Derrière les représentations de l infanticide ou mabiki ema - article ; n°1 ; vol.33, pg 99-130
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Derrière les représentations de l'infanticide ou mabiki ema - article ; n°1 ; vol.33, pg 99-130

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Ebisu - Année 2004 - Volume 33 - Numéro 1 - Pages 99-130
Le présent article examine la question de l'infanticide ou mabiki, à partir d'un ensemble de représentations conservées dans les temples, les ema, mais aussi de documents écrits ou recueillis oralement. Il présente successivement les trois personnages principaux de cette pratique qui s'est perpétuée bien après la restauration Meiji et même jusqu'au début de l'ère Shôwa : la mère, la sage-femme, et l'enfant que sa famille avait décidé d'éliminer. Il présente les conditions dans lesquelles l'infanticide avait lieu, et les croyances qui l'entouraient. Il montre en particulier le double jugement porté sur cet acte : si une grande partie de la population le considérait comme un mal inévitable, destiné à assurer la survie des autres membres de la maisonnée, il était réprouvé par les autorités publiques et religieuses, qui insistaient au contraire sur la monstruosité de la mère ou des protagonistes éventuels (sage-femme, belle-mère), la responsabilité du père étant parfois suggérée.
Behind the representations of infanticide or mabiki ema.
This paper discusses the problem of infanticide {mabiki) from a series of representations held in temples (ema), as well as written and oral documents. It examines the three main protagonists of an act that was common even after the Meiji Restoration, and lasted until the beginning of the Showa era : the mother, the midwife and the child that the family did not want to keep. It looks into the conditions of infanticide and the beliefs that surrounded it. It shows the two sides of infanticide : although many people considered it a necessary evil, meant to ensure the survival of the rest of the household, public and religious authorities insisted on the monstruosity of the mother (and of the midwife or the mother-in-law when they acted out). The responsability of the father was also suggested.
32 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié par
Publié le 01 janvier 2004
Nombre de lectures 37
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Exrait

Muriel Jolivet
Derrière les représentations de l'infanticide ou mabiki ema
In: Ebisu, N. 33, 2004. pp. 99-130.
Résumé
Le présent article examine la question de l'infanticide ou mabiki, à partir d'un ensemble de représentations conservées dans les
temples, les ema, mais aussi de documents écrits ou recueillis oralement. Il présente successivement les trois personnages
principaux de cette pratique qui s'est perpétuée bien après la restauration Meiji et même jusqu'au début de l'ère Shôwa : la mère,
la sage-femme, et l'enfant que sa famille avait décidé d'éliminer. Il présente les conditions dans lesquelles l'infanticide avait lieu,
et les croyances qui l'entouraient. Il montre en particulier le double jugement porté sur cet acte : si une grande partie de la
population le considérait comme un mal inévitable, destiné à assurer la survie des autres membres de la maisonnée, il était
réprouvé par les autorités publiques et religieuses, qui insistaient au contraire sur la monstruosité de la mère ou des
protagonistes éventuels (sage-femme, belle-mère), la responsabilité du père étant parfois suggérée.
Abstract
Behind the representations of infanticide or mabiki ema.
This paper discusses the problem of infanticide {mabiki) from a series of representations held in temples (ema), as well as written
and oral documents. It examines the three main protagonists of an act that was common even after the Meiji Restoration, and
lasted until the beginning of the Showa era : the mother, the midwife and the child that the family did not want to keep. It looks
into the conditions of infanticide and the beliefs that surrounded it. It shows the two sides of infanticide : although many people
considered it a necessary evil, meant to ensure the survival of the rest of the household, public and religious authorities insisted
on the monstruosity of the mother (and of the midwife or the mother-in-law when they acted out). The responsability of the father
was also suggested.
Citer ce document / Cite this document :
Jolivet Muriel. Derrière les représentations de l'infanticide ou mabiki ema. In: Ebisu, N. 33, 2004. pp. 99-130.
doi : 10.3406/ebisu.2004.1398
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ebisu_1340-3656_2004_num_33_1_1398n° 33, Automne-Hiver 2004 Ebisu
JLJerrière les représentations
DE L'INFANTICIDE OU MABIKI EMA [fiftl
Muriel JOLIVET
Université Sophia
La stagnation démographique, observée durant la seconde moitié
de l'époque d'Edo suggère que l'infanticide tenait lieu de contrôle
démographique. Saitô Osamu évoque d'autres causes possibles, comme
la grande mortalité des nouveaux-nés ou une faible fertilité1. La pratique
de l'infanticide, qu'on retrouve aussi bien dans les régions du Kantô, du
Tôhoku et de Kyûshû, fut en grande partie commandée par la misère
(fig. 1). Confrontés à des épidémies, à des famines, consécutives à des
périodes de sécheresse, les paysans qui étaient écrasés sous le poids des
redevances, en étaient souvent réduits à « éliminer les bouches inutiles » ce
que suggère l'expression kuchiberashi P?/$<q L. Saitô avance aussi le désir
exprimé par les paysans de maintenir un certain niveau de vie en espaçant
les naissances ou en réduisant le « superflu ».
En dépit des interdictions réitérées par les gouvernements, cette pratique
s'est perpétuée bien après la restauration de Meiji et même jusqu'au début
de l'ère Shôwa2. L'un des spécialistes de ces questions, Chiba Tokuji f~M
ffî.M} a même rencontré une femme qui lui a confié que jusqu'en 1943, son
1 Voir Saitô Osamu, « Infanticide, Fertility and "Population Stagnation" : The State of
Tokugawa Historical Demography », Japan Forum, vol. 4, n° 2, octobre 1992, p. 369-381.
2 Voir la partie intitulée « Shôwa made tsuzuita mabiki shiîzoku » ^{\%M'X:^t^^tz\u]
'Jl^ï^fft (L'infanticide, coutume qui a perduré jusqu'à 1ère Shôwa (1926-1989) dans
Fujita Shin.ichi illllli'i- -, Osan kakumei ioM'tfî-fà (Révolution dans les accouchements),
Asahi shinbunsha #111 MrW:, 1979, p. 39-53.
3 Coauteur avec Ootsu Tadao ÀïK&ÎJJ de Mabiki to mizuko — Kosodate nofôkuroâ fîSj
'Jl # t /R /- /-fît W 7 t — ? D T - (L'infanticide et les enfants de l'eau, le folklore dans
l'éducation), Ningen sensho ÀlîSJjii f1ï, vol. 67, 1983. TOO Muriel JOLIVET
nouveau-né avait été supprimé contre sa volonté4. Il précise aussi qu'au xviiie
siècle l'infanticide n'était pas considéré comme quelque chose de reprehensible
dans les villages montagnards du département de Fukushima5.
Fig. 1. Régions où était pratiqué l'infanticide. Tiré de Chiba
et Ootsu Tadao j\î$&z%, Mabiki to mizuko- Kosodate no fôkuroâ W[^\ Ë t
TC0 7 t — ? n T — (L'infanticide et les enfants de l'eau, le folklore de
l'éducation), Ningen sensho ÀP^iSII, vol. 67, Nôsangyoson bunkakyôkai
, 1983, p. 122.
4 Fait qu'il m'a confirmé le 22 /l 1/1994 ainsi par lettre : « Kore wa 1943 nen goro
made mabiki ga ari, sono koro yome toshite shussan chokugo jibun no ko o mabiki sareta
josei kara, chokusetsu kikitotta mono desu kara, kakujitsuna koto desu ». C ix U 1943% Zlh
h.r>tz tWtti1^ fiS^^'C h. "V"t^ (L'infanticide a été pratiqué jusque vers 1943. J'ai
personnellement recueilli le témoignage d'une femme dont l'enfant avait été supprimé à
la naissance [sans qu'elle n'ait rien pu dire]).
5 « 18 seiki no kono jiki kono chihô, genzai Fukushimaken no nanseibu sankan no nôson
de wa, mabiki wa warui koto to wa kangaerarete inakatta koto wa tashika des hi ta ». 18©
m<Dz<y)mmz(Dmu, mtEmÊ,m<nmm®\hm<»mttx-ii^ m^\nm^z t timmnx
l^kfr-otzZ ttttfefrXltz; (Lettre du 22/1 1/1994 : «À cette époque au xvnr siècle,
dans la commune rurale qui correspond aujourd'hui au sud-ouest du département de
Fukushima, l'infanticide n'était pas considéré comme quelque chose de reprehensible »). Derrière les représentations de l'infanticide 101
Le terme mabiki PeII(jI# est un euphémisme qui renvoie à l'acte
d'éclaircir un plant. Il s'agissait là d'une pratique considérée comme un mal
inévitable, destiné à assurer la survie des autres membres de la maisonnée.
Dans le même état d'esprit on « abrégeait » la vie des plus âgés, comme en
témoignent « les monts où on jetait les vieux » {ubasuteyama $slcrli|)6.
À la campagne la terminologie qui renvoyait à « l'infanticide » était très
suggestive : otosu (éliminer, abattre), suteru (jeter, abandonner, sacrifier),
umeru (enterrer), orosu (faire descendre ou décrocher), ce dernier terme
étant toujours en usage pour évoquer l'avortement. D'autres expressions
plus imagées ont pu être répertoriées selon les régions. Ainsi :
« en faire une taupe » mogura ni suru
(Shinano no Suwa fH'l
« aller à la pêche aux crabes » kani sagashi
shio kani niyaru « donner en pâture aux crabes » (Tôhoku)
« aller à la pêche aux corbiculas » shijimf hiroi
« aller ramasser des pommes de pin » matsukasa hiroi
« aller cueillir l'armoise8 » (Fukui) yomogi tsumi
yama imo hori « aller déterrer des ignames » (Kyûshû)
koppa kaki « aller ramasser des débris de bois » (Kyûshû)
tai no esa « donner à manger aux carpes » (Fukui)
« le mettre sous la protection de Jizô »9 o-Jizôsama no
o -des hi ni suru tz (Gunma)
6 Voir à ce sujet le film cTImamura Shôhei ^•fàH^, La Ballade de Narayama
[Narayama-bushi ko tSliilfi#, 1983), tiré du roman du même nom de Fukazawa
Shichirô \%\R L'ÊP, Shinchôsha ffï^ti, 1956. Il existe encore aussi des pokkuri dera où les
personnes âgées viennent prier pour avoir une mort « pokkuri », c'est-à-dire « rapide » et
sans souffrance.
Petits coquillages utilisés pour donner du goût à la soupe à base de pâte de miso.
8 II est intéressant d'observer que l'armoise commune, encore appelée « herbe de la
Saint-Jean », est une plante qui était réputée abortive chez les Anciens.
9 D'après Tsuboi Hirofumi if ¥rWi£. et al., « le to josei » i? t^ctt (L'unité familiale
et la femme), Nihon no minzoku bunka taikei B$coRf£^tfkf£^ (Structures de la culture
populaire japonaise), vol. 10, Shôgakkan /JN^lf , 1985, p. 439 ; Nihon san.iku shûzoku
shiryô shûsei S^/SWlifëftfi-llrôc (Compilations de documents sur les us et coutumes
relatifs aux naissances et à l'éducation), publié en 1975 par l'école de Yanagita Kunio $P
fflSl^, à partir de l'étude de Yanagita Kunio, San.iku shûzoku goi JIËWljfëlall (Lexique
sur les us et coutumes concernant la naissance et la manière d'élever les enfants), 1935,
cité par Fujita Shin.ichi, Osan kakumei, op. cit., p. 45-49 et par Chiba Tokuji et Ootsu
Tadao, Mabiki to mizuko— Kosodate nofôkuroâ, op. cit., p. 33. Au sujet de Jizô, se reporter
à la note 26. 102 Muriel JOLIVET
L'avortement était connu et pratiqué dans le Japon ancien (fig. 2)
mais seules les femmes appartenant aux classes aisées pouvaient recourir
à une faiseuse d'anges ou se procurer des plantes médicinales à Edo. Les
méthodes abortives des paysans étaient aussi empiriques qu'hasardeuses,
aussi préféraient-ils opérer après l'accouchement pour protéger la mère
dont la santé était vitale pour la survie de la maisonnée.
Fig. 2. Régions où était pratiqué ravortement. Ibid., p. 122. Derrière les représentations de l'infanticide 103
Les méthodes les plus connues consistaient à introduire dans l'utérus de
la femme des racines de physalis ou de bardanes, des aiguilles d'acupuncture
ou de mandarinier sauvage, des branches aiguisées de mûrier, de pétasites
japonais ou encore des tiges de bambou nain. Il est fait mention de tisanes
purgatives et de décoctions à base de plantes vénéneuses ou susceptibles de
provoquer une hémorragie ; on parle même d'absorption de mercure, de
fer, de soufre, de phosphore ou de plomb. On pouvait aussi avoir recours à
des massages pour faire descendre le fœtus {momi oroshi) ou à des curetages
{sôha SUNS). A Okinawa, on trouve une allusion à une étrange « soupe de
chien » mijotée dans des feuilles de ricin rouge10.
À défaut de méthodes contraceptives efficaces11, il arrivait aussi qu'on
« avertisse » les divinités en donnant au dernier garçon un nom prédestiné
tel que Urayoshi 1Ê^ (assez), ou Sutejirô fê^Ê[5 (du verbe suteru, jeter,
abandonner, sacrifier), ou à une fille TomeY ï (de tomeru, arrêter), Sute
7,-f (jeter, abandonner), Yoshi 3 N> (ça suffit) ou Sue XX (la dernière ou
la benjamine)12 .
Derrière les mabiki etna
Présentées aux temples par les gens du peuple entre l'époque d'Edo
et l'ère Meiji, les représentations de l'infanticide ou mabiki ema étaient
exposées sur les murs intérieurs du bâtiment principal {hondô ^f-HÊ) de
certains monastères bouddhistes (fig. 3). Bien que deux mabiki ema aient
été retrouvés dans des sanctuaires shinto des départements de Gunma et
de Saitama13, cela reste l'exception dans cet univers où, contrairement au
bouddhisme, la mort est peu présente.
10 Akai tôgoma no ha to inu no niku o nite tabe ^v
Yanagita Kunio cité par Fujita Shin.ichi, Osan kakumei, op. cit., p. 49.
1 ' Pour une étude des méthodes contraceptives, voir la maîtrise de Suzanne Formanek,
Fortpflanzungskontrolle im Vormodernen Japan, Institut f. Japanologie Universitât Wien,
1986, ainsi que celle d'ABE Emiko, L'infanticide et lavortement à l'époque d'Edo: les
coutumes et les mentalités populaires, INALCO 1994, non publiée.
12 Par analogie avec le mot suekko M^~f~ qui désigne le dernier enfant, soit le cadet
de la famille. Dans le même ordre d'idée une Américaine m'a confié que ce n'était pas
un hasard si elle avait nommé son dernier fils Zaccharia, prénom qui commence par la
dernière lettre de l'alphabet. Le prénom Benjamin — qui signifie le plus jeune — aurait-il
une fonction similaire ?
13 R. J. Zwi Werblowsky cite le Ishikiri jinja, comme étant l'un des rares sanctuaires
où un rituel d'apaisement pour les mizuko tRï1 (fœtus avortés) était pratiqué. Pour la
traduction du rituel qui en est faite, voir A Shinto Norito for Mizuko Kuyô, cité par R. J. Zwi
Werblowsky, dans « Mizuko kuyô — Notulae on the Most Important "New Religion" of
Japan », Japanese Journal of Religious Studies, n" 18, (appendix B, p. 341-344). 104 Muriel JOLIVET
Fig. 3. Lieux où on trouve des mabiki ema (X) ou des illustrations imprimées
(O). Ibid., p. 69.
Les monastères, qui offraient aux regards des représentations de
l'infanticide, sont localisés dans des régions où ces pratiques étaient
devenues courantes, au point d'inquiéter les autorités publiques. Le
réalisme de ces ô-ema ^ClêM14 servait surtout à frapper l'imagination des
pèlerins, et à les amener à réfléchir aux lourdes conséquences karmiques
d'un acte devenu par trop banal. Ces tableaux furent exposés aux yeux de
tous, ou remisés, alternance qui révèle qu'ils ont été parfois soupçonnés
d'inciter les profanes à passer à l'acte, plutôt qu'à les en empêcher. Selon
les époques, les autorités considéraient sans doute que ceux qui ignoraient
cette pratique n'avaient pas besoin d'en être informés, ou que ceux qui y
avaient pensé pas d'être « rassurés » en voyant que d'autres
y eu recours avant eux.
ou « grands ema », par opposition aux ko-ema 'h%kM ou « petits ema Derrière les représentations de l'infanticide 105
Les représentations de la mère infanticide
C'est en général la mère qui est représentée en train d'opérer, plus
rarement, la belle-mère ou la sage-femme. Comme le confirment les verbes
qui désignent l'infanticide, le nouveau-né était le plus souvent « écrasé »
{tsubusu 7jt"f) ou «étouffé» (osaetsukeru ffl£ x_f\Mt £, assatsu \±J$L,
chissoku iLiO par la mère qui posait une main sur l'anus et l'autre sur les
voies respiratoires du nouveau-né qu'elle obstruait avec du papier humide
{kami hari), des chiffons {nuno tarazu), ou, plus rarement, avec du riz, de
l'huile, du sable ou du son de riz.
Renvoyer l'enfant aux dieux
Les croyances populaires exigeaient qu'on s'exécute avant que le
nouveau-né n'ait poussé son « premier cri » {ubugoe ÊLfë) afin que ce « don
du Ciel » (sazukari mono £?#* 0 ffl), puisse être « renvoyé » au monde des
divinités auquel théoriquement il appartenait encore, en lui souhaitant une
meilleure réincarnation ultérieure. C'est ce que suggèrent des expressions
telles que higaeri FJfrfr 0 , soit « faire l'aller retour en un jour »'\ ou kogaeshi
I^'AL, soit « rendre » ou «renvoyer» le nouveau-né16. On remarque
d'ailleurs ce terme en tête du tableau, toujours exposé à la 33e station du
pèlerinage à Kannon dans le temple Kikusuiji SjtR# à Chichibu f£5£
(fig. 4).
Quand ils ne s'estimaient pas en mesure d'accueillir le « don céleste »,
les gens se réservaient le droit de le restituer aux dieux. Yanagita Kunio a
observé que l'enfant était considéré comme « un être amphibie qui errait
entre le monde des dieux, des esprits et des hommes »17. C'est ainsi que le
dicton « nana sai made kami no uchi » ïsM~£. "CffiCD ^ %, (jusqu'à l'âge de
sept ans, l'enfant est entre les mains des divinités), pouvait être interprété
comme autorisant les parents à renvoyer en quelque sorte à l'expéditeur
le superflu {pkaeshi suru iç ti Z-Zs 7^ )V) quand ils ne s'estimaient pas en
mesure de l'accepter. Si le bouddhisme condamnait a priori cet acte (tout
comme il condamne toute atteinte à la vie), le shintoïsme populaire restait
plus évasif.
15 Kita hi ni kaeru kara ko iu -fctz H d'fà S fr ï> Z î U ■? , Yanagita Kunio, cité par
Fujita Shin.ichi, Osan kakumei, op. cit., p. 45.
16 Fuyôna ko wa kamisama ni okaeshi sbimasu to iu kimochi datta
tz o tz {ibid., p. 52), Kamisama kara sazukatta ko o henjô suru i ffî
l:fS;S (ibid., p. 45).
1 ' Kami no sekai, tamashii no sekai to ningen sekai no aida o furafura shite iru
ryôseidôbutsu no yô ni kangaete itaWv>WM, ¥L <V W W- h A fl'.j M W f rU £777-7l"O>5i8iJ
J)lc-%z.X*<'>tz, cité dans Fujita Shin.ichi, Osan kakumei, op. cit., p. 52. 1
Muriel JOLIVET 106
Fig. 4. Mabiki ema du temple Kikusuiji, 33e station du pèlerinage à Kannon
(toujours exposé dans le temple).
La misère et la famine acculèrent aussi les « chrétiens cachés » (kakure
kirishitan PStl^ 'J v 9 y) à « éclaircir les plants». Ces derniers se
justifiaient en interprétant la crucifixion du Christ comme une épreuve qui
Lui avait été imposée par son Père en expiation du massacre des Innocents.
Le Christ devenait ainsi un compagnon de peine qui partageait avec eux le
poids des vies innocentes qu'il avait bien fallu « sacrifier » pour assurer la
survie du groupe18.
La pression familiale
II ressort de nombreux mabiki ema que la mère agissait le plus souvent
sous la pression du reste de la famille, voire de la communauté villageoise.
On en trouve par exemple dans le monastère de Ontokuji MJM^f, à
Nagaishi il:#ïîï, dans le département de Yamagata, ainsi que dans celui du
Fukuganji M^t'-^f, à Datechô §*)ÊfflT, dans le département de Fukushima.
Sur ces ôema, une mère s'exécute en détournant la tête, sous la pression
de sa belle-mère qui la menace d'une longue pipe (kiseru), tandis que son
mari, une houe à la main, s'apprête à aller enterrer la dépouille (fig. 5).
18 D'après les propos du célèbre romancier catholique Endô Shûsaku
prononcés lors d'une conférence sur la psychologie religieuse des Japonais {Nihonjin no
shùkyô shinri 1 >Kàc0/,.kI^l».EiP.) donnée à la Maison franco- japonaise le 19 février 1992. Derrière les représentations de l'infanticide 107
Fig. 5. Mabiki ema représentant une mère en train de tuer son enfant sous la
pression de sa belle mère et de son mari. Tiré de Tsuboi Hirofumi et ai, « le to
josei », op. cit., p. 242.
Les boules du feu qui encerclent le cou des principaux protagonistes
indiquent qu'ils sont menacés des sentences de l'enfer, détail qui révèle
aussi peut-être que le nouveau-né a été étranglé. Toujours est-il que
seul le vieillard, qui tente d'arrêter le geste fatal, baigne dans la lumière
compatissante de Kannon.
On aperçoit à gauche les deux aînés — une fille et un garçon — qui
implorent la miséricorde de Kannon. La présence des deux enfants suggère
qui l'enfant sacrifié était une fille. Le fameux dicton ichi hime ni tarô J
m~
'.Xt$, faussement interprété de nos jours comme étant l'ordre idéal :
d'abord une fille, puis un garçon (la petite fille étant censée aider sa mère
à élever son petit frère), renvoie en réalité au nombre d'enfants qu'on
considérait suffisant de garder : soit une fille et deux garçons, au cas où il
arriverait malheur à l'aîné1'.
Sur une gravure qui figure dans un livre de morale (Raji imashime
oshiegusa W^nX^L^) qui date de 1858, (fig. 6), on remarque une mère qui
s'exécute sur l'ordre de son époux qui, les mains derrière le dos, surveille
le bon déroulement des opérations. Le Dr Sakai Shizu du département
d'histoire médicale de l'Université Juntendô /IIM^c^, a attiré mon attention
sur le message confucianiste imprimé en haut de ce dessin, où on peut
lire : « Honorez vos ancêtres et arrrêtez l'infanticide » (Senzo daiji ni,
19 Toute l'épopée de Oshin, l'héroïne de la dramatique télévisée du même nom,
évoque entre autre la tragédie d'être l'épouse d'un troisième fils {san.nan :J)]).

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