Aristocrates, propriétaires et diplômés - article ; n°1 ; vol.42, pg 33-60

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Actes de la recherche en sciences sociales - Année 1982 - Volume 42 - Numéro 1 - Pages 33-60
Aristokraten, Grundbesitzer und Diplomierte. Grundbesitz, Zugehörigkeit zu einer bekannten und angesehenen Familie sowie die mit einem bestimmten kulturellen Kapital verknüpften Privilegien sichern der herrschenden Gruppe, den Notabeln, während des 19. Jhdts im Departement de la Manche, zwar Zusammenhalt, verhindern aber nicht eine Zweiteilung dieser sozialen Gruppe. Auf der einen Seite die Angehörigen der Aristokratie und der alten Bourgeoisie, deren Grundbesitz und festverwurzelte Familientradition sie zu einer gegenuber dem kulturellen Kapital subalternen Stellung prädisponiert. Auf der anderen Seite die Vertreter der Bourgeosie, die ein Studium absolviert haben und deren Zutritt zu Macht sich weniger Geburt und Reichtum verdankt als Verdienst und Talent, symbolisiert und legitimiert durch den Erwerb von Schultiteln. In der Tat verweist die Existenz zweier Kapitalstrukturen auf zwei gegensatzliche Reproduktionsweisen und mündet in zwei Typen klientelbezogener Strategien.
Aristocrats, Landowners and Graduates. In the Departement of the Manche, in the 19th century, although land ownership, membership of a well-known and well-regarded family, and the privileges associated with possession of a certain type of cultural capital helped to give some degree of cohesion to the ruling category of notables, it nonetheless seems to necessary to make a binary division of this social group. On one side are the members of the aristocracy and the well-established bourgeoisie, whose landed property and firmly rooted family traditions incline them to give a minor place to cultural capital. On the other side are the representatives of the university-educated bourgeoisie, who owe their access to power less to birth and wealth than to merit and talent, symbolized and legitimated by the acquisition of academic qualifications. In fact, the existence of two structures of capital derives from two modes of reproduction and gives rise to two types of clientele-making strategies.
Aristocrates, propriétaires et diplômés. Au XIXe siècle, dans le département de la Manche, si la possession du sol, l'appartenance à une famille connue et estimée et les privilèges attachés à la possession d'un certain capital culturel contribuent à assurer une certaine cohésion à la catégorie dirigeante que constituent les notables, une division binaire de ce groupe social semble cependant s'imposer. D'un côté, les membres de l'aristocratie et de la bourgeoisie ancienne, que leurs fortunes foncières et une tradition familiale solidemment enracinée prédisposent à accorder une place subalterne au capital culturel. De l'autre, les représentants de la bourgeoisie capacitaire, qui doivent leur accès au pouvoir moins à la naissance et à la richesse qu'au mérite et au talent, symbolisés et légitimés par l'acquisition de titres scolaires. En fait, l'existence de deux structures de capital, renvoie à l'opposition entre deux modes de reproduction et débouche sur deux types de stratégie clientéliste.
28 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1982
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Monsieur Alain Guillemin
Aristocrates, propriétaires et diplômés
In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 42, avril 1982. pp. 33-60.
Citer ce document / Cite this document :
Guillemin Alain. Aristocrates, propriétaires et diplômés. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 42, avril 1982. pp.
33-60.
doi : 10.3406/arss.1982.2150
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1982_num_42_1_2150Zusammenfassung
Aristokraten, Grundbesitzer und Diplomierte.
Grundbesitz, Zugehörigkeit zu einer bekannten und angesehenen Familie sowie die mit einem
bestimmten kulturellen Kapital verknüpften Privilegien sichern der herrschenden Gruppe, den Notabeln,
während des 19. Jhdts im Departement de la Manche, zwar Zusammenhalt, verhindern aber nicht eine
Zweiteilung dieser sozialen Gruppe. Auf der einen Seite die Angehörigen der Aristokratie und der alten
Bourgeoisie, deren Grundbesitz und festverwurzelte Familientradition sie zu einer gegenuber dem
kulturellen Kapital subalternen Stellung prädisponiert. Auf der anderen Seite die Vertreter der
Bourgeosie, die ein Studium absolviert haben und deren Zutritt zu Macht sich weniger Geburt und
Reichtum verdankt als Verdienst und Talent, symbolisiert und legitimiert durch den Erwerb von
Schultiteln. In der Tat verweist die Existenz zweier Kapitalstrukturen auf zwei gegensatzliche
Reproduktionsweisen und mündet in zwei Typen klientelbezogener Strategien.
Abstract
Aristocrats, Landowners and Graduates.
In the Departement of the Manche, in the 19th century, although land ownership, membership of a well-
known and well-regarded family, and the privileges associated with possession of a certain type of
cultural capital helped to give some degree of cohesion to the ruling category of notables, it nonetheless
seems to necessary to make a binary division of this social group. On one side are the members of the
aristocracy and the well-established bourgeoisie, whose landed property and firmly rooted family
traditions incline them to give a minor place to cultural capital. On the other side are the representatives
of the university-educated bourgeoisie, who owe their access to power less to birth and wealth than to
merit and talent, symbolized and legitimated by the acquisition of academic qualifications. In fact, the
existence of two structures of capital derives from two modes of reproduction and gives rise to two types
of clientele-making strategies.
Résumé
Aristocrates, propriétaires et diplômés.
Au XIXe siècle, dans le département de la Manche, si la possession du sol, l'appartenance à une famille
connue et estimée et les privilèges attachés à la possession d'un certain capital culturel contribuent à
assurer une certaine cohésion à la catégorie dirigeante que constituent les notables, une division
binaire de ce groupe social semble cependant s'imposer. D'un côté, les membres de l'aristocratie et de
la bourgeoisie ancienne, que leurs fortunes foncières et une tradition familiale solidemment enracinée
prédisposent à accorder une place subalterne au capital culturel. De l'autre, les représentants de la
bourgeoisie capacitaire, qui doivent leur accès au pouvoir moins à la naissance et à la richesse qu'au
mérite et au talent, symbolisés et légitimés par l'acquisition de titres scolaires. En fait, l'existence de
deux structures de capital, renvoie à l'opposition entre deux modes de reproduction et débouche sur
deux types de stratégie clientéliste.alain guillemin
¿RISIOÇMTES»
D4NS DIPLOMES PROPRIETAIRES LE DER4RTE41ENT DE IÂ A14NCHE M LE POUVOIR LUTTE 183O1875 POUR LOC4L ET
Illustration non autorisée à la diffusion
«Notre pays est tellement conservateur, qu'avec de
l'ordre on peut l'amener à conserver.la république
elle-même»
(Chateaubriand, grandes de travailler dans existence 1814). «Les bonnes un français... classes, état pour physique, lois, de vivre ont mais se dépendance. ceux Réflexions partagent encore et les qui ceux seconds premiers, ne celui politiques que sont aujourd'hui Occupés de n'ont la pas outre la fortune considération» obligés besoin de le en décembre leur besoin met deux de que (N. Delisle, Procureur général de la Cour impériale
de Caen, Rapport du 4 avril 1871).
Le terme couramment utilisé pour désigner des sociologues à des intermédiaires. Plus
en histoire contemporaine, comme en socio précisément, ces derniers tendent à identifier
logie, les couches dirigeantes des sociétés le rôle de médiateur avec celui de notable,
rurales est celui de «notables». Mais cet ne prenant en compte que les modalités
accord sur une dénomination ne doit pas d'exercice du pouvoir notabiliaire et négli
faire illusion. Pour les historiens, qui l'util geant ses déterminants sociaux. Aussi est-il
isent sans presque jamais le définir et, de ce vain de vouloir enfermer ce concept flou
fait, dans un sens proche du langage ordi dans les limites arbitraires d'une définition
naire, ce mot sert à désigner confusément «scientifique». Cependant, l'idéal-type poli
les catégories dirigeantes de la société tique du notable, selon Max Weber, est
française de la fin du XVIIIe siècle à la fin particulièrement éclairant pour notre pro
du XIXe siècle. Ces groupes sociaux divers pos. Celui-ci définit en effet la notabilité en
sont vaguement assimilés par la quasi-totalité ces termes : «Nous appellerons 'notables' 34 Alain Guille min
les personnes qui, de par leur situation notables dans le département de la Manche,
économique, sont en mesure, à titre de de la chute de la Restauration à la naissance
profession secondaire, de diriger et d'admin de la Troisième république, la capacité
istrer effectivement de façon continue un d'exercer un rôle médiateur est fonction
groupement quelconque sans salaire et des positions de pouvoir occupées dans les
contre-salaire nominal ou honorifique, différents champs sociaux, elles-mêmes
jouissant d'une estime sociale — peu importe tributaires du volume et de la structure du
sur quoi celle-ci repose — de sorte qu'ils ont capital possédé. Plus précisément, il apparaît
la chance d'occuper des fonctions dans une que si le signe distinctif de la notabilité,
démocratie directe formelle, en vertu de la dans un département agricole comme la
confiance de ses membres, d'abord par acte Manche, est l'appropriation de la rente
volontaire puis, à la longue, par tradition» foncière, la possession d'un capital scolaire
(1). En effet, la seule caractéristique comet l'appartenance à une famille connue et
mune à ces catégories dirigeantes très estimée contribuent également à assurer la
diversifiées et souvent concurrentes que cohérence du groupe et constituent des
l'on appelle «notables» est la capacité de éléments de discrimination sociale aussi
dégager du temps libre. Plus exactement, le déterminants que la richesse. Dans cette
notable a «une essence d'homme de loisir», perspective, une division binaire du monde
si l'on entend par loisir ni l'oisiveté ni le des notables semble s'imposer. D'un côté,
divertissement, mais l'indépendance écono les membres de l'aristocratie que leurs
mique que donne la richesse, considérée non fortunes foncières et une tradition familiale
comme la sanction «d'une réussite en une constamment entretenue par un réseau
hiérarchie professionnelle», mais comme dense d'alliances prédisposent à donner une
«le moyen de la distance sociale» (2). C'est place relativement subalterne au capital
pourquoi les notables rassemblent, dans une culturel. De l'autre, les représentants de la
large mesure, des rentiers de toutes sortes, bourgeoisie, qui doivent leur accès au
propriétaires de terres, de maisons, de titres pouvoir moins à la naissance et à la richesse
et des personnes exerçant une profession qu'au mérite et au talent symbolisés et
qui laisse du temps libre et facilite l'expédi légitimés par l'acquisition de titres scolaires.
tion des affaires politiques, dirigeants En fait, l'existence de deux structures de
capital, à l'intérieur du corps social des d'entreprises saisonnières, avocats, médec
ins, notaires et aussi hauts fonctionnaires notables, traduit l'opposition entre deux
car ces derniers, jusqu'au début du XXe modes de reproduction et débouche sur
siècle, s'apparentent plus à des amateurs deux types de stratégie clientéliste, deux
cultivés qu'à des techniciens et des spécial voies d'accès au pouvoir politique.
istes. D'une part, l'assiduité au travail, à
tous les niveaux, n'est guère de rigueur et Pour constituer un échantillon représentatif des l'administration semble avoir été singulièr grands notables du département, il s'avérait nécess
ement tolérante en matière d'absentéisme. aire de trouver un type de source susceptible de
recenser les positions de pouvoir occupées par ces D'autre part, pour accéder aux niveaux les
derniers dans les différents champs sociaux. Dans plus élevés, directions des ministères, Cour cette perspective, on ne pouvait en rester à la disdes comptes, Conseil d'état, Cour de tinction superficielle du statut socio-professionnel cassation, la fortune, le milieu social et des niveaux de revenus, l'étude du pouvoir
d'origine et les relations qu'ils supposent notabiliaire appelant l'utilisation de variables
multiples. C'est pourquoi a été constitué un sont des critères décisifs et la cooptation échantillon de 150 notables, à partir de notices est de rigueur, du moins jusqu'à la chute du nécrologiques publiées par \ Annuaire du départeSecond empire. ment de la Manche et Y des cinq dépar
Comme en matière économique et en tements de Normandie, entre 1830 et 1900,
complétées par des renseignements tirés de documatière professionnelle, dans le domaine ments d'archives et de généalogies. A la différence politique, les notables sont, par excellence, des journaux locaux et des bulletins des sociétés des «amateurs». Ils s'occupent d'affaires savantes ou des sociétés d'agriculture dont l'aire publiques parce que leur situation de fortune d'influence ne dépasse pas les limites de l'arro
et leur profession leur en laissent le loisir et ndissement, voire du canton, l'espace de diffusion
de ces deux publications — départemental pour le qu'en raison du caractère cumulatif des premier, provincial pour le second — et leur caracéchelles de prestige, leur supériorité sociale tère élitaire garantissent la notoriété des notables en fait des représentants «de fait» de leur choisis. D'autre part, ce type de source a l'avantage
commune ou de leur canton, les auxiliaires de fournir des renseignements multiples : date et
lieu de naissance et de décès, origine sociale, «naturels» des ministres et des princes.
profession, responsabilités politiques et sociales, C'est leur supériorité sociale qui est censée publications, etc. Ce qui permet non seulement les rendre aptes à diriger la cité, non leur de recenser les différentes positions occupées par capacité administrative ou leur excellence les notables mais encore de prendre en compte la
professionnelle. En fait, comme le révèle succession de ces positions.
Cependant, YAnnuaire des cinq départel'analyse des rapports entre paysans et ments de Normandie et du département
de la Manche, comme tous les annuaires du XIXe
siècle, obéissent à des critères de choix qui privilé1— M. Weber, Economie et société, Paris, Pion, gient les élites culturelles et les hommes publics 1971, t. 1, p. 298. (artistes, savants, écrivains, hauts fonctionnaires,
2— P. Veyne, Le pain et le cirque. Sociologie députés et sénateurs), ce qui aboutit à une sous-
historique d'un pluralisme politique, Paris, Éd. du représentation des hommes d'affaires et des grands
propriétaires. D'autre part, ils écartent les leaders Seuil, 1976, pp. 120-121. propriétaires et diplômés 35 Aristocrates,
républicains trop marqués à gauche. Aussi, pour Statut socio-professionnel
atténuer les déformations produites par ces pré et revenu des grands notables supposés, ont été introduits dans l'échantillon les
parlementaires du département — élus ou nommés Répartition des notables par catégorie socio-professionnelle entre 1830 et 1875 — et les représentants de la selon les classes de revenu (en % du total de chaque catégorie)* couche supérieure des milieux d'affaires et de la La somme de chaque catégorie est égale à 100 propriété foncière qui n'ont pas fait l'objet d'une
notice nécrologique. Pour sélectionner ces derniers, 10000 30000 500010000 - de 5000 francs ont été pris en considération non seulement l'i PROF. ECONOMIQUES (6) mportance de la fortune (au moins 30 000 francs
de revenu annuel) mais encore l'exercice de PROPRIETAIRES (44) responsabilités au niveau départemental (Conseil
général, présidence de sociétés d'agriculture ou de MILITA IRES(8) sociétés savantes). En effet la richesse en elle-même
n'est pas un critère de notabilité locale, dans la
mesure où nombre de propriétaires fonciers, voire FONCTIONNAIRES (32)
industriels, ne résident pas dans le département et PROF. LIBERALES (20) n'y exercent aucune influence. Des comparaisons
entre les notables de l'échantillon, les électeurs
censitaires, les adhérents des sociétés d'agriculture
et des sociétés savantes et les conseillers généraux Proportion de nobles et de roturiers par classe de revenu'
autorisent à avancer l'hypothèse que les 150 bOOO 10000 - de-5000 francs
personnalités locales ainsi sélectionnées fournissent
une image assez fidèle des grands notables du
département, entre la chute de la Restauration et PROPRIETAIRES (44) l'avènement de la Troisième république.
FONCTIONNAIRES (32)
PROF. ECONOMIQUES (6)
Rentes, famille, culture PROF. LIBERALES (20)
Dans une société agraire, la possession du
sol, instrument de production privilégié, est Nobles Roturiers
pour les plus humbles gage d'indépendance
• la base est proportionnelle au nombre de notables de la catégorie représentée et pour les plus riches source de pouvoir et
de prestige. Cependant, ce qui distingue ceux
que l'on appelle les notables des agriculteurs,
ce n'est pas la possession de la terre en elle-
même, mais, outre l'importance de la surface raies à sa qualité de chef de bataillon en
possédée, l'absence d'activité laborieuse sur retraite pensionné à 1 800 F. Mais ce
l'exploitation. En effet, ce qui interdit aux dernier, avec 3 500 F de revenus annuels,
paysans, mêmes les plus riches herbagers, bénéficie d'une aisance relative par rapport
l'accès à la notabilité, c'est l'exercice d'un à l'ensemble des habitants du département :
travail manuel considéré comme dégradant, en 1848, le budget annuel d'un ouvrier
même dans la bourgeoisie. Au sein d'un marié avec deux enfants excède à peine
groupe dirigeant encore largement imprégné 700 F (4). Surtout, comme le comte de
d'idéologie nobiliaire, la qualité de propriét Bellefond, il garde les «mains blanches».
aire n'exerce pleinement un effet de domi En outre, les notables de la Manche,
nation sociale qu'à la condition de ne pas à l'exemple de l'aristocratie foncière qui
travailler soi-même la terre. influence profondément leur mentalité,
Les grands notables qui constituent trouvent dans la continuité familiale une
l'élite restreinte de l'échantillon peuvent se des bases essentielles de leur puissance. Plus
prévaloir, dans la majorité des cas, de for généralement l'appartenance à une famille,
tunes foncières confortables. En effet, 65 % même en dehors de l'aristocratie, est assimi
d'entre eux ont des revenus annuels supé lable à un capital : «L" esprit de famille' et
rieurs à 10 000 F ; à l'inverse, ceux dont les même l'affection qui confèrent à la famille
revenus n'atteignent pas 5 000 F constituent sa cohésion sont ainsi des formes trans
moins de 1 5 % de l'ensemble (3). Certes, il y figurées et sublimées de l'intérêt spécifiqu
a des écarts importants entre les individus. ement attaché à l'appartenance à un groupe
La distance est considérable entre, par familial, à savoir la participation au capital
exemple, le comte Alexandre Gigault de dont l'intégration à la famille garantit
Bellefond, qui jouit de près de 100 000 F l'intégrité : par cette sorte de faux en écriture
de rentes, et Louis Pierre Leroux, dont les qui est au principe de l'alchimie du collectif,
revenus fonciers n'atteignent pas 1 700 F et l'appartenance à une famille intégrée assure
qui doit son inscription sur les listes électo- à chaque individu les profits symboliques
correspondant aux apports cumulés de tous
les membres du groupe» (5).
3— A titre de comparaison, en 1 848 22 % seulement
des 4 068 électeurs censitaires de la Manche possè
dent des revenus fonciers supérieurs à 5 000 F et 4— L. Pépin, La révolution de 1848 en Basse- ces électeurs ne rassemblent, à la même date, que Normandie, Paris, Imprimerie Foulon s.d., p. 26. 3 % des propriétaires du département (Archives
départementales de la Manche, Liste électorale et 5-P. Bourdieu, M. de Saint-Martin, Le patronat,
du jury pour 1848, Bulletin de statistique et de Actes de la recherches en sciences sociales, 20-21,
législation comparée, 13, avril-juin 1889, p. 598). mars-avril 1978, p. 27. 36 Alain Guillemin
Sur les 150 notables de l'échantillon, 93 (soit les faudrait pas perdre de vue qu'il distingue
2/3) sont fils de et héritiers d'une tradition aussi collectivement les notables des classes familiale parfois séculaire. En effet, parmi les 48 inférieures et fonctionne de ce fait, selon nobles d'Ancien régime, 32 appartiennent à des
l'expression d'Edmond Goblot, comme familles de noblesse dite «immémoriale», 13
descendent d'anoblis par lettre, trois seulement «barrière et niveau» (7). Aussi les études
d'anoblis par charge de secrétaire du roi. Huit secondaires constituent-elles une frontière notables sont issus de la noblesse d'Empire. sociale et le latin qui les caractérise apparaît- Trente-sept appartiennent à des familles de bourg il comme le signe distinctif d'une élite. Le eoisie parvenues à la notabilité sous l'Ancien
latin permet seul d'exprimer les pensées régime ou au début du XIXe siècle. Le nombre de
notables sans tradition familiale — 57, soit 38 % de sublimes, de s'élever au-dessus du vulgaire,
l'ensemble — ne doit pas faire illusion, les montées en particulier sous la forme du discours en sociales rapides étant rares. Les pères de la plupart vers, que défend ici Mgr Dupanloup, il d'entre eux appartiennent à la petite et à la constitue «la vraie parole» : «Je résume moyenne bourgeoisie. Sur les 46 dont nous con
tout ceci. Quel est le but de la haute naissons la profession, on dénombre en effet huit
propriétaires rentiers, six fonctionnaires locaux, éducation littéraire ? Le but est d'arriver
un capitaine, quatre notaires, deux médecins, un non à la parole vaine et banale, mais à la pharmacien, un avocat, un avoué, huit boutiquiers vraie parole, pleine et forte, à la parole et artisans. Enfin, 14 sont fils d'agriculteurs mais, d'expression vive de la pensée, à la dans la quasi-totalité des cas, il est impossible de
savoir de quelle couche de la paysannerie ils sont des grands esprits. Pour cela, il faut rompre
issus. Quand nous possédons des renseignements et greffer la parole primitive, naturelle et
plus précis, il s'avère qu'il s'agit de la couche vulgaire, et lui donner par l'art, par l'art vrai, supérieure. Par exemple, le docteur Victor Delisle par la vraie culture et la grande éducation, et le sous-préfet François Plaine, tous deux fils de une sorte de nouvelle forme, plus noble et cultivateurs, jouissent de revenus fonciers qui
s'élèvent à 20 000 F, l'oncle paternel du premier plus élevée» (8). est curé de Clitourps (arrondissement de Cou- Dans cette perspective, l'usage des tances), l'oncle du second, président du tribunal citations latines, qui apparaissent notamd'Avranches, son grand-oncle avocat au Parlement ment dans l'Annuaire de la Manche, dans de Rouen. Dans une large mesure, les notables de
la Manche sont donc des héritiers : les hommes l'Annuaire de l'Association normande et
nouveaux, qui viennent des couches moyennes de dans les bulletins des sociétés d'agriculture, la bourgeoisie et des couches supérieures de la n'est pas seulement jeu d'érudit mais paysannerie, s'intègrent rarement à la minorité revendication d'une supériorité. Que la dirigeante du groupe, les notables issus des classes
populaires font exception. couverture du premier Recueil publié par la
Société d'agriculture de l'arrondissement de
Au XIXe siècle, l'enseignement secondaire Mortain porte en exergue le vers célèbre de constitue la pièce maîtresse des structures Virgile : «O fortunatos nimium, sua si bona
pédagogiques françaises :, «II occupe la norint, agrícolas» situe déjà socialement les majeure partie des études de 8 à 1 8 ans, avec membres de cette association. L'enseignedes programmes ambitieux ; il prépare ment secondaire ne constitue pas le prolondirectement aux études supérieures spéciali gement de l'enseignement primaire, il y a
sées, droit, médecine, écoles du gouverne véritablement dualité de culture. Ainsi, en ment ; il tient lieu enfin d'un véritable 1853, est publié à Coutances par les soins enseignement supérieur des sciences et des de Mademoiselle Melanie Tanqueray, impri
lettres qui n'existe guère avant 1880. A eux meur et libraire, YAlmanach de la Manche.
seuls ces trois traits attestent la suprématie Astronomique, prophétique, historique, du secondaire roi» (6). Ce qui constitue anecdotique, contenant le personnel judi
l'originalité des lycées et collèges, c'est ciaire du département et le tableau des
l'étude des langues anciennes, et plus part foires. Cette publication annuelle qui se
iculièrement du latin, et de la rhétorique répandra rapidement dans les campagnes
auxquelles sont joints la philosophie, les est l'homologue populaire de Y Annuaire
mathématiques, la physique, la géographie, du département de la Manche créé en 1839
l'histoire, des éléments d'histoire naturelle par un professeur de collège, futur profes
et une langue vivante. L'enseignement seur à la Faculté des lettres de Caen, Julien
secondaire, contrairement aux apparences, Travers. L'un et l'autre donnent en partie
ne transmet pas une culture générale, mais le même type de renseignements : calendrier
une culture adaptée aux débouchés profes et localisation des foires, liste des parlement
sionnels des classes dirigeantes. Les enfants aires, des conseillers généraux, des maires, des classes supérieures, initiés aux sciences des membres du personnel judiciaire, etc.
et aux lettres, préparés au droit par la Mais les histoires normandes — en patois —,
pratique de la langue latine, se dirigeront les anecdotes et les faits divers, les conseils ensuite vers les disciplines juridiques et la pratiques aux agriculteurs inclus dans le médecine qui rassemblent la majorité des premier sont remplacés dans le second par étudiants. des études d'archéologie ou d'histoire locale, Donc, dans la mesure où son mode
d'utilisation et son poids spécifique varient,
le capital scolaire contribue à créer des 7-E. Goblot, La barrière et le niveau, Paris, PUF,
clivages à l'intérieur du groupe, mais il ne 1967.
8-Mgr Dupanloup, Seconde lettre... sur la lettre
circulaire de M. le Ministre de l'Instruction publique,
6— A.Yrost, L 'enseignement en France (1800-1967), relative à l'enseignement secondaire, cité par
Paris, A. Colin, 1 968, p. 2 1 . A. Prost, op. cit., p. 86. propriétaires et diplômés 37 Aristocrates,
des statistiques agricoles ou démograp naissance comme signe de supériorité sociale
hiques, des articles d'agronomie desti est la règle centrale qui donne cohérence au
nés à l'élite des propriétaires. système de domination et détermine, de ce
fait, le mode de gestion du capital éconoEn effet les notables, en matière
culturelle comme en matière économique, mique, du capital politique et du capital
tiennent à garder leur distance sociale. De culturel.
même que la diffusion de la propriété, la La plupart des membres de la noblesse ancienne, diffusion du savoir ne doit pas remettre qui constituent le tiers des notables de l'échantillon, en cause l'ordre de la société, mais se sont de riches propriétaires rentiers. En effet, 37
moduler sur la hiérarchie des classes. Aux sur 48 n'exercent pas d'activité professionnelle et
sur les 44 dont les revenus sont connus, 3 3 jouissent exploitants agricoles, travailleurs manuels,
de plus de 10 000 F de rentes annuelles, 17 de plus qui n'ont reçu qu'une instruction primaire de 30 000 F, au premier rang desquels nous trouet, éventuellement, suivi l'enseignement vons le comte Alexandre Gigault de Bellefond et d'une ferme-école, la langue vulgaire, le comte Hervé de Kergorlay, avec respectivement
voire l'idiome local, et les préoccupations 100 000 F et 70 000 F. Divers indices permettent
d'avancer l'hypothèse qu'à la fin du XIXe siècle terre à terre ; aux «mains blanches», aux la situation a peu évolué : la richesse foncière anciens élèves des collèges, la langue des noble semble sinon intacte, du moins peu entamée. savants et des érudits, les spéculations sur Par les estimations préfectorales nous connaissons,
l'origine et le devenir des sociétés. Cepend dans le dernier tiers du XIXe siècle, les revenus
des conseillers généraux ( 1 870) et des maires (1881) ant, paradoxalement, vis-à-vis des formes
dont 50 appartiennent à la noblesse (19 conseillers les plus «désintéressées» de la culture, il généraux et 31 maires). Sur ces 50 élus locaux convient de manifester un certain détache nobles, 16 ont un revenu égal ou supérieur à ment, de garder là encore ses distances, de 30 000 F, 19 un situé entre 10 000 et
ne pas glisser de l'esthétisme au profession 30 F, huit un revenu au moins égal à 5 F,
sept seulement un inférieur (10). Dans une nalisme. En effet, la peinture, la musique, les étude de géographie rurale portant sur le Plain belles-lettres et surtout la poésie ne sont (région naturelle du Nord-Est de la Manche qui que des arts d'agrément pour les personnes comprend le canton de Sainte-Mère-Église, une
bien nées. S'y livrer exclusivement ne partie du canton de Montebourg et une partie du
canton de Carentan), Michel Mériel, qui a utilisé la saurait, excepté pour quelques artistes de
source cadastrale, constate la faible érosion de la génie, être le but d'une existence. Julien propriété nobiliaire : l'aristocratie possède 23,3 % Travers stigmatise en ces termes la conduite de la superficie totale en 1823, 20,7 % en 1911 d'un jeune poète originaire de la Manche, (11).
mort prématurément à 33 ans : «II eut
D'autre part, la noblesse se distingue de la faim et n'eut pas toujours de quoi manger,
bourgeoisie par un style de vie et une attenil eut froid et n'eut pas toujours de quoi se
tion plus grande portée à la gestion des vêtir. Faut-il s'en étonner ? Au lieu de
domaines. Le premier indice qui permet de chercher un emploi lucratif, l'infortuné
cerner cette attitude est le choix de la jeune homme s'obstine à végéter dans la
résidence. Si tous les grands notables qui solitude. Au lieu de faire de la poésie un
appartiennent à la noblesse ne vivent pas accessoire de son état, il en a fait la princi
dans des châteaux, bien que ce soit le cas pale, l'unique occupation de sa vie... Emile
de la majorité d'entre eux, si tous les Roulland ne tarda pas à éprouver les symp
possesseurs de châteaux du département ne tômes d'un mal dont il mourut le 14 février
sont pas nobles, l'assimilation du château 1 83 5. Le 1 2 du même mois, Monsieur Alfred
au noble, fréquente dans l'opinion du temps, de Vigny faisait représenter Chatterton au
renvoie bien à une réalité. Comme la partiThéâtre français... drame réel, que fait
cule, le château distingue et surtout perrenouveler trop souvent une éducation litté
sonnifie l'attachement à la tradition familraire mal dirigée et que nous signalons aux
iale qui apparaît comme le trait caractérispères de famille comme un danger...» (9).
tique le plus positif de la mentalité noble au
XIXe siècle. Les grands notables bourgeois
résident presque toujours en ville et ceux
qui choisissent d'être châtelains le font par
assimilation sociale à la noblesse. Dans leur Une belle fortune
château, résidence rurale, les aristocrates de et un beau nom vieille souche sont en contact permanent
Au XIXe siècle, ce qui distingue la noblesse avec les paysans, notamment lorsqu'ils y de la bourgeoisie, ce n'est pas seulement résident fréquemment, ce qui est souvent l'importance relative de cette forme de le cas. D'ailleurs ils ne se sont pas contentés
capital social que constitue l'appartenance d'hériter, ils ont fait fructifier l'héritage.
à une famille connue et son institutionnali Il semble d'abord que leurs terres soient
sation sous la forme de particule ou de titre mieux concentrées que celles des représen
nobiliaire, mais aussi son articulation avec tants de la noblesse du XIXe siècle et des
les autres espèces de capital. En effet, en
particulier dans l'aristocratie d'Ancien
régime, la prééminence reconnue à la 10-Archives nationales, F 1 b I 230 (15) Manche,
F 1 b II Manche (8).
1 1 -M. Mériel, L e Plain (étude de géographie rurale) ,
9— Annuaire du département de la Manche, Saint- Caen, Faculté des lettres et sciences humaines de
Lô, Eue fus, 1847, p. 551. l'Université de Caen, 1962, dactyl., p. 50. 38 Alain Guillemin
Le comte Gaston de Blangy
tingués de l'art du dessin, tous deux bons écuyers, tous deux
joint l'aristocratie C'est à un une lourd française grande fardeau fortune depuis qu'un héréditaire. la beau fin du nom, siècle surtout La position dernier quand lui faite il imest à passionnés pour le cheval, tous doux hommes du meilleur
monde et de la plus parfaite distinction, leur sympathie mut
pose de grands devoirs» et si quelques-uns de ses membres uelle s'Augmentait de leurs occupations accoutumées.
ont trouvé moyen dans les sciences, dans les lettres ou dang A cette époque, Gaston de Blangy était un beau jeune nos luttes guerrières, d'ajouter à' leur gloire passée et de homme d'une taille flexible et élevée, d'une tournure gracieuse
surmonter d'un fleuron de plus la couronne de Jeu* blason, et digne. Dénué de -toute espèce de fastueuses prétentions,
il est triste de penser qu'un trop grand nombre se sont laissés simple et de bon goût partout, il imposait, néanmoins, par une
aller à une indolence coupable envers leur pays et funeste à certaine élégance de tenue qui n'avait rien d'emprunté, et qui
eux-tnêmes, et n'ont pas toujours suivi la fière maxime de s'alliait chez lui à la plus gracieuse gaieté et à la conversation
leurs pères: noblesse oblige ! Heureux ceux qui ont su mar la plus animée. Sérieux dans tout ce qui louchait à la noble
cher d'un pa3 ferme et droit dans la voie de leurs antécé science du cheval, il en étudiait toutes les parties dans íes pius
dents ; il est beau de ne pas déchoir et de savoir porter, sans infimes détails; la théorie lui était aussi familière que la pra
orgueil comme sans faiblesse, la responsabilité des avantages tique. Il recherchait avec soin les ouvrages des maîtres de la
que le ciel nous a départis. C'est, dans cette sphère que se science, et pratiquait chaque jour les préceptes dont il nourr
rencontrent, à notre époque, quelques grands agriculteurs, issait son esprit.
quelques industriels intelligents, hommes de cheval (...) utiles. Libres envers les partis par leur abstention des fonc
tions publiques, ils ne croient jamais l'être envers leur pays, Cependant, le gout des courses de chevaux commençait â
et ils veulent lui payer leur redevance par les services de leur faire des progrès en France, le cheval de pur sang, introduit
intelligence, comme autrefois leurs pères la payaient de leur d'abord dans les haras de l'Etat, se répandait peu à peu dans
sang dans les balailtes. Cette vie modeste et digne fut celle le public. M. de Blangy fut un des premiers à apprécier les
de M. le comte Gaston de Blangy. Si le monde trouva chez avantages qui pouvaient en résulter pour l'élevage national,
lui l'urbanité et la loyauté du gentilhomme, le pauvre un sou» mais il se garda bien de l'exagération qu'y apportèrent quel
tien et un appui, la science agricole, et en particulier celle du ques esprits impatients qui, fidèles à cette tendance que l'on
cheval, lui durent des enseignements profonds, et l'exemple reproche avec raison au caractère français, se jetèrent avec
d'un zèle qui ne se démentit pas. Ce sont ces titres qui ren impétuosité dans les idées nouvelles, en répudiant le glorieux
dront à jamais le nom de M. de Blangy précieux au souvenir passé de nos doctrines hippiques.
de ses amis et cher à ses concitoyens. La révolution de 1830 avait eu lieu, le manège de Versailles
Le comte Gaston de Blangy naquit â Valognes en 1 803 ; i.1 avait été supprimé, ainsi que tous les établissements équestres
était' fils d'Auguste Le Viconte, comte de Blangy, et de ma subventionnés par l'Etat. La mode tournait alors au Jockey-
demoiselle d'Otlevilie La famille de Slangy, dont le nom ship, et à l'adoption outrée de toutes les habitudes anglaises.
patronymique est Le Yiconte, remonte aux premiers temps de M. de Blangy ne donna pas dans ce travers, qui a coûté an
notre histoire normande. Les Le Viconte étaient juyeigneurs nuellement à la France plusieurs millions, et qui a porté un
de la maison de Saint-Sauveur, fondée par Néel, compagnon coup funeste à notre industrie chevaline. Il se refusa même
de Rollón, auquel celui-ci concéda la vicomte du Cotentiu. pendant plusieurs années à faire partie de la société du Joc
La branche aînée s'éteignit à une époque très-reculée, mais key-Club, dont les doctrines exclusives l'effrayaient un peu.
les juveigneurs se divisèrent en plusieurs rameaux, et furent Cependant, une fois entré dans celte Société célèbre, il eo fut
très-nombreux au Cotentin pendant la période du moyen âge. un des membres les plus influents et les plus écoutés. C'est â
lui que l'on dut en grande partie les règlements de course et (...) la direction éclairée qui signala pendant long-temps les erre«
nients de la Société d'encouragement. Quant à lui, il ne se
Les pères de M. de Blangy, comme tous les gentilshommes mêlait personnellement aux jeux du turf qu'avec cette modérat
de Normandie, s'occupaient de l'élevage des chevaux, et les ion qui était le fond de sou caractère. Possesseur d'un petit
haras qu'ils entretenaient sur leurs domaines étaient fameux nombre de juments d'élife, il Jança de temps en temps sur les
dans la contrée. Le goût du jeune Gaston pour le cheval était hippodromes quelques poulains qui s'y montrèrent avec avan
donc une habitude héréditaire; tout enfant, il aimait à voir tage. Plusieurs chevaux sortis de ses écuries sont entrés dans
bondir dans les champs les troupeaux de cavales, et montait les haras de l'Etat, et y ont acquis une certaine célébrité par
à cheval pour les suivre â côté des piqueurs de son père. le mérite de leurs produits. Mais les courses pour lui n'étaient
Lorsqu'il partit pour le collège, c'était déjà un amateur et un qu'un délassement et n'avaient pour out que l'amélioration ;
bon éeuyer. Pendant ses études classiques, il continua, dans il ne cherchait point à en faire une affaire et â écraser ses
les manèges de Paris, tes exercices d'équitalion qu'il avait concurrents sous le poids de ses triomphes. Grand seigneur commencés dans la maison paleraelle; et lorsque ses études en tout, il imitait la haute aristocratie anglaise, et ne prenait furent terminées, il s'y livra entièrement, sous la direction part ni à ces combinaisons exclusives, ni à ces calculs finan
des plus habiles maîtres de la capitale. Il habitait alors presque ciers, qui assimilent un noble coursier à une roue de fortune.
constamment Paris; désireux d'acquérir des connaissances (...) chevalines, il fréquentait les manèges, les écuries des mar
chands et celles des principaux amateurs. Dans ses excur
sions en province, il visitait les éleveurs et les établissements Quoi qu'il en soit, M. de Blangy se montra toujours aussi
des haras de l'Etat. Il aimait surtout à se trouver aux réunions ami des progrès qu'ennemi des vaines théories, et l'améliora
hippiques du haras du Pin. Cet établissement, qui était alors tion chevaline qu'il a su développer autour de lui, dans la con
le plus beau et le plus complet de l'Europe, était dirigé par trée du Val de Saire, en est la preuve la plus éclatante. C'est
M. le comte de Bonneval. Entre ces deux hommes, dont l'un là, dans son domaine de Saint-Pierre, qu'après la perle qu'il
fit de sa mère, femme aussi distinguée par son esprit que par commençait sa carrière et l'autre finissait la sienne, il y avait
conformité de goûts et d'instincts; tous deux amateurs sa naissance, et dont i! soigna la vieillesse avec la plus tou- propriétaires et diplômés 39 Aristocrates,
Tableau 1— La concentration foncière :
chante sollicitude, il se retira presque exclusivement vers les les propriétaires de la Manche imposés à dernières années de sa vie. Ses voyages devinrent de plus en plus de 2 OOO F (1830-1848) plus rares; l'agriculture occupait uniquement sa pensée; il fit
part en % de la contribution foncière venir des races précieuses de, plusieurs animaux domestiques
payée dans une seule commune qui convenaient le mieux au climat de son pays ; et il jetait les
fondements d'une vaste exploitation, qui n'eût pas tardé à de -de 50% 50-75 % + de 75 % total
venir une des plus importantes de la Normandie. nobl. Ancien En même temps qu'il s'occupait des soins sérieux du faire- régime 15 25 10 50 valoir, il ne négligeait pas tes .améliorations que son goût - nobl. 19e s. 8 3 11 éclairé lui dictait pour l'embellissement et l'appropriation du 2 41 bourgeoisie 30 9
château, des dépendances et des vastes jardins qui renlourent, 12 ensemble 53 37 102
dont il modifia Ses dispositions et dégagea les abords. Source : Liste électorale et du jury, 1830 et 1848,
(...) Archives départementales de la Manche.
De tout temps, il avait offert un logement à la sta
tion oes étalons de l'Etat, et s'occupait lui-même de sa direc grands propriétaires bourgeois, comme le tion, comme garde-étalons. Ses relations avec les officiers da révèle l'examen des cotes foncières des dépôt de Saint Lo, qui furent aussi constantes que gracieuses» propriétaires imposés à plus de 2 000 F lui permettaient de s'entendre avec l'Administration pour le
sous la Monarchie de juillet (12). choix des types les plus propres à l'amélioration de sa con
L'intérêt pour les questions agricoles trée ; d'un autre côté, les éleveurs avaient en lui la plus en
tière confiance; il les dirigeait dans leur élevage» indiquait aboutit même parfois à la constitution de
les poulains qu'il fallait garder et ceux qu'il fallait vendre ; fermes modèles. Ainsi, le comte du Moncel,
enfin, il donnait lui-même, de sa bourse, des primes aux plus le comte de Sesmaisons, le comte de belles pouliches, primes qui se disputaient à Cherbourg, en Kergorlay, le marquis de Verdun de la même temps que celles du département. Tant de soins, si bien Crenne, le comte de Pontgibaud constituent- entendus, portèrent leurs fruits. Le Val de Saire, qui ne pro ils de grandes exploitations sur lesquelles duisait qu'une espèce chevaline de petite taille et commune, ils expérimentent de nouvelles méthodes présente maintenant des chevaux aussi forts que distingués,
d'élevage et de culture, testent de nouveaux propres à l'attelage ou à la grosse cavalerie : plusieurs étalons
instruments. Ces initiatives ont valeur en sortent chaque année, pour entrer dans les haras de l'Etat.
C'est au milieu de cette existence si bien remplie, si utile, d'exemple pour tous les grands propriétaires,
et si digne, que la mort de H. de Blangy (20 mai 1859) est imités ou non ; ceux qui les ont menées
venue surprendre ses amis plutôt que lui, car, depuis quelque apparaissent comme des modèles sociaux
temps, il sentait, dit-on, les approches d'une fin prochaine, et réalisent ainsi l'idéal du gentilhomme quoiqu'à peine encore arrivé dans la plénitude de la vie. La rural au XIXe siècle : «Cette utilité, c'est le nouvelle de ce triste événement causa un deuil général dans bon exemple dans une classe qui ne l'a pas la contrée ; l'amitié chez tes uns, l'estime chez les »autres, la toujours donné, il s'en faut. Notre brillante reconnaissance chez un grand nombre, formèrent autour de et valeureuse noblesse a trop souvent mansa tombe un concert de regrets que peu d'hommes auront
qué des qualités mises ici en relief. La terre mérités à plus juste titre.
appelle ses possesseurs à l'habiter, elle veut Cette An prématurée mit à découvert un des côtés du carac
tère de M. de Blangy, que sa modestie avait tenu caché avec être recherchée autrement que par les
le plus de soin. C'était son immense charité, et la mystérieuse revenus qu'on peut en tirer à distance» (13).
délicatesse dont il entourait ses bienfaits. Pas de tristesse L'étude de la mobilité professionnelle qu'il ne cherchât à consoler, pas de misère qu'il ne secourût. confirme le retour à la terre des nobles : de Dieu seul connaît tous les dons que sa main prodiguait autour la génération des pères à celle des fils, le de lui avec la simplicité de l'Evangile, qui veut que la main nombre des propriétaires fonciers passe de gauche ignore les aumônes de la droite. Ce fut alors aussi
22 à 38. Ce mouvement s'est effectué, pour que Ton apprit le secret de ces églises restaurées, de 6es
l'essentiel, au détriment de la carrière des maisons d'école élevées dans diverses communes, de ces
choses, enfin, qui ouvrent les chemins du ciel. armes : 1 5 militaires à la première générat
ion, quatre à la seconde. Cette redistribu(...)
tion n'est guère surprenante, d'une part les
M, Gaston de Blangy n'était point marié ; son frère, M. le guerres de la Révolution et de l'Empire ont comte Octave de Blangy, habite les environs de Bayeux ; il a cassé le privilège noble, d'autre part, à partir deux fils, MM. Auguste et Maximilien de Blangy, qui se mont de 1830, nombre d'aristocrates ont démisrent, par de fortes études, dignes de marcher sur les traces de sionné de l'armée ou renoncé à y entrer. En leurs parents. Le château de Saint-Pierre entrera sans doute ce qui concerne les autres professions, pas dans les apanages de M™* la comtesse de Choiseul, dont le
de changement notable : quelques représen(ils, héritier des ducs de Choiseul, est le chef actuel de cette his*
tants de la noblesse entrent dans l'administorique et illustre maison. Mais, quel que soit le successeur de
tration, le choix d'une profession libérale M. Gaston de Blaugy au château de Saint-Pierre, la magnifi
cence du domaine ne sera qu'une partie bien faible de son ou l'entrée dans les milieux d'affaires restent
héritage, la meilleure part sera* l'exemple qu'il laisse à ses ne* exceptionnels.
veux, celui d'un homme d'honimur, d'un chrétien charitable,
et d'un bon citoyen. S'il y a stabilité de la richesse foncière de la noblesse
prise globalement dans le temps et dans l'espace, il EPHREM HOUEL, ne semble pas qu'il y ait au même degré stabilité
12— Cette imposition correspond à des revenus
annuels d 'approximativement 20 000 F.
de 13 -H. Baudrillart, Gentilshommes ruraux
France, Paris, Firmin et Didot, s.d., p. XXVII. 40 Alain Guillemin
d'Aigneaux, veuve de Georges André Feuillye de
Riou, dernier du nom, lègue sa fortune à son neveu Maître et valet Guillaume Paul d'Aigneaux, conseiller général du
canton de Sainte-Mère-Église de 1848 à 1868, «Encore une anecdote sur la bonté familière de notre grand- notamment la terre du Perage située à Picauville
père (1) : Un jour que ses filles jouaient à colin-maillard dans la (canton de Sainte-Mère-Église) et imposée à 3 063 F
en 1848 (15). Ces deux exemples mettent en relief salle à manger, elles avaient bandé les yeux d'un certain frotteur l'interdépendance des stratégies d'alliances et des appelé Hervé. ... Or, durant la partie, notre homme croit saisir stratégies économiques. quelqu'un et prend violemment une console de marbre qu'il
laisse choir sur le pavé, où elle se réduit en miettes. Le jeu cesse,
tout le monde est terrifié... le plus malheureux de tous est le D'une manière plus générale, il semble que
brave Hervé. Que va dire M. le Marquis ? Ayant ôté son bandeau, le marché matrimonial soit un indice part
notre homme se sauve dans les souterrains. Attiré par le bruit, le iculièrement révélateur de la cohésion, ou
terrible marquis voit le désastre, envoie chercher le délinquant ; de l'absence de cohésion d'un groupe dir
celui-ci fait répondre qu'il accepte d'avance le jugement de son igeant. Le choix des alliances apparaît
maître, qu'on le condamne à ce qu'on voudra, mais qu'on ne comme une pratique consciente, un moyen
l'oblige pas à se montrer ; il est trop confus. Le marquis fut de maîtriser l'avenir : «Aux places dans les
impitoyable ; il exigea qu'on lui amenât le malheureux Hervé rapports de production et aux représenta
tions sociales associées correspondent des qui, plus mort que vif, comparut devant lui. 'Allons ! mon
systèmes de pratiques extrêmement cohépauvre Hervé, console-toi, lui dit-il, je te donne cent sous pour ta
peine ; mais ne recommence pas'. On voit d'ici Fébahissement rents : (...) on peut faire l'hypothèse qu'un
du brave homme. Ce sont là gestes de gentilhomme qui ont le mariage est un échange mettant en balance
des espèces de capital variées et que la don de frapper à tout jamais l'esprit d'un modeste serviteur».
probabilité d'une union est d'autant plus
1— II s'agit du Marquis Xavier de Blangy, grand-père maternel de l'auteur forte que cet échange est équilibré» (16).
du Chartrier de Fontenay. On peut situer la scène dans les années 1820- Un sondage portant sur 33 familles
1830. nobles d'Ancien régime, 15 familles d'anobSource : Comte de Pontgibaud, Le chartrier de Fontenay, Caen, H. Delesque, lis de l'Empire et de la Restauration et 1913, p. 209. 24 familles bourgeoises représentées dans
l'échantillon, a permis de recenser, entre
1815 et 1857, 311 mariages. Au sein de
Tableau 2— Mobilité professionnelle entre l'aristocratie d'Ancien régime, le souci de
générations, au sein de l'aristocratie ne pas déroger est encore vivace : on
profession des notables observe une homogamie sociale dans 147
mm. unions sur 173, soit 85 % des cas, mais ivil ). aussi une géographique, 61 de « o » ■a H q ¿5 o ces 1 73 mariages unissant des familles qui •h .2h g Çli'o Ü résident l'une et l'autre dans la Manche. tí O t3 O !-l tí O tí profession des pères e «a S..S
Tableau 3— Les alliances de la noblesse propr. foncier 18 i 2 1 22
militaire 11 2 2 15 d'Ancien régime (Manche) fonct. civil 6 4 1 2 13 implantation de la prof. lib. . famille du 3 1 1 5 ind., comm. conjoint & ensemble 38 4 9 4 55
;he statut ensemble 1 famille mariages Q des familles. Sur les 18 familles nobles dont les du conjoint n % Sa représentants ont des revenus supérieurs à 30 000 F
nobl. Ancien en 1806, trois seulement résident dans la Manche
régime 61 35 51 147 85 et subsistent avec un niveau de fortune équivalent
à la fin du XIXe siècle : deux se sont éteintes ; bourgeoisie 6 3 10 19 11 - deux ont quitté le département ; les autres, à des nobl. 19e s. 2 5 7 4
degrés divers, ont perdu une partie de leur richesse ensemble ) n 69 38 66 173
mariages \ % 40 22 38 100 foncière. En revanche, d'autres familles, originaires
du département ou installées au XIXe siècle dans
la Manche, émergent au plus haut niveau des for
tunes. Cependant, une étude plus poussée des L'ancienne aristocratie du départealliances contribuerait sans doute à atténuer cette ment répugne donc à s'allier avec la bourgimpression de mobilité des grandes fortunes nobles.
eoisie (19 unions) et encore plus avec les L'utilisation des généalogies révèle, en effet, des
continuités. Une partie des biens de la famille de anoblis de l'Empire et de la Restauration
Blangy, une des plus riches du département au (7 unions). Le choc révolutionnaire a début du XIXe siècle, est passée à la famille Moré amené la plus grande partie de cette noblesse de Pontgibaud, par le mariage de Marie Alexandrine à un retour sur elle-même et la fermeture Noémie Le Vicomte de Blangy avec le comte César
sociale lui permet de réaffirmer son identité, de conseiller général du canton de
de manifester son refus de la société nou- Montebourg, de 1852 à 1892 (14). Marie Marguerite
i4— Le 1er janvier 1 845, Marie Alexandrine Noémie 15— R. Villaud, Picauville, Société d'archéologie
Le Vicomte de Blangy reçoit un tiers de la masse de la Manche, Mélanges, 4e série, 1975, p. 144.
active de la succession de son père Xavier de Blangy, 16— A. Desrosières, Marché matrimonial et structure soit 591 654 F, ainsi que la terre et le château de des classes sociales, A ctes de larecherche en sciences Fontenay, cf. J.-D. de Pontgibaud, Le chartrier de sociales, 2 0-2 1 , mars-avril 1 9 7 8 , pp. 9 7- 1 1 3. Caen, H. Delesque, 1913, p. 523.