Chronique arctique - article ; n°1 ; vol.175, pg 515-548
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Norois - Année 1997 - Volume 175 - Numéro 1 - Pages 515-548
This new edition of the « chronique arctique » deals with four topics : 1. recent paleoclimatic reconstructions from ice cores ; impact of the soviétisation in the Kamtchatka volcanic peninsula ; 3. knowledge and perception of space and environment by Eskimo populations from Greenland and Canadian Arctic ; 4. contribution of the French explorers Charcot and Paul-Emile Victor to the promotion of polar research. Then, a rather long development is devoted to the « news from the Arctic » because of the many conferences, exhibitions, scientific expeditions and publications devoted to the circumpolar North which occurred in the last few years.
Cette nouvelle édition de la chronique arctique aborde quatre sujets : 1. les derniers enseignements paléoclimatiques des carottes glaciaires ; 2. l'impact de la soviétisation dans la péninsule volcanique du Kamtchatka ; 3. le savoir géographique et la perception de l'espace des Eskimo du Groenland et de l'Arctique canadien ; 4. les contributions de Charcot et de Paul-Emile Victor à l'essor de la recherche polaire française. Suivent les « brèves de l'Arctique » qui prennent un développement inaccoutumé tant l'actualité des dernières années fut riche en expéditions scientifiques, expositions, publications et colloques relatifs au domaine circumarctique.
34 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié par
Publié le 01 janvier 1997
Nombre de lectures 29
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Exrait

M.F André
Chronique arctique
In: Norois. N°175, 1997. pp. 515-548.
Abstract
This new edition of the « chronique arctique » deals with four topics : 1. recent paleoclimatic reconstructions from ice cores ;
impact of the soviétisation in the Kamtchatka volcanic peninsula ; 3. knowledge and perception of space and environment by
Eskimo populations from Greenland and Canadian Arctic ; 4. contribution of the French explorers Charcot and Paul-Emile Victor
to the promotion of polar research. Then, a rather long development is devoted to the « news from the Arctic » because of the
many conferences, exhibitions, scientific expeditions and publications devoted to the circumpolar North which occurred in the last
few years.
Résumé
Cette nouvelle édition de la chronique arctique aborde quatre sujets : 1. les derniers enseignements paléoclimatiques des
carottes glaciaires ; 2. l'impact de la soviétisation dans la péninsule volcanique du Kamtchatka ; 3. le savoir géographique et la
perception de l'espace des Eskimo du Groenland et de l'Arctique canadien ; 4. les contributions de Charcot et de Paul-Emile
Victor à l'essor de la recherche polaire française. Suivent les « brèves de l'Arctique » qui prennent un développement
inaccoutumé tant l'actualité des dernières années fut riche en expéditions scientifiques, expositions, publications et colloques
relatifs au domaine circumarctique.
Citer ce document / Cite this document :
André M.F. Chronique arctique. In: Norois. N°175, 1997. pp. 515-548.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/noroi_0029-182X_1997_num_175_1_68161997, Poitiers, /. 44, n° 175, p. 515-548. Norois,
CHRONIQUE ARCTIQUE
par Marie-Françoise ANDRÉ
GDR 49 « Recherches Arctiques » du CNRS
Université Biaise Pascal
Laboratoire de Géographie physique (UPRES-A 6042-CNRS)
29, bd Gergovia, 63037 Clermont-Ferrand Cedex
A la mémoire du Commandant CHARCOT
RESUME
Cette nouvelle édition de la chronique arctique aborde quatre sujets : 1. les
derniers enseignements paléoclimatiques des carottes glaciaires ; 2. l'impact de la
soviétisation dans la péninsule volcanique du Kamtchatka ; 3. le savoir
géographique et la perception de l'espace des Eskimo du Groenland et de
l'Arctique canadien ; 4. les contributions de Charcot et de Paul-Emile Victor à
l'essor de la recherche polaire française. Suivent les « brèves de l'Arctique » qui
prennent un développement inaccoutumé tant l'actualité des dernières années fut
riche en expéditions scientifiques, expositions, publications et colloques relatifs au
domaine circumarctique.
ABSTRACT
This new edition of the « chronique arctique » deals with four topics : 1. recent
paleoclimatic reconstructions from ice cores ; impact of the soviétisation in the
Kamtchatka volcanic peninsula ; 3. knowledge and perception of space and
environment by Eskimo populations from Greenland and Canadian Arctic ;
4. contribution of the French explorers Charcot and Paul-Emile Victor to the
promotion of polar research. Then, a rather long development is devoted to the
« news from the Arctic » because of the many conferences, exhibitions, scientific
expeditions and publications devoted to the circumpolar North which occurred in
the last few years.
Née de fructueux échanges avec un nombre grandissant de chercheurs relevant
tant des sciences de la société que des sciences de la nature, cette nouvelle édition
de la « chronique arctique » ne saurait prétendre à l'exhaustivité. Ce dont le lecteur
voudra bien excuser son auteur, qui s'est par ailleurs permis quelques incursions
indues dans l'hémisphère austral.
Mots-clés : Arctique. Carottes glaciaires. Soviétisation. Perception de l'espace. Exploration
scientifique. Télédétection. Kamtchatka. Groenland. Canada.
Key words : Arctic. Ice cores. Soviétisation. Perception of space. Scientific exploration.
Remote sensing. Kamtchatka. Greenland. Canada. 516 MARIE-FRANÇOISE ANDRÉ
I. — GLACES POLAIRES ET VARIABILITE CLIMATIQUE
La France a récemment participé à deux grandes opérations de forage glaciaire :
le carottage européen GRIP {GReenland Ice core Project) effectué au coeur du
Groenland où le socle a été atteint sous 3 028 mètres de glace ; le forage de
VOSTOK, entreprise tripartite associant la Russie, la France et les Etats-Unis, sur
l'inlandsis antarctique où 3 350 mètres de glace avaient été forés au 1er janvier
1996. Le dépouillement de ces nouvelles « archives glaciaires » (fig. 1) permet aux
chercheurs d'affiner leur connaissance des changements climatiques intervenus au
cours des derniers 220 000 ans. De l'abondante littérature sur le sujet, on retiendra
notamment les publications de synthèse de Jean Jouzel (1, 2, 3) qui, à la suite de
Claude Lorius, coordonne les efforts des équipes françaises.
A) LA TRÈS GRANDE VARIABILITÉ NATURELLE DU CLIMAT : LES
VINGT INTERSTADES DU DERNIER GLACIAIRE
Les récents forages apportent la confirmation de la très grande variabilité natu
relle du climat et de la composition de l'atmosphère pendant la dernière période
glaciaire (4) au sein de laquelle a été mise en évidence une vingtaine d'interstades,
d'une durée de 500 à 2 000 ans, dans le forage européen GRIP (fig. 2) et le forage
américain GISP2. Ces événements, dits de « Dansgaard-Oeschger », se mettent en
place en quelques décennies et se traduisent par un niveau de réchauffement qui
dépasse souvent la moitié de celui qui marque le passage d'un glaciaire à un inter
glaciaire (2). La structure de ces interstades apparaît très similaire à celle des évé
nements rapides mis en évidence dans les sédiments marins de l'Atlantique Nord
sous la forme des « couches de Heinrich » associées à la décharge massive d'ice
bergs en provenance des inlandsis boréaux (5).
B) L'APPARENTE DÉSYNCHRONISATION DES DEUX HÉMISPHÈRES
AU TARDIGLACIAIRE
Cette variabilité climatique naturelle s'exprime également au Tardiglaciaire,
période pendant laquelle le processus de déglaciation est interrompu, au nord
comme au sud, par une récurrence froide. Mais la nouveauté vient de la mise en
évidence d'un décalage chronologique entre les deux hémisphères. En effet, la
déglaciation s'amorce, dans l'Antarctique, 2 000 ans avant d'affecter le Groenland,
et le « pic » de froid au sud précède de 1 000 ans le Dryas récent de l'hémisphère
nord (6). La chronologie reste apparemment à préciser, mais si l'information se
(1) Jouzel (J.), 1994. — Ice cores north and south. Nature, vol. 372, p. 612.
(2)(J.), 1994. — Les enregistrements climatiques du Groenland et de
l'Antarctique au cours du dernier cycle climatique. // Quaternario, vol. 7 (lb), p. 267-21 '4.
(3) Jouzel (J.) et al., 1996. — Climatic interpretation of the recently extended Vostok
ice records. Climate Dynamics, vol. 12, p. 513-521.
(4) Yiou (P.), Jouzel (J.), Johnsen (S.), Rôgnvaldsson (Ô.E.), 1995. — Rapid
oscillations in Vostok and GRIP ice cores. Geophysical Research Letters, vol. 22, n° 16,
p. 2179-2182.
(5) Bond (G.), Broecker (W.S.), Johnsen (S.J.), Me Manus (J.), Labeyrie (L.D.),
Jouzel (J.), Bonani (G.), 1993. — Correlations between climate records from North
Atlantic sediments and Greenland ice. Nature, vol. 365, p. 143-147.
(6) Jouzel (J.) et al., 1995. — The two-step shape and timing of the last déglaciation in
Antarctica. Climate Dynamics, vol. 11, p. 151-161. CHRONIQUE ARCTIQUE 5 1 7
confirmait, cela pourrait signifier que le moteur des changements climatiques ne
réside pas tout entier dans les modifications de l'insolation vers 65°N, comme on
l'a cru jusqu'à présent, le rôle éventuel joué par l'hémisphère austral demeurant à
préciser.
C) GAZ À EFFET DE SERRE ET VARIATIONS CLIMATIQUES
L'idée d'une relation étroite unissant variations climatiques et concentrations
dans l'atmosphère des gaz à effet de serre (CO2 et CH4) sort confortée de l'analyse
de la composition des bulles d'air emprisonnées dans la dernière carotte glaciaire
de Vostok (7 et fig. 3). Si le moteur des changements climatiques quaternaires se
trouve bien dans les modifications d'insolation liées à celles de l'inclinaison de la
terre par rapport à son orbite, le niveau du réchauffement qui marque le passage
d'un glaciaire à un interglaciaire s'explique pour moitié par l'augmentation de la
teneur de l'atmosphère en gaz à effet de serre (8).
D) INTERROGATIONS SUR LE DERNIER INTERGLACIAIRE
Le véritable « scoop » du dernier forage européen au Groenland fut sans nul
doute la mise en évidence d'une variabilité climatique inattendue ayant affecté
l'Eémien, période interglaciaire plus chaude de 4°C que l'Actuel (2) située entre
135 000 et 115 000 B.P. La surprise est venue de la détection, dans les couches
inférieures correspondant à l'Eémien du forage GRIP de variations de température
extrêmement brutales, de l'ordre de 10°C en quelques décennies (9, 10) (fig. 2).
Une telle variabilité, qui contraste avec la remarquable stabilité d'ensemble de
l'Holocène (11), peut a priori servir de base à des essais de prospective sur le cl
imat des siècles à venir. Mais une telle extrapolation impose au préalable de démêler
la part du véritable signal climatique et celle imputable à des « artefacts » intro
duits par les perturbations éventuelles de la stratigraphie des couches basales de la
carotte groenlandaise. Celles-ci livrent, dans les 300 derniers mètres, des données
paléoclimatiques contradictoires avec les informations en provenance du forage
américain GISP2, distant seulement d'une trentaine de kilomètres (1). Si le
GRIP a été effectué sur la ligne de partage des glaces, précisément pour éviter au
maximum les perturbations introduites par le fluage de la glace, il n'est pas exclu
que cette limite se soit déplacée au cours du Quaternaire et que les couches
éemiennes aient depuis lors subi des phénomènes de boudinage, voire de plications,
se traduisant in fine par la multiplication artificielle des variations climatiques
livrées par la carotte glaciaire (12).
(7) Raynaud (D.), Jouzel (J.), Barnola (J.M.), Chappellaz (J.), Delmas (R.J.),
Lorius (C), 1993. — The ice record of greenhouse gases. Science, vol. 259, p. 926-933.
(8) Vostok project members, 1995. — International effort helps decipher mystries of
paleoclimate from antartic ice cores. EOS, Transactions, Americal Geophysical Union,
vol. 76, n° 17, p. 169-179.
(9) Grip members, 1993. — Climate instability during the last interglacial period
recorded in the GRIP ice core. Nature, vol. 364, p. 203-207.
(10) Jouzel (J.), Lorius (C), Stievenard (M.) 1994. — Les archives glaciaires du
Groenland. La Recherche, n° 261, vol. 25, p. 38-45.
(11) Ciais (P.), Jouzel (J.), Petit (J.R.), Lipenkov (V.), White (J.W.C.), 1994. —
Holocene temperature variations inferred from six Antarctic ice cores. Annals of Glaciology,
vol. 20, p. 427-436.
(12) Boulton (J.), 1993. — Two cores are better than one. Nature, vol. 366, p. 507-508. MARIE-FRANÇOISE ANDRÉ 518
Fig. 1. — Les « archives glaciaires » de la Barrière de Ross, Antarctique. Cliché B. Tollu.
50 100 150 200
Ag*(kyrBP)
Fig. 2. — Stabilité climatique de V Holocène (A) et variabilité des températures pendant le dernier
glaciaire (B) d'après la teneur en oxygène 18 de la glace du forage GRIP (d'après J. Jouzel, 1993,
in S. Joussaume, 1993. Climat d'hier à demain. Ed. CNRS/CEA, p. 99).
FlG. 3. — Étroite corrélation entre variations de température (au centre) et concentrations dans
V atmosphère des gaz à effet de serre au cours des derniers 220 000 ans d'après le forage de
Vostok [J. Jouzel (2)]. CHRONIQUE ARCTIQUE 5 1 9
C'est la raison pour laquelle les glaciologues danois ont sélectionné un nouveau
site de forage dans le nord du Groenland (projet North GRIP, auquel la France est
associée), où la glace de l'Eémien, a priori plus éloignée du socle rocheux et donc
potentiellement moins perturbée par sa topographie, devrait livrer des informations
paléoclimatiques présentant un maximum de garanties. Ce forage septentrional
devrait par ailleurs apporter des données nouvelles sur la variabilité spatiale des
conditions climatiques. Car si les glaces du Groenland central représentent, à
l'échelle planétaire, une formidable mémoire climatique, les informations qu'elles
livrent ne sont pas directement transposables à l'ensemble du domaine circumarc-
tique, et encore moins aux latitudes moyennes. Comme le soulignent E. Larsen et
al. (13), il est significatif que ni les carottes glaciaires du Groenland central GRIP
et GISP2, ni même le forage RENLAND plus proche de la mer de Norvège et donc
plus affecté par les changements de position du front polaire, ne conservent la
mémoire de l'optimum climatique holocène dont les archives continentales et
marines livrent maints témoignages. On mesure ici tout l'intérêt d'une complément
arité des approches en matière de reconstitutions climatiques et celui d'une
réflexion globale sur la géographie, apparemment mouvante, des modifications cl
imatiques. A cet égard, il est intéressant de noter que le réchauffement planétaire
contemporain a bien davantage affecté les masses glaciaires de l'Arctique Scandi
nave (14) que celles de l'Arctique canadien (15).
II. — VOLCANS ET PEUPLES DU KAMTCHATKA
Presqu'île reculée de l' extrême-orient sibérien, d'accès très limité pendant l'ère
soviétique, le Kamtchatka s'ouvre aux chercheurs. Certes, sa place dans l'échiquier
de La nouvelle Russie (16) est d'abord d'ordre stratégique, puisque l'état-major
russe a dû reporter une partie de ses efforts sur la façade pacifique par suite des dif
ficultés d'accès aux ports traditionnels (Sébastopol et Kaliningrad), liées à l'éclat
ement de l'URSS ; c'est en rade de Petropavlovsk-Kamtchatskii que sont basés les
sous-marins nucléaires d'attaque, et la capitale du Kamtchatka, avec la moitié de la
capacité de la région de Mourmansk, est à présent la deuxième grande base strat
égique de l'ex-URSS (17). Mais l'ouverture récente de la région a également permis
aux chercheurs de rapporter des images et de collecter des informations sur la
situation des populations autochtones et la diversité du phénomène volcanique.
A) L'AUTRE PAYS « DE FEU ET DE GLACE »
Situé entre l'arc des Aléoutiennes et celui des Kouriles, le Kamtchatka appartient
à la « ceinture de feu » qui jalonne la zone de subduction péri-pacifique. On y
compte plus de 160 édifices volcaniques plio-quaternaires (fig. 4), parmi lesquels
une trentaine de volcans actifs dont V. Gippenreiter (18) a rapporté de superbes cli-
(13) Larsen (E.), Sejrup (H. P.), Johnsen (S.J.), Knudsen (K.L.), 1995. — Do
Groenland ice cores reflect NW European interglacial climate variations ? Quaternary
Research, vol. 43, p. 125-132.
(14) Oerlemans (J.), 1994. — Quantifying global warming from the retreat of glaciers.
Science, vol. 264, p. 243-245.
(15) Koerner (R.M.), Lundgaard (L.), 1995. — Glaciers and global warming.
Géographie Physique et Quaternaire, vol. 49, n° 3, p. 429-434.
(16) Radvanyi (J.), 1996a. — La nouvelle Russie. Masson/Colin, coll. U, 406 p.
(17) Carré (F.), Cosaert (P.), Delvert (J.), Gamblin (A.), Gentelle (P.), 1992. — Le
Quart Nord-Ouest du Pacifique. SEDES, coll. DIEM, Paris, n° 14, p. 357-415.
(18) Gippenreiter (V.), 1992. — Kamtchatka - Les volcans. Éditions Atlas, Paris, 191 p. MARIE-FRANÇOISE ANDRE 520
Fig. 4. — Les volcans plio-quaternaires du Kamtchatka. Gravure ancienne [V. Gippenreiter (18),
p. 6].
chés. Etages entre 2 500 et près de 5 000 mètres, les sommets de l'alignement vol
canique oriental ont pour noms les Monts Avacha et Gorely, qui encadrent la capital
e, le Mont Koriak aux flancs striés de barrancos, le Mont Uzon et sa caldeira, le
Tolbachik dont l'éruption du 6 juillet 1975 fit date, et la célèbre Klioutchevskaïa ou
« Montagne des Sources » : sommet englacé de la péninsule, ce cône éruptif
(sopka) haut de 4 750 mètres a connu un réveil brutal en 1966-1967.
Tout près de là s'était produite, dix ans auparavant, la plus formidable explosion
volcanique du XXe siècle, celle du Bezimianny — la « Montagne sans nom » — qui
surpassa en puissance celle du Mont Saint-Helens. Après que l'on eut enregistré
des séismes de forte intensité et un gonflement anormal d'un flanc du cône, une
énorme masse de cendres fut propulsée dans l'atmosphère le 30 mars 1956 et fit le
tour de la terre à quelque quinze kilomètres d'altitude : le 1er avril, elle survolait
l'Alaska et le 3, elle fut repérée au-dessus des îles Britanniques. Sur place, cette
explosion s'accompagna de gigantesques lahars charriant des blocs de glace arra
chés aux flancs du volcan haut de 3 000 m, sur lesquels la limite des neiges persis
tantes se situe vers 1 600 m.
La fertilité et la texture fine des cendres volcaniques expliquent sans doute la
vitesse de recolonisation par les rejets d'aulnes et de bouleaux de ces étendues
lunaires qui se sont en outre rapidement couvertes de tapis d'épilobes, vivement
colorés de rose. L'ouvrage de V. Gippenreiter (18) présente divers aspects de la
toundra subarctique du Kamtchatka, caractérisée par l'abondance des airelles et des CHRONIQUE ARCTIQUE 521
bouleaux rampants. Mais la végétation prend une tonalité plus singulière aux
abords des sources chaudes où fleurit la violette des marais et où abondent des fou
gères aux affinités méridionales. Les phénomènes paravolcaniques occupent
d'ailleurs une grande place dans la réserve naturelle de Kronotsky, qui s'étend sur
750 000 hectares, au pied des cônes volcaniques, le long de la côte pacifique.
Découverte fortuitement en 1941 par la géologue Tatiana Ustinova, la Vallée des
Geysers en est le joyau, et son paysage « rutilant, coloré et fumant » (18) n'est pas
sans évoquer le Parc de Yellowstone il y a un siècle. Mais au Kamtchatka, chaleur
interne et rigueur climatique se conjuguent pour conférer aux paysages une profon
de originalité : en mai, encore enfouie sous la neige, la presqu'île est cependant la
halte de prédilection de milliers de cygnes et de canards sauvages, attirés par les
étendues marécageuses et verdoyantes qui ceinturent les sources chaudes de la cal-
deira d'Uzon. A l'image de l'Islande, le Kamtchatka est un pays « de feu et de
glace ».
B) LES KORIAKS SOUS LE JOUG SOVIÉTIQUE
D'après J. Radvanyi (19), la population du Kamtchatka s'élevait en 1989 à
470 000 habitants, soit une densité moyenne de 1 hab/km2 qui n'a, du reste, guère
de sens puisque 350 000 personnes sont regroupées au sud, autour de Petropav-
lovsk-Kamtchatskii, cependant que 40 000 à peine peuplent le district autonome
(okroug) des Koriaks qui couvre 300 000 km2. Les peuples du Nord y comptent
pour près du quart, alors que sur l'ensemble de la presqu'île, ils ne sont que 12 300,
soit 2,6 % de la population totale.
Dans sa fresque des Peuples du Nord aujourd' hui (20), C. Malet (1990) évoque
les trois principales composantes de la population autochtone du Kamtchatka :
- les Koriaks : chasseurs de mammifères marins du littoral et renniculteurs de
l'intérieur, ce sont les plus nombreux (9 200 en 1989) ;
- les Itelmènes : cette fraction de l'ethnie kamtchadale résistante à la russifica
tion est traditionnellement composée de pêcheurs et de chasseurs de mammifères
marins opérant en mer d'Okhotsk (2 500 en 1989) (21) ;
- les Evènes : moins nombreux et vivant au coeur du Kamtchatka, ce sont des
éleveurs de rennes, grands chasseurs de zibeline, traditionnellement nomades.
Dans deux ouvrages collectifs coordonnés par B. Chichlo (22) et par A.-V. Char-
rin, J.-M. Lacroix et M. Therrien (23), les regards croisés des chercheurs occiden
taux et des représentants de la communauté koriaque permettent de prendre la juste
mesure des bouleversements intervenus depuis la fin du siècle dernier.
Au début du XXe siècle, la vitalité culturelle des Koriaks s'exprimait au travers de
la pratique de huit dialectes, dont chacun présentait une version nomade — le
(19) Radvanyi (J.), 1996b. — Les peuples du Nord et la maîtrise des territoires
sibériens. Peuples des Grands Nords : traditions et transitions (A.-V. Charrin, J.-M. Lacroix
et M. Therrien, coord.), coédition Sorbonne nouvelle/INALCO, p. 151-159.
(20) Malet (C), 1990. — Les peuples du Nord aujourd'hui. Boréales, N° 40-45, 384 p.
(21) Krouchanova (A.I.), 1990. — Istoria i koultoura Itelmenov (l'histoire et la culture
des Itelmènes). Naouka, Leningrad.
(22) Chichlo (B.), sous la dir. de, 1993. — Les peuples du Kamtchatka et de la
Tchoukotka. Sibérie III, Questions sibériennes, Cultures et Société de l'Est, 5, 313 p.
(23) Charrin (A.-V), Lacroix (J.-M.), Therrien (M.), coord., 1996. — Peuples des
Grands Nords : traditions et transitions. Coédition des Presses de la Sorbonne Nouvelle et de
l'INALCO, Paris, 350 p. 522 MARIE-FRANÇOISE ANDRÉ
tchavtchouvène, parlé par les renniculteurs — et une version sédentaire — le
nymylan, véhiculé par les chasseurs de mammifères marins (24). Culture matérielle
et vie spirituelle étaient alors étroitement intriquées comme en témoigne l'intitulé
des fêtes rituelles qui rythmaient la vie des groupes : fête du premier phoque, fête
de la baleine, fête de l'abattage des rennes. Au travers d'une riche littérature orale,
les dialectes transmettaient une vision philosophique de l'univers profondément
originale et fondée sur le respect de la nature. Il n'est donc pas surprenant que ces
dialectes — en tant que véhicules culturels majeurs — , ainsi que les chamanes —
en tant que personnalités emblématiques et facteurs de cohésion sociale — aient
été les premières cibles du pouvoir communiste.
Les témoignages et les travaux concordent (24 à 28) pour retracer les principales
étapes de l'acculturation forcenée dont furent victimes les Koriaks. Après avoir
exercé un contrôle sur les peuples du Nord au travers de la sélection des candidat
ures aux soviets claniques (25), le pouvoir introduisit le russe dans les écoles au
début des années 30, période pendant laquelle les enfants furent enlevés à leurs
familles et autoritairement placés dans des internats où il était plus facile de les
conduire sur la voie du « Progrès ». Sans doute des informations précises sur cette
période sont-elles renfermées dans l'ouvrage récent de B.A. et À.L. Bartels (26)
qu'il ne nous a pas été possible de consulter.
Après la rupture des années 30-40, qui fit basculer le Kamtchatka d'une popula
tion à 83 % autochtone à une population aux trois quarts russe et ukrainienne (27),
les années 50 furent marquées par une grande phase de collectivisation brutale des
terres et des troupeaux, qui s'accompagna d'une véritable « liquidation » des vil
lages et des campements de chasseurs, pêcheurs et éleveurs (25 et 28). Les Koriaks
furent alors transférés de leurs maisons à demi souterraines (les zemliankï) et de
leurs tentes (les yarangues, cf. fig. 5) dans des isbas à la russe alignées sur les
plaines côtières ventées (fig. 6). Après la « Construction culturelle du Nord » niant
le droit à la différence des peuples autochtones, le P.C. U.S. lança en 1965 une
grande campagne de « Lutte contre les modes de vie anciens » qui mit un terme à
l'organisation des fêtes rituelles. Avec elles prenait fin la « Civilisation du Kamtchatka ».
C) L'ÉVOLUTION RÉCENTE : RENAISSANCE, EXTINCTION OU
FOLKLORISATION DE LA CULTURE KORIAQUE ?
A partir des années 80 s'est opérée une amorce de renaissance de la culture et du
mode de vie koriaques au travers de la floraison d'ateliers et de festivals, de la
reconstitution progressive des troupeaux de rennes privés, et du retour au costume
(24) Charrin (A.-V.), 1996. — Culture et folklorisation de la culture chez les Koriaks du
Kamtchatka. Peuples des Grands Nords : traditions et transitions (A.-V. Charrin et al.,
coord.), Sorbonne Nouvelle/INALCO, p. 21-32.
(25) Efremova (R.), 1996. — Socialisme et culture traditionnelle des autochtones du
Kamtchatka. Peuples des Grands Nords : traditions et transitions (A.-V. Charrin et al.,
coord.), Sorbonne p. 105-1 10.
(26) Bartels (D.A.), Bartels (A.L.), 1995. — When the North was red - Aboriginal
education in Soviet Siberia. McGill-Queen's Native and Northern Series, Mc-Gill-Queen's
University Press.
(27) Chichlo (B.), 1993. — Les autochtones et leur environnement : entre la
colonisation et la perestroïka. In Sibérie III - Questions sibériennes (B. Chichlo, éd.), p. 35-
71.
(28) Tchetchoulina (L.), 1996. — Le mode de vie et les traditions des peuples du
Kamtchatka (1930-1990). Peuples des Grands Nords : traditions et transitions (A.-V. Charrin
et al., coord.), Sorbonne Nouvelle/INALCO, p. 33-39. CHRONIQUE ARCTIQUE 523
national et à la cuisine traditionnelle (28). Il semble toutefois qu'il s'agisse davan
tage d'une entreprise de sauvegarde d'un patrimoine que d'une véritable renaissance
culturelle. Peut-être, à terme, la relance de l'enseignement des langues autochtones
à l'école d'instituteurs de Palana, la capitale du district koriaque, portera-t-elle des
fruits. Mais, pour l'heure, c'est plutôt à une folklorisation de la culture que l'on
assiste : « des succédanés de fêtes remplacent les rituels d' autrefois » (24), des
ensembles folkloriques du Kamtchatka font le tour du monde, et les architectes
russes travaillent à un projet de reconstruction de villages traditionnels à des fins
touristiques.
Après avoir été privés de leurs terres et de leurs activités économiques, les
Koriaks se voient aujourd'hui dépossédés de leur culture, récupérée par l'Etat en
tant qu'objet de folklore, sous l'égide d'une Direction de la Culture implantée à
Petropavlovsk, c'est-à-dire hors du district autonome. De l'avis même des Koriaks
qui tentent de promouvoir leur culture, celle-ci s'est vidée de sa substance, de son
sens, tant la déstructuration sociale est profonde et les liens avec la terre distendus.
Comme l'écrit C. Malet (1993), en même temps qu'il faisait table rase des cosmol
ogies anciennes dans les internats, le pouvoir soviétique a détruit « un code com
plexe de valeurs morales et sociales fondamentales » (29). Coupés de leurs racines
familiales et claniques, considérés comme des étrangers par les Russes, les Koriaks
en mal d'identité apparaissent aujourd'hui touchés au premier chef par le chômage,
l'alcoolisme et le tabagisme dont les ravages expliquent pour partie une espérance
de vie inférieure de plus de dix ans à celle des Russes et des Ukrainiens vivant au
Kamtchatka (29). Le désarroi et le sentiment d'impuissance sont tels que Raïssa
Efremova (25), native d'un village koriaque en poste à la Direction de la Culture,
en appelle à l'UNESCO pour sauver ce qui reste de la « Civilisation du Kamtchatka » ...
Mais sans doute ne faut-il pas en rester à cette vision pessimiste, qui s'inscrit
dans un processus de décomposition d'un « empire », et considérer que le Kamtc
hatka, comme le reste de l 'extrême-orient sibérien, n'est pas encore entré de plain-
pied dans la phase constructive de restructuration socio-économique et politique du
monde circumarctique dont on commence à mesurer les effets en Amérique du
Nord et au Groenland. Sur le court terme, on n'en demeure pas moins inquiet quant
aux conséquences prévisibles de la « fièvre de l'or » qui gagne aujourd'hui le
Kamtchatka et risque de déstabiliser un peu plus les populations autochtones. C'est
du moins l'une des craintes exprimées par Boris Chichlo, responsable scientifique
de la première expédition internationale et pluridisciplinaire conduite en
Tchoukotka et au Kamtchatka (30). Organisée en 1991 par l'Association des spé
cialistes des régions polaires de Leningrad (LASPOL) et le Centre d'Etudes sibé
riennes de Paris (IMSECO-CNRS), cette mission a réuni des chercheurs relevant de
disciplines variées allant de l'écologie à l'anthropologie en passant par la médecine
et l'ethnolinguistique. Elle a permis de prendre la mesure des problèmes rencontrés
par les peuples de l 'extrême-orient sibérien : dégradation de l'habitat et des condi
tions d'hygiène, difficultés de communication et d'information, pollution, dévalori
sation de l'économie traditionnelle, abandon des langues autochtones, sous-repré
sentation des autochtones dans les structures administratives, ...
Ce constat débouche sur une série de propositions visant à améliorer une situa
tion extrêmement préoccupante (30). En particulier, il importe que l'application de
(29) Malet (C), 1993. — A l'interphase de la médecine et de l'anthropologie : propos
sur la santé des peuples autochtones du Kamtchatka et de la Tchoukotka. Sibérie III :
Questions sibériennes (B. Chichlo, coord.), p. 207-222.
(30) Chichlo (B.), coord. 1993. — Les peuples du Kamtchatka et de la Tchoukotka.
Sibérie III : Questions sibériennes. Cultures et Sociétés de l'Est, 5, 313 p.

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