Ad directionem ingenii - article ; n°1 ; vol.141, pg 5-7

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Actes de la recherche en sciences sociales - Année 2002 - Volume 141 - Numéro 1 - Pages 5-7
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2002
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Langue Français
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Monsieur Éric Brian
Ad directionem ingenii
In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 141-142, mars 2002. pp. 5-7.
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Brian Éric. Ad directionem ingenii. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 141-142, mars 2002. pp. 5-7.
doi : 10.3406/arss.2002.2812
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_2002_num_141_1_2812:
:
Brian Éric
Ad directionem ingérai
n peut entendre aujourd'hui l'expression «étude des sciences »
de deux manières Tune évoque le temps consacré à l'astreinte
de la recherche, l'autre désigne l'enquête de sciences sociales
conduite vers les sciences elles-mêmes. Force est de constater que dans
l'ambiguïté des termes, la raison se perd. Et le recours à l'expression
anglaise « science studies » n'est pas plus clair. Il y a en effet comme un tour
de charlatan à agiter devant des étudiants de maîtrise ou recently
postgr actuated, à peine introduits au cursus d'une des principales disciplines
qu'offre l'université (mathématique, physique, biologie, philosophie,
histoire, sociologie) l'espoir de tenir le fin mot sur la science une fois initiés
au B.A.-BA d'un domaine annoncé comme nouveau: l'étude des sciences,
voire la sociologie des sciences. La perspective paraît réconfortante pour
qui s'intéresse aux sciences sans prendre les risques de leur épreuve
on peut rester tout contre, garder secrète sa fascination, et espérer faire
profession du commentaire des sciences en cultivant l'illusion qu'on n'est
pas dupe face à l'empire de la technologie, des institutions scientifiques
et de leurs conditions économiques et politiques. La nécessaire division
sociale, c'est-à-dire notamment économique et scientifique, du travail
scientifique, perçue dès Condorcet, méditée par Auguste Comte, assumée
par Max Weber, aurait-elle induit, à la fin du XXe siècle, une classe nouvelle
de petits maîtres dont la mission serait de former des cohortes de candidats
à la demi-habileté, tous à la merci de la prochaine mode du commentaire
spécialisé dont on peut annoncer dès aujourd'hui qu'elle aura pour mot clé
«cognition»? À lire dans les débats de la dernière décennie les produits de
la science war ou de l'« affaire Sokal », on est en droit de le craindre. Faut-il
en rire? Oui, de ce rire dont Foucault voulait qu'il fût nietzschéen, loin du
misérable écho qu'il peut engendrer, ce ricanement nerveux du petit
porteur de science - sociale ou non -, floué à ses propres yeux, déniaisé
peut-être, mais en tout cas impuissant.
Les temps de critique des sciences qui sont les nôtres sont loin d'être
nouveaux. Depuis les dernières décennies du xixe siècle, les
développements techniques nourrissent le scepticisme à l'égard du travail
de la pensée. Au début du xxe siècle, les philosophes stigmatisaient l'empire
de la matière, ce qui en conduisit un grand nombre de la critique du parution tionem de (1637). conduite 1 - la Descartes vérité)», ingenii, Leur de du l'esprit impression écrivit plusieurs Discours soit les (dans Regulae «règles de années fut la la posthume. recherche ad Méthode avant pour direc- la
matérialisme à la revendication d'une des multiples formes du
spiritualisme, et quelques-uns de manière plus heureuse vers l'étude de :
Eric Brian
l'histoire des sciences. C'est précisément contre les ravages du lieu
commun qu'Emile Durkheim invite les jeunes philosophes, professeurs de
lycée, à se mettre à l'école de la science afin qu'ils ne perdent pas de vue
l'horizon rationaliste. Aujourd'hui, le même texte dit à ceux qui espèrent
trouver dans la sociologie un argument d'autorité antiscientifique qu'ils ont
une bien curieuse conception de la sociologie. Il rappellera aussi à ceux
qui, partageant avec les précédents le déni de la sociologie mais certes plus
cohérents dans leur mépris à l'égard de la vulgate sociologique
contemporaine, que le geste de fondation sociologique est gouverné par le
souci de science. De même, en 1917, les étudiants auxquels s'adresse Max
Weber étaient tellement désorientés par la besogne concrète de la science,
si éloignée des images d'Épinal du savant et du charme des professions
libérales auxquelles ouvrait l'Université d'alors, que, le mépris de classe
aidant, ils voyaient dans le laboratoire l'image de l'usine. Et Weber de
répondre que ce serait méconnaître l'un et l'autre, leçon de sociologie
qui porte encore aujourd'hui, tant le présupposé qu'il vise est courant dans
la littérature d'étude des sciences.
Mais les étudiants de cette génération trouvèrent en Martin Heidegger
celui qui devait conforter leur première intuition et réserver la pensée à la
philosophie qu'il entendait refonder, cela au détriment des sciences
rendues à l'essor de la technologie. Nombre de travaux actuels partent de
là, en connaissance de cause ou non. C'est au fond une division du travail
bien commode. Au philosophe ira l'étude de la pensée dont le territoire
serait les sciences et la philosophie jusqu'aux premières décennies du
xxe siècle, et la seule après l'entre-deux-guerres. La position
offrira l'avantage de réserver un terrain d'enquête et de ménager
les scientifiques contemporains sans entrer dans leur sanctuaire.
Elle présentera cependant une véritable difficulté il faudra qualifier
la transition d'une période à l'autre. Au sociologue, au science studist,
restera la science plus récente, celle des calculs trop compliqués que de
toutes façons on mettra de côté et surtout celle des grandes organisations,
industrielles, économiques et scientifiques, bref la big science, et ce choix
donnera l'illusion d'avoir un gros objet sur lequel tout restera à faire. Voici
une sociologie spontanée partagée par bon nombre de philosophes et de
sociologues à l'occasion ratiocinée, mais en tout cas entretenue par l'état
courant des rapports de force entre les protagonistes du champ spécialisé.
Elle entretient de faux problèmes et oblitère des objets effectivement
nouveaux. Ce petit arrangement en effet donne une nouvelle jeunesse aux
vieilles lunes des historiographies internalistes (l'histoire des problèmes)
et externalistes (l'histoire de la vie scientifique) en les renforçant par le jeu
d'un découpage chronologique. À ce titre, sous sa forme routinisée, il
constitue une régression à l'égard des travaux qui visent, pour chaque
époque, à traiter ensemble les dispositifs conceptuels et leurs conditions de
possibilité de tous ordres, théoriques, intellectuelles, culturelles, :
Ad directionem ingénu
institutionnelles et économiques. Enfin, il conduit à se méprendre
radicalement sur l'échelle des objets d'histoire des sciences. Il laisse par
exemple dans l'ombre le fait qu'un écrit de mathématique, de physique, de
chimie ou de médecine aux xvne et xvnie siècles met directement enjeu,
aussi bien pour des raisons théoriques qu'institutionnelles, l'État et l'Église,
instances on ne peut plus big. Il escamote, pour les sciences
contemporaines, ce constat qui ne date pas d'hier et que chacun connaît
dès qu'il est impliqué dans des luttes scientifiques elles se résolvent aussi,
toutes ressources confondues, dans un sanctuaire - un champ très
spécialisé - relativement autonome peuplé par quelques protagonistes,
étant entendu que l'issue du conflit peut passer par la destruction du
sanctuaire et la liquidation de son autonomie relative. Pouvait-on éviter cet
heideggérisme de commodité ? Peut-être les recherches sur les sciences
devaient-elles en passer par là? La lecture de l'historien Lucien Febvre dans
son introduction au volume de l'Encyclopédie française qui traite de la
physique, dès 1950, pouvait procurer une piste pour s'en affranchir. Bien
informé qu'il était des rapports entre la physique nouvelle et ses
commentateurs, mais sans imaginer bien sûr ce qu'il en est aujourd'hui,
Febvre justifiait la démarche suivie pour la préparation de l'ouvrage. Oui,
la physique du xxe siècle - disons plus généralement la science du xxe siècle
- dresse face au non-spécialiste contemporain, informé ou non, une
véritable barrière de potentiel. Non, on ne la franchira pas en tenant la
main d'un spécialiste du commentaire de la science. Oui, il faut aller
chercher les guides indispensables parmi les scientifiques eux-mêmes. Lu
aujourd'hui, ce texte issu de la plume d'un historien dit: finissons-en avec 2 - Les principaux repères pour l'étude
de l'ouvrage et la restitution de son titre les arrangements entre commentateurs, qui procurent à chacun l'illusion en français sont: René Descartes, Regulae
du dernier mot en entretenant le rituel des conflits entre les genres de ad directionem ingenii dans les Œuvres de
Descartes (Éd. Charles Adam et Paul commentaires. Les enquêtes sur les sciences doivent résister à l'épreuve des Tannery sous les auspices du ministère
de l'Instruction publique), Paris, Cerf, sciences mêmes: philosophes, prenons au sérieux le travail de la pensée
1908, tome X; Regulae ad directionem dans les sciences actuelles; sociologues, mettons à l'épreuve les critères de ingenii, Paris, Vrin, 1931 (texte de l'éd.
С Adam et P. Tannery; notice par Henri science qui sont consolidés dans l'exercice de cette discipline. Gouthier); Regulae ad directionem ingenii
= Règles pour la direction de l'esprit, Paris, Voilà pourquoi, dans le labyrinthe des commentaires des sciences, où
Boivin, 1933 (éd. et trad, par Georges cheminent les philosophes, les historiens et les sociologues, il n'est pas Le Roy); Regulae ad directionem ingenii,
La Haye, Nijhoff, 1966 (éd. Giovanni inutile aujourd'hui de contribuer à donner quelques repères d'orientation:
Crapulli); Index des «Regulae ad directi
des règles pour la conduite de l'esprit selon la formule cartésienne2, ou bien, onem ingenii» de René Descartes, Rome,
Edizione dell'Ateneo, 1976 (éd. Jean- jouant avec les mots latins, l'indication de chemins qui mènent au génie du Robert Armogathe, Jean-Luc Marion,
Giovanni Crapulli). lieu de l'enquête, celui des sciences, c'est-à-dire à la science même.