condition imagée). L'auteur constitue deux groupes
de sujets dont l'un travaille en présentation visuelle avec comme
tâche interférénte l'écoute de noms d'objets ou d'animaux, et
l'autre en présentation auditive, avec comme tâche interférénte la
vision de dessins de ces mêmes objets ou animaux. La tâche inter
férénte intervient pendant la présentation et le rappel du matér
iel. Logie observe que, lors de la visuelle des stimuli
avec une tâche interférénte auditive, le taux de rappel en con
dition d'autorépétition chute davantage qu'en condition imagée.
A l'inverse, lors d'une présentation auditive avec une tâche in
terférénte visuelle, le taux de rappel chute davantage en con
dition imagée qu'en condition d'autorépétition.
En guise de dernier exemple, nous rapporterons une recher
che plus récente de Logie, Zucco et Baddeley (1990) où des phé
nomènes d'interférence similaires sont observés avec deux nou
velles épreuves mnésiques, l'une destinée à mesurer un empan Calepin visuo-spatial en mémoire de travail 433
visuel, l'autre un empan de lettres. L'épreuve d'empan visuel
consiste à mémoriser des matrices de complexité croissante cons
tituées d'un nombre identique de cases noires et blanches. Il
s'avère que le calcul mental provoque plutôt une chute de
l'empan de lettres alors qu'une tâche interférente à dominance
visuo-spatiale atteint davantage l'empan visuel. De même, lorsque
les auteurs introduisent l'épreuve des matrices de Brooks comme
tâche interférente, ils observent que l'empan visuel chute da
vantage lorsqu'il est couplé à la condition imagée de cette épreu
ve et qu'inversement l'empan de lettres est plus sensible à un
couplage avec la condition autorépétition. Dans cette dernière
expérience, il est à noter que les sujets se doivent de faire preuve
d'une capacité attentionnelle exceptionnelle : essayez de mémor
iser des patterns constitués de cases noires et blanches tout
en encodant spatialement dans une matrice six phrases pré
sentées oralement en vue d'un rappel immédiat (condition ima
gée de l'épreuve des matrices de Brooks) !
Ces recherches permettent d'illustrer non seulement la mé
thode expérimentale utilisée pour mettre en évidence le cale
pin visuo-spatial, mais aussi la diversité des tâches invoquées.
Elles soulignent les difficultés que l'on rencontrera systémati
quement dans l'étude du calepin visuo-spatial. En effet, contra
irement à la boucle phonologique, le concept de calepin visuo-
spatial est le plus souvent opérationnalisé de façon indirecte,
par des épreuves généralement complexes qui s'avèrent de
plus différer d'une recherche à l'autre. Par ailleurs, les tâches
interférentes nécessaires à l'établissement d'une dissociation
entre les sous systèmes peuvent impliquer aussi bien une acti
vité motrice (tâche de poursuite) qu'une activité purement vi
suelle (tâche de détection, d'appariement,...). Enfin, toutes ces
recherches tendent à mettre en évidence une dissociation sim
ple entre la boucle phonologique et le calepin visuo-spatial ce
qui paraît insuffisant compte tenu de la description tripartite
de la mdt adoptée par Baddeley (1986). Il est en effet indispen
sable de tester non pas une simple mais une double dissociat
ion, c'est-à-dire d'élaborer une expérimentation dont le but
serait de démontrer, grâce à l'effet différentiel de tâches inter
férentes spécifiques sur la performance à des épreuves mné-
siques particulières, l'existence de trois systèmes de MDT dis
tincts : la boucle phonologique, le calepin visuo-spatial et l'admi
nistrateur central. Mais nous reviendrons sur ce dernier point
ultérieurement.