Accroissement démographique et croissance économique - article ; n°1 ; vol.15, pg 97-114

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Population - Année 1960 - Volume 15 - Numéro 1 - Pages 97-114
Depuis que la question des crises aiguës est passée au second plan, les relations entre les facteurs démographiques et le développement économique, longtemps quelque peu négligées, préoccupent à nouveau les économistes. En outre, l'attention des spécialistes et de l'opinion a été attirée plus particulièrement sur le problème de la population dans les pays sous-développés. L'I.N.E.D. présente ici la traduction de l'article paru dans The American Economie Review (juin 1959), sous la signature de M. Everett E. Hagen, professeur d'économie à l'Institut de technologie du Massachusetts. Cet intéressant document n'est qu'un des résultats d'une étude plus vaste sur le développement économique, entreprise avec le concours de la fondation Rockefeller. L'exposé théorique, sous la forme d'un modèle, est utilement complété par des constatations historiques et des considérations psychosociales. Bien que, sur certains points, ces résultats nous paraissent en retrait sur les recherches françaises dans la même direction, ce travail qui, de façon générale, réagit contre la thèse malthusienne classique ou néoclassique, attire l'attention. Nous remercions /'American Economie Association d'avoir bien voulu nous autoriser à reproduire cet article de qualité '*', dont la traduction est due à M. Paul Paillât, chargé de mission à l'I.N.E.D.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1960
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Everett E. Hagen
Accroissement démographique et croissance économique
In: Population, 15e année, n°1, 1960 pp. 97-114.
Résumé
Depuis que la question des crises aiguës est passée au second plan, les relations entre les facteurs démographiques et le
développement économique, longtemps quelque peu négligées, préoccupent à nouveau les économistes. En outre, l'attention
des spécialistes et de l'opinion a été attirée plus particulièrement sur le problème de la population dans les pays sous-
développés. L'I.N.E.D. présente ici la traduction de l'article paru dans The American Economie Review (juin 1959), sous la
signature de M. Everett E. Hagen, professeur d'économie à l'Institut de technologie du Massachusetts. Cet intéressant document
n'est qu'un des résultats d'une étude plus vaste sur le développement économique, entreprise avec le concours de la fondation
Rockefeller. L'exposé théorique, sous la forme d'un modèle, est utilement complété par des constatations historiques et des
considérations psychosociales. Bien que, sur certains points, ces résultats nous paraissent en retrait sur les recherches
françaises dans la même direction, ce travail qui, de façon générale, réagit contre la thèse malthusienne classique ou
néoclassique, attire l'attention. Nous remercions /'American Economie Association d'avoir bien voulu nous autoriser à reproduire
cet article de qualité '*', dont la traduction est due à M. Paul Paillât, chargé de mission à l'I.N.E.D.
Citer ce document / Cite this document :
E. Hagen Everett. Accroissement démographique et croissance économique. In: Population, 15e année, n°1, 1960 pp. 97-114.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1960_num_15_1_1203ACCROISSEMENT DÉMOGRAPHIQUE
ET CROISSANCE ÉCONOMIQUE
Depuis que la question des crises aiguës est passée au second
plan, les relations entre les facteurs démographiques et le déve
loppement économique, longtemps quelque peu négligées, préoc
cupent à nouveau les économistes. En outre, l'attention des
spécialistes et de l'opinion a été attirée plus particulièrement
sur le problème de la population dans les pays sous-développés.
L'I.N.E.D. présente ici la traduction de l'article paru dans
The American Economie Review (juin 1959), sous la signature
de M. Everett E. Hagen, professeur d'économie à l'Institut de
technologie du Massachusetts. Cet intéressant document n'est
qu'un des résultats d'une étude plus vaste sur le développement
économique, entreprise avec le concours de la fondation Rockef
eller.
L'exposé théorique, sous la forme d'un modèle, est utilement
complété par des constatations historiques et des considérations
psychosociales.
Bien que, sur certains points, ces résultats nous paraissent
en retrait sur les recherches françaises dans la même direction,
ce travail qui, de façon générale, réagit contre la thèse malthu
sienne classique ou néoclassique, attire l'attention.
Nous remercions /'American Economie Association d'avoir
bien voulu nous autoriser à reproduire cet article de qualité '*',
dont la traduction est due à M. Paul Paillât, chargé de mission
à l'I.N.E.D.
Si l'on note parfois des discordances entre la théorie de la croissance
économique et le « problème démographique », cela tient pour une part au
fait que les hypothèses retenues ne sont pas présentées avec la netteté dési
rable. En outre, nous restons, sans nous en rendre compte, marqués par les
conclusions de Malthus, alors que en avons oublié les prémisses. Je
m' efforcerai ici d'atténuer ces divergences ^K
Pour certains auteurs, toute augmentation de la population s'explique
par l'élévation du revenu individuel au-dessus du niveau que permettent les
(*' II nous a paru utile de faciliter la lecture par l'adjonction de quelques sous-titres.
M Je ne traiterai pas des questions liées à la population optimale ou aux proportions de
facteurs dans un ensemble statique. Je laisserai aussi de côté la modification cyclique du taux
d'accroissement naturel.
J. P. 90020'!. 7 ACCROISSEMENT DÉMOGRAPHIQUE ET CROISSANCE ÉCONOMIQUE 98
subsistances. En fait, il y a grand intérêt, pour la clarté du raisonnement, à
distinguer trois cas d'accroissement démographique.
Dans les deux premiers cas, il s'agit de sociétés à faible revenu, de type
agricole. Leur taux brut de natalité est généralement supérieur à 40 °/00. Bien
que les facteurs biologiques permettent une natalité plus forte, on peut
estimer que le plafond est en fait de 45 °/00. Autrefois les taux de mortalité
étaient presque aussi élevés.
Baisse exogène de mortalité. Quand la population s'accroît, c'est que
la mortalité diminue, notamment — et
c'est le premier cas — lorsque sont introduites la médecine préventive et
l'hygiène publiques modernes. C'est ce que j'appellerai une baisse exogène.
A cette baisse de la mortalité correspond, avec un retard qui, pour être indé
terminé, n'en est pas moins assez important, une diminution de la natalité.
Dans l'intervalle qui sépare ces deux mouvements, le taux d'accroissement
naturel s'élève.
Amélioration du revenu individuel. C'est le second cas(2). Autrefois l'au
gmentation du revenu global tenait
à deux facteurs principaux : d'une part, la mise en valeur de nouveaux terri
toires, d'autre part, le progrès technologique. Grâce au premier facteur, on
peut élargir les dimensions de l'économie et pourvoir aux besoins d'un plus
grand nombre d'hommes sans affecter le revenu individuel^. Le progrès
technique, en revanche, a seulement pour effet d'augmenter ce dernier.
Les gens vivent plus sainement, la mortalité diminue et le taux d'accroissement
naturel s'élève. Si cet accroissement arrive à rattraper l'augmentation du
revenu global, les revenus par tête vont évidemment cesser de s'élever. Avec
un taux de natalité compris entre 40 et 45 °/00, et un taux de mortalité compar
able à ceux de l'Occident, la population s'accroît au rythme de 3,5 °/0
par an^.
W Bien entendu, on peut assimiler à une amélioration du revenu la mise en place de ser
vices médicaux et sanitaires. Je ne vise ici qu'une hausse du pouvoir d'achat.
<8' L'occupation de terres vacantes est un phénomène incontestable en Europe occidentale
durant le moyen âge, en Chine après 1650 et plus récemment aux États-Unis, au Canada
en Australie et en Nouvelle-Zélande. Dans tous les exemples récents, sauf en Chine, le progrès
technique a acquis parallèlement un caractère permanent. Sans que la technologie s'améliore,
l'élargissement des dimensions de l'économie peut agir favorablement sur la productivité.
Je ne traiterai pas cette question des rapports entre cette sorte de gain et la population. Le
lecteur peut se reporter à la deuxième partie de cet article.
'*> L'espérance de vie dans les sociétés de type occidental correspond à un taux de mortalité
de 14 à 15 °/oo, même lorsque la structure par âge est stabilisée. Lorsque la population est très
« jeune », des taux bruts de 4 à 5 °/oo sont possibles : on le constate temporairement après une
baisse de la mortalité. Des taux de natalité de 50 à 55 °/00 sont considérés comme plausibles
par les biologistes et ont même été enregistrés dans de petites régions pendant un court laps
de temps. On peut donc imaginer un taux d'accroissement très supérieur à 3,5 % par an, mais
considérons plutôt ce chiffre comme un plafond. DÉMOGRAPHIQUE ET CROISSANCE ÉCONOMIQUE 99 ACCROISSEMENT
Reprise de la natalité C'est le troisième cas. Entre les deux guerres, tous
des pays occidentaux. ces pays avaient terminé leur « révolution démo
graphique » et la natalitéjy avait atteint son palier
minimal séculaire. Peu après la fin du deuxième conflit mondial, la plupart
des pays de l'Europe occidentale, les États-Unis, le Canada, l'Australie et la
Nouvelle-Zélande ont vu leur natalité s'élever au-dessus de ce niveau minimal.
Pendant quelque temps, on a cru assister au phénomène classique de la
« récupération des naissances », mais le mouvement s'est tellement prolongé
et la dimension des familles s'est si nettement élargie, qu'un changement
séculaire a dû aussi intervenir.
Modèles analytiques. Pour traduire à lui seul l'accroissement démograp
hique, tout modèle analytique devra tenir compte
de ces trois cas. Dans une première partie, je présenterai des données anciennes
qui montrent que, contrairement aux prémisses malthusiennes et à l'opinion
générale, l'accroissement de la population suscité par une amélioration du
revenu n'a jamais empêché une augmentation du revenu global, si modeste
qu'elle ait été, de se répercuter favorablement sur le revenu individuel^.
On est alors en droit de supposer qu'un mécanisme est intervenu pour qu'il
n'en soit pas autrement et des modèles qui font l'objet de la partie II en tien
nent compte. Dans une partie III, je montrerai comment mon modèle s'ap
plique aux trois cas mentionnés ci-dessus et j'expliquerai dans quelle
mesure il vaut pour l'évolution à venir.
Première partie
Données historiques sur l'accroissement démographique
La distinction classique entre accroissement exogène de la population
et accroissement « induit » est fort claire. Les causes exogènes de la baisse
de la mortalité ont retenu l'attention surtout depuis la seconde Guerre mond
iale. Grâce à l'assistance technique étrangère, de très nombreux pays agri
coles ont vu leur mortalité s'effondrer : Ceylan est ici l'exemple le plus frappant.
Comme la natalité est restée élevée, on a enregistré au cours des dernières
années, un accroissement annuel d'au moins 3 °/0, à Ceylan, en Malaisie,
au Mexique, au Venezuela, en Equateur, en Amérique centrale et dans les
Caraïbes, et de bien plus de 2 °/0 dans de nombreux pays. Étant donné que la
baisse de la mortalité est récente, on ne sait pas encore combien de temps va
s'écouler avant que la natalité faiblisse, mais il faudra sans doute attendre
plus de dix ans^6\ Dans les exemples historiques de baisse de la mor-
(5) Naturellement, un accroissement démographique dû aux progrès du revenu peut freiner
la hausse du revenu individuel qui serait plus rapide sans lui.
(•) D'après V Annuaire démographique des Nations Unies, le taux brut de mortalité à
Ceylan serait passé de 19,8 °/00 en 1946 à 14,0 °/00 en 1947 et serait inférieur à 10,0 °/00 en 1956.
Le taux brut de natalité, qui oscillait entre 38,4 °/00 et 39,8 °/00 de 1946 à 1953, est passé de
38,7 °/00 en 1953 à 35,7 °/00 en 1954, ce qui permettait d'espérer un délai extraordinairement
court entre les deux mouvements de baisse. Mais en 1955, en enregistrait 37,3 °/00 et, en 1956,
34,4 °j00. On ne connaît pas encore les taux de natalité et de mortalité par âge pour ces der
nières années. ACCROISSEMENT DÉMOGRAPHIQUE ET CROISSANCE ÉCONOMIQUE 100
talité moins spectaculaires, il a fallu plusieurs générations. Si le délai
devait maintenant atteindre ou dépasser la durée d'une seule génération,
le niveau de vie des pays à faible revenu où le progrès technique n'est pas
encore rapide risque d'en pâtir cruellement.
Comparaison historique. Assez rares sont les exemples où le même méca
nisme explique l'accélération — d'ailleurs moins
rapide — de l'accroissement démographique des pays agricoles au cours
d'une période plus longue. Du début de l'ère chrétienne jusqu'en 1650, la
population du globe s'est accrue au taux moyen de 0,05 °/0 par an. Le mou
vement commença à s'amplifier, tout d'abord en Europe occidentale, puis
durant la seconde moitié du xixe siècle, dans les territoires agricoles qui étaient
alors placés sous le régime colonial. Dans ce dernier cas, le mode s'est pro
bablement situé entre 0,5 et 1 % par an de 1900 à 1940. Malgré l'absence de
données précises, l'histoire nous montre bien que, dans de telles sociétés, le
revenu individuel n'a pas augmenté avant que la population s'accroisse.
On sait d'autre part que l'introduction progressive de la médecine et de
l'hygiène par les administrations coloniales a eu pour conséquence directe
d'accélérer l'accroissement de la population^.
Comme certains observateurs voient dans cet accroissement, intervenant
dans des sociétés rurales, une preuve que le revenu individuel risque de pâtir
d'une poussée démographique, il convient d'affirmer sans ambages que le
gonflement du revenu global enregistré dans des sociétés rurales au cours des
cent années qui ont précédé la seconde Guerre mondiale, était avant tout la
conséquence et non la cause de l'accroissement démographique. Les facteurs
qui, dans ces régions, auraient permis d'améliorer le revenu de la masse de
la population, avaient peu de poids. Les administrations coloniales n'ont pas
suscité de progrès technique permanent dans leurs zones d'action.
Le progrès ne devient permanent que lorsque des connaissances
scientifiques et techniques de base existent (condition qui se retrouve mainte
nant partout) et lorsque par le jeu de modifications sociales et psychologiques
un assez grand nombre d'individus arrivent à pouvoir consacrer leur énergie
aux questions que pose l'innovation technologique. Les ressources en capital
peuvent aussi jouer un rôle essentiel, soit de façon indépendante, soit une fois
intervenus les changements sociaux et psychologiques nécessaires (8). Durant
W A titre d'exception, prenons le cas de la Chine. L'accroissement démographique tiendrait
avant tout à l'introduction de la patate douce, des arachides et du riz à maturité précoce qui ont
permis de coloniser de vastes étendues considérées jusqu'alors comme insuffisamment fertiles.
(*) Quelques économistes estiment que le progrès technique commence lorsque certains
obstacles économiques (« goulots d'étranglement » ou cercles vicieux) cessent de s'opposer
au mouvement et ils ne tiennent pas compte des facteurs sociaux et psychologiques. Dans le cas
présent, cette divergence d'opinion quant aux causes n'est pas grave, mais il convient de noter
qu'il s'agit ici du progrès technique et non pas simplement de la formation du capital. Accorder
une place de premier plan aux modifications sociales et pscyhologiques n'empêche pas d'ad
mettre la nécessité de changements politiques, notamment lorsqu'U faut que de nouveaux
groupes puissent agir à leur guise. ACCROISSEMENT DÉMOGRAPHIQUE ET CROISSANCE ÉCONOMIQUE 101
les XIXe et XXe siècles, près de vingt pays en sont arrivés à ce stade. Une fois
le mouvement amorcé, la production globale s'est développée à un rythme
plus rapide. Au fur et à mesure, le revenu individuel s'est élevé lui aussi
par paliers, tandis que la mortalité diminuait. Ceux dont le revenu augmente
peuvent se permettre d'avoir, s'ils le désirent, des familles de plus en plus
nombreuses. Si le modèle malthusien ^ simple correspondait au comportement
réel, du fait que le revenu par tête s'est amélioré dans tous les pays en question,
l'accroissement démographique aurait dû, à un moment ou à un autre, attein
dre le même taux que l'augmentation de la production globale et limiter ainsi
les progrès du revenu individuel. Ou bien, si la production globale avait
augmenté à un rythme supérieur à ce qui est considéré comme le plafond
biologique de l'accroissement démographique, c'est-à-dire 3,5 % par an,
la population aurait fini par croître à ce rythme-là. Nous allons comparer les
mouvements du revenu et de la population, pour voir si l'histoire confirme
cette thèse.
Observation Examinons la situation dans les dix-sept
sur dix-sept pays développés. pays où l'augmentation de la production
globale, modérée ou rapide (disons au
taux de 1,5 °/0 par an) ^10^ a commencé avant la fin du XIXe siècle, car,
dans les pays où cette augmentation n'a débuté qu'au xxe siècle, l'accroi
ssement démographique n'a peut-être pas encore atteint son plafond. Dans
un article récent, Simon Kuznets [6] donne des chiffres pour treize d'entre
eux (voir le tableau 1). On ne dispose pas de chiffres quant à l'augmentation
de la production des quatre autres pays ^ au xixe siècle, mais ils ont
incontestablement suivi une évolution comparable. Dans chaque cas, la
mortalité a diminué au fur et à mesure que l'alimentation et les soins
médicaux s'amélioraient. L'accroissement démographique aurait dû atteindre
le plafond biologique, si la natalité était restée au niveau qu'elle avait lorsque
le revenu a commencé à s'améliorer. Or que s'est-il passé?
1. Dans aucun pays, sauf aux États-Unis et au Canada où de vastes étendues
de terre attendaient que les hommes les mettent en valeur, l'augmentation du
revenu n'a suscité un accroissement de la population à un taux qui se rapproche,
même de loin, du taux que suggérait la théorie malthusienne. En aucun cas,
sauf pour les pays à « terres vacantes », l'accroissement n'a dépassé 17,5 °/0
par décennie, ne serait-ce que pendant une seule décennie^12'. Pour les treize
О Le terme «modèle malthusien» n'a ici qu'un sens assez lâche. Prière de se reporter à
la partie III pour y trouver un exposé des éléments constitutifs du modèle malthusien.
(10' Y compris l'Irlande bien que les progrès de la production y aient été légèrement plus
lents.
l11) Belgique, Norvège, Nouvelle-Zélande et Pays-Bas. Pour tous, sauf la Belgique, Kuznets
donne des chiffres relatifs au XXe siècle. Au cours de ce siècle, plusieurs autres pays ont commenc
à connaître une croissance rapide : le Brésil, la Colombie, le Mexique, la Pologne, la Tchécoslo
vaquie; peut-être aussi l'Argentine, le Chili, la Hongrie et la Turquie. On pourrait ajouter
d'autres pays d'Amérique latine et un ou deux autres exemples pris ailleurs dans le monde.
(12> En Australie, au Canada, aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande où l'occupation des terres
vacantes a précédé l'industrialisation, la croissance démographique a atteint un rythme plus
élevé qu'il n'apparaît dans le tableau 1, mais cette croissance sort du cadre de cette discussion. 102 ACCROISSEMENT DÉMOGRAPHIQUE ET CROISSANCE ÉCONOMIQUE
Tableau I. — Population et produit national de 13 pays développés
MODIFICATIONS EN POURCENTAGE PAR DÉCENNIES ET DÉCENNIES
OÙ CES MODIFICATIONS ONT ÉTÉ LES PLUS FORTES
Modifications Décennie
où la modification décennales a été la plus forte en pourcentage dP/dt
Pays Période (a)
approximatDates Produit
national ation ives cations
(1) (2) (3) (4) (5) (6)
Australie 1886/1894-1945/1954 1890-1900 21,5 17 (b) 26 {b)
1870/1879-1950/1954 41,3 18,3 Canada 30,2
1870/1879-1905/1914 47,1 17,8 1899-1909
1870/1878-1950/1954 30,1 11,5 Danemark 17,5
1870/1878 1904/1913 32,7 11,3 1913-1923
1841/1850-1949/1953 15,3 1,3 France 4,7
1841/1850-1901/1910 18,6 1,9 1855-1865
1860/1869-1950/1954 27,4 10,1 Allemagne 15,2
1860/1869-1905/1914 35,6 11,5 1894-1904
1860/1869-1949/1953 12,8 -3,5 Irlande-Eire 0,0 1873-1883 Modifi56,0 Popul1860/1869-1904/1913 11,6 -5,4 1938-1948
1862/1868-1950/1954 18,0 6,9 Italie 8,0
1862/1868-1904/1913 15,7 7,0 1923-1933
1878/1887-1950/1954 42,3 12,7 Japon 14,7
1878/1887-1903/1912 49,2 11,6 1937-1947
1861/1868-1950/1954 36,0 6,6 Suède 12,5
1938-1948 1861/1868-1904/1913
Suisse 1890/1899-1939/1948 1894-1913 21 [b) 7 [b)\ 10,5 (,■)
1870-1954 31,0 13,4 Russie (U.R.S.S.) 15,3 (d) 1870-1913 27,7 15,7 1870-1885
1860/1869-1949/1953 21,5 8,0 Royaume-Uni 12,4
1860/1869-1905/1914 25,0 11,1 1869-1879
1869/1878-1950/1954 41,2 17,4 États-Unis 24,7
22,3 1869/1878-1904/1913
(a) Kdznets donne généralement des chiffres pour des décennies qui se chevauchent. La population
est celle durant l'intervalle qui sépare deux décennies se chevauchant. Les dates de la colonne 5
correspondent aux cinquièmes années des décades qu'il cite.
(6) Taux décennal du début à la fin de la période. Les autres pourcentages des colonnes 3 et 4
sont des taux reflétant la tendance.
(c) Taux pour la période de 20 ans en question.
(rf) décennal la de 16 ans en
Sources : Colonnes 5 et 6, Kdznets [61, tableaux de l'annexe: 1-5, 7, 9, 10, 13-15, 17, 18] ; Colonnes 2-4
[6], tableau 2, sauf l'Australie et la Suisse dont les chiffres ont été calculés directement à partir des
tableaux 18 et 5 de l'Annexe].
N. d. t. : L'ordre des pays correspond à l'ordre alphabétique anglais. DÉMOGRAPHIQUE ET CROISSANCE ÉCONOMIQUE 103 ACCROISSEMENT
pays, la médiane des taux de pointe est 12,5 °/0. Pour le demi-siècle où la
croissance a été la plus rapide, le taux médian se situe à un niveau bien plus
faible.
2. En aucun cas, l'accroissement démographique n'a rejoint l'augmentat
ion de la production globale. En fait, jamais, sauf aux États-Unis, le taux
maximal d'une seule décennie n'a approché le taux moyen d'augmentation
de la production au cours des 50 à 100 années étudiées.
3. En Angleterre, certains faits prouvent qu'au xvine siècle, avant donc
la période d'accélération, le revenu global a commencé à se gonfler lentement
puis à un rythme progressivement plus rapide. Les dates de ce progrès peuvent
varier selon les auteurs, mais ils admettent tous que la production a augmenté
entre le début et la fin du siècle en question. Selon Phyllis Deane [2], [3], le
taux moyen d'augmentation aurait été de 15 °/0 par décennie, mais les progrès
se seraient surtout produits au début du siècle. Parallèlement la population
n'est pas arrivée à suivre ce rythme pourtant modéré : elle s'est accrue à la
cadence d'environ 6 °/0 par décennie (13).
Ces faits montrent, que loin de se vérifier de façon générale, le schéma
« malthusien » n'a été observé nulle part. Les taux de natalité ont, au contraire,
suivi la baisse des taux de mortalité bien avant que l'accroissement naturel
n'ait atteint son plafond, et les deux taux ont ensuite continué de descendre
jusqu'au palier séculaire minimal^14'.
On en est conduit à se demander si le progrès technique entraînera des
résultats aussi favorables dans les pays où il va commencer. H convient alors
de rechercher quel mécanisme a bien pu opérer pour que le passé nous four
nisse les exemples aussi concordants.
Deuxième partie
Modèle analytique
Modèle simple. Appelons Y le revenu global, P la population, v et r les
changements respectifs en pourcentage du revenu global
et de la population au cours d'une période donnée. Dans le graphique 1, le
revenu par tête (Y/P ou y) est porté en abscisse et les taux v et r (nombres
abstraits) en ordonnée^15'.
(J3> Pour d'autres estimations du revenu et de la production, voir T. S. Ashton [1] et les
ouvrages qu'il cite.
(i*) Voir les ouvrages cités par Kuznets [6] ; ou, pour une description générale de la tendance,
se reporter à tout exposé démographique classique, comme celui de R. R. Kuczinsky [5].
(") Les axes correspondent au graphique 3a de R. R. Nelson [9, p. 900] qui me semblent
être la reproduction la plus précise du modèle malthusien. La courbe r est aussi celle de Nelson,
quoique légèrement modifiée. R. M. So low [10] et Trevor Swan [11] recourent au procédé qui,
en portant les taux sur un seul axe, permet de traiter avec élégance des problèmes de croissance
économique. J'utilise ici une courbe v au lieu de la courbe plus fine sY/C de Solow et Swan
(s étant le taux d'épargne par rapport au revenu), car cette dernière est impossible à manier
dès qu'on introduit le facteur « terre » dans le débat. 104 ACCROISSEMENT DÉMOGRAPHIQUE ET CROISSANCE ÉCONOMIQUE
Admettons qu'il y ait plein emploi et, pour simplifier, que le volume de
l'emploi et le nombre des habitants soient liés par un rapport constant. Lorsque
y croît, la courbe r peut s'élever jusqu'à un plafond déterminé par des limites
biologiques de fait (et non pas théoriques), pour suivre ensuite un tracé
horizontal.
У,
Graphique 1. — Modèle « malthusien » simple
La production est seulement fonction des apports en capital et en travail.
L'élément « terre » sera introduit ultérieurement. On supposera aussi que la
fonction est classique et que les rendements sont constants pour
une dimension donnée de l'économie ^16'. Chaque fonction v est une fonction à
long terme qui reflète un état stable des techniques. Épargne (S) et revenu sont
liés par un rapport fixe. Tout déplacement vers le haut de la fonction provient
soit d'un progrès technique, soit d'une augmentation du rapport S/Y, soit
de ces deux causes à la fois. C'est uniquement l'augmentation du rapport de С
à P (С : apports en capital; P : apports en travail) qui commande le mouve
ment le long d'une fonction v donnée, lorsqu'on passe d'une valeur y à une
autre valeur plus élevée. La forme elle-même de cette courbe v dépend de la
façon dont joue la « loi des proportions variables »*, puisque le rapport C/P
varie au fur et à mesure qu'on se rapproche des valeurs supérieures de y :
(ie) Une autre hypothèse concernant les rendements que procurent les dimensions de l'éc
onomie compliquerait l'exposé sans en modifier les conclusions.
* N. d. T. : la productivité n'est la même selon les variations relatives de tel ou tel facteur
de la production. ACCROISSEMENT DÉMOGRAPHIQUE ET CROISSANCE ÉCONOMIQUE 105
en effet, à chaque valeur de y correspond un taux d'épargne et un taux d'accroi
ssement démographique différents, d'où modification du rapport C/P. En fait,
peu importe la forme précise de la courbe г>, dans le cas présent : il suffit qu'elle
coupe la courbe r de gauche à droite, comme dans le graphique 1 (17). Cette
intersection est indispensable si on veut tenir compte de la thèse malthusienne,
selon laquelle la population a tendance à s'accroître pour limiter les progrès
du revenu par tête. Si, par chance, ou par suite d'un concours extérieur en
capital, y s'élève au-dessus de ylt par exemple, la population s'accroîtrait à
un rythme plus rapide que le revenu global et forcerait y à redescendre.
C'est ce que Nelson [9] appelle le « piège malthusien ».
On peut supposer qu'il existe une valeur de y pour laquelle épargne et
accroissement démographique égalent 0. Sans être indispensable, cette hypo
thèse a le mérite de traduire sous la forme la plus simple, la notion malthu
sienne d'un revenu qui correspond aux subsistances. Dans le graphique 1,
nous représenterons cette valeur par yv Si, sous l'action de quelque force
exogène, la fonction v se déplace vers le haut, v et r, dans ce modèle à deux
facteurs, vont atteindre un nouvel équilibre stable, disons en y2. Population,
capital et revenu global augmentent alors indéfiniment à un taux relatif
constant, tandis que y conserve sa nouvelle valeur. Si l'intersection se situe
dans la partie horizontale de la courbe r, comme en y3, alors le capital, la popul
ation et le revenu global vont poursuivre leur ascension au même rythme,
qui correspond au taux maximal conditionné par la biologie. Cet accroissement
rapide de la population (donc de l'apport en travail) n'entraîne aucune baisse
de y, car l'augmentation de la main-d'œuvre ne se heurte, dans ce modèle,
à aucun facteur de rareté.
Introduisons, cependant, un troisième facteur, la terre, qui n'est susceptible
d'augmentation qu'à un coût croissant par unité (ou si l'on préfère, dont la
quantité globale est strictement limitée). Dans ce cas, la valeur de v, pour
toute valeur de y, dépendra non seulement de l'état des techniques et du
rapport C/P, mais aussi du volume de С et de P. Quand С et P augmentent,
la productivité marginale des apports supplémentaires en capital et en main-
d'œuvre (dans un souci de clarté, imaginons une unité mixte capital-travail)
diminuera après avoir atteint une valeur donnée, et ensuite c'est v qui décroîtra
pour toute nouvelle valeur de y. Cette baisse de la valeur de v, sans que le
rapport de С à P varie, correspond à un déplacement vers le bas de la fonc
tion v^ls\ Ce déplacement, inévitable en l'absence d'une nouvelle pression
(17) Plus la courbe v est franchement ascendante à droite de son intersection avec la courbe r,
moins elle doit se déplacer vers le haut pour passer au-dessus de la courbe r : on élimine ainsi
une intersection au niveau des faibles revenus et, ipso facto, on échappe au « piège malthusien »
de l'équilibre à ce faible niveau. De même, lorsque la courbe v s'arrondit assez vers le haut,
elle peut arriver à couper la courbe г dans la partie horizontale, et cette fois par en dessous ;
l'équilibre instable, ainsi créé, permet, lui aussi, d'échapper au piège malthusien si quelques
forces poussent le système au-delà de ce point d'équilibre instable [voir R. R. Nelson (9)].
Comme les faits montrent qu'aucun coin du globe n'a échappé à cet équilibre à un faible niveau
de revenu, sous l'une ou l'autre de ces formes, nous ne nous intéresserons ici qu'à la zone proche
de cet équilibre et c'est pourquoi la forme précise de la courbe importe peu.
(18> Rappelons qu'une modification du rapport C/P commande le mouvement le long de la
courbe.