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Correspondance entre rapport social et autocompétence dans la transmission du savoir par une autorité épistémique : une extension - article ; n°3 ; vol.105, pg 423-449

De
29 pages
L'année psychologique - Année 2005 - Volume 105 - Numéro 3 - Pages 423-449
Résumé
On a étudié les conditions auxquelles une source compétente amène une cible moins compétente à s'approprier un point de vue contradictoire dans un contexte de transmission d'information. Des étudiants universitaires (N = 162) devaient prédire les résultats d'une prétendue étude scientifique sur des groupes d'amis. On leur présentait ensuite les soi-disant résultats, qui contredisaient leurs croyances initiales. Dans un plan 2*2*2, l'auteur de la recherche présentait les résultats dans un style autoritaire ou démocratique ; les étudiants évaluaient ensuite leur compétence en comparaison avec celle de la source, en termes hautement contraignants (interdépendance négative) ou moins contraignants (indépendance) ; sur la base de la compétence qu'ils s'attribuaient, ils ont été séparés en étudiants ayant une plus faible ou plus forte autocompétence perçue. Les principales mesures concernent : a) le degré auquel les sujets ont approuvé les conclusions de l'étude, et b) le degré auquel les sujets se sont appropriés l'information contredisant leurs croyances initiales. Les résultats montrent que : a) l'approbation est moindre lorsque la source a un style autoritaire, et moindre également lorsque la comparaison sociale s'effectue de manière négativement interdépendante ; b) la mesure d'appropriation révèle une interaction tendancielle entre la modalité de comparaison et le degré d'autocompétence perçue, ainsi que l'interaction significative des trois variables : l'information est davantage intégrée dans deux conditions où la source était démocratique, en l'occurrence par les étudiants se percevant peu compétents se comparant à la source sous interdépendance négative, et par les étudiants se percevant davantage compétents se comparant à la source de manière indépendante. Ces résultats confirment partiellement les prédictions issues de l'hypothèse de correspondance selon laquelle l'appropriation de connaissances est favorisée lorsque des caractéristiques pertinentes de la relation avec une autorité épistémique sont congruentes avec les attentes que les individus ont à propos de cette relation.
Mots clés : influence sociale, expertise, compétence, menace de l'identité, appropriation, conflit, hypothèse de correspondance.
Summary : Correspondance between social relationship and self-competence in transmission of knowledge by epistemic authority : An extension
The conditions under which a competent source induces a less competent target to appropriate a contrary point of view were studied in a context of information transmission. University students (N = 162) had to predict the results of a bogus scientific study carried out by a researcher on friendship groups. Bogus findings that contradicted their initial beliefs were then presented. In a 2x2x2 factorial design, the researcher presented these findings in either an authoritarian or a democratic style ; participants assessed their own abilities in this topic in comparison to the source in a negative interdependent way or in an independent way ; on the base of the competence they attributed to themselves they were divided into low vs high self-competent participants. The main dependent variables were the degree to which participants : a) approved the conclusions of the study ; and b) appropriated the information contradicting their own initial position. Results showed that : a) approval was lower when the source had an authoritarian style and when the comparison was made in a negative interdependent way ; b) the appropriation measure revealed a marginal interaction between the modality of social comparison and the level of perceived self-competence as well as the significant higher order interaction : The information was more extensively appropriated in two democratic conditions, namely when the low self-competent compared to the source in the negatively interdependent way, and when the high self-competent participants compared to the source in the independent way. These results partially confirmed predictions derived from a correspondence hypothesis according to which appropriation of knowledge is favoured when relevant characteristics of the influence relationship with an epistemic authority match key expectations that individuals have concerning this relationship.
27 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Alain Quiamzade
Gabriel Mugny
C. Buchs
Correspondance entre rapport social et autocompétence dans la
transmission du savoir par une autorité épistémique : une
extension
In: L'année psychologique. 2005 vol. 105, n°3. pp. 423-449.
Citer ce document / Cite this document :
Quiamzade Alain, Mugny Gabriel, Buchs C. Correspondance entre rapport social et autocompétence dans la transmission du
savoir par une autorité épistémique : une extension. In: L'année psychologique. 2005 vol. 105, n°3. pp. 423-449.
doi : 10.3406/psy.2005.29703
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_2005_num_105_3_29703Résumé
Résumé
On a étudié les conditions auxquelles une source compétente amène une cible moins compétente à
s'approprier un point de vue contradictoire dans un contexte de transmission d'information. Des
étudiants universitaires (N = 162) devaient prédire les résultats d'une prétendue étude scientifique sur
des groupes d'amis. On leur présentait ensuite les soi-disant résultats, qui contredisaient leurs
croyances initiales. Dans un plan 2*2*2, l'auteur de la recherche présentait les résultats dans un style
autoritaire ou démocratique ; les étudiants évaluaient ensuite leur compétence en comparaison avec
celle de la source, en termes hautement contraignants (interdépendance négative) ou moins
contraignants (indépendance) ; sur la base de la compétence qu'ils s'attribuaient, ils ont été séparés en
étudiants ayant une plus faible ou plus forte autocompétence perçue. Les principales mesures
concernent : a) le degré auquel les sujets ont approuvé les conclusions de l'étude, et b) le degré auquel
les sujets se sont appropriés l'information contredisant leurs croyances initiales. Les résultats montrent
que : a) l'approbation est moindre lorsque la source a un style autoritaire, et moindre également lorsque
la comparaison sociale s'effectue de manière négativement interdépendante ; b) la mesure
d'appropriation révèle une interaction tendancielle entre la modalité de comparaison et le degré
d'autocompétence perçue, ainsi que l'interaction significative des trois variables : l'information est
davantage intégrée dans deux conditions où la source était démocratique, en l'occurrence par les
étudiants se percevant peu compétents se comparant à la source sous interdépendance négative, et
par les étudiants se percevant davantage compétents se comparant à la source de manière
indépendante. Ces résultats confirment partiellement les prédictions issues de l'hypothèse de
correspondance selon laquelle l'appropriation de connaissances est favorisée lorsque des
caractéristiques pertinentes de la relation avec une autorité épistémique sont congruentes avec les
attentes que les individus ont à propos de cette relation.
Mots clés : influence sociale, expertise, compétence, menace de l'identité, appropriation, conflit,
hypothèse de correspondance.
Abstract
Summary : Correspondance between social relationship and self-competence in transmission of
knowledge by epistemic authority : An extension
The conditions under which a competent source induces a less competent target to appropriate a
contrary point of view were studied in a context of information transmission. University students (N =
162) had to predict the results of a bogus scientific study carried out by a researcher on friendship
groups. Bogus findings that contradicted their initial beliefs were then presented. In a 2x2x2 factorial
design, the researcher presented these findings in either an authoritarian or a democratic style ;
participants assessed their own abilities in this topic in comparison to the source in a negative
interdependent way or in an independent way ; on the base of the competence they attributed to
themselves they were divided into low vs high self-competent participants. The main dependent
variables were the degree to which participants : a) approved the conclusions of the study ; and b)
appropriated the information contradicting their own initial position. Results showed that : a) approval
was lower when the source had an authoritarian style and when the comparison was made in a
negative interdependent way ; b) the appropriation measure revealed a marginal interaction between
the modality of social comparison and the level of perceived self-competence as well as the significant
higher order interaction : The information was more extensively appropriated in two democratic
conditions, namely when the low self-competent compared to the source in the negatively
interdependent way, and when the high participants compared to the source in the
independent way. These results partially confirmed predictions derived from a correspondence
hypothesis according to which appropriation of knowledge is favoured when relevant characteristics of
the influence relationship with an epistemic authority match key expectations that individuals have
concerning this relationship.L'Année psychologique, 2005, 105, 423-449
Université de Genève*
CORRESPONDANCE
ENTRE RAPPORT SOCIAL ET AUTOCOMPÉTENCE
DANS LA TRANSMISSION DE SAVODl
PAR UNE AUTORITÉ ÉPISTÉMIQUE :
UNE EXTENSION
Alain QUIAMZADE* \ Gabriel MUGNY*, Céline BUCHS*
SUMMARY : Correspondance between social relationship and
self-competence in transmission of knowledge by epistemic authority : An
extension
The conditions under which a competent source induces a less competent
target to appropriate a contrary point of view were studied in a context of infor
mation transmission. University students (N = 162) had to predict the results
of a bogus scientific study carried out by a researcher on friendship groups.
Bogus findings that contradicted their initial beliefs were then presented. In a
2x2x2 factorial design, the researcher presented these findings in either an
authoritarian or a democratic style ; participants assessed their own abilities in
this topic in comparison to the source in a negative interdependent way or in an
independent way ; on the base of the competence they attributed to themselves
they were divided into low vs high self-competent participants. The main
dependent variables were the degree to which participants : a) approved the con
clusions of the study ; and b) appropriated the information contradicting their
own initial position. Results showed that : a) approval was lower when the
1. Cette étude a été financée par le Fond national pour la recherche scienti
fique, Suisse, et par le programme Avenir, Rhône-Alpes, France. La correspon
dance concernant cet article peut être adressée à Alain Quiamzade, Université
de Genève, FPSE, Psychologie sociale, 40, bd du Pont-d'Arve, CH-1205 Geneva,
Switzerland. E-mail : Alain. Quiamzade@pse.unige. eh.
Les auteurs remercient Dominique Pigière pour son aide dans la récolte des
données. 424 Alain Quiamzade et al.
source had an authoritarian style and when the comparison was made in a
negative interdependent way ; b) the appropriation measure revealed a margi
nal interaction between the modality of social comparison and the level of per
ceived self-competence as well as the significant higher order interaction : The
information was more extensively appropriated in two democratic conditions,
namely when the low self- competent compared to the source in the negatively
interdependent way, and when the high self- competent participants compared to
the source in the independent way. These results partially confirmed predic
tions derived from a correspondence hypothesis according to which appropriat
ion of knowledge is favoured when relevant characteristics of the influence rel
ationship with an epistemic authority match key expectations that individuals
have concerning this relationship.
Key words : social influence, expertise, competence, identity threat,
appropriation, conflict, correspondence hypothesis.
INTRODUCTION
Dans des tâches qui mettent en jeu des aptitudes, les
réponses qui sont avancées comportent un risque d'erreur,
comme c'est le cas pour la résolution de problèmes ou les tâches
de raisonnement ou de performance. Au-delà de l'enjeu épisté-
mique lié à la résolution de la tâche, l'erreur ou son évitement
assignent des valorisations sociales en termes d'une plus ou
moins grande compétence (cf. Mugny, Butera, Quiamzade, Dra-
gulescu et Tomei, 2003). Ainsi, l'absence d'erreur indique un
niveau de compétence élevé, et ce faisant rehausse l'estime de soi
dans la mesure où ce niveau de compétence se voit associé à une
valorisation et à des émotions positives (Brown et Dutton,
1995). À l'opposé, une compétence faible est généralement
associée à des valeurs et émotions négatives.
Dans un rapport d'influence qui prend place dans une tâche
de ce type, la nature de l'influence va en fait dépendre d'une
comparaison sociale (Festinger, 1954). En effet, un rapport
d'influence implique une comparaison avec la source d'in
fluence, que ce soit au niveau des compétences ou des réponses
apportées à la tâche. Étant donné la pertinence de l'erreur et les
valeurs qui lui sont associées, la dimension la plus pertinente
pour la comparaison sociale dans une tâche d'aptitude est la
compétence perçue de la source (cf. Pérez et Mugny, 1993). La
prise en compte des dimensions ou attributs qui peuvent lui être Correspondance entre rapport social et autocompétence 425
reliés (Goethals et Darley, 1977) permet à la cible d'une part de
déterminer son niveau relatif lorsqu'elle compare les compét
ences, et d'autre part de déterminer la valeur informationnelle
de la réponse de la source. Il en découle que le conflit issu d'une
divergence de jugements entre une source et une cible
d'influence peut être résolu selon deux voies différentes
(cf. Doise et Mugny, 1997). Une gestion, dite relationnelle, est
centrée sur la valorisation ou la sauvegarde de l'estime de soi, la
comparaison sociale se focalisant sur les différences de compét
ences. Une autre gestion possible, que l'on qualifiera de socioco-
gnitive ou épistémique, est centrée sur la résolution de la tâche, la
comparaison portant sur la divergence de réponses en soi.
Généralement, les sources compétentes, ou du moins plus
compétentes que soi, sont privilégiées pour effectuer une compar
aison sociale (cf. Collins, 1996). Cependant, ce type de peut s'avérer menaçant pour l'estime de soi de la cible
(cf. Major, Testa et Bylsma, 1991). La divergence de points de
vue peut s'avérer problématique pour la compétence propre,
puisque relativement à une telle source, la de soi est
réduite : la supériorité de la source peut donc rendre saillante
l'impression subjective d'une incompétence propre. Le besoin
d'une estime de soi élevée (cf. Greenwald, 1980) peut alors pouss
er les individus à chercher à être meilleurs que les autres,
puisque se sentir meilleur qu'autrui confère une impression de
compétence, et donc une estime de soi élevée (Brown, 1986). Les
individus peuvent donc préférer satisfaire une motivation à aug
menter l'estime de soi directement au travers de la comparaison
sociale (cf. Gruder, 1977), et à pratiquer pour ce faire une com
paraison par le bas (Wills, 1981), en particulier lorsqu'une
menace pour le soi est présente (Hakmiller, 1966).
Lorsque la comparaison est forcée ou inévitable et que la
compétence de la source représente une menace pour la cible,
celle-ci privilégie une résolution relationnelle orientée par la
motivation à établir un rapport des compétences le moins défa
vorable possible, plutôt qu'une résolution de la tâche en
elle-même visant à la validité intrinsèque des réponses. En
termes d'influence, pour maintenir ou rehausser l'estime de soi
ainsi menacée, le plus souvent la cible imite la source à un
niveau manifeste (cf. Maggi, Butera et Mugny, 1996), puisque
l'adoption de la position de la source réduit la divergence et la
menace qu'elle occasionne. Le conflit étant résolu à ce niveau Alain Quiamzade et al. 426
superficiel, la cible n'est plus motivée à traiter l'information à
un niveau plus central (cf. Petty et Caccioppo, 1981 ; Caccioppo
et Petty, 1987) ou de manière systématique (cf. Chaiken, 1980).
L'absence de traitement central ou de la tâche ou
de l'information provenant de la source bloquerait alors toute
influence à un niveau profond.
Néanmoins, les sources compétentes ne sont pas limitées à
n'obtenir une influence qu'à un niveau superficiel. En effet,
même si le plus souvent la confrontation à une source compét
ente active d'emblée des enjeux identitaires qui menacent
l'estime de soi, il peut arriver que la compétence supérieure
d'autrui favorise une image positive de soi (voir, par exemple,
Tesser, Millar et Moore, 1988). En réalité, la cible peut ne pas
être concernée uniquement par la valorisation immédiate de
l'estime de soi, mais également par le besoin de satisfaire
des motivations davantage épistémiques ou informationnelles
(Taylor et Lobel, 1989). Dans ce sens, elle peut vouloir comparer
les réponses propres à celles de la source ainsi que les compétenc
es qui sous-tendent ces réponses, mais dans le but de s'évaluer
(Festinger, 1954 ; Hegelson et Mickelson, 1995) ou dans celui
d'acquérir un degré de compétence plus élevé en s'améliorant
(Taylor, Neter et Wayment, 1995). La cible peut donc être
motivée à élaborer le contenu délivré par la source (Insko, Dre-
nan, Solomon, Smith et Wade, 1983 ; Kruglanski, 1989). En
termes d'influence sociale, l'amélioration de la compétence de soi
peut passer par une résolution épistémique du conflit, au travers
de l'appropriation des réponses de la source et de l'intégration
des principes organisateurs qui les fondent (Mugny, Tafani,
Falomir et Layat, 2000), aboutissant à un changement qui se
situe à un niveau profond. En d'autres termes, la confrontation
à une source compétente ne constitue pas nécessairement une
menace pour l'estime de soi qui empêche une influence profonde
de prendre place en raison d'une centration sur les enjeux identi
taires ainsi activés. La question est alors de comprendre quelles
peuvent être les conditions de confrontation à une source compét
ente qui permettent d'orienter la cible vers des enjeux plus épi
stémiques d'acquisition de compétence, plutôt que vers des
enjeux identitaires de protection de l'estime de soi.
Outre la prise en compte des caractéristiques de la tâche et de
la source (Pérez et Mugny, 1993 ; en l'occurrence, tâche
d'aptitudes et source compétente), il apparaît nécessaire de Correspondance entre rapport social et autocompétence 427
considérer ce que nous appellerons les positions initiales des
cibles (Quiamzade, Mugny, Falomir, Invernizzi, Buchs et Dra-
gulescu, 2004). Ces positions initiales peuvent s'exprimer soit en
termes de différences individuelles a priori (pour des exemples de
caractéristiques possibles, cf. Petty et Wegener, 1998, 1999),
d'épistémologies personnelles (Hofer, 2001), d'états psychologi
ques ou plus largement de représentations sociales ou croyances
caractérisant la cible. Elles peuvent, dans un contexte particul
ier, moduler la perception de menace ressentie par les cibles
concernant un même rapport d'influence avec la source. A ce
titre, la compétence devient doublement importante : elle repré
sente non seulement la dimension la plus pertinente de la source
pour la comparaison sociale dans les tâches d'aptitudes, mais
compte également parmi les plus importantes parmi les posi
tions initiales de la cible à prendre en compte (cf. Butera, Gar-
dair, Maggi et Mugny, 1998). En effet, c'est la signification sub
jective que prend la compétence de la source pour la compétence
propre, exempte ou non de menace pour l'estime de soi, qui
détermine l'influence dans les tâches d'aptitudes (cf. Quiamzade
et Mugny, 2001).
Cependant, il ne s'agit pas de considérer qu'une même posi
tion initiale de la cible (en termes de compétence propre) induira
de facto, c'est-à-dire quel que soit le rapport, une influence à un
niveau donné. En fait, divers rapports sociaux n'ont pas la
même probabilité d'induire le changement selon les diverses
positions initiales des cibles et le sens qu'elles leur donnent. Face
à la divergence introduite par une source compétente, des signi
fications distinctes que l'individu attribue au contexte d'in
fluence requièrent des rapports sociaux particuliers pour que
ceux-ci entraînent un changement, les attentes ou motivations
implicites de la cible empêchant qu'un autre type de rapport
puisse déclencher le processus de changement. Dans cette
optique, un contexte qui se prête aisément à l'évacuation de la
menace pourrait être celui dans lequel la tentative d'influence
relève d'une situation de transmission de savoir plutôt que d'une
tentative de persuasion. Les caractéristiques d'un tel contexte
renvoient à un rapport d'influence qui s'ancre dans une dyna
mique de coopération plus que de persuasion, coopération dont
on sait qu'elle peut être bénéfique pour la résolution de la tâche
(cf. Johnson et Johnson, 2002). La compétence de la source lég
itimée par le contexte, comme ce peut être le cas d'un enseignant, Alain Quiamzade et al. 428
n'est plus nécessairement une menace pour la cible, même si elle
peut le rester (Brehm, 1966, chap. 6). La représentation du rap
port d'influence que la cible active dans ce contexte octroie à la
source un statut supérieur en tant qu'autorité épistémique
reconnue (cf. Buchs, Falomir, Mugny et Quiamzade, 2002, expé
rience 2), et suggère de lui faire confiance pour acquérir un nou
veau savoir. Sur la base de cette légitimité, au-delà d'une simple
complaisance, une généralisation ou un transfert du contenu que
la source compétente dispense dans le système de connaissances
de la cible devient dès lors possible (cf. Winnykamen, 1990).
Dans l'étude présentée dans cet article, ce contexte de transmis
sion de savoir sera maintenu constant.
La prise en compte de ces différents éléments conduit à fo
rmuler une hypothèse, dite de correspondance (cf. Quiamzade
et al., 2004), qui peut se traduire sous la forme d'une double pré
diction. D'abord, le rapport entre la source et la cible le plus à
même de permettre un changement lorsque la divergence pourr
ait être menaçante est celui qui attribue à la source et à son
comportement un ensemble de significations qui permettent
d'évacuer ou de désamorcer cette menace potentielle. C'est par
ticulièrement le cas d'un rapport non contraignant qui rend à la
cible son autonomie en lui conférant une certaine liberté. Au
contraire, lorsque les positions initiales facilitent une perception
de la situation exempte de menace, un rapport plus contrai
gnant, qui dirige et oriente davantage la cible directement
vers la position de la source, serait plus à même d'induire un
changement.
Cette double hypothèse a été testée dans différentes études
au cours desquelles une source compétente délivrait un message
opposé aux croyances que les individus possèdent dans une thé
matique particulière (le leadership et la satisfaction dans les
petits groupes, cf. la section méthode pour le détail) un
contexte de transmission de savoir universitaire. Le caractère
plus ou moins contraignant du rapport était manipulé par
l'intermédiaire du style de message employé par la source ; le
style était soit autoritaire, soit démocratique (cf. Lewin, Lippitt
et White, 1939). Dans une première étude réalisée auprès
d'étudiants français (Mugny, Quiamzade, Pigière, Dragulescu et
Buchs, 2002), la position initiale utilisée était basée sur le niveau
de compétence des cibles. A ce titre, les participants devaient
entre autre estimer leurs compétences dans la thématique Correspondance entre rapport social et autocompétence 429
abordée avant l'introduction du message de la source. Ils ont été
séparés en deux catégories sur la base de la médiane, selon s'ils
s'estimaient plus compétents ou plus incompétents.
Les prédictions étaient que pour les sujets s'estimant peu
compétents, la divergence introduite par la source compétente
n'est pas perçue de manière menaçante et qu'un rapport plus
autoritaire serait le plus à même d'introduire un changement.
Le style autoritaire induirait l'idée d'une unicité du savoir
(cf. Butera, Huguet, Mugny et Pérez, 1994) amenant la cible se
jugeant incompétente à croire que le seul savoir correct et valide
est celui avancé par la source. Le style autoritaire était dès lors
supposé favoriser l'intégration du point de vue de la source, pré
cisément en le rendant incontournable. Par contre, il était
attendu que lorsque la cible pensait disposer d'un tant soit peu
de compétence, la mise en question par la source exigerait une
certaine souplesse pour éviter que la cible ne perçoive le rapport
d'influence et la contradiction entre les positions comme une
menace pour sa compétence, parce que la contraignant à renonc
er à la position propre et donc à la compétence qui fonde cette
réponse. En conséquence, il était prédit que pour ces cibles le
rapport le plus à même de générer une intégration du point de
vue de la source serait le rapport démocratique, dans la mesure
où il évacue la menace potentielle pour la compétence propre en
facilitant la coexistence des compétences découlant de savon-
opposés, contrairement à un rapport autoritaire.
Les résultats confirment cette seconde prédiction. Par
contre, les sujets s'estimant peu compétents soumis au message
autoritaire ne différaient pas des mêmes sujets confrontés au
message démocratique. Cette absence de différence pour les
sujets incompétents pourrait provenir de ce que dans la manipul
ation expérimentale coexistent deux dimensions sous-jacentes
au style autoritaire. L'une renvoie au degré d'autorité épisté-
mique dont est investie la source en raison de sa position statut
aire, l'autre relevant du degré d'autoritarisme dont la source
fait preuve (cf. Buchs, Falomir, Mugny et Quiamzade, 2002,
expérience 3). Si la première est positive et octroie à la source un
minimum de légitimité sur laquelle asseoir sa compétence,
la seconde s'avère négative et pourrait donner à la cible
l'impression de devoir adopter une réponse imposée par une
source menaçant sa liberté de jugement, menace dont on sait
qu'elle peut susciter une reactance psychologique (Brehm, 430 Alain Quiamzade et al.
1966). Il est ainsi possible que les cibles aient été davantage sen
sibles à la dimension d'autoritarisme qu'à celle d'autorité. Elles
pourraient avoir élaboré la divergence de réponses en termes
relationnels, percevant la source comme voulant imposer son
point de vue et forcer les cibles à renoncer à leur croyance, plutôt
que fournir de l'information nouvelle à acquérir (cf. Falomir,
Butera et Mugny, 2002 ; Falomir et Mugny, 1999).
Cette possibilité trouverait écho dans la culture particulière
des sujets de l'expérience.
Elle pourrait en effet tenir au fait que les sujets étant fran
çais, ils appartiennent à une culture considérée comme fort
ement individualiste plutôt que collectiviste (cf. Triandis, 1995).
Par là même, ils pourraient plus aisément rejeter une pression
émanant d'une autorité normative ou institutionnelle. Des diff
érences interculturelles dans la conformité appuient indirect
ement cette interprétation, les membres de cultures plus indivi
dualistes se conformant moins que ceux de cultures plus
collectivistes (Garbarino, et Bronfenbrenner, 1976 ; Shouval,
Venaki, Bronfenbrenner, Devereux et Kiely, 1975). Ainsi, les
sujets appartiennent à un groupe culturel qui peut être considéré
comme favorisant la contestation et l'opposition conflictuelle
avec l'autorité, et dont les membres pourraient refuser de se sou
mettre sans résister au jugement d' autrui. Ce raisonnement
s'appuie aussi sur le fait que dans une autre expérience portant
sur le même paradigme expérimental, des étudiants quant à eux
roumains, donc héritiers d'un contexte davantage dirigiste et
totalitaire, se sont avérés confirmer l'hypothèse de correspon
dance lorsque la source faisait preuve d'un style autoritaire plu
tôt que démocratique, la correspondance n'apparaissant pas
clairement pour ce dernier style (Quiamzade, Mugny, Dragu-
lescu et Buchs, 2004).
Partant de l'idée que le style autoritaire est délétère pour des
étudiants français, l'expérience de Mugny et al. (2002) a été
reproduite, toujours en distinguant les cibles quant à leur degré
d'autocompétence, mais en ajoutant une manipulation portant
sur la nature contraignante de la comparaison sociale (voir la
section méthode). L'objectif est de tester le bien-fondé de
l'hypothèse de correspondance, en montrant que si on ne
l'observe pas clairement avec le style autoritaire, la correspon
dance devrait tout de même être trouvée avec une manipulation
portant sur la comparaison sociale. Ceci soulignerait le fait que