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Caricatures et surnoms. Tentative de rapprochement - article ; n°1 ; vol.53, pg 27-48

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Langage et société - Année 1990 - Volume 53 - Numéro 1 - Pages 27-48
A partir de la remarque courante suivant laquelle les surnoms décrivent les individus auxquels ils s'appliquent, on examine concrètement comment les hommes politiques et autres personnages publics sont désignés dans la presse par des sobriquets et dessinés par des caricatures. Ceci permet de mettre en évidence les procédés rhétoriques utilisés dans l'un et l'autre cas, de dégager un certain parallélisme de ces procédés et une typologie commune, et de montrer les limites de l'analogie en analysant les spécificités des deux modes d'expression (iconique et linguistique) et la complémentarité entre le dessin et le commentaire.
Deligne, Alain et Olga Mori - « Caricatures and nicknames. An attempt of comparison ».
According to a frequent observation, nicknames and caricatures are both describing those individuals they are applied to. The paper examines on concrete newspapers evidence how some political and other public characters are refered to through nicknames and caricatured in cartoons. This allows to focus on some rhetorical turns which are used in both cases, to parallel to a certain extent those turns and draw a common typology, and to exhibit the limits of this analogy by analysing in what ways these two modalities (iconic and linguistic) of expression are specific, and also complementary to one another through the relation between drawing and commentary.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1990
Nombre de lectures 92
Langue Français
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Alain Deligne
Olga Mori
Caricatures et surnoms. Tentative de rapprochement
In: Langage et société, n°53, 1990. Caractères chinois. pp. 27-48.
Résumé
A partir de la remarque courante suivant laquelle les surnoms décrivent les individus auxquels ils s'appliquent, on examine
concrètement comment les hommes politiques et autres personnages publics sont désignés dans la presse par des sobriquets et
dessinés par des caricatures. Ceci permet de mettre en évidence les procédés rhétoriques utilisés dans l'un et l'autre cas, de
dégager un certain parallélisme de ces procédés et une typologie commune, et de montrer les limites de l'analogie en analysant
les spécificités des deux modes d'expression (iconique et linguistique) et la complémentarité entre le dessin et le commentaire.
Abstract
Deligne, Alain et Olga Mori - « Caricatures and nicknames. An attempt of comparison ».
According to a frequent observation, nicknames and caricatures are both describing those individuals they are applied to. The
paper examines on concrete newspapers evidence how some political and other public characters are refered to through
nicknames and caricatured in cartoons. This allows to focus on some rhetorical turns which are used in both cases, to parallel to
a certain extent those turns and draw a common typology, and to exhibit the limits of this analogy by analysing in what ways
these two modalities (iconic and linguistic) of expression are specific, and also complementary to one another through the relation
between drawing and commentary.
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Deligne Alain, Mori Olga. Caricatures et surnoms. Tentative de rapprochement. In: Langage et société, n°53, 1990. Caractères
chinois. pp. 27-48.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lsoc_0181-4095_1990_num_53_1_2491CARICATURES ET SURNOMS
TENTATIVE DE RAPPROCHEMENT*
Alain DELIGNE et Olga MORI
Université de Munster
Dans son ouvrage consacré aux noms de personnes1, Albert
Dauzat trouve tel surnom très "pittoresque " ou tel autre encore,
"plastique". Par le choix de ces qualificatifs, ce linguiste exprime
qu'il a été sensible à un effort de visualisation en paroles. Et
Dauzat de citer un autre auteur allant dans le même sens : « La
façon la plus naturelle de déterminer l'individu n'est-elle pas de
le désigner par une de ses qualités propres, une de ses habitudes
les plus marquées, une de ses touches de couleur les plus origi
nales, le trait le plus suggestif de son personnage, celui enfin qui
le "campe" le mieux en langage d'artiste ? »
Si l'on quitte le terrain de l'onomastique pour celui de la cari
cature ou du portrait-charge, on peut observer, que dans beaucoup
de cas, la caricature procède de même. Là, le plaisir graphique
se double souvent aussi d'une jubilation créatrice au niveau
* Les auteurs tiennent particulièrement à remercier Françoise Douay-Soublin,
Alexander Cizek et Pierre Fiala pour la lecture du manuscrit et leurs suggestions
dont nous avons su profiter.
1 - Albert Dauzat, Les noms de personnes. Origine et évolution. Prénoms - Noms de
famille - Surnoms - Pseudonymes. Paris, Librairie Delagrave, 1925.
2 - Ibid., respectivement aux pages 98 et 166.
3 - p. 165, note 2 : F. Boillot, Le patois de la commune de la Grand Combe, p. 54.
langage et société n* 53 - septembre 1990 Alain Deljgne et Olga Mori 28
verbal . Ainsi Cabu prendra plaisir à affubler ses victimes d'un surnom
fictif (qui apparaîtra alors dans le titre, la légende ou dans la bulle).
La rencontre entre l'acte de caricaturer et celui de surnommer
est-elle purement fortuite, extérieure ?
Avant de répondre plus précisément à la question, nous voudrions
citer encore un autre témoignage. Témoignage précieux, puisqu'il
s'agit d'un texte rédigé par un caricaturiste en regard de l'une de
ses caricatures, en l'occurrence celle de l'acteur de cinéma Louis de
Funès (cf. ill. 1). Mulatier donc écrit : « Leptit [sic !] chauve a remplacé
Giscard au pied levé pour la couverture
/■' " de notre recueil de caricatures françaises,
^ le grand chauve7 ayant été jugé trop
austère, presque inquiétant, pas assez
vendeur... On s'est relayé pour te me le
bichonner, le ptit Louis. Un vrai portrait
électoral : pour le poste de secrétaire
général du parti d'en rire, pourquoi
pas ? "Fufu for president". Le rôle de
sa vie ! "Le Gendarme Président "...
"Louis XDC" !... avec Louis le Furibard, tout
feu tout flamme, l'opposition n'aurait eu
qu'à bien se tenir9 !... »
4 - Mentionnons seulement quelques titres d'albums tels que Camille-le-Camé contre
mon beauf. Paris, Albin Michel/Le Square, 1980 ou Le gros blond avec sa chemise
note, Paris, Albin Michel, 1988 ou encore Tonton Accro. Paris, Albin Michel, 1988.
5 - Pour plus d'informations sur cet artiste cf., Alain Deligne, « Cabu » in Von de Gaulle
bis Mitterrand. Politische Karikatur in Frankreich 1958-1987, [Catalogue d'expos
ition] Munster [RFA] , Westfalisches Landesmuseum fur Kunst und Kulturgeschichte,
1987, pp. 162-178. Cf. aussi : De De Gaulle à Mitterrand. 30 ans de dessins d'actualité
en France. Musée d'Histoire Contemporaine, BDIC, 1989, pp. 91-97.
6 - Pour que la commensurabilité des deux registres soit garantie, il ne sera ici
question que de caricatures et de surnoms portant sur des individus. Cela nous a
fait ainsi exclure de notre champ d'investigation la caricature de moeurs. Ces
individus sont des personnes connues ou même célèbres du monde de la politique
ou du spectacle. Signalons cependant que pour les surnoms, nous avons aussi
parfois retenu ceux désignant de "simples mortels" et étiquetés par la voxpopuli.
7 - n s'agit de Valéry Giscard d'Estaing.
8 - Allusion à toute une série de films où Louis de Funès tenait le rôle d 'un gendarme.
9 - In : Mulatier, Ricor, Morchoisne, Le Livre d' Or des Grandes Gueules. Paris, Dervisch
publications 1 000, pp. 116/117. La caricature de De Funès est en couleurs. Caricatures et surnoms 29
Sans distinguer ici entre surnoms, sobriquets et hypocoris-
tiques, nous ne dénombrons, en l'espace de quelques lignes, pas
moins de six épithètes à valeur surnominale pour un seul et même
personnage10. Ainsi, sur la page de droite, Louis de Funès est
désigné par les signes du langage ; sur la page d'à côté sont
données à voir les lignes et les couleurs du visage, déformé mais
ressemblant, de ce même personnage. Deux modalités de la
représentation se font ici concurrence : d'une part le symbolique,
de l'autre l'imaginaire. Dans un contexte où le texte se veut
Yanalogon rival de l'image, il ne peut plus être alors question,
comme nous l'avions supputé, d'un hasard de rencontre entre
caricatures et surnoms.
Il apparaîtrait ainsi que celui qui caricature une personne ou
que celui qui lui donne un surnom soient censés faire à peu près
la même chose et qu'ils le fassent parce qu'ils ont tous deux
retenu, avec l'intention de ridiculiser dans la plupart des cas, une
ou plusieurs caractéristiques supposées essentielles de la per
sonne en question. Surnoms et caricatures ont en effet, presque
toujours, une fonction satirique.
Il est donc tentant d'étudier de pair ces deux façons de procéder.
Mais précisément, le rapprochement suppose qu'on ne les
confonde pas. Une remontée au "genre", pour la caricature au
dessin, pour les surnoms à la langue, suffirait pour faire apparaître
d'emblée des différences irréductibles. Il y a des choses que le
dessin ne peut pas "dire" ; il y a des choses que la langue ne peut
pas "faire". Néanmoins, si l'on redescend aux "espèces", on peut
aisément repérer des points de concordance entre caricatures et
surnoms. Ainsi, conscients des étroites limites de validité du
rapprochement, nous voudrions, dans une visée comparatiste
(repérage des similitudes et des points de discordance) confronter
ces deux régimes l'un à l'autre.
Dans un premier temps, nous nous proposons de relever un certain
nombre de procédés - nous ne prétendons pas être exhaustifs -
10 - Pour ce qui est de la distinction entre surnoms et sobriquets, personne n'a encore
jusqu'à présent proposé de définition satisfaisante. Nous parlerons simplement
de surnoms, même pour le cas de "Fufu", qui, en soi, est un hypocoristique. 30 Alain deligne et Olga Mori
communs à l'une et l'autre démarche11 et que la rhétorique tradi
tionnelle nous permettra de mieux identifier. Mais comme nous
traitons à la fois de caricatures et de surnoms, c'est-à-dire d'images
et de mots, nous ne pouvons pas prendre à la lettre des figures -
qu 'elles soient de mots ou de pensée, distinction chère à la rhétorique
traditionnelle - qui ont été répertoriées pour analyser des phéno
mènes de langue. Cependant, nous pensons pouvoir repérer,
in abstracto, des relations sémantiques similaires entre les deux
domaines envisagés qui rendent possible une comparaison.
Attachons-nous d'abord au procédé, assez peu fréquent, de
l'ironie. L'ironie est une manière de se moquer en appuyant un
trait opposé à celui qui caractérise la personne.
Par exemple, le Général de Gaulle, grand par la taille, a reçu, entre
autres, comme surnom "Double-mètre" et la plupart des caricatur
istes, tant français qu'étrangers, n'ont pas manqué d'exagérer cette
"qualité" naturelle. Un des coups de
génie du dessinateur Bosc, antigaull
iste, a été de consacrer un album de BDSC
caricatures 12 , pour signaler par anti
phrase, ce que de Gaulle n'était pas SI
(cf. ill. 2,couverture du livre). Néan
GAULLE DE moins, le caricaturiste a maintenu
d'autres caractéristiques de la personne
qui en garantissent l'identification :
ETAIT PETIT
ainsi en va-t-il de son grand nez, de
son habit militaire ou d'une partie
** seulement de celui-ci (le képi).
Dans toutes les caricatures de l'album, on nous présente
de Gaulle dans des situations absurdes, ridicules, qui montrent
au lecteur ce qui se serait passé si le Général n'avait pas été
121 1 - ironique, Linguistique un Pour apodo D. Si repris de Kremer, violent une Gaulle l'idée. : procedimientos alors classification pamphlet Tome était Notons et que Philologie petit. rv. Bosc contre cependant Tubingen, des Paris, de se Romanes, procédés contente creaciôn Napoléon Pauvert, une Niemeyer, différence de Université », m 1968. formuler Actes création : Napoléon Au 1989. du : XIXe de le des une xvnf titre Trêves surnoms hypothèse, déjà, le hugolien Congrès Petit (Trier) Victor : (1852). cf. rhétorique. International est Hugo 1 Olga 986, explicitement Bosc publiés Mori, avait a donc écrit « par de El Caricatures et surnoms 3 1
grand : il aurait dû alors monter sur une chaise et un gros livre
pour une photographie de groupe (p. 8) ou il aurait été tué comme
un vulgaire insecte (p. 116). Dans ces deux cas, on a exploité une
caractéristique physique, celle de la taille. L'effet comique est
augmenté du fait que le contraire de la haute taille est encore
plus ridicule que l'excès de grandeur et c'était certainement un
biais excellent pour choisir d'attaquer la mégalomanie gaullienne.
Mais il est d'autres dessins où l'ironie trouve à s'exercer sur sa
politique de grandeur et l'admiration qu'il se porte à lui-même
(cf. pp. 96 et 91). Il serait encore intéressant de remarquer que le
champ ironique est maintenu même quand la figure de De Gaulle
disparaît. La caricature ne fonctionne évidemment que parce
qu'elle s'insère dans tout un recueil consacré à une seule et même
personne. Ainsi, quand le dessinateur a recours uniquement à un
seul élément caractérisant la personne, le képi, accroché au bas
d'un portemanteau (cf. p. 66). Mais nous sommes ici à la croisée
des chemins entre ironie, symbole et synecdoque, figure dont
nous traitons dans le paragraphe suivant.
Le procédé ironisant est aussi caractéristique de la pratique des
surnoms : on constate par exemple, dans le langage populaire,
l'existence de surnoms désignant le trait dominant de la personne
par son opposé (ainsi quelqu'un qui a un long nez sera surnommé
"Court-nez") ou par une qualité en apparence contraire : pour
une personne qui parle beaucoup, s'impose le surnom "Le Muet".
En effet le véritable opposé de "muet" est "qui ne parle pas" (= qui
ne peut pas parler), alors que "le Muet" se dit d'une personne qui
parle trop. Mais déjà un Dumarsais avait repéré la "chose" et citait
la célèbre "muette des halles" comme exemple d'euphémisme
ironique (et non pas d'antiphrase13).
La synecdoque, deuxième figure que nous voudrions présenter,
consiste à « prendre une partie du tout pour le tout lui-même, qui
frappe tellement l'esprit par cette partie qu'on semble n'y voir
pour l'instant qu'elle seule . »
13 - In : Des tropes ou des différents sens, Présentation, notes et traduction : Françoise
Douay-Soublin. Paris, Flammarion, 1988, p. 167.
14 - Pierre Fontanier, Les Figures du Discours. Paris, Flammarion, 1977, p. 88. 32 Alain Deligne et Olga Mori
C'est ainsi qu'on peut prendre une partie ou organe du corps
(main ou langue) pour tout l'individu, mais encore l'âge, les
habits, la matière, etc. en remplacement de la personne, l'impor
tant étant que le rapport de continuité ou de contiguïté entre tout
et partie soit respecté.
Jacques Faizant, le caricaturiste
attitré du Figaro depuis plus de vingt
ans' Pai"la^' l°rs d'un débat organisé à
Lille en 1986, de son plaisir à caricaturer
les hommes politiques et exemplifiait
ainsi : « Caricaturer Krasucki , c'est
dessiner un nez . Caricaturer Peyrefitte,
c'est dessiner des oreilles. » Or, pour se
limiter à ce dernier exemple, il est inté
ressant de noter qu'Alain Peyrefitte,
ministre de la justice sous Giscard
d'Estaing, est depuis longtemps connu
pour avoir comme surnom "Alain les
Belles Feuilles"17 (cf. ill. 3, en couleur,
in : Pino Zac, La vérité toute nue, avec
■j un texte de Jean Comec, 42 540 Saint-
^ Just-la-Pendue, Éditions du fromage,
quatrième de couverture).
On peut, en matière de caricature, présenter la caractéristique
principale de façon si exagérée que les autres caractéristiques de
la personne s'estompent. Elles n'ont alors plus d'importance et
peuvent même totalement disparaître.
Ainsi, le caricaturiste Gus18 a fait de l'écrivain André Malraux
une caricature en couleur, très évocatrice, en la centrant sur les yeux,
renonçant à figurer la partie du visage sise en dessous, (cf. ill. 4,page
33 de l'album cité). Le dessinateur satirique R. Moisan1 , dont la
15 - Syndicaliste CGT au nez sublime.
16 - Néanmoins Faizant représente toujours ses personnages en entier.
17 - "Feuilles" en argot pour oreilles. Le caricaturiste Pino Zac a pu nous livrer de
Peyrefitte une caricature en pied, vu de dos, nu comme un ver et reconnaissable
justement à cette particularité physique prononcée.
18 - De toutes les couleurs. Lyon, INTER-RELAIS, 1982.
19 - Cf. Dix ans d'histoire en cent dessins. Paris. Albin Michel, 1968. Caricatures et surnoms 33
"règne" grande époque correspond au
de De Gaulle, n'a pas résisté, pour sa
part, au plaisir d'illustrer, à l'adresse
du Général, la locution "fourrer son
nez partout 20 ", où l'on voit un pay
sage avec le nez de De Gaulle omnip
résent, un nez caméléonesque, tantôt
en forme de nuage, tantôt de locomot
ive, tantôt de saule pleureur, tantôt
d'étang etc. (cf. ill. 5, in op. cit., s.p.).
Notons que si l'expression s'est si
bien prêtée à l'illustration, c'est que
de Gaulle était ce monarque "en forme Mi-
de nez" dont a pu parler Jean
Lacouture.
Dans les deux exemples cités, le
caricaturiste a retenu et représenté
une seule caractéristique, en faisant
abstraction des autres traits mar
quants de la personne. La partie a
fonctionné et le restant du tout a dis
paru. Or on peut observer que dans
d'autres caricatures à caractère synec-
dochique - et c'est le plus souvent le
cas - le tout ne se volatilise pas pour
autant et c'était par exemple le cas
avec Peyrefitte.
Mais attachons-nous à deux exemples encore. A propos des
dépenses destinées à la publicité politique, Michel Polac21
rapporte l'anecdote suivante : « C'est M. Lecanuet qui afficha
le premier son sourire reaganien (avant Reagan) sur d'im
menses panneaux lors des présidentielles de 1965 ; il n'y gagna
que le surnom de Dents blanches. » Le caricaturiste Cagnat
n'a pas manqué d'exploiter cette faille, lui qui a portraituré
20 - Légende exacte : « C'est plus fort que lui, il faut qu'il fourre son nez partout.
21 - Mes dossiers sont les vôtres, Paris. Balland, 1986, p. 261. Alain deligne et Olga Mori 34
satiriquement par le moyen de
l'antithèse un Lecanuet au sourire géné
reux découvrant une dentition plus
blanche que neige, avec une dent noire
en plein milieu (cf. ill. 6, in : Les Nouv
elles Littéraires 2 809, 22-29/10/1981, p.
8). Cagnat a ainsi attiré l'attention sur
un trait saillant, sans pour autant avoir
renoncé aux autres traits du visage.
Cabu 22 , pour sa part, a fait tout un
album fondé uniquement sur l'exploi
tation d'une particularité physique de
son amie animatrice de télévision,
Dorothée ; mais il caricature néanmoins
la personne toute entière, (cf. ill. 7,
pages de garde, op. cit.)
Dans les surnoms à caractère synec-
dochique, très fréquents en fait, le
procédé de création ressemble le plus
à celui mis en évidence à propos des
caricatures de Malraux et de
7
De Gaulle, parce qu'on ne mentionne
qu'une seule caractéristique. C'est
ainsi que de Gaulle a pu être surnommé "le Vieux" (qui fait
allusion au sens codé de chef, père...) ou encore "le Très-Haut"
(pouvant connoter Dieu-le-père...) . Comme surnom évoquant
les yeux pour le tout, on pourrait citer celui qui fut attribué à
l'actrice de cinéma américaine Lauren Bacall "le Regard " pour
leur étrange pouvoir de fascination. (C'est en fait un cas de
métonymie - métonymie du physique, dirions-nous. Mais nous
ne voulons pas ici, dans le cas des surnoms, faire la distinction
entre métonymie et synecdoque, parce que nous considérons les
surnoms comme des antonomases= synecdoques d'individu). Et
22- Le nez de Dorothée, Barcelona, Abedition, 1986.
23 - Michel Bracquard, Dictionnaire anecdotique des surnoms et des sobriquets. Paris ,
MA éditions, 1986, pp. 250 et 240.
24 - Ibid., p. 208. CARICATURES ET SURNOMS 35
comme analogon verbal du nez de De Gaulle tant privilégié par
les caricaturistes, mentionnons ce surnom appliqué à
Ferdinand IV, roi de Naples et de Sicile, "le Prince Nasone", à
cause du nez énorme dont il était pourvu 25 .
Nous voudrions maintenant en venir à un troisième procédé de
création couramment utilisé tant dans la pratique de la caricature
que de celle des surnoms : la métaphore. Pour une définition,
nous prendrons comme Le Guern , celle de Dumarsais. « La
métaphore (|iexacpopa : trans latio, [transfert] : nexoccpepco : trans -
fero, [transférer] est une figure par laquelle on transporte, pour ainsi
dire, la signification propre d'un mot à une autre signification
qui ne lui convient qu'en vertu d'une comparaison qui est
dans l'esprit. »
Dans un texte rédigé ironiquement par Rampai, on peut lire en
guise d'introduction au deuxième album de Morchoisne, Mulatier
et Ricord 27 ceci : « Sa haute teneur scientifique nous permet de
dévoiler que tel dictateur est un pou, tel président une cacahuète,
tel monarque une bouchée à la reine et tel despote un potiron :
les dimensions végétale, minérale, animale et culinaire de chaque
animal sont récapitulées dans le tableau final... »
On voit donc que l'association de deux éléments (personne/
animal ou personne/chose) est à la base d'un type de caricatures
très fréquentes et bien traditionnel en fait . Cette classe de
caricatures métaphoriques est fondée sur l'analogie existant entre
l'image que le caricaturiste a de la personne (élément A, le thème)
et celle qu'il se fait de l'animal ou de l'objet (élément B, le
phore). Il nous faut, à ce niveau, distinguer entre deux catégories
de caricatures : 1) celles où les deux images sont intégrées dans un
seul et même dessin, mais ne cessent pas d'être identifiables (cf. ill.
8, en couleur, et 9), et 2) celles où le caricaturiste se contente de
25 -Ibid., p. 201.
26 - Le Guern, Michel, Sémantique de la métaphore et de la métonymie. Paris,
Larousse, 1973, p. 11.
27 - Ces Animaux qui nous gouvernent, Tome 2. Paris, Dervisch International France,
1986, p. 7.
28 - Le XIXe siècle en était par exemple tes friand.