Drogues et criminalité : point de vue critique sur les idées véhiculées ; n°3 ; vol.21, pg 303-314

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Déviance et société - Année 1997 - Volume 21 - Numéro 3 - Pages 303-314
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Publié le 01 janvier 1997
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S. Brochu
Drogues et criminalité : point de vue critique sur les idées
véhiculées
In: Déviance et société. 1997 - Vol. 21 - N°3. pp. 303-314.
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Brochu S. Drogues et criminalité : point de vue critique sur les idées véhiculées. In: Déviance et société. 1997 - Vol. 21 - N°3.
pp. 303-314.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ds_0378-7931_1997_num_21_3_1635Déviance et Société, 1997, Vol. 21. No 3, pp. 303-314
actualités bibliographiques:
DROGUES ET CRIMINALITÉ :
POINT DE VUE CRITIQUE SUR LES IDÉES VÉHICULÉES
S.BROCHU*
Mots-clés: Drogues - Crime - Relation drogue/crime - Politique criminelle
Key-words: Drugs - Crime - Link drug/crime - Criminal Policy
La justice à beau suivre son cours,
elle n'en est pas plus instruite
Sol
Extrait du monologue La justice sans balance
On associe facilement drogue illicite et délinquance. Il est d'ailleurs établi depuis long
temps qu'il existe un lien entre l'abus de substances psycho-actives et la criminalité (Facy,
1991 ; Gossop, Roy, 1977; Hammersley, Forsyth, Lavelle, 1990; Kokkevi et al, 1993; Korf,
1994; pour ne nommer que quelques études).
Pourtant, rien n'est moins certain que la nature exacte du lien entre la drogue et le
crime. En fait, il y a des centaines de personnes qui, sans consommer, « squattent » le
phénomène de la consommation: les gens des médias, des groupes de pression... Vivant
de la consommation illicite des autres, ils nous offrent une compréhension subjective,
voire même bancale, du phénomène qu'ils exploitent. La population s'abreuve de ces
discours supportant la répression et la prohibition. La drogue illicite et la criminalité
deviennent ainsi des figures emblématiques de négatifs absolus1 dans l'imaginaire
social. Dans un tel contexte, que peut-il ressortir sinon l'intoxication des «bien-pen
sants» par une «overdose» de préjugés tentant de combler des connaissances lacu
naires.
Dans ce texte, nous présenterons les conclusions des études scientifiques portant sur la
relation drogue 2-crime tout en tentant de nous libérer du dogmatisme nord-américain
ultra-répressif en matière de substances psycho-actives3 pour tenter de conserver un
regard sobre sur le résultat des écrits scientifiques récents dans le domaine. Pour ce faire,
nous analyserons d'abord la consommation de drogues parmi les contrevenants. A l'i
nverse, nous tenterons également de mieux cerner les comportements délinquants manifest
és par les toxicomanes. Cette discussion nous conduira alors à l'analyse plus spécifique de
la nature de la relation drogue-crime.
* Université de Montréal, Ecole de criminologie, Centre international de criminologie comparée.
1 Selon l'expression de Lallemand (1995).
2 Seules les substances psycho-actives illicites feront l'objet de discussions dans cet ouvrage.
3 Dans cette analyse, nous priviligierons donc les études européennes. 304 Déviance et Société
I. La drogue parmi les personnes judiciarisées
Au cours des 20 dernières années, les présidents américains ont adopté un thème
fétiche: la guerre à la drogue. Ils sont devenus toxicomanophages en tentant, à tour de
rôle, de gagner ce combat... et leur réélection du même coup ! A l'instar des Etats-Unis,
les dirigeants politiques de plusieurs pays occidentaux ont été gagnés par l'idée que l'i
ntervention à privilégier auprès des toxicomanes s'avère la répression. On croit ainsi, par
une pensée magique, que l'interdit, la menace et la punition maîtriseront la consommat
ion.
Malgré ces politiques prohibitionnistes susceptibles de rendre l'accès au produit plus
difficile, les prix des drogues illicites ne sont pas à la hausse en Europe (Farell, Mansur,
Tullis, 1996). Bien au contraire, de nouvelles drogues (par ex. ecstasy) font leur apparition
en force.
Par l'application de politiques répressives, on tente de détourner notre attention des
causes mêmes de cette consommation abusive: l'exclusion sociale et culturelle, le dénue
ment économique, la perte d'identité (Castel, 1994, Castel et al, 1992; Hammersley, Morr
ison, 1988; Swierstra, 1994; Van Hecke, 1995); tout en marginalisant davantage le
consommateur.
Dans ces circonstances, rien d'étonnant que les prisons et les pénitenciers accueillent
un nombre considérable de toxicomanes: l'emprisonnement du consommateur devient
la norme plutôt que la mesure de dernier recours. En France, une recherche conduite
par Kensey et Cirba (1989) démontre que 10,7% des personnes incarcérées ont
consommé une drogue au moins deux fois par mois dans les trois derniers mois qui ont
précédé leur incarcération. De ce nombre, 61,7% faisait usage d'une substance psy-
choactive sur une base quotidienne. Pour leur part, Ingold et Ingold (1986) estimaient
que les toxicomanes représentaient 27% des admissions des établissements pénitent
iaires parisiens.
Il est bien évident que la prévalence d'usagers de drogues en prison est accentuée par
les politiques d'intolérance face aux consommateurs. Ainsi, la décriminalisation des gestes
entourant l'achat de drogues de concert avec l'application de politiques de réduction des
méfaits diminueraient la prévalence de consommateurs rencontrés par le système pénal. A
l'heure actuelle, un grand nombre de toxicomanes s'y retrouvent un jour ou l'autre (Covell
et al, 1993).
Cette répression du toxicomane a pour effet pervers de façonner l'espace d'enferme
ment en un lieu de consommation de drogues illicites. Ainsi, les circuits de trafic et de
consommation de drogues en détention se forgent au rythme de l'incarcération des traf
iquants (Chayer, Brochu, en préparation; Pearson, 1992). L'imagination des consommat
eurs semble la seule limite insurmontable à l'introduction frauduleuse de la drogue en
détention. Aussi, plus de la moitié des détenus consomment des drogues durant leur séjour
en Le plus souvent il s'agit de cannabis, mais les opiacés sont également utilisés
laissant présager le partage de seringues souillées lorsque les autorités pénitentiaires ne
permettent pas l'accès à du matériel stérilisé (Covell et al , 1993 ; Facy, 1993 ; Kensey, Cirba,
1989; Ingold, Ingold, 1986; Maden, Swinton, Gunn, 1990; Turnbull, Stimson, Stillwell,
1994). Les dettes de drogues contractées par les toxicomanes intensifient la violence déjà
bien ancrée dans ces milieux. Tout ceci ne fait qu'accroître les difficultés de gestion péni
tentiaire (Lauwers, Van Mol, 1995). La prison ne semble pas outillée pour freiner ou
même ralentir la trajectoire toxicomane.
Examinons maintenant la contrepartie, la délinquance manifestée par les usagers et les
abuseurs de drogues illicites. Drogues et criminalité 305 BnocHv,
IL La délinquance parmi les usagers abusifs de drogues illicites
La consommation régulière de certaines drogues illicites s'avère dispendieuse. Ainsi, à
titre d'exemple, les héroïnomanes anglais dépenseraient en moyenne 10 000 £ par année
(Parker, Bottomley, 1996). L'argent devenant donc une source de préoccupation import
ante, plusieurs stratégies combinées permettent de boucler le budget.
Notre travail clinique antérieur et nos contacts avec les toxicomanes nous permettent
de conclure que ces derniers ne s'orientent habituellement pas vers la criminalité comme
premier choix à moins qu'ils ne soient déjà impliqués dans ce type d'activités à prime
abord.
Ainsi, pour les personnes qui n'étaient pas déjà impliquées dans la criminalité, la pre
mière stratégie économique d'accès à la drogue consistera à augmenter leurs activités
habituelles lucratives tout en réduisant l'ensemble des autres dépenses. Pour les gens qui
occupent un emploi, il s'agira de faire du temps supplémentaire rémunéré ou de trouver
un autre emploi à temps partiel après les heures régulières de travail (voir également Gra-
pendaal, Leuw, Nelen, 1991 ; Hammersley, Morrison, 1987; Korf, 1994; May, 1996).
Si cela ne s'avère pas suffisant, le consommateur pourra alors avoir recours à des acti
vités inhabituelles et peut-être même marginales pour lui. Ainsi, certains effectueront des
travaux en exigeant d'être payés «sous la table» ou tenteront de bénéficier des largesses
de leur entourage : emprunter de petites sommes d'argent auprès d'amis ou de membres
de leur famille, bénéficier de repas gratuits ou de l'hébergement pour une fin de semaine
qui n'en finit plus. D'autres encore vendront leur télévision, leur chaîne hi-fi ou en obtien
dront une valeur minimale chez le prêteur sur gage (voir également Grapendaal, Leuw,
Nelen, 1991; Korf, 1994; Taylor, 1993).
Très tôt alors apparaîtra la tentation de «l'illégalité acceptable». Ceux qui en ont les
moyens tenteront de frauder l'impôt, ou «d'emprunter» le matériel de la compagnie pour
laquelle ils travaillent. Enfin, il est possible d'observer qu'un certain nombre de toxic
omanes s'impliquent dans des activités périphériques à la vente de drogues. C'est ainsi qu'ils
agiront à titre de rabatteurs en dirigeant les clients potentiels vers des revendeurs. Ils pour
ront louer leur seringue ou d'autres instruments servant à la consommation de drogues à
des néophytes. Certains aideront des usagers moins expérimentés à s'injecter la drogue.
D'autres pourront tester la qualité de la substance pour un revendeur intermédiaire, trans
porter des quantités plus ou moins importantes de drogues d'un endroit à un autre, ou
même en entreposer temporairement dans leur maison. Un certain nombre revendra la
méthadone qui leur est prescrite. Ces activités sont habituellement pratiquées en fonction
des opportunités rencontrées et rémunérées selon les risques encourus. Beaucoup se pro
cureront leur drogue en plus grande quantité de façon à économiser sur le prix d'achat et
s'impliqueront alors dans la revente de cette drogue auprès d'un cercle restreint d'amis. Cet
accès facile à la drogue deviendra cependant, pour bon nombre d'entre eux, un facteur
favorisant la surconsommation (voir également Ingold, 1985; Korf, 1994; Taylor, 1993).
L'étape suivante consiste, dans bien des cas, à s'initier à une « illégalité morale ». Pour
les personnes qui n'étaient pas déjà impliquées dans la délinquance avant leur dépendance
aux drogues, le passage à cette étape constitue souvent une décision extrêmement difficile
et plusieurs préféreront mettre un terme à leur consommation plutôt que de la franchir.
L'illégalité morale consiste habituellement en une criminalité lucrative pour laquelle le
consommateur se persuade que la victime (habituellement une société, une chaîne de
magasin...) ne souffre pas du délit. L'infracteur dira que le vol à l'étalage n'affecte pas les
magasins à grande surface puisqu'ils sont bien couverts par leur assureur pour ce genre de
perte et qu'ils font d'énormes profits en exploitant les consommateurs. 306 Déviance et Société
Une minorité de toxicomanes rencontrés sans antécédents judiciaires antérieurs à leur
dépendance ont franchi une étape supplémentaire: la «criminalité immorale» aux yeux de
l'acteur en cause. Il s'agit bien souvent de types de crimes qui met le contrevenant en pré
sence plus ou moins directe avec la victime (par ex. vol avec violence) ou qui lui font trans
gresser ses valeurs morales fondamentales (par ex. prostitution).
Bien sûr, selon l'étape de la trajectoire toxicomane, les revenus disponibles, le coût de
la drogue, les usagers pourront combiner plus d'une catégorie d'activités lucratives. La
répartition des sources de revenus des usagers est le fruit d'un jeu complexe de facteurs
tels que:
a) la possibilité d'avoir accès à un travail rémunéré;
b) les politiques d'aide sociale;
c) la disponibilité de la drogue ;
d) le prix du produit;
e) les possibilités de se procurer un produit de substitution à faible coût;
f) la trajectoire toxicomane de l'usager et son niveau de dépendance;
g) le sexe de l'usager;
h) les valeurs auxquelles la personne adhère;
i) le pattern criminel du pays ;
j) les profits que l'on peut tirer de chacune des activités lucratives. Ils pourront toutefois
mettre fin à leur consommation abusive au moment où ils détermineront que cette acti
coûteuse4 pour eux. vité devient trop
Si nous nous arrêtons plus spécifiquement à la criminalité des toxicomanes, il est pos
sible de constater que, parmi les crimes observés, les vols (surtout les vols à l'étalage) de
même que les activités reliées au trafic de drogues ressortent avec force. De même, pour
certaines femmes toxicomanes, la prostitution peut constituer une entrée d'argent servant
à combler le besoin monétaire engendré par la consommation excessive (Korf, 1994; Tayl
or, 1993). Examinons de façon plus détaillée chacun de ces types de crime.
L Les vols
Le vol perpétré au sein de la famille ou dans le milieu d'emploi, le vol à l'étalage et le
vol de menus objets (vélo, contenu d'automobile...) constituent les types de vol les plus
fréquemment commis par les toxicomanes (Grapendaal, Leuw, Nelen, 1991 ; Hammersley,
Morrison, 1987). Ils requièrent peu d'habiletés spécifiques et les risques de poursuites sont
faibles. Les biens de consommation tels les vêtements et les aliments (cigarettes, alcool)
constituent, de façon générale, les objets les plus fréquemment volés par les gros consom
mateurs de substances psycho-actives illicites. La marchandise neuve sera soit conservée
pour leur usage personnel, soit écoulée dans la communauté d'appartenance du voleur (ce
4 Le coût ne se mesure pas ici seulement en termes d'argent dépensé pour l'achat de la drogue, mais éga
lement en implication dans des activités allant à rencontre des valeurs de l'acteur social ainsi que des
risques perçus associés à ces activités. Drogues et criminalité 307 Brochu,
qui constituera une aubaine pour la communauté qui, dans bien des cas ne pourrait se pro
curer l'objet au prix de détail fixé par les commerces) soit cédée à un receleur qui en don
nera au plus le tiers de sa valeur marchande.
Les vols par effraction suivent en importance (Cromwell et al., 1991), mais contrair
ement au type de criminalité précédant, il fait appel à un certain nombre d'habiletés qui
n'est pas donné à tous: opérer l'effraction sans éveiller les soupçons; connaître le fonc
tionnement des systèmes d'alarme ; pouvoir expertiser sommairement la valeur des biens
volés... Le produit du vol sera soit écoulé par la personne même dans la rue ou dans les
bars, refilé à un receleur, échangé contre de la drogue auprès d'un trafiquant, ou encore
vendu à un marchand qui en connaît ou non la provenance. Le plus souvent, les voleurs les
plus réguliers préfèrent transiger avec des receleurs de façon à obtenir leur argent rapide
ment sans trop de problèmes. Ils recevront ainsi approximativement le cinquième de la
valeur marchande de l'objet volé usagé (Johnson et al, 1985).
Pour leur part, les vols avec violence représentent une des façons les plus rapides de se
procurer de grandes sommes d'argent liquide. Pourtant, les risques inhérents à ce délit, le
contact de l'agresseur avec sa victime, et une sentence possiblement plus longue ont pour
effet de décourager plus d'un infracteur éventuel (Johnson et al, 1985). Le vol avec vio
lence le plus souvent commis par les gros consommateurs de drogues illicites consiste à
soutirer, sous la menace, les portefeuilles des passants. Ce délit se produit généralement
dans un lieu public (Johnson et al, 1985). Il n'est pas exclu que la personne volée soit elle-
même engagée dans une activité illicite: il s'agit bien souvent d'un consommateur de
drogues sur le point de conclure une transaction ou en état d'intoxication. Les revendeurs
de drogues constituent également des cibles fréquentes de vol avec violence (Faupel,
1991). Ce type de crime acquisitif présentant une connotation violente s'avère souvent la
délinquance de la « dernière chance » pour le toxicomane qui cherche désespérément à se
procurer l'argent nécessaire pour satisfaire son désir de drogues illicites ou en vue d'éviter
le sevrage. Ce qui explique en partie que la violence manifestée par l'agresseur ne corres
pond pas toujours à ses propres valeurs.
2. Le trafic de drogues
Le trafic de drogues constitue une activité illicite presqu'inévitable pour un toxic
omane sans le sou. Il s'agit, pour un bon nombre de petits trafiquants, de s'assurer un accès
constant à la drogue de dépendance (Taylor, 1993; Tunnell, 1993). Il constitue habituelle
ment un trafic à temps partiel, à petit échelle, entre amis ou connaissances. Ces petits tra
fiquants ont donc débuté leur consommation avant de s'impliquer dans la revente (Tunn
ell, 1993).
Plusieurs éléments peuvent contribuer à expliquer cette implication dans le trafic de
drogues. Il y a d'abord l'énorme profit engendré par cette activité (Berg, Andersen, 1993) :
peu de gens peuvent réclamer un salaire aussi élevé pour un travail licite (Korf, 1994). La
facilité des opérations constitue un autre élément attrayant: beaucoup de personnes ven
dent à partir de leur appartement (Berg, Andersen, 1993). Les risques d'arrestation sont
perçus comme faibles : certains revendeurs rapportent avoir opéré des centaines de tran
sactions avant leur arrestation (Hunt, 1990). Enfin, cette forme de criminalité respecte
bien le style de vie des toxicomanes (par ex. heures d'affaires, lieux de rencontre,
contacts...) (Faupel, Klockars, 1987).
Parmi l'ensemble des crimes commis par les toxicomanes, la revente constitue souvent
celui qui est le plus rémunérateur et le plus populaire (Inciardi, Pottieger, 1994). Toutefois, Déviance et Société 308
même si la grande majorité des toxicomanes s'implique éventuellement dans la revente de
drogues auprès d'amis ou de connaissances, peu d'entre eux en font une carrière (Hunt,
1991). Quoi qu'ils en pensent, un grand nombre de revendeurs finiront par se faire appré
hender et se retrouveront derrière les barreaux. D'autres ne sauront pas établir les
contacts nécessaires à leur ascension dans une carrière de trafiquants (Tunnel, 1993).
3. La prostitution
Bien que la prostitution de rue exercée par la femme soit très souvent associée à la
consommation de drogues illicites, la toxicomanie n'est pas synonyme de prostitution. La
prostitution organisée n'est le lot que de très peu de femmes et d'une infime partie des
hommes toxicomanes (Erickson, Watson, 1990).
La compréhension du lien entre la consommation de drogues illicites et la prostitution
doit, entre autres, passer par l'étude des aspects utilitaires de la drogue ; la valeur symbol
ique de certaines drogues dans le domaine de la sexualité (par ex. la cocaïne) ; la difficulté
d'accès des femmes à d'autres formes de criminalité (par ex. le trafic) et leur dépendance
économique; ainsi que le rôle traditionnel de la femme tel que perçu par les hommes.
Ainsi, d'une part, le recours à des substances psycho-actives facilite le travail et l'adap
tation au monde difficile de la prostitution. Il permet de mieux supporter le stress ressenti
par la majorité des prostituées et d'atteindre un état de repos après une longue journée.
Certaines drogues sont également associées à la sexualité. Ces drogues, telles que la
cocaïne, pourront donc être utilisées par quelques prostituées (habituellement les prosti
tuées de luxe) afin de socialiser avec le client et de passer aux préliminaires de leurs fonc
tions.
Toutefois, pour d'autres femmes, le recours à la prostitution est motivé par une dépen
dance économique et une difficulté d'accès à d'autres leviers économiques (Chaleil, 1981).
Même à l'intérieur du milieu de la délinquance, les femmes sont souvent considérées
comme des partenaires indésirables. Elles ont donc recours à une «criminalité féminine»
(Pettiway, 1987).
En somme, l'implication criminelle des toxicomanes est principalement lucrative. A
l'intérieur même de cette criminalité lucrative, les délits qui ne mettent pas l'infracteur en
contact direct avec une victime (par ex. vol à l'étalage, trafic, prostitution) obtiennent la
faveur populaire. Ces délits sont associés, aux yeux des toxicomanes, à peu de risques.
Devant la constatation de l'importance des activités criminelles parmi les usagers de
drogues et les toxicomanes, on peut être tenté de croire que la drogue constitue la voie
royale vers la criminalité. Qu'en savons-nous?
III. Nature de la relation drogue-crime
L'étude de la relation se trouve actuellement dans une période de crise
paradigmatique. Le malaise provient d'une triangulation de motifs: les limites de notre
savoir actuel; une pratique qui ne respecte pas nos connaissances; un étiquetage pervers
des consommateurs. Ainsi, d'une part les modèles conceptuels contemporains n'arrivent
pas à s'asseoir sur un corpus empirique cohérent (par ex. nos échantillons non représentat
ifs sont habituellement constitués des toxicomanes les plus criminalises - on rejoint peu
les consommateurs réguliers qui occupent des fonctions sociales importantes, pourtant ils
existent; nous faisons alors des généralisations outrancières à partir de ces études). Drogues et criminalité 309 Brochu,
D'autre part, nous sommes en présence d'une extrême difficulté à intégrer des connais
sances qui confrontent nos croyances profondes (par ex. possibilité d'une consommation
réfléchie ou contrôlée de substances psycho-actives illicites). Enfin, nous continuons à
apposer des étiquettes négatives aux consommateurs de drogues illicites qui en viennent à
préférer l'identité de toxicomane à celui de criminel.
Quoi qu'il en soit, les études scientifiques des vingt dernières années nous ont apporté
un certain nombre d'éléments à considérer.
Ainsi, il est généralement possible de classer sommairement les consommateurs de
drogues en trois catégories : les expérimentateurs ou usagers occasionnels; les consommat
eurs réguliers; et les dépendants (Johnson et al, 1985). Cette classification a pour avan
tage de mieux cerner la relation que la personne entretient avec la drogue ainsi que sa
capacité à gérer sa consommation. Elle permet également de spécifier qu'il n'existe pas de
rapport synonymique entre la consommation d'une drogue (qu'elle soit licite ou non) et la
dépendance.
La majorité des expérimentateurs ne feront jamais un usage régulier de drogue. Seule
une minorité de personnes ayant expérimenté des drogues développe une dépendance. Le
passage d'une étape à l'autre dépend de la personne, des produits consommés et du
contexte.
Pour les expérimentateurs ou les usagers occasionnels, l'argent disponible favorise la
consommation de drogues (Faupel, 1991). Autrement dit, si un usager irrégulier bénéficie
d'une entrée d'argent, il pourra consacrer une partie de cet argent à l'achat de drogues; s'il
n'a pas d'argent, il s'en passe ! Pour un bon nombre d'adolescents aux valeurs pro-sociales
cet argent provient de leur allocation ou des petits travaux qu'ils effectuent. Pour ceux qui
ont adopté un style de vie plus déviant, l'argent provient de leurs délits. On voit bien ici
que la criminalité n'est pas nécessairement présente chez l'expérimentateur.
Les usagers réguliers de drogues dispendieuses telles la cocaïne, le crack ou l'héroïne,
constatent rapidement que leur consommation de drogue prend des proportions fort oné
reuses. La majorité d'entre eux réalise qu'il existe une façon relativement facile et «peu
risquée» de réduire les coûts de cette consommation: la revente de drogue. Ils s'impl
iquent donc, quelques heures par jour ou par semaine, dans un trafic à petite échelle auprès
d'amis et de connaissances relativement proches (Faupel, Klockars, 1987; Hunt, 1991).
Ainsi, on constate que la consommation régulière de drogue coûteuse favorise l'implica
tion dans ce nouveau type de criminalité qu'est la revente de drogues5. La relation drogue-
crime est ici circulaire et cumulative.
Pour certains usagers réguliers la proximité de la drogue engendrée par les activités de
trafic favorisera une consommation accrue. Certains en deviendront ainsi dépendants.
Cette dépendance encourage alors l'accentuation de la criminalité. Celle-ci ne se limite
plus aux activités de trafic ou à une spécialité criminelle déjà présente, mais devient poly
morphe. Ces consommateurs dépendants s'inscrivent très bien dans le modèle économico-
compulsif décrit plus tôt (Bail et al, 1981).
Plusieurs de drogue n'entretiennent d'autres liens avec la criminal
ité que par leur possession de stupéfiant ; la drogue ne conduit donc pas nécessairement
à la commission de crimes (d'Orban, 1973; Grapendaal, Leuw, Nelen, 1992; Hammers-
ley étal, 1989; Hammersley, Forsyth, Lavelle, 1990; Kreuzer, 1992; Otero-Lopez étal,
1994). Bien au contraire, la majorité des toxicomanes impliqués dans la criminalité ont
été contrevenants avant d'être dépendants (Hall, Bell, Carless, 1993; Kensey, Cirba,
5 II n'en est pas ainsi pour les drogues moins dispendieuses que l'on peut se procurer autrement (par ex.
pour le cannabis, lorsque la consommation commence à grever le budget, on le cultive chez soi). 310 Déviance et Société
1989; Kokkevi étal., 1993; Otero-Lopez étal., 1994; Parker, Bottomley, 1996; Valleur,
1988).
La drogue, plutôt que de constituer la cause de la criminalité, représente pour beau
coup de jeunes consommateurs un acte déviant recherché pour le style de vie excitant
qu'elle procure; pour la cohésion de groupe; pour l'adhésion à des valeurs marginales. En
ce sens, le toxicomane n'est pas uniquement dépendant de sa drogue, mais il devient éga
lement dépendant de son milieu (Grapendaal, Leuw, Nelen, 1994; Hammersley, Forsyth,
Lavelle, 1990; Ingold, 1984; Taylor, 1993). Pour les personnes ancrées dans ce style de vie,
la drogue et le crime ont un effet de renforcement mutuel (Brochu, 1995). Toutefois, le st
éréotype du drogué qui ne se contrôle plus et qui doit s'impliquer dans la criminalité sert
l'intérêt de plusieurs consommateurs en leur retirant leur responsabilité pour les gestes
répréhensibles qu'ils ont pu commettre (Grapendaal, Leuw, Nelen, 1994; Hall, Bell, Car-
less, 1993).
Des facteurs de risque COMMUNS favorisent plutôt l'abus de drogue ET la déli
nquance: désengagement face aux institutions de socialisation; fréquentation de pairs
entretenant des valeurs marginales; opportunités déviantes; reproduction du cycle de la
misère de génération en génération (d'Orban, 1973; Kreuzer, 1992; Otero-Lopez et al.,
1994; Parker, 1996; Sarnecki, 1989; Sipila, 1985). Les conditions socio-économiques diffi
ciles fragilisent les personnes qui deviennent plus perméables aux facteurs de risque pré
sents dans leur environnement. Cette situation déjà pathogène s'infecte avec l'usure
actuelle du filet de sécurité sociale provoquée par les coupures budgétaires des gouverne
ments. Les temps changent, les inégalités s'amplifient. Si nous continuons sur cette lancée,
une partie de la population se retrouvera dans une situation d'esclavage social. Nulle sur
prise qu'elle n'adopte pas les valeurs de la classe dominante et qu'elle prenne des moyens
déviants pour se sortir de sa situation.
Toutefois, un comportement humain n'est pas réductible à l'ensemble des facteurs de
risque. Il faut redonner la parole à l'acteur social pour qu'il nous partage la signification
qu'il attribue aux faits qui lui importe afin de bien comprendre la trajectoire de la per
sonne. En effet, cette trajectoire est investie par l'acteur social plus que par les facteurs de
risque présents. Nous sommes donc en présence d'une double contrainte pour le cher
cheur: les facteurs de risque et la signification de ces événements. Le premier a été ample
ment étudié, l'autre pas ! En somme, il faut bien se garder de faire une association hâtive
entre certaines caractéristiques personnelles ou sociales d'un individu et le développement
de problèmes d'adaptation. La simple présence de facteurs de risque n'implique pas néces
sairement l'adoption d'une trajectoire déviante. Lorsqu'un tel parcours est observé, l'i
nterprétation étiologique doit se faire avec prudence en prenant en compte la nature des
interactions et la signification attribuée aux comportements manifestés.
Enfin, une consommation mal gérée dans un contexte d'illégalité peut ouvrir la voie à
la délinquance non pas à cause des effets criminogènes du produit, mais étant donné que
les usagers utilisent les moyens à leur portée pour se procurer l'argent nécessaire à leur
consommation.
On constate donc que la relation drogue-crime n'est pas présente dans tous les types de Elle est inégalement présente selon les substances (et les modes de
consommation), les consommateurs et le contexte d'utilisation. Lorsqu'elle est présente,
elle se modifie selon l'étape de la trajectoire à laquelle se trouve le consommateur.
Toutefois, il convient de répéter que le parcours du consommateur ne peut se conce
voir selon une conception linéaire unique. La personne humaine, douée d'une volonté
propre, même lorsque intoxiquée ou dépendante d'une drogue, attribuera des significa
tions phénoménologiques à ses comportements, à son cheminement, aux événements Brochu, Drogues et criminalité 312
qui ponctuent sa vie. La conjoncture des faits et des significations attribués influence
ront continuellement la trajectoire empruntée. La criminalité ne revêt donc pas unique
ment une utilité économico-compulsive, mais sert plus globalement à la réalisation d'as
pirations marginales compte tenu du contexte socioculturel dans lequel la personne est
plongée.
♦ * *
Le lien entre drogue et crime constitue une question d'actualité importante pour la
majeure partie des pays industrialisés. La plupart des politiques occidentales en matière de
drogue se basent sur une conception réductionniste voulant que la drogue conduise ses
usagers vers la criminalité.
Il est vrai qu'une grande portion des individus détenus rapportent une consommation
de substances psycho-actives illicites au cours de l'année ou du mois précédant l'incarcé
ration. Bien plus, une partie substantielle de cette population présente des indices d'a
ccoutumance aux drogues. Il n'y a rien de surprenant dans ce constat puisque les lois
actuelles de même que les politiques de répression active importées des Etats-Unis ont
pour effet d'emprisonner un bon nombre de consommateurs de substances psycho-actives
illicites et, par conséquent, de gonfler la proportion de toxicomanes qui se retrouvent dans
les prisons.
Par ailleurs, les études indiquent également que parmi les gros consommateurs de
cocaïne et d'héroïne s'installe généralement un lien entre drogue et crime.
Faut-il pour autant juxtaposer les études de prévalence démontrant l'importance de la
consommation de drogues chez les personnes incarcérées aux études indiquant que les
toxicomanes sont en grande partie impliqués dans la criminalité et conclure que la drogue
mène au crime? Certainement pas ! La réponse n'est pas aussi simple. Un grand nombre
de consommateurs de drogues dispendieuses ne le feront pas au-delà de leur capacité
financière. De ceux qui le feront, un bon nombre aura déjà eu une implication délinquante
avant leur consommation excessive.
La relation drogue-crime n'est pas aussi facile à comprendre qu'on le prétend. La rela
tion triangulaire entre une personne, un produit et un comportement est complexe et ne
peut se définir par une courte phrase aussi accrocheuse soit-elle. Il faut se garder de la ten
dance à réduire la réalité à des simplifications qui la déforment.
Comme l'expliquait très bien le Prof. D. Cormier (1984; voir également Castel et al.,
1992; Parker, 1996; Swiestra, 1994), la toxicomanie devient, pour la majorité des per
sonnes, un style de vie. Affligés de bien des maux sociaux (chômage, pauvreté...), mais sur
tout et avant tout du mot « drogué », les toxicomanes se voient stigmatisés par leur style de
vie. Dans le contexte socio-politique actuel, nous construisons ce style de vie en déviance
extrême. Nos guerres à la drogue les forcent à se retrancher dans une marginalité sociale,
sanitaire et psychologique.
Serge Brochu
Centre international de criminologie comparée
Université de Montréal
C.P. 6128 suce. Centre ville
Montréal, Québec
Canada
H3C 3J7
brochus@ERE.UMontreal.CA