Correspondance et autobiographie : les lettres de Barbey d'Aurevilly à Trebutien - article ; n°56 ; vol.17, pg 37-46

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Romantisme - Année 1987 - Volume 17 - Numéro 56 - Pages 37-46
10 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1987
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Norbert Dodille
Correspondance et autobiographie : les lettres de Barbey
d'Aurevilly à Trebutien
In: Romantisme, 1987, n°56. pp. 37-46.
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Dodille Norbert. Correspondance et autobiographie : les lettres de Barbey d'Aurevilly à Trebutien. In: Romantisme, 1987, n°56.
pp. 37-46.
doi : 10.3406/roman.1987.4939
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/roman_0048-8593_1987_num_17_56_4939Norbert DODILLE
Correspondance et autobiographie :
les Lettres de Barbey d'Aurevilly à Trebutien
1. Texte et non-texte
Les Lettres à Trebutien sont des lettres d'amitié comme il y a des lettres
d'amour. Elles sont beaucoup plus proches, en ce sens, des Lettres de Balzac
à Madame Hanska1 que des Lettres de Barbey à Madame de Bouglon2 ou
des Lettres à une amie? qui peuvent être considérées comme les recueils
concurrents des Lettres à Trebutien.
Avant d'être recueillies, partiellement ou entièrement (après la mort
de Barbey), ces Lettres sont déjà conçues comme un tout? Le métalangage
qui les concerne les désigne toujours déjà en tant que recueil virtuel. En ce
sens, l'importance de ce commentaire vient de ce qu'il construit les Lettres
comme un objet, dont il décrit le fonctionnement, dont il évalue les perfor
mances, et qu'il oppose à d'autres formes d'écriture. L'amitié, ou la conjonct
ion (Greimas) entre Barbey et Trebutien, entre le bibliothécaire et l'écrivain,
entre le provincial et le Parisien, entre les sujets d'amours parallèles, consti
tue le programme narratif principal qui soutient l'entreprise de la Corres
pondance. Exactement comme l'amour dans les Lettres à Madame Hanska,
l'amitié ici constitue l'un des registres épistolaires, dans lequel elle est à la
fois signifiée (par les protestations d'amitié) et représentée (par des compar
aisons avec des expériences relationnelles déceptives). Cette amitié, il faut
l'évquer dès à présent comme le présupposé de l'ensemble du métalangage
des Lettres.
C'est ainsi que — essentiellement au début de la Correspondance —
ces Lettres sont dénoncées, dans leur existence même, comme l'attestation
de l'absence, de la séparation qui n'est autre que leur principale condition
de production. Thème obligé de la correspondance amoureuse ou amicale,
au point que le roman épistolaire ne peut que l'exploiter, comme effet de
réel. Si je t'écris, c'est que tu n'es pas là. La conjonction épistolaire est
l'indice de la non-conjonction effective :
« Le plus grand [bonheur] serait de causer avec vous. Vous écrire n'est
que mon second bonheur. Une lettre, c'est le portrait de la pensée : le vrai
visage vaut mieux que le portrait. » (CG II, 171.)
« Les lettres sont le plâtre de la vie, et encore de quelques moments dans
la vie, ce n'est pas la réalité [...] Je donnerais toute une correspondance de
vingt-cinq volumes pour quelques soirées tête-à-tête avec vous. » (CG II, 142.) Norbert Dodille 38
La protestation d'amitié renvoie ici à l'opposition entre le réel et
la peinture (portrait vs visage), entre la vie et l'écriture, qui relève, en
somme, d'un code esthétique. La preuve en est que Barbey utilisera cette
même image du plâtre pour l'écriture dans l'introduction ď Un prêtre marié,
lorsqu'il s'agit d'opposer à la parole du conteur le texte du roman? La Cor
respondance est ici pensée du côté du texte, de l'écrit, de la représentation.
Mais elle pourra aussi bien être décrite ailleurs comme l'autre du livre, et
installée cette fois du côté de la parole : « Hors l'intimité, la conversation
et la lettre, la Vérité se décolore et n'est pas la moitié d'elle-même, dans
les livres les plus franchement et les plus passionnément écrits ! » (CG IV,
90.)
« Mes lettres, dans leur impulsion rapide, dans leur vent de boulet,
valent mieux que tous mes autres écrits. Savez-vous pourquoi ? C'est que je
m'y approche davantage de la conversation, et que la conversation, quand
mon très grand mépris pour tout daigne la faire, est pour moi la pensée bat
tant son plein sur mon Rivage. » (CG IV, 293.) Dans l'opposition, perma
nente chez Barbey, entre la parole et le texte, la conversation et le livre, qui
régit à la fois le discours critique et l'écriture romanesque (où le récit est pres
que toujours présenté comme un discours rapporté), la lettre est située du
côté de l'oral : « Ne me remerciez pas de mes lettres. Elles jaillissent de ma
plume comme la parole de mes lèvres, et ne me coûtent guères que le temps
de physiquement les écrire. » (CG III, 208.)
De là un statut paradoxal de la Correspondance, qui constitue, après
la relation d'amitié, le second présupposé du métalangage autobiographi
que. L'amitié motive la lettre, comme elle motive le Journal intime (les deux
premiers Memoranda sont écrits pour Guérin, le troisième pour Trebutien),
comme l'amour motive d'autres lettres et le cinquième Memorandum. Et
d'autre part, la Correspondance et le Journal participent à la fois de l'écrit
et de l'oral, du livre (comme recueil) et de la vie, de la représentation et de
la réalité, etc., de sorte que le texte autobiographique suscitera un comment
aire à double visée, qui s'articulera sur deux régimes discursifs opposés,
celui du vécu et celui de la littérature, soit successivement, soit simultané
ment. Le métalangage traite la lettre (et le journal) à la fois comme texte et
comme non-texte.
Le discours sur la lettre d'amitié exploitera donc le thème de la transpa
rence, de l'authenticité, de l'efficacité d'un échange épistolaire dont toute
épaisseur textuelle semble exclue : « Les lettres, c'est le vrai suc de la pensée
intime, c'est de notre moi tordu et exprimé dans un autre moi. » (CG IV, 137.)
« Nos lettres ! c'est notre Vie vraie. Le reste n'est que fantasmagorie et dou
leur [...] Nos lettres ! c'est donc Nous et le mieux de Nous. » (CG V, 99.) A
cette époque de la relation épistolaire, la Correspondance n'est plus condam
née comme attestation de l'absence, et si Barbey se plaint souvent de l'éloi-
gnement des deux amis, c'est dans un discours de représentation de l'amitié
qui ne pose plus la lettre comme un substitut imparfait. Au contraire, le texte
épistolaire devient un objet irremplaçable, accède au statut d'acteur concur
rent du « moi », de la « vie », comme le journal intime chez certains diaris-
tes! Les lettres appartiennent au registre du vécu (« Après les heures passées
auprès de ma Rédemptrice, les meilleures pour moi sont celles que je passe
à vous écrire », CG III, 219), participent de la construction de l'identité du
sujet! Correspondance et autobiographie 39
Ce que décrit alors le métalangage, c'est la fonction des lettres dans
la relation amicale, les performances qu'elles réalisent dans le domaine de
l'être et du faire de Barbey et de Trebutien. Déniées comme représentation
ou signification de l'amitié, elles en constituent l'effectuation, sont direct
ement impliquées dans le programme narratif de la conjonction. Notons qu'à
l'inverse, les scènes de rencontre entre les amis sont présentées dans le texte
dans un registre fantasmatique, chargées de théâtralisation, installées dans
un cadre quasi romanesque^ et que lors de son séjour en Normandie de
1856, Barbey écrira un Memorandum pour Trebutien. Ce sera, cette fois,
dans un retournement du système, la continuité du texte autobiographique
qu'il faudra maintenir malgré la rencontre.
Les lettres vont donc être inscrites dans une visée pragmatique : « Souff
Noirceurs9 leter votre — Spleen que la dominical» Correspondance» (CG V, (CG 18); VI, «C'est 51). Plus la lessive et mieux de que nos
toute autre écriture, l'écriture épistolaire a une fonction de catharsis, institue
les rôles complémentaires des acteurs de l'amitié. Loin de se démarquer de
la vie, la Correspondance vaut comme cure du mal être, et par les conseils,
les jugements qu'elle prodigue, véhicule un savoir-vivre (indépendant ici du
savoir-faire ou dire) proposé à des applications immédiates. Ce que le méta
langage met en scène, c'est à la fois l'insertion de la Correspondance dans
le vécu quotidien (« Je les reçois [vos lettres] d'ordinaire le matin à l'heure,
non de mon thé, mais de ma pièce de viande saignante10 » (CG IV, 289), un
usage pratique des lettres, et l'absence de solution de continuité entre le texte
épistolaire et l'expérience des correspondants : « Vous me parlez quelquefois
de l'influence de mes lettres. L'influence des vôtres n'est pas moins grande
sur moi. » (CG V, 99.)
Par accumulation, la Correspondance, dans cette perspective, est pré
sentée comme une somme de savoir réciproque, irremplaçable, qui détermine
l'évaluation des acteurs de l'amitié : « Nul que vous sur la terre ne me conn
aît, Trebutien [...] Vous seul êtes mon témoin et mon juge et je vis en votre
présence mieux qu'en présence de personne. Je me vois vu» (ibid.). Se
déplace ici sur le texte épistolaire, en la complexifiant, une fonction cardinale
du Journal: la spéculante. L'affirmation d'une valeur spéculaire de
l'échange de lettres a pour conséquence de gommer (voir l'esthétique réa
liste) la dimension représentative inhérente à l'écrit. Prétendre ici que la lettre
a des effets de miroir, c'est nier là qu'elle ne présente que des portraits ; c'est
l'indice, non pas d'une contradiction du métalangage, mais de la double con
trainte qu'il présuppose : la Correspondance est l'autre de la présence qu'elle
remplace, elle est l'autre du texte qu'elle nie pour effectuer ce remplacement.
Autrement dit, il n'y a pas à proprement parler d'espace, du vécu ou de l'écrit,
pour l'assimiler définitivement.
Ou plutôt, cet espace, ce sont les Lettres qui le construisent : savoir sur
l'autre et sur soi, auto-évaluation et évaluation réciproque (que de louanges
adressées à l'ami !), mode d'emploi de la vie, conseils et consolations, la Cor
respondance se désigne comme un tiers lieu, à la fois hors du livre et hors
de la vie, foyer optique pour se voir, matriciel pour constituer, en regard du
vécu, un espace de protection : « Mon pauvre passer solitarius, je voudrais
vous faire un monde à moi tout seul, je voudrais vous bâtir un tectum avec
mes lettres. » (CG III, 172.) Rôle peut-être là essentiel d'une écriture (épisto
laire) dont le développement couvre l'espace du vécu, en sépare et en abrite, 40 Norbert Dodille
plus qu'elle ne le représente ou le signifie. Si toute cette zone du métalangage
que nous explorons se caractérise par l'occultation de l'écriture et du texte
(sans pour autant pouvoir éviter d'échapper aux références obligées de l'écri
ture réaliste), c'est que la Correspondance pourrait bien être chez Barbey
l'objet privilégié d'une réflexion sur l'écriture, hors des frontières tracées par
l'institution littéraire et l'institution, inversée, de la « réalité ». La Corres
pondance comme espace échappe à ces découpages parce qu'elle produit le
lieu, ni imaginaire, ni réel au sens consacré, du sujet. Qu'il s'y construise
et s'y enferme implique, dans la relation épistolaire, qu'un autre vienne l'y
rejoindre. Mais Trebutien ne Га pas toujours voulu1.1
2. Rythme
L'accumulation des lettres est conditionnée par la fréquence et la régu
larité des échanges ; et pas seulement l'accumulation. Une telle correspon
dance, pour assurer son efficacité, se doit d'être ininterrompue, et rythmée;
le métalangage insiste en effet sur ces effets de rythme de l'échange de lettres,
parce qu'ils relèvent de l'écriture épistolaire, au même titre que le texte lui-
même. De là toute une série d'images destinées à signifier la manière dont
la Correspondance se réalise, par un jeu d'aller-retour, de questions-
réponses, de relance.
Métaphore du tissage : « Cette lettre n'est qu'une reprise dans notre
tisserie épistolaire, un point et voilà tout » (CG III, 200 ; « Nos navettes se
sont croisées dans notre tisserie épistolaire » (CG IV, 276). Image sportive :
« Encore un coup de Raquette ! Et pif et paf ! » (CG III, 68) ; « J'aurais pu
attendre à lundi pour ce nouveau coup de Raquette» (CG III, 115);
« Rappelez-vous notre ancienne comparaison de joueurs au volant » (CG
III, 174). D'autres métaphores se succèdent et s'échangent pour signifier,
mettre en scène et en images, comme un leitmotiv, la multiplication des let
tres, leur fréquence, le rythme de leur succession : « Entre nous, la plume
doit être comme la flèche sur la corde de l'arc, frémissante et toujours prête
à partir» (ibid.); «La réplique, nécessaire en correspondance autant qu'à
la scène » ; « La lettre, la lettre, renvoyée comme un coup droit après une
parade!» (CG IV, 42), etc1.2
Tissage, jeu de volant ou d'épée, dialogue de théâtre, il s'agit toujours
de figurer le va-et-vient des lettres comme ce qui fonde la Correspondance,
en constitue la spécificité. Il s'agit bien d'un système organisé à partir d'un
couple, et qui exige le dynamisme des participants. Le texte décrit ce mouve
ment, comme il décrit le support des Lettres, ou la graphie, tout cela qui fait
partie de l'écriture épistolaire et doit donc rentrer dans la représentation
qu'en propose le métalangage. De là ces notations des changements de
rythme qui affectent positivement le rendement de la Correspondance:
«Vous savez que quand notre correspondance s'arrête un instant, elle
reprend toujours plus de vie. Les lettres vont se succéder avec une rapidité
électrique » (CG IV, 214) ; « Ne voyez dans ce billet précipité qu'un souvenir
toujours présent et la volonté de renouer notre correspondance et d'en serrer
et multiplier les anneaux. » (CG III, 159.)
Cette description de l'échange est à l'opposé du geste du recueil. Envi
sager ce dernier, c'est, du côté du (tiers) lecteur, constituer un texte, former
un livre. Le fonctionnement de l'échange est alors d'autant plus secondaire Correspondance et autobiographie 41
que le recueil ne prend pas en compte le présent du dialogue épistolaire, soit
qu'il réunisse, thématiquement, des extraits de lettres (par exemple les notes
et la notice pour Eugénie de Guérin13), soit que les lettres d'un seul des
deux correspondant soient réunies (comme c'est le cas de beaucoup de cor
respondances d'écrivains). Barbey n'a jamais envisagé que la publication de
ses propres lettres.
Le discours sur l'échange, son rythme, sa nécessité, relèvent d'un comm
entaire sur l'écriture. Il s'agit cette fois d'un présent qui ne prend (explicit
ement) pas en compte la perspective du recueil, mais le plaisir d'écrire,
d'échanger des missives. La correspondance est conçue et présentée dans le
mouvement de son élaboration, et le métalangage vise alors la spécificité
d'un genre qui, contraitement aux romans ou aux articles, doit exhiber et
faire valoir ses propres conditions de production.
De l'écriture ou du texte, le métalangage, cependant, ne choisit pas :
la mise en scène de l'écriture est aussi un effet du texte. Le rappel incessant
des règles du système de l'échange, la mise en image des.performances épisto-
laires de Barbey (et de Trebutien) constituent indéniablement un facteur de
lisibilité de la Correspondance. Ils inscrivent à fleur de texte les virtualités
euphoriques et dysphoriques de la conjonction, permettent au (tiers) lecteur
de suivre le déroulement du programme narratif constitué par l'amitié des
correspondants. En reformulant les règles du jeu, en comptant les coups,
Barbey déplace et installe dans le texte de ses propres lettres la quasi-totalité
des données indispensables à l'intelligibilité du déroulement de l'échange
épistolaire. Autant dire que le texte autobiographique se reconnaît ici à cette
exhibition de ses propres procédures.
Euphorie et dysphorie : évoquée ici comme relance de l'échange épistol
aire, la rupture de rythme peut être envisagée là comme une menace, la mise
en perspective de la fin de l'amitié, l'éventualité de la suspension du texte
autobiographique. Le silence des correspondants n'est plus signifié comme
pause rythmique inscrite dans le déroulement du jeu mais comme atteinte
aux règles elles-mêmes, transgression du système :
« Nous avions tous deux manqué au principe : de ne jamais nous négli
ger l'un et l'autre en même temps, mais vous avez réparé votre faute ce matin
et je vais réparer (si les fautes se réparent, hélas !) la mienne cette après-midi
[...] Nous avons refait de l'intimité. » (CG VI, 87.)
Comme le journal chez beaucoup de diaristes, la Correspondance
se définit comme un devoir faire, et l'interruption de l'écriture comme
une faute. Instituée comme un appareil de contraintes et de règles, la
Lettre ou le Journal dénonce le silence comme une erreur, un manque
au principe d'harmonie qui unit la continuité du texte et la syntaxe du
vécu:
« Voici un bel et bon hiatus de quelques jours dans ce Memorandum,
qui, sans mon sentiment pour VAnge Blanc et le bonheur de la retrouver, serait
lui-même un hiatus dans ma vie » (Pléiade, II, 1094) ; « Voici un hiatus dans
nos dominicales » (CG VI, 15).
Le métalangage décrit une prosodie du texte autobiographique. 42 Norbert Dodille
Les Lettres à Trebutien deviennent donc, sinon le substitut de l'amitié,
du moins un objet indispensable de l'existence de Barbey. Produit d'une écri
ture s' inventant libre, parallèle des contraintes à l'écriture échappant de métier à toute du romancier visée professionnelle, et du journaliste, les lettres ou
occupent l'espace du vécu de Barbey : « C'est le seul emploi de mon temps
que je n'aie jamais regretté [...] ce que m'est devenue cette correspondance,
je ne saurais bien l'exprimer ! » (CG IV, 254). Évoquer sa propre défaillance,
pour le métalangage, c'est évidemment renvoyer l'objet correspondance hors
de sa matérialité textuelle, dénier toute solution de continuité entre le vivre
et l'écrire : « II y a quelque chose de cassé dans ma vie quand je ne vous écris
pas ou que je ne reçois rien de vous. » (CG VI, 93).
Il faut distinguer de l'interruption laperte d'une lettre. Il ne s'agit plus
cette fois d'un temps de latence ou d'une faute de l'écriture, mais bien d'une
altération du texte épistolaire envisagé dans la dimension totalisante du
recueil : « L'interception d'une lettre menace toutes les correspondances et
perturbe toutes les relations. » (CG V, 122.) De là, l'extrême attention manif
estée par Barbey à l'acheminement du courrier, la demande d'accusés de
réception, l'inventaire systématique des envois, etc. La poste est un acteur
nullement négligeable du programme narratif, adjuvant indispensable dont
on souligne les performances positives (rapidité) ou négatives (lenteur, pertes
de courrier). La poste est susceptible d'enclancher des programmes secon
daires tels que des malentendus, des non-savoirs, des attentes, des inquiétu
des, qui relancent le discours de l'amitié. De plus, l'acteur-poste figure la
fragilité à laquelle est soumise, précisément en raison de sa plus parfaite con
nexion avec les événements du vécu, l'œuvre épistolaire. Une perte de lettre,
un aléa des transports, suffit à remettre en cause l'intégrité d'un recueil.
Effectivement, cette lettre perdue à laquelle fait allusion Barbey ne figure
pas dans les éditions de la Correspondance.
Le métalangage nous affirme donc que les lettres sont et ne sont pas
du texte, débordent l'espace de l'écriture, transgressent les frontières du vécu
et de sa représentation, échappent à la seule dimension du signifiant,
empruntent leur rythme et leur prosodie à la pulsation de l'existence, sont
directement branchées sur le devenir des acteurs vivants, agissent sur le réel
et en procèdent. Écrire une lettre, ce n'est pas seulement dire l'amour ou
l'amitié, c'est le (la) réaliser.
Tout ce commentaire, rappelons-le, est historiquement situé à une épo
que de développement des publications de lettres, de journaux intimes et de
biographies. Cet aspect du métalangage de Barbey que nous avons décrit
expérimente peut-être autant un discours de l'autobiographie qu'il signifie,
par lettres interposées, une histoire d'amitié. C'est en somme un nouveau
discours qui emprunte ses modèles à des horizons discursifs différents
(l'esthétique réaliste, le récit d'amitié ou d'amour), et les fait communiquer.
3. Évaluation
II y a des recueils de Correspondances, et Barbey les aime : « ces déli
cieux recueils qu'on appelle des Correspondances»^ Le discours critique
qu'il tient dans ses articles sur la correspondance ne remet jamais le genre
en cause, mais ses usagers ou les éditeurs. Mieux, Barbey y définit un horizon
d'attente du genre, conforme au métalangage de sa propre correspondance, Correspondance et autobiographie 43
et le discours critique consiste à constater en quoi les épistoliers répondent
ou non à cette attente, à évaluer leurs performances relativement aux canons
du texte épistolaire. Ce discours critique à lui seul évoque un traité de l'écri
ture épistolaire, de ses conditions de production et de réception, propre à
nous rappeler, s'il était nécessaire, à quel point les lettres de Barbey s'écrivent
dans la pleine conscience d'une intertextualité épistolaire, dans le jeu récipro
que du théorique et du pratique.
Barbey lecteur de ses lettres : la chose n'est pratiquement possible qu'à
la réception, en retour, de recopiées par Trebutien — ou à leur consult
ation, sur place, chez l'ami. On assiste alors, représentées dans la Corres
pondance, à des scènes de lecture, qui sont autant d'évaluations du
savoir-faire de Pépistolier : « En relisant vos annotations sur Les Prophètes,
j'ai eu un étonnement de M. Jourdain qui fait de la prose sans le savoir, car
c'est vraiment de la prose que ces diables de lettres. Je ne savais pas si bien
dire quand j'écrivais. » (CG III, 167.) L'instance évaluée, le scripteur réalise
une performance en pleine innocence, en situation de non-savoir relativ
ement à cette compétence qui lui est après coup reconnue. C'est la condition
même (peu importe donc si l'innocence est réelle ou jouée) de la production
d'une correspondance que ce syndrome de M. Jourdain, qui différencie
l'écriture épistolaire de l'écriture littéraire, et en souligne la spécificité. Le
discours critique le rappelle : Alexis de Tocqueville « a son soin et son apprêt
et il les porte partout, jusque dans ses lettres, où il a gardé le pli de ses livres
et où je ne trouve aucune des qualités qui font d'une correspondance quelque
chose de si vivant, etc. »i5 La « spontanéité », l'innocence, sont des valeurs
de la lettre.
Les scènes de lecture, dédoublant le sujet des lettres, en le posant à la fois
comme instance évaluatrice et comme instance évaluée, en appellent à une
autre valeur, caractéristique cette fois moins du scripteur que du texte, moins
de l'écriture que de la réception : V intérêt de la Correspondance pour elle-
même, sans considération de la valeur de notoriété de l'auteur, ou de la valeur
documentaire des lettres : « Quant à la copie des lettres, j'ai piqué une tête
là-dedans et je suis resté sous cette eau qui n'est pas de l'eau claire une bonne
partie de la nuit. Quel intérêt ardent que cette correspondance ! Savez-vous
que c'est intéressant comme un Roman ? » (CG VI, 23) ; « J'ai passé une nuit
à relire ce volume de lettres, tout en me disant à chaque lettre : "Après celle-
ci, j'éteins la bougie", et ne l'éteignant pas » (CG VI, 78). Ce que présuppose
ici l'évaluation, c'est évidemment le tiers-lecteur, au poste duquel s'installe
Barbey. Ces scènes en appellent aux représentations canoniques de la récep
tion du texte romanesque — la nuit, à la lueur de la bougie (domaine de l'oni
rique, de la fiction, par opposition au jour de la réalité) — , aux métaphores
de l'intériorité qui définit l'espace romanesque, et de la descente dans le livre,
amnios de la rêverie (on est plongé dans sa lecture).
Évaluer la Correspondance, c'est la situer dans la hiérarchie des écrits
de Barbey. On a déjà cité (cf. note 1) ce passage du troisième Memorandum
où le diariste déclare que la « collection » de ses lettres doit être « la plus belle
plume de [son] aile ». Il ajoutait : « Le meilleur de moi est dans ces lettres,
où je parle ma vraie langue en me fichant de tous les publics. » (Pléiade, II,
p. 1048.) Si la Correspondance évoque, comme un leitmotiv, les censures
subies par le critique, dont les articles sont caviardés ou refusés, si les romans
mettent en scène une parole dont la représentation écrite est censée assourdir 44 Norbert Dodille
les effets, les Lettres à Trebutien peuvent figurer comme le texte idéal de Bar
bey, échappant aux contraintes auxquelles sont soumis les autres écrits. Le
meilleur de la production barbeyenne, ce sont les lettres, parce qu'elles igno
rent le « public », étant fondées sur un type de contrat radicalement différent
de celui qu'implique l'institution littéraire, alors même qu'elles présentent
des qualités d'écriture (style, intérêt, vérité, etc.) qui rivalisent avec celles des
autres écrits. Lisibles, mais censées ne pas être écrites pour être lues (par un
public). L'intensification de la production des Lettres à Trebutien dans les
dernières années16 montre que Barbey y trouve un espace privilégié d'écri
ture, d'ailleurs valorisé par la multiplication des éditions de correspondances
à la même époque. Plus Barbey éprouve d'échecs comme romancier et
comme critique, et plus il investit dans la correspondance. C'est que celle-ci,
dérobée à l'épreuve de réalité d'une publication, soustraite aux regards du
dehors, produit sa propre évaluation, se préface et s'annote elle-même (méta
langage), ouvrant ainsi l'horizon d'attente d'une publication future grâce
à laquelle s'effectuera la reconnaissance de l'écrivain.
(Université de la Réunion)
NOTES
1. Pour l'essentiel, on pourrait donc appliquer aux Lettres à Trebutien l'étude de Le Huenen
et Perron sur les Lettres à Madame Hanska (« Les à Madame Hanska : métalangage
du roman et représentation romanesque », Revue des Sciences Humaines, n° 195, 1984-3), en
substituant l'amitié à l'amour.
2. Lettres à Madame de Bouglon, Les Belles Lettres, 1978.
3.à une amie, Mercure de France, 1907.
4. On les lira dans l'édition de la Correspondance Générale, Les Belles Lettres, 6 volumes
parus : I (1824-1844), 1980 ; II (1845-1850), 1982 ; III (1851-1853), 1983 ; IV (1854-1855), 1984 ;
V (1856), 1985 ; VI (1857-1865) — désignée ici sous forme abrégée CG I, II, etc. Les Lettres
à Trebutien (écrites de 1832 à 1858) avaient connu une première édition, d'ailleurs incomplète,
chez Blaizot, 1908, en 2 volumes et une seconde en 4 volumes dans les Œuvres complètes chez
Bernouard en 1927. Mais ce qu'il faut surtout retenir, c'est que Barbey, dès 1856, peut voir
chez Trebutien le premier volume de ses lettres, recopiées et reliées par l'ami de Caen. Il écrit
alors, dans le troisième Memorandum : « Parcouru mes lettres à Trebutien — collection qui
doit être la plus belle plume de mon aile, si je dois devenir un oiseau glorieux — , un oiseau
du paradis de la gloire ! [...] Écrit un mot orgueilleux sur le cahier qui renferme cette collection
— un mot orgueilleux qui peut devenir un mot juste ! — Comme je ne suis pas Kepler, qu'il
reste où il est, ce mot que l'avenir justifiera peut-être. Je ne l'écrirai point ici. » (Œuvres roma
nesques complètes, éd. Jacques Petit, « Pléiade », Gallimard, t. II, p. 1048). Par la suite, les
projets d'édition de ces lettres, ou d'extraits de ces lettres, vont constituer un des thèmes de
la Correspondance.
5. « Les pages qui vont suivre ressembleront au plâtre avec lequel on essaie de lever une
empreinte de la vie, et qui n'en est qu'une ironie ! » (I, 882.)
6. Voir Béatrice Didier : Le Journal intime, P.U.F., 1976 (« Littérature moderne »), deuxième
partie, chapitre 2.
7. On pourrait s'interroger sur le goût de la lettre, tel que les écrivains l'expriment dans le
métalangage de la Correspondance : Sartre aime beaucoup ça (voir Buisine : « Ici Sartre »,
Revue des Sciences Humaines, n° 195, 1984-3, p. 201) ; Montaigne aussi (« Sur ce subject des
lettres, je veux dire ce mot, que ces un ouvrage auquel mes amys tiennent que je puis quelque
chose. Et eusse prins plus volontiers ceste forme à publier mes verves, si j'eusse eu à qui par
ler ») ; Kafka déteste (« Vous savez comme je hais les lettres ») ; Rousseau aussi (« genre dont
je n'ai jamais pu prendre le ton et dont l'occupation me met au supplice ») (Écrire, publier,
lire les correspondances, Presses de l'Université de Nantes, 1983, respectivement, p. 275, 12 et Correspondance et autobiographie 45
208). Il faudrait prendre garde, bien entendu, de ne pas isoler des citations de leur contexte,
et savoir en trouver, à l'occasion, de contradictoires (Barbey écrira aussi, mais beaucoup plus
tard : « Je hais d'écrire », Lettres à une amie, p. 88). On pourrait alors bien montrer, comme
le suggèrent déjà un peu les citations précédentes : 1. que les écrivains considèrent eux-mêmes
généralement la lettre comme un genre. 2. que le rapport à la Lettre, pour qui fait métier (?)
d'écrire ne peut guère relever de l'indifférence. C'est j'aime ou je n'aime pas.
8. Par exemple : « Un soir que vous serez, au foyer, entre votre nièce et votre mère, une porte
s'ouvrira et je serai chez vous. Là, nous nous dédommagerons du retard des lettres » (CG II,
122) ; « Me retrouver avec vous, quelques jours avec vous, les pieds devant un bon feu, les cou
des sur la table, la bouteille de Porto, qu'aimait Walter Scott, entre nous, et causer, causer,
causer, toutes écluses levées... mon cher, j'avais rêvé cela» (CG H, 136). On sait que Barbey
ne reverra Trebutien qu'en 1856, après 18 ans de séparation.
9. Il faut entendre ici l'humeur noire, l'humeur mélancolique.
10. Trebutien, lui, reçoit les lettres de Barbey à l'heure du thé, d'où l'allusion : « Préparez votre
thé. Vous n'attendrez guères » (CG IV, 214).
11. A toutes les causes possibles de la rupture de 1858 entre les deux amis (à défaut d'une
abondante bibliographie que nous ne pouvons livrer ici, signalons, comme dernier état de la
question le G.-S. Trebutien de Jean-Luc Pire, Louvain-la-Neuve-Caen, 1985, p. 121 et suiv.),
on nous permettra d'ajouter cette raison de nature textuelle.
12. Voir encore : « J'ai en ce moment la belligérance des lettres » (CG III, 170).
13. Trebutien a recopié et relié des extraits de lettres sur les Guérin, intitulés Guériniana, des
passages sur Mme Trolley qui devaient fournir les éléments d'un Traité de la Princesse, etc.
Les Lettres à Trebutien sont une carrière indéfiniment exploitable.
14. Littérature épistolaire, Les Œuvres et les Hommes, tome XIII, p. 39.
15. Ibid., p. 176.
16. Surtout à partir de 1850 : records avec 49 lettres en 1855 et 63 lettres en 1856, mais 11 lettres
en 1857, 23 lettres en 1858.