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Accouchements et mortalité maternelle à ? Hôtel-Dieu de Marseille au milieu du XIXe siècle - article ; n°3 ; vol.10, pg 425-441

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Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris - Année 1998 - Volume 10 - Numéro 3 - Pages 425-441
Deliveries and maternal mortality in the Hôtel Dieu Hospital of Marseilles in the mid XVIII™ Century Summary. — The puerperal fever is well-known by physicians but also by historians- demographers through its impact on demographic and social structures of Western populations of the past. The epidemic character of this disease eliminated brutally mothers having just delivered. This specific maternal mortality has been a phenomenon that has strongly marked the life of women of Europe until the middle of the XIXth century and still marks strongly populations in developing countries. Data presented in this paper come from registers of the house of delivery of the Hotel- Dieu of Marseilles during the period 1832-1874. Between 1832 and 1860, the number of annual births varies between 50 and 1 20. From 1 86 1 on, it increases to 1 50, then to 200 to finish to more of 300 babies delivered per year. A total of 5,884 deliveries are analysed. From an anthropological point of view, the maternal mortality appears firstly as capable to influence the rhythm of the biological evolution through eliminating some individuals and modifying the genetic structure in the course of successive generations.
Résumé. — La fièvre puerpérale est connue des médecins mais aussi des historiens-démographes par son impact sur les structures démographiques et sociales des populations occidentales du passé. Le caractère épidémique de cette maladie éliminait brutalement des mères venant de mettre au monde. Cette mortalité maternelle particulière a été un phénomène qui a fortement marqué la vie des femmes de l'Europe occidentale jusqu'au milieu du XIXe siècle et marque encore fortement les populations des pays en développement. Les données que nous présentons proviennent des registres de la maison d'accouchement de l'hôtel-Dieu de Marseille durant la période 1832-1874. Entre 1832 et 1860, le nombre annuel d'accouchées varie entre 50 et 120. À partir de 1861, il passe d'abord à 150, puis à 200 pour finir à plus de 300 accouchées par an. C'est un corpus de 5 884 cas d'accouchement qui est analysé. Du point de vue anthropologique, la mortalité maternelle apparaît d'abord comme susceptible d'influencer le rythme de l'évolution biologique en éliminant certains individus, c'est-à-dire en modifiant la structure génétique au cours des générations successives.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié par
Publié le 01 janvier 1998
Nombre de lectures 53
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Exrait

Gilles Boetsch
Emma Rabino-Massa
Silvia Bello
Accouchements et mortalité maternelle à ? Hôtel-Dieu de
Marseille au milieu du XIXe siècle
In: Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, Nouvelle Série, tome 10 fascicule 3-4, 1998. pp.
425-441.
Citer ce document / Cite this document :
Boetsch Gilles, Rabino-Massa Emma, Bello Silvia. Accouchements et mortalité maternelle à ? Hôtel-Dieu de Marseille au milieu
du XIXe siècle. In: Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, Nouvelle Série, tome 10 fascicule 3-4, 1998.
pp. 425-441.
doi : 10.3406/bmsap.1998.2527
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bmsap_0037-8984_1998_num_10_3_2527Abstract
Deliveries and maternal mortality in the Hôtel Dieu Hospital of Marseilles in the mid XVIII™ Century
Summary. — The puerperal fever is well-known by physicians but also by historians- demographers
through its impact on demographic and social structures of Western populations of the past. The
epidemic character of this disease eliminated brutally mothers having just delivered. This specific
maternal mortality has been a phenomenon that has strongly marked the life of women of Europe until
the middle of the XIXth century and still marks populations in developing countries. Data
presented in this paper come from registers of the "house of delivery" of the "Hotel- Dieu" of Marseilles
during the period 1832-1874. Between 1832 and 1860, the number of annual births varies between 50
and 1 20. From 1 86 1 on, it increases to 1 50, then to 200 to finish to more of 300 babies delivered per
year. A total of 5,884 deliveries are analysed. From an anthropological point of view, the maternal
mortality appears firstly as capable to influence the rhythm of the biological evolution through eliminating
some individuals and modifying the genetic structure in the course of successive generations.
Résumé
Résumé. — La fièvre puerpérale est connue des médecins mais aussi des historiens-démographes par
son impact sur les structures démographiques et sociales des populations occidentales du passé. Le
caractère épidémique de cette maladie éliminait brutalement des mères venant de mettre au monde.
Cette mortalité maternelle particulière a été un phénomène qui a fortement marqué la vie des femmes
de l'Europe occidentale jusqu'au milieu du XIXe siècle et marque encore fortement les populations des
pays en développement. Les données que nous présentons proviennent des registres de la maison
d'accouchement de l'hôtel-Dieu de Marseille durant la période 1832-1874. Entre 1832 et 1860, le
nombre annuel d'accouchées varie entre 50 et 120. À partir de 1861, il passe d'abord à 150, puis à 200
pour finir à plus de 300 accouchées par an. C'est un corpus de 5 884 cas d'accouchement qui est
analysé. Du point de vue anthropologique, la mortalité maternelle apparaît d'abord comme susceptible
d'influencer le rythme de l'évolution biologique en éliminant certains individus, c'est-à-dire en modifiant
la structure génétique au cours des générations successives.Bull, et Mém. de la Société d'Anthropologie de Paris, n.s., t. 10, 1998, 3-4, p. 425-441.
ACCOUCHEMENTS ET MORTALITE
MATERNELLE À VHÔTEL-DIEU DE MARSEILLE
AU MILIEU DU XIXe SIÈCLE
Gilles Boëtsch1, Emma Rabino-Massa2, Silvia Bello1 -2
Résumé. — La fièvre puerpérale est connue des médecins mais aussi des historiens-démographes
par son impact sur les structures démographiques et sociales des populations occidentales du passé.
Le caractère épidémique de cette maladie éliminait brutalement des mères venant de mettre au
monde. Cette mortalité maternelle particulière a été un phénomène qui a fortement marqué la vie
des femmes de l'Europe occidentale jusqu'au milieu du XIXe siècle et marque encore fortement les
populations des pays en développement. Les données que nous présentons proviennent des registres
de la maison d'accouchement de l'hôtel-Dieu de Marseille durant la période 1832-1874. Entre
1832 et 1860, le nombre annuel d'accouchées varie entre 50 et 120. À partir de 1861, il passe
d'abord à 150, puis à 200 pour finir à plus de 300 accouchées par an. C'est un corpus de 5 884 cas
d'accouchement qui est analysé. Du point de vue anthropologique, la mortalité maternelle apparaît
d'abord comme susceptible d'influencer le rythme de l'évolution biologique en éliminant certains
individus, c'est-à-dire en modifiant la structure génétique au cours des générations successives.
Mots-clés : Fièvre puerpérale, Marseille, accouchement, mortalité, histoire, maladie, XIXe siècle.
DELIVERIES AND MATERNAL MORTALITY IN THE HÔTEL DIEU HOSPITAL OF MARSEILLES
IN THE MID XVIII™ CENTURY
Summary. — The puerperal fever is well-known by physicians but also by historians-
demographers through its impact on demographic and social structures of Western populations of
the past. The epidemic character of this disease eliminated brutally mothers having just delivered.
This specific maternal mortality has been a phenomenon that has strongly marked the life of women
of Europe until the middle of the XIXth century and still marks populations in developing
delivery" of the "Hotel- countries. Data presented in this paper come from registers of the "house of
Dieu" of Marseilles during the period 1832-1874. Between 1832 and 1860, the number of annual
births varies between 50 and 1 20. From 1 86 1 on, it increases to 1 50, then to 200 to finish to more of
300 babies delivered per year. A total of 5,884 deliveries are analysed. From an anthropological
1 UMR 6578 Adaptabilitě humaine - Biologie et culture. CNRS / Université de la Méditerranée (Marseille),
Faculté de Médecine-Centre, 27 bd Jean Moulin, F- 13385 Marseille cedex 09.
2. Laboratorio di antropologia - Universita di Torino, Via Accademia Albemna 17, 1-10100 Torino, Italie. 426 GILLES BOËTSCH, EMMA RABINO-MASSA, SILVIA BELLO
point of view, the maternal mortality appears firstly as capable to influence the rhythm of the
biological evolution through eliminating some individuals and modifying the genetic structure in
the course of successive generations.
Key words: Puerperal fever, Marseilles, delivery, mortality, history, illness, XIXth century.
INTRODUCTION
La mortalité maternelle succédant à l'accouchement a été un phénomène qui a fortement
marqué la vie des femmes de l'Europe occidentale jusqu'au début du XXe siècle. Le
décès des mères ayant donné naissance à un enfant, posait à la société le problème de la
succession entre vie et mort. Cette mort a affecté à la fois les processus reproductifs des
populations et les conceptions du cycle vital. Les réponses culturelles furent d'abord des
rituels spécifiques mis en place pour préserver la vie de la mère après la naissance (Van
Gennep, 1937-58, 1(1) : 114-121) puis la mise en place de l'hygiène obstétrical. L'intérêt
d'études sur la fièvre puerpérale est double :
Le premier se situe à la fois sur un plan d'histoire de la santé et dans le domaine de
l'anthropologie de la représentation; il s'agit d'essayer de comprendre comment a été
perçu par les populations ce mystère que représente le décès de la mère lorsqu'elle vient
de donner la vie ; ainsi, on a cru que l'enfantement plaçait la femme dans une situation de
vulnérabilité particulière due au principe selon lequel la mort devait succéder à la vie. Si
cette situation a pu paraître naturelle, elle n'en était pas moins inquiétante. Ainsi le statut
de la grossesse est ambigu, puisque donner la vie, c'était risquer de provoquer sa propre
mort — ou celui de sa femme — par le déclenchement de manifestations infectieuses et
fébriles.
Le second est de voir l'impact de cette mortalité maternelle sur la structure
démographique des populations, à savoir si cette mettait en cause le processus
de renouvellement « naturel » des générations, ou, au contraire, si cette mortalité était
intégrée dans les cycles vitaux et servait de régulateur démographique entre générations.
En effet, la fièvre puerpérale est connue des médecins mais aussi des historiens-
démographes qui ont mesuré son impact sur les structures démographiques et sociales
des populations occidentales du passé (Bardet et al, 1981 ; Gutierez et al, 1983...). Le
caractère épidémique de cette maladie éliminait brutalement des mères venant de mettre
au monde. La mort des mères, en donnant naissance à la vie, posait constamment le
problème de la succession entre vie et mort, puisqu'elles perdaient la vie en la donnant
(Beauvalet, 1994). Cette mort maternelle a marqué les processus reproductifs des
populations et les conceptions du cycle vital ; elle marque encore fortement les populations
des pays en développement (Desfort, 1996).
La fièvre puerpérale fut une grande tueuse de femmes, et à partir du XVIIe siècle, le
développement des maternités publiques va provoquer de véritables épidémies. Delaroche
écrivait en 1782 dans son traité intitulé Recherches sur la nature et le traitement des ET MORTALITÉ MATERNELLE À MARSEILLE AU XIXe SIÈCLE 427 ACCOUCHEMENTS
fièvres puerpérales, que « Cette maladie a tué plus de gens que la peste car elle est de
tous les temps et de tous les lieux» (Delaroche, 1782 : 34).
Entre le XVIe et le milieu du XIXe siècle, le taux de mortalité maternelle était estimé
à 20% ; il passera à 14% dans la seconde moitié du XIXe siècle pour l'Europe (Peller,
1965). Différents auteurs ont calculé des taux plus précis : pour le XVIIIe siècle, 17 % à
Mogneneins (Bideau, 1981), 10% dans 39 villages français (Gutierez, 1983). Pour la
Normandie, on observe un taux variant entre 8 et 15 % alors que chez les mormons de
l'Utah où des règles d'hygiène strictes sont appliquées, il peut descendre jusqu'à 6%
(Bardet et al., 1981). Certains auteurs pensent même que les calculs effectués à partir
d'archives paroissiales sous-estiment la mortalité maternelle et que celle-ci aurait été
proche de 20 % avant les progrès de l'obstétrique (Desforts, 1996).
LA FIÈVRE PUERPÉRALE
La fièvre puerpérale, que Jacques Gélis nomme «La peste noire des mères» (Gélis,
1984 : 336), est une maladie soudaine et déconcertante. Cependant, ce terme est générique :
de nombreuses formes de fièvres puerpérales sont décrites dès le XVIe siècle. Ces épidémies
soudaines de fièvres frappant les femmes parturientes et finissant souvent par le décès
semblent dues à une dépossession de l'accouchement des sages-femmes au profit des
chirurgiens (Knibielher et Fouquet, 1977). Des accoucheurs, parmi lesquels Mauriceau,
réclameront plus hygiène dès 1668 (Mauriceau, 1668), en pressentant l'aspect contagieux
de la maladie. Mais pas plus Mauriceau, que Louise Bourgeois (1610) ou Peu (1694) ne
donneront de description de la fièvre puerpérale (Laget, 1977). Les règles d'hygiène
mettront du temps à pénétrer dans les pratiques, et la fièvre puerpérale trouvera un terrain
très favorable dans le milieu hospitalier lorsque les chirurgiens commencent à s'imposer
en obstétrique. Ainsi, entre 1776 et 1796, 6,2% des femmes qui accouchèrent à l'hôtel-
Dieu de Paris moururent de fièvres puerpérales (Tenon cité par Gélis, 1984). Ces décès
frappaient essentiellement les femmes les plus démunies, celles qui accouchaient à l'hôtel-
Dieu (Bardet, 1981).
Pour les médecins du XVIIe siècle, la fièvre puerpérale était une maladie récente : elle
serait apparue en 1652 à Leipzig, elle s'est alors étendue rapidement dans toute
l'Allemagne, puis à la France ; elle fit à Paris en 1664 des centaines de victimes ; en 1770,
Londres et Dublin furent touchées à leur tour. Pas un pays d'Europe ne semble avoir
échappé à la maladie au cours du XVIIe ou du XVIIIe siècle. Du milieu du XVIIe au milieu
du XIXe siècle, le corps médical se perd en conjectures sur la nature du mal, et se montre
impuissant à la combattre. « Willis, Puzos, Levret, Doulcet et Baumes pensent qu 'elle est
occasionnée par la métastase du lait. C'est parmi les fièvres éminemment putrides et
adynamiques que White, Tissot, Peu, Alphonse Leroi l'ont classée. Antoine Petit, Selle
l'ont regardée comme ataxique ; mais Hulme, Delaroche, Leake, Waler, Jonhston, Forster,
Kruiskhank, l'ont considérée comme une inflammation des intestins, de V epiploon et du GILLES BOÊTSCH, EMMA RABINO-MASSA, SILVIA BELLO 428
mésentère. Bichat, Denman, Odier, Burserius, Laennec, et presque tous les modernes
croient qu'elle est une affection locale du péritoine » (M. Robert, 1816).
Parce qu'ils méconnaissent l'étiologie de la maladie, les médecins ont longtemps
préconisé des moyens thérapeutiques totalement inadaptés. Les remèdes utilisés sans succès
furent les bains, les saignées du bras et du pied, les ventouses, l'application des sangsues,
les cataplasmes anodins, toniques, vulnéraires, antiseptiques, des régimes alimentaires
particuliers ou encore, pour faire remonter le lait, la succion de mamelons par de jeunes
chiens. En ce qui concerne les causes, tous les accoucheurs de l'époque s'accordent à
regarder comme causes spéciales de la fièvre puerpérale «... des erreurs dans le régime,
un air insalubre et humide que Von respire, le défaut de soin domestique, des passions
tristes et débilitantes, les jouissances réitérées, une vie molle et sédentaire ...mais après
la délivrance, on doit aussi regarder comme causes générales de cette fièvre les
attouchements rudes et peu ménagés, la séparation trop précipitée des placenta, une
mauvaise application du forceps ou de la main, la déchirure du col de la matrice, un
accouchement accéléré, une pression trop forte de la région abdominale par des bandages,
des boissons alcoolisées, des substances animales trop nourrissantes ou faisandées, la
constipation, l'exposition trop prompte à l'air, l'impression du froid et de l'humidité,
l'influence de quelques épidémies régnantes ...» et seulement à la fin, ils ajoutent
« ...n 'oublions point que l'hygiène ou la médecine préventive ne sera jamais plus importante
par ses heureux résultats, que lorsqu'elle sera appliquée avec succès à la conservation
des femmes». (Robert, 1816).
Pourtant dès le XVIIIe siècle, plusieurs accoucheurs français (P. Peu), anglais (J. Burton,
W. Smellie, J. Leake, A. Hamilton, C. White) ou écossais (Gordon) reconnaissent l'aspect
contagieux de la maladie et tentent d'instaurer des règles d'hygiène mais la voie n'est pas
suivie. «La fièvre puerpérale trouve dans la promiscuité hospitalière un terrain favorable :
les Maternités sont des foyers de mort» (M. Lorain, 1869).
Le corps médical, démuni face à cette épidémie, encouragera les recherches sur cette
calamité démographique et sociale. Ainsi, en 1806, la Société de médecine de Marseille
propose-t-elle pour sujet d'un prix consistant en une médaille-or d'une valeur de 500
francs, le thème suivant ; «Déterminer le caractère de la maladie des accouchées, qui a
été décrite sous le nom de fièvre puerpérale ; faire connaître le traitement convenable aux
types divers qu' elle peut présenter » (Société de médecine de Marseille, 1806). En 1807,
le Dr Dugas fit un rapport sur ce concours et signala que 17 mémoires ont été envoyés à
la société, mais malheureusement, qu'aucun n'apporte de «vues utiles» au dire du
rapporteur (Société de médecine de Marseille, 1806 : 17).
C'est Semmelweis, un obstétricien hongrois travaillant dans une clinique de Vienne
qui comprit le premier le mécanisme de la contamination et qui publia ses remarques
dans un ouvrage en 1861 intitulé «Etiologie de la fièvre puerpérale et sa prophylaxie».
Semmelweis a constaté le fait qu'il mourrait trois fois plus de femmes dans la division où
œuvraient les médecins que dans celle où l'on trouvait seulement des sages-femmes. Il
comprit que la transmission se faisait lors de touchers vaginaux effectués à main nue par
des médecins sortant de salles d'autopsie; il pensait que la maladie se transmettait par ET MORTALITÉ MATERNELLE À MARSEILLE AU XIXe SIÈCLE 429 ACCOUCHEMENTS
l'intermédiaire de particules putréfiées. Après que Semmelweis ait réussi à ce que les
médecins se désinfectent les mains, la fréquence des décès causés par la fièvre puerpérale
tomba de 18 à 1 % à l'hôpital de Vienne. Avant la découverte de Semmelweis, rappelons
que la mortalité maternelle variait entre 5 et 20% selon les populations. Dans certains
petits hôpitaux où régnait un manque d'hygiène notable, la fièvre puerpérale pouvait
atteindre jusqu'à 2 femmes sur 3. Ainsi, à l'hôtel-Dieu de Marseille «jusqu'en 1813, les
femmes accouchaient dans les salles communes. À partir de 1813, on en fit un service
distinct» (Queirel, 1888 : 663), le service de maternité.
Lorsque Semmelweis fut nommé professeur d'obstétrique à l'université de Pesth, il
fit chuter le taux de mortalité puerpérale à 0,85% par l'usage des ablutions chlorurées
(Dumont et Morel, 1968 : 72). Aujourd'hui, la situation est inversée : les femmes accouchant
chez elles semblent avoir une probabilité de décès 100 fois plus élevée que celles qui
accouchent à la maternité (Kaunitz et al, 1986).
Du point de vue clinique, la fièvre puerpérale se réfère à des formes de fièvres aiguës
survenant dès les premiers jours qui suivent l'accouchement. Parmi les femmes
nouvellement accouchées, la manifestation de la septicémie puerpérale se caractérise par
une fièvre élevée survenant généralement entre le 5e et le 7e jour après l'accouchement.
Dès 1750, Pouteau remarquait que le mal se déclarait au plus tôt trois ou quatre jours
après l'accouchement (Pinel, 1818 : 585). Les symptômes seront de mieux en mieux décrits
mais l'étiologie sera plus difficile à mettre en évidence (Robert, 1816). Les nouveau-nés
ne sont pas non plus à l'abri, et l'infection peut apparaître dès les 5 premiers jours de vie,
mais elle est surtout évidente dans les premières semaines suivant la naissance.
SOURCES ET METHODES
Les données que nous présentons proviennent des 14 registres de la maison
ď accouchement de Г hôtel-Dieu de Marseille concernant la période 1 832- 1 874 et conservés
à la bibliothèque universitaire de la faculté de médecine-Timone à Marseille. Cette étude
s'appuie sur l'analyse de 5 884 cas cliniques concernant les accouchements qui se sont
déroulés, à partir de janvier 1832 jusqu'en décembre 1874 (sont exclues les années 1834,
1835, 1853 pour lesquelles les registres sont manquants et l'année 1857 dont
l'enregistrement des accouchements n'a été effectué qu'à partir du mois de juillet). Pour
chaque cas clinique, les renseignements suivants sont indiqués :
— année — mois
— état civil de la mère — âge de la mère
— rang de naissance — mois de grossesse
— sexe de l'enfant — poids de l'enfant
— état de l'enfant à sa naissance — délai en jours en cas de
(né vivant ou fausse couche) mortalité néonatale
— état de la mère après l'accouchement 430 GILLES BOËTSCH, EMMA RABINO-MASSA, SILVIA BELLO
— délais en jours en cas de mortalité maternelle
— causes du décès de la mère
— destination de la mère à la sortie de la Maison d'accouchement
Le suivi des femmes concerne évidemment la période allant de leur accouchement
jusqu'à leur sortie de la maison d'accouchement. Les femmes demeurant longtemps dans
la maison sont celles qui ont des problèmes pathologiques. Celles qui sortent rapidement
sont les femmes en bonne santé au moment de leur sortie. Les autres restent plus longtemps,
et, suivant leur état de santé sont ensuite orientées soit vers l'hôpital, soit vers une maison
de « convalescence ».
RÉSULTATS
Le nombre de femmes fréquentant la maison d'accouchement varie de manière très
significative entre le deuxième quart du XIXe siècle et le troisième. Entre 1832 et 1860, le
nombre annuel d'accouchées varie entre 50 et 120. À partir de 1861, il passe d'abord à
150, puis à 200 pour finir à plus de 300 accouchées par an. Cet accroissement du nombre
d'accouchement indique certes, une augmentation de la fréquentation de la maternité,
mais montre que les fortes variations sont toujours directement associées à la présence ou
à l'absence du groupe «femmes célibataires ». Le nombre d'accouchements des femmes
mariées se maintient très constant durant la période étudiée, alors que celui des
célibataires est toujours parallèle au nombre total (Figure 1). Une
modification des pratiques sexuelles occasionnée par des changements économiques et
sociaux peut expliquer cette forte augmentation d'accouchements des femmes célibataires
après 1 86 1 . La prostitution, bien sûr, constitue une source possible ď explication. En effet,
à Marseille, « les maisons closes » sont largement répandues à cette époque. Comme le
souligne le docteur Mireur, dans son livre consacré à la prostitution à Marseille : « De
toutes les villes de France, aucune peut-être, sans même excepter la capitale, n 'a une
plus mauvaise réputation que Marseille au double point de vue de la profusion des maladies
vénériennes et du développement de la prostitution » (Mireur H., 1882).
Cependant, H. Mireur fait remarquer — à partir d'une étude établie pour les années
1870-1881 — que le taux d'accouchements chez les prostituées est très faible: «II est
incontestable que ce nombre de 816 prostituées devenues mères, sur un total de 3584
femmes, est si minime qu 'il constitue une exception absolument contraire aux lois de la
nature» (Mireur, 1882). Plusieurs médecins, comme Mireur, Parent-Duchatelet,
Raymond..., se sont interrogés pour expliquer cette « loi contraire à la nature ». Il semblerait
donc que la prostitution ne soit pas la cause directe du nombre élevé d'accouchements
des femmes célibataires. D'autres explications pourraient être envisagées, mais celles-ci
nécessiteraient un travail d'histoire sociale important. Néanmoins, le fait qu'il y ait cette ET MORTALITÉ MATERNELLE À MARSEILLE AU XIXe SIÈCLE 431 ACCOUCHEMENTS
350
• Total
• Célibataires
300 H a Mariées
1830 1835 1840 1845 1850 1855 1860 1865 1870 1875
Années
Figure 1. — Évolution du nombre d'accouchements des femmes mariées et célibataires
à l'Hôtel-Dieu pour les années 1832-1874.
grande différence entre le statut matrimonial des femmes venant accoucher nous a conduit
à étudier en parallèle ces deux groupes « sociologiques ».
En ce qui concerne la situation matrimoniale et la répartition par âge au moment de
l'accouchement, on remarque que les célibataires constituent la majorité des femmes
venues accoucher à l'hôtel-Dieu de Marseille. Cette prépondérance de filles célibataires
(avant 1835 et surtout après 1861) s'explique par la vocation même de l'hôtel-Dieu
(Courdurié, 1974) les femmes mariées indigentes, les filles-mères auxquelles il faut ajouter
les femmes ayant des états de santé précaire (Beauvalet, 1994). La composition de la
catégorie « célibataire » est complexe, puisqu'elle comprend à la fois des filles abandonnées
par leur séducteur, des filles vivant en concubinage et enfin des filles se livrant à la
prostitution. « Une demoiselle d'Avignon, appartenant à des parents qui tiennent un certain
rang dans cette ville, entraînée par une certaine fougue, quitta la maison paternelle, pour
s' associer avec des prostituées de profession. Après quelques temps venir, dans Tarascon,
passés dans la débauche, elle accoucha, pour la première fois, d'un garçon qui mourut
peu d'heures après avoir vu le jour. Cette demoiselle, ayant beaucoup souffert dans son
accouchement et se trouvant en outre misérable, fut forcée de venir à l'hôpital... » (Richard,
1813:215). 432 GILLES BOËTSCH, EMMA RABINO-MASSA, SILVIA BELLO
42
- Célibataires 40-
A Mariées
38-
4 6 8 10 12
Rang de grossesse
Figure 2. — Évolution du nombre des femmes célibataires et mariées par leur âge moyen
et le rang de grossesse.
• Total
« Célibataires 50 -
A Mariées î
-g 40 -
41) TJ
<D
30 - "S
.Q ill E
i 20 -
10 .
0 -
1830 i 1835 1840 1845 1850 1855 1860 к 1865 1870 ДО 1875
Figure 3. — Nombre à l'Hôtel-Dieu de décès des pour femmes les années célibataires 1832-1874. et mariées enregistré