Elghorba : le mécanisme de reproduction de l'émigration - article ; n°2 ; vol.1, pg 50-66

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Actes de la recherche en sciences sociales - Année 1975 - Volume 1 - Numéro 2 - Pages 50-66
Elghorba : the reproductive mechanism of emigration The conversation of a young and recent emigre traces the biographical itinerary that led him to emigrate and to discover a France that could only strip the enchantment from the image that he formerly had of it : an image elaborated and imposed by the entire group that continues to maintain it and which is not independent of the ancient roots and of the intensity of the migratory tradition, It allows us to uncover certain mechanisms that tend to perpetuate emigration and that cannot be reduced to economic necessity, which is an alibi both in the scholarly tradition of research on the causes of emigration as well as in the praxis of the subjects and in the justification that they give to others and to themselves for this praxis.
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1975
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Langue Français
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Abdelmalek Sayad
Elghorba : le mécanisme de reproduction de l'émigration
In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 1, n°2, mars 1975. pp. 50-66.
Abstract
Elghorba : the reproductive mechanism of emigration
The conversation of a young and recent emigre traces the biographical itinerary that led him to emigrate and to discover a France
that could only strip the enchantment from the image that he formerly had of it : an image elaborated and imposed by the entire
group that continues to maintain it and which is not independent of the ancient roots and of the intensity of the migratory tradition,
It allows us to uncover certain mechanisms that tend to perpetuate emigration and that cannot be reduced to economic necessity,
which is an alibi both in the scholarly tradition of research on the causes of emigration as well as in the praxis of the subjects and
in the justification that they give to others and to themselves for this praxis.
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Sayad Abdelmalek. Elghorba : le mécanisme de reproduction de l'émigration. In: Actes de la recherche en sciences sociales.
Vol. 1, n°2, mars 1975. pp. 50-66.
doi : 10.3406/arss.1975.2457
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1975_num_1_2_245750
ABDELMALEK SAYAD
El Ghorba : le mécanisme de
reproduction de l'émigration
notes doit ressources donc ses que pour C'est Deux le faire moyens rassurants, s'approprier discours linguistiques dire sociologue la que d'une propres science le juxtaposés, discours culture l'opacité construit la ou des théorie et ethnographiques en lois et faire du qui par d'une de sociologue discours n'en l'interrogation, l'émigration une construction langue font contribution et authentique, qu'un n'est originales par que des : pas le à l'informateur propos commentaires discours là la pour qui science mobilise de exprimer atténuer, de du l'informateur. sociologique, l'informateur sociologue produit "éclairants", toutes des par avec expéles des qui,
riences que cette langue et cette culture ignorent, ou refusent. Cette opacité
d'un langage qui ne se livre pas au premier regard du premier venu est sans
doute l'information la plus importante, la plus rare en tout cas à un moment
où tant de porte-paroles de bonne volonté prêtent aux émigrés leur langage.
de. ta .
.
.
;
.
.
.
51
Le texte cl-contre est la traduc J'ai été orphelin très tôt. En réalité, je suis le fils d'un
tion, que ¿'on a voulu aussi lit vieillard... ou, comme on dit, le "fils d'une veuve" (1). C'est
térale que possible, du distours ma mère qui m'a élevé, il n'y a pas de quoi avoir honte. Mon d'un émigré kaby¿<¿ recueilli <¿n père m'a "laissé" alors que j'avais huit ans ... Je suis donc France, a deux moments dl^érents le dernier de la couvée. . Déjà, avant la mort de mon père -il avant it après un congé. en Kabylle. était très âgé-, c'était ma mère qui s'occupait de tout ; elle déjà "l'homme de la maison" '. De toute façon, la femme
d'un vieillard est toujours une vieille '. L'âge de ma mère, je ne
le connais pas. mais elle est beaucoup plus jeune que mon père,
elle est même plus jeune que mes soeurs afhées (en réalité ses
demi-soeurs) ; mon père s'est marié, je crois, trois fois ; en
tout cas, il a des enfants de deux femmes différentes.
"Je suis le fils d'une veuve"
A. . .Mohand A... est un jeune Im Aussi longtemps que je me souviens, j'ai toujours vu ma mère
migré, âgé de 2 1 ans, arrivé en travailler à l'intérieur et à l'extérieur de la maison. et France depuis un peu plus d'une, jusqu'à ce jour, c'est comme ça ; elle n'arrête jamais. Mon année, seulement. Originaire d'un père, je ne me souviens de lui que comme un vieillard qui village, qui, comme. Il le. dit lui- n'allait pas plus loin que le pas de la porte. même, compte, "beaucoup plus de.
monde, en Fiance, que. sur place," ,
II appartient a cette. gé.nératlon
de. jeunes ruraux qui, dans une.
région de. très anc.le.nne, et très Ma mère est difficile ; c'est ce qu'on dit, c'est la réputation fiorte tradition d' émigration [les
qu'elle a, mais je crois qu'elle avait besoin de se donner cette massifs de, Kabylle) , n'ont d'autre
réputation pour se défendre, pour ne pas se faire "manger" par perspective d'avenir et, Initiale
ment, d'autre ambition que partir. les autres. Une veuve qui reste à la merci de ses beaux -frères,
En e\{et, d'une part, parce qu'il qui doit attendre que son fils grandisse pour qu'il y ait un homme n'a pas pu bénéficier à temp 6 qui entre et sorte de sa maison, ce n'est certainement pas pour de V e^{ort de scolarisation ré son bonheur '. Si elle ne se défend pas, ils la mangent, la pillent. cemment entrepris en milieu rural Elle, de son côté, ne les a pas ménagés. Je peux le dire [c'est à peine, selon ses propres
aujourd'hui: qui de tous mes oncles ne l'a pas, pour le moins, termes, s'il est "passé, furtive
ment" dans "l'école de circons insultée ? Combien de fois n'a-t-elle pas été battue ? Et toujours
tance", ouverte dans le local ou par les plus proches et non par les étrangers. Si celui qui t'est la"djemaâ'' du. se tenait village), le plus apparenté "ne t'entame pas", ce n'est pas qui t'est II ne pouvait, à l'Instar de tous éloigné qui "t'entamera". D'où viendra — t— il celui-là qui ne les jeunes pourvus d'un minimum pas proche ? Quant à l'étranger total, inutile d'en parler ; d' Instruction et parfois des titres celui-là aura peur, car elle reste toujours la femme des A. requis [certificat d'études pri Par contre un parent, qu'a-t-il à craindre ? Il dira toujours: maires, CAP), espérer trouver ni
c'est notre femme ; cela devient une affaire entre parents, et plus en ville, ni dans les villages a-
volslnants , ni même sur place, un il est proche, plus il s'autorise à aller de l'avant. Un gars comme
emploi stable qui le dispenserait El. . . -encore maintenant, il s'est beaucoup assagi-, qu'est-ce
d' émlgrer-, d'autre part, parce qui le retiendrait ? Crois-tu que la "honte lui rongera le visage", qu'il n' appartenait à aucune de qu'il se dira: "Mon oncle (c'était encore du vivant du père de ces grandes familles paysannes de l'immigré) est vieux, il n'a rien, il n'a personne, il ne peut rien, tradition possédant champs, arbres il n'a qu'elle et heureusement pour nous qu'elle est là ; c'est elle et bétail, II ne pouvait pas, In qui lui assure 'le plein de sa maison' ?" Pàen de tout cela. . dépendamment de la désaffection
générale qui frappe V agriculture
traditionnelle et à laquelle n'é
chappent même pas les membres des
familles terriennes, se résigner
à sa condition de métayer, c'est-
à-dire de fellah sur la terre et
pour le compte d' autrui. (1) L'expression "fils de veuve" est traditionnellement utilisée comme une masculinité' et l'honneur injure: homme éluvc par les femmes et dont In
sont suspects. L'inversion des valeurs anciennes en fait aujourd'hui une
qualité qui peut être revendiquée c'est 6tre le "fils de ses oeuvres". Ahdelmalek Sayad 52
Ayant de. ce {¡ait, une conscienc Quand je compare les premières années de mon enfance et
e, très aiguë de ta position quelques années plus tard, je peux même dire qu'on manifestait particutiere. qu' it occupe, parmi peut-être plus de respect à ma mère après la mort de mon père t' e.ns e.mbte des hommes da vitta- que du vivant de mon père. C'est vrai, on dirait que les "coeurs" ge, provoqué, à ne rien entre- ont changé depuis (...). Voilà ce que c'est que la vie d'un "fils p h. end tía qui ne. soit sur te. mo de veuve" 1 Très tôt, j'ai eu mon compte de peines, de soucis et de, du dé {¡i ou de. ta rép tique a
de tracas. Ce n'est pas l'âge qui fait les hommes, c'est ce qui ce. qui. est perçu comme un dé{i,
tÁoliand A... va vivre, en t'es est passé sur leur tête ; l'homme se fait par ses actes et non
pace, de quetques années, dans parce qu'il a reçu un nom de ses ancêtres. . . Ce peut être un tel. . ,
un saisissant raccourci et sur et pourtant, s'il n'y a rien en lui, "si son marché est vide" ? te mode de V expérience, directe,
tout te bouteven.6eme.nt qui
s'est emparé de t' ancien ordre "Toi qui ne t'es pas levé tôt,
sociat paysan. Vans une commu pourquoi vas -tu au marché ?" nauté >tun.ate en pteine désagré
gation, et où, sous t' in{¡tuence (...). Crois-tu que de leur temps (allusion à des faits qui remontde divers {¡acteurs [et princi- ent aux années 1942-1944 et à des personnages décédés l'un en patement de V emigration avec
1954 et l'autre en 1958), mes oncles M... E... et N. . . L..., eux toutes ses conséquences qui ne
qui ont spolié mon père du seul bout de terre qu'il possédait et sont pas uniquement économi
ques) , ce ne sont pas seutement qu'il leur a cédé en antichrèse, pendant les dures années de elboun
tes tâches agfiicotes tradition- (allusion aux années durant lesquelles fut institué, pendant la •
nettes , dont on découvre ta d deuxième guerre mondiale, le système des bons de rationnement), ésuétude et t' inanité , qui sont pour pouvoir leur acheter, à ce qu'on dit -moi, je n'étais pas de ptus en ptus détaissées , encore-, de l'orge pour survivre ; crois-tu qu'ils auraient fait ce mais c'est tout t' esprit pay
qu'ont fait aujourd'hui leurs enfants ? "Tu veux construire une san qui est sérieusement enta
maison ? Tiens, voilà la moitié d'une parcelle, nous te la donnons, mé et toutes tes anciennes va-
teurs qui sont battues en brè va creuser les fondations '. " Avec eux, c'était impossible une chose
che, croire encore {ou {¡aire pareille '. Est-ce la haine qui est sortie des coeurs ou est-ce parce
sembtant de croire), ne serait- que les ventres sont maintenant plus pleins ? D'abord, maintenant ce qu'un temps, à ta condition tu ne trouves personne avec qui te disputer, il n'y a plus de raisons paysanne, adhérer {ou {¡aire de se disputer. Les injures, les cris, la haine, les coups d'autresembtant d' adhérer) à ta terre
fois, c'était pourquoi ? L'un est passé à travers le champ d'un avec toute ta vigueur du néo autre ; l'un a laissé paître ses bêtes sur le champ de l'autre , phyte, ne peut être en t' espè
a défoncé la clôture du champ de son voisin ou lui a détourné l'eau ce, qu'une attitude de dé{i.
In e\{et, tenter ta gageure de la rigole lors de son tour d'irrigation. C'était tout cela qui
de tabourer, ainsi qu' it te amenait les disputes, "une part y est, une part est ajoutée". Tout recennait tui-même," des terres cela, toute cette haine, ces mauvais sentiments, cette colère, ces qu'en des temps pas si étoi- fureurs, ces inimitiés ancestrales, de père et aieux, comme on gnés , it tai était interdit de dit, c'est à cause de la terre. Maintenant, comme plus personne traverser"; acquérir une paire ne se soucie de la terre, qu'il n'y a plus personne pour s'en ocde boeufs "dans une maison
cuper, il n'y a plus de prétextes à des disputes. Pourquoi en vouqui, aussi toin qu'on remonte,
loir désormais à une femme ? Surtout quand, ensuite, il faudra n'a pas vu de boeu{¡ en fran
chir te seuit", ce n'est aller lui demander de s'occuper de cette terre dont on ne veut plus,
point par un queteonque désir Ce sont tous ceux qui, avant, ne pouvaient pas supporter que ma de se singutariser et encore mère approche de leurs arbres, des clôtures de leurs champs, qui, moins par cetui, anachronique, aujourd'hui, la supplient pour qu'elle leur exploite leurs terres alors de rejoindre te ctan des qu'elle n'a pas même une poule. La paix est ainsi revenue sur "cuttivateurs d' autrefois" ,
terre ; même si entre les hommes, il y a toujours des raisons de survivants d'une autre époque
qui s' évertuent à continuer à querelles, les femmes en sont tenues à l'écart.
travaitte,r ta te.rre comme si
rien n'était changé, des "bu-
niya" , niais, "hommes d'un
autre temps",, et de toutes tes
veuves âgées qui ne se conso-
te.nt pas de voir tes terres de
teur maison retombées en {¡r Le "fils d'une veuve", on n'oublie sa. mère que quand il a apporte iches ou traitées avec trop de la preuve qu'il est un homme, sans quoi il restera toujours le yiégtigence. fils d'une telle... Comment veux-tu, dans ces conditions, ne pas
désirer aller vite ? Mais, c'est de la précipitation, alors qu'on
ne peut rien ; on ne sait pas où on va: cela peut être la "lumière"
(la réussite, le bonheur), comme cela peut être 1' "obscurité"
(l'échec, le malheur). Il faut du courage . Comment finir avec cette
situation, comment en sortir ? 53
Poun ce " ú¿¿6 de veuve" , comme II Il ne me reste qu'à travailler. Dans les débuts, j'ai beaucoup
aime, ¿e dîne, qui e6t .¿¿¿a d'une travaillé. Je voyais ma mère qui n'arrêtait pas de travailler, j'ai " famille qui n'a jamal6 po66édé travaillé dèsque j'ai pu. J'ai travaillé partout, pour tout le monde, d<¿ champ, ni de boeu^", qui. 6e pour tout faire, pour de l'argent, "pour le bien" (bénévolement) : glo>il{le dz ¿' itn.e" {¡ait homme. j'ai labouré, j'ai moissonné les terres de tous les parents, je n'attout 6eul, pan. 6e¿ acte6 et non tendais môme pas qu'on vienne me le demander, j'offrais mes pan. ¿on nom" [neçu en tn.an6ml66lon
services de moi-même. Qu'est-ce que je perdais ? J'étais payé cot.ime le n.e6te du patnlmo ¿ne) , {¡ai
d'une manière ou d'une autre. Mieux vaut faire ainsi que se tourne ¿on entnée dan6 la vie adulte,
et ¿'y ¿mpo¿e.fi en ¿e contournant ner les pouces. Et effectivement, j'ai été payé de ma peine, j'ai
d' abond aux nonme6 tK.adi.ti.onne.He-6 été payé en argent, en échange d'autres services, en denrées, qui. dehi-ni.6 6e.nt l ' excellence pay- notamment en grains. Je pouvais "rentrer dans les récoltes de c' e6t d'une. 6anne [tha£allahth] , tous les parents", ils ne me le refusaient pas parce que je n'étais C2-A.tai.ne. man^ene, pnendn.e 6a ne- pas avare de ma peine. J'ai reçu des encouragements de partout. vanche ¿un. l' ancienne "an.l6tocna- tle" De tous côtés, on disait: "M... est un travailleur. .. Il regarde {¡onclèn.e, ce.lle.-la. même dont encore à la terrel " le.6 £116, 6e. détounnant eux au66l
du travail de, la tenne, 6ont ac-
tue.lle.me.nt au même tltne que. tou6 J'ai pris des terres en métayage, j'ai même eu une paire de boeufs,
le.6 autn.e.6 homme6 du village., 6olt ce qui ne s'est jamais vu dans la maison; personne ne se souvient de.6 6alanlé6 locaux ou e.mi.gné.6 , avoir jamais vu un boeuf franchir le seuil de la porte, et je ne par6olt tout 6i.mple.me.nt de.6 " ol6l{¡6" , le pas de la porte actuelle, celle-là est plus jeune que moi, je parmanthah d'un nouveau genne. En e¿- le de l'ancienne porte, celle de nos ancêtres . . . Me voilà devenu, a~l' Inven6e de.6 homme.6 [le. JëtT, en l'espace de quelques années, un vrai fellah. Mais cela n'a duré plui 6ouvent che&6 de. famille) que.
qu'un temps, jusqu'à ce que je me sois réveillé et rendu compte que le.un po6i.ti.on ¿ocíale. dé¿lgnalt
autn.e{¡ol6 poun le. 6tatut d' "homm même la condition de fellah, "thafalahth", ne m'est échue que parce e.6 ayant le. Iol6ln. d' êtn.e au ne- qu'elle est négligée par tous les autres. Comme on dit : "Toi, qui po6" et qui. étalent li.bé.né.6 du ne t'es pas levé tôt, pourquoi vas-tu au marché ?" Je me tnavall de. la te.nn.e. [tout au moln6 suis alors dit : "Repose-toi '. " de.6 tâche.6 le.6 plu¿ pe.6ante.6) poun.
pouvoln 6e. con6acne.n à de.6 (¡onc-
ti.on6 pne.hti.Qle.u6Z6 qu'on poun.nai.t
dîne. de. " ne.pne.6e.ntation" , le.6 "oi.- "Je suis devenu un fellah d! occasion " 61^6" de. maintenant 6e.nale.nt en-
clln6 à 6e. con6ldé.ne.n comme de.6 " chôme.un6" ' a- 6¿, a&ln de ne pa¿ 6 La lassitude m'a pris. Pourquoi me démener tant ? Je suis 6} ingévouen comme tel6 , 116 ne comme tout le monde. Suis-je meilleur que tous ceux-là qui niaient à 6e donnen toute6 ¿on.te6 ont des terres, mais qui ne les regardent que de loin en loin d' allbl6 : maladie, ¿tatut ambigu
et qui me les confient, à moi, pour les travailler ? Ils n'ont d'ancien et de ^utun émlgné.
pourtant pas les bras paralysés '. Il y a des moments où je
me prends à dire : "Tu es le dernier des imbéciles ; pendant
que tu t'éreintes, lui (le propriétaire du champ) 'est au large',
bien à l'aise, il se fout de tout ("cent entrent et cent sortent").
Et toi quel bénéfice en as-tu tiré ?"
Je me suis surpris moi aussi à me comporter comme tout le
monde. Je suis devenu un fellah d'occasion, ceux du
moment : "un fellah par pis aller", par contrainte. "Un rien
après un rien" (progressivement), je me suis retrouvé, en peu de
temps, embarrassé par toutes les habitudes prises, par les en
gagements passés, par les terres acceptées. De son cote, ma
mère elle aussi a suivi: furieuse contre moi, elle n'arrêtait pas de
fulminer contre moi, de jour comme de nuit, devant moi quand
nous sommes ensemble, derrière mon dos quand elle trouve une
oreille complaisante. Elle a cru faire pression sur moi en
renonçant à beaucoup de travaux qu'elle faisait à l'extérieur :
"Si tu ne veux plus rien faire, moi aussi j'en ai marre, ce
n'est plus la peine que je m'épuise toute seule. Tant que tu
étais petit, je t'ai fait une maison, mais maintenant que tu es
grand, c'est ton affaire; à ton gré, si tu veux 'faire le plein
de ta maison ou en faire le vide'. Je ne peux plus rien mainte
nant". Effectivement, elle s'est libérée des terres prises en
métayage, elle n'a gardé que le jardin et une petite parcelle
proche de la maison. C'est devenu son domaine et elle est
seule à s'en occuper. Abdelmalek Sayad 54
Notre pays est bon pour celui qui ne demande qu'à vivre (se ^vant quz dz vzrszr trop vltz zt
nourrir) et encore à vivre "selon l'état du pays" : tu travailles trop ¿acllzmznt dans czttz dísa{¡-
^zctlon commu.nime.nt partagez à tous les jours sans compter, tous les jours tjie Dieu a faits,
l'égard dzs activités tradltlon- tu rapportes ce qu'il te faut pour vivre et tu ne vis que de ce nzl¿z¿ , nz 6a.tla4.t-AJ. pas qu' II que tu rapportes. Tout le reste est exclu. Si tu te rassasies. sz convalnquz lul-mzmz, d'abord, de cela, c'est tant mieux; sinon, il faut te mettre à courir. Si zt qu'il convalnquz Izs autrzs ce n'était que la faim du ventre ? C'est vrai, plus personne qu' II savait zt qu' II znsultz, n'a faim maintenant; mais la faim, ce n'est pas seulement ce pouvait sz con^ormzr à I' anclzn
Idéal dz I' hommz d' honnzur zt du qu'il faut se mettre dans le ventre, c'est aussi la faim du dos
pay¿>an accompli ? Se prouvzr zt (qu'il faut habiller), des pieds (qu'il faut chausser), du mal au
prouvzr qu'il était capablz, mz- ventre (qu'il faut guérir), du toit (qu'il faut couvrir), de la d'" avoir ¿>a mz partí dz rlzn, tête (des enfants qu'il faut scolariser). Ce n'est pas seulement: maison" d' zn ^alrz unz "maison , si tu manques de sel, mange fade ou si tu manques de pétrol
ptzlnz" c' zst-à-dlrz au szns d'avoir anclzn ¿a du tzrrz, tzrmz, e, couche -toi dans l'obscurité '. . Il ne faut donc pas que tu
aies envie de quelque chose et surtout que tu aies besoin d'arson bitall, szs productions , gent. Or c'est d'argent que tout le monde a besoin ; même au rzstz blzn sûr unz réalisation
émlnzmmznt mérltolrz qui nz pzut village, tout s'achète comme en ville. C'est devenu le village,
quz ^orczr I' admiration, mais "elfilaj". qu'il alt iallu I' opzrzr a contrz-
tzmps nz pouvait quz lui suscltzr
dzs disillusions , notammznt czllz "La seule 'porte1, c'est la France" d'avoir Invzstl zn rztard sur un
marché, qui a pzrdu dz sa valzur.
En z^zt, par la valzur dzmons-
Ce n'est pas parce que j'ai tout liquidé de l'agriculture, vendu tratlvz qui lui a été assignez,
II zst dans la naturz mzmz dz les boeufs, l'âne, restitué les terres à leurs propriétaires, que
V zntrzprlsz ainsi poursulvlz quz, c'est fini et que j'ai arrêté complètement de travailler. Non, sitôt qu' zllz a abouti, zt przcl- j'ai continué à travailler mais autrement. . . à autre chose, à sémznt parez qu' zllz a abouti, tout. Si je dois dans les champs de quelqu'un, ou bien sa fonction mzmz dlsparalssz. Il c'est parce que j'ai envie de lui rendre service , je l'aide une, s' znsult alors tout un proczssus
deux, trois journées; ou bien, c'est comme salarié à la journée d' abandon zn abandon, {¡ait qui, et alors le soir, il faut, qu'il pose devant moi (le salaire, de) ma przndrz consclzncz dz la vanité
dz vouloir pzrpztuzr l' agrlculturz journée. C'est clair. . . Le travail de la terre est un travail
zn sa lormz anclznnz; conduit à comme un autre du moment qu'il me rapporte de l'argent. Ce
accumulzr Izs dzttzs; zt, dz dé£l n'est pas plus pénible que de travailler avec les maçons ou mêzn dé^l, amènz a znvlsagzr l'émi me sur un camion , comme je l'ai déjà fait (...). Qu'est-ce gration commz étant Iz szul rz- que je n'ai pas fait pour gagner de l'argent ? J'ai été jusqu'à cours, la solution ultlmz pzrmzt- accepter des gifles (2), parce qu'elles m'ont rapporté 11 000 francs. tant dz romprz Iz czrclz In^zrnal
dz la prolétarisation dzs ruraux,
zt aussi, commz V actz d' " émanci
pation" par zxczllznczi "quz
celui qui vzut ztrz un kommz, all-
Iz zn tranczl" . Il nz szrt à rlzn
aujourd' nul d' apportzr la démons
tration qu'on pzut travailler la Ma mère aussi s'est mise de la partie; on dirait qu'elle avait tzrrz dzs "proprlétalrzs mlzux voulu me suivre dans toutes mes entreprises : elle a repris qu'ils nz Iz {¡zralznt" , qu'on sa machine à coudre, alors qu'elle disait en être dégoûtée ; "pzut zn vlvrz aussi blzn* qu'ils
elle a repris son commerce prospère auprès des femmes et zn vlvalznt autrz^ols" , qu'on pzut
s'est mise à vendre de tout : des oeufs, du tissu que son frère, possédzr commz zux son troupzau,
quand cz qui Importz pour ztrz rz- "un véritable serpent" lui aussi, lui ramenait de France, des
connu zst dz "donnzr la mzsurz dz
sol" zn un autrz domalnz, hors du
vlllagz zt, szlon unz autrz logl-
quz, o.utrzmznt qu' zn travaillant
la terrz.
(2) Allusion à la pratique qui consiste à surveiller l'implantation des barra
ges de police sur les routes qui relient le village aux villes voisines et à
en avertir les nombreux "transporteurs clandestins" de voyageurs (voitures et
camions) afin qu'ils fassent descendre leurs "clients" avant d'atteindre ces
barrages ; si en échange de ce service les guetteurs recevaient des trans
porteurs une part des sommes que ces derniers auraient payées en contra
ventions s'ils avaient été pris en flagrant délit, en contre partie, ils s'ex
posaient de la part de la police qui n'était pas dupe de leur manège, à
des sérieuses réprimandes et parfois à des sanctions physiques. ;
.
55
bijoux vrais ou faux, mais le plus souvent de "cuivre et de mens
d Ainsi été jusqu'à ' émigrzr poursuiviz a gzrmz, son . aboutisszmznt, av s ' e.c zst acharnzmznt imposez I' idéz zt a onge". (3). Nous sommes tous devenus des "glaneurs de petits
sous" : notre seule affaire est comment en ramasser.
C zst sans doute, a czt itinérairz
particulizr zt, pai bizn dzs as-
pzets, zxczptionnzl, nzhv.lta.nt dz
la position intzrmédiairz qu'il Malgré notre acharnement, à ma mère et à moi, à courir deroccupe, dan-i, ta structurz du villag rière l'argent, on en manquait toujours. Je n'ai jamais cessé e., que. Mohand A... dolt la clairz de travailler, des cals se sont formés dans mon dos, mais de vision qu'il a acquise, au tzrmz
l'argent, je n'en avais toujours pas ; je n'avais pas mdme de d'une annzz d ' zxpzrizncz de. la vie.
d' immigré., de. l'image, que. Izs émi quoi acheter des cigarettes. Pourquoi travailler pour un tel ré
grés ente.nde.nt donne.fi d' zux-mzmzs sultat ? J'ai eu la tête grosse de soucis, ça bouillonnait dans la
quand ils ¿ont dz rztour parmi Izs marmite. Je fumais de plus en plus, j'avais de plus en plus beIzurs zt, pan voie. de. conko.que.nce., soin d'argent et j'en manquais de plus en plus. En un rien de dzs rapports qu'ils zntrztiznnznt temps, sans savoir comment, je me suis retrouvé avec 450 000 avzc le.uK. condition d' émigré. Tout de dettes. 450 000 '. A peine 50 000 de plus, c'est un demi- comme, il ne. pouvait, à l'instar de. million '. C'est une somme '. Là. j'ai eu peur, j'ai eu un découtous Izs j zunzs ruraux qui ont czs-
ragement total '. Que faire ? Où trouver un refuge pour ma tê60. d' ztrz dzs paysans, he.nonce.fi lui
aussi à ztrz paysan ¿ano s' ztrz te ? D'où sortir cet argent pour rembourser ? C'est une situa
acquitté de. czttz obligation, il ne. tion sans issue; plus aucune sortie, la seule "porte" qui reste,
pzut vzrszr pie.ine.mnnt dans le. "men- c'est la France. . . ; il ne reste plus que cette solution. Tous ceux songz" colte.ctive.mznt zt tacitz- qui ont de l'argent, tous ceux qui ont fait quelque chose, qui ont mznt zntfiztznu pan. tou¿ tzb zmigtié.6 , acheté, ou construit, c'est parce qu'ils avaient de l'argent de
qu' Q.t ili, qui paiznt zi>t pouh. à V zux emigration comme. Iz zt tfiibut Iz France.
"plix" pah. Izquzl ili ¿z paiznt dz
toui Izù -dzboifizi , dz toutz* lz&
¿e.?ivitudz¿ zt amzHtumzh zndufizi du-
fiant Izun. immigration. "Les gens n'ont que la France à la bouche"
Le diicoufii dz Mohand A... a d'au C'est ainsi que la France nous pénètre tous jusqu'aux os. Une tant plus dz {ok.cz qu'il Kzlatz fois que tu t'es mis cela dans la tête, c'est fini , cela ne sort ¿on pKopKz dzsznchantzmznt, c' zit-
plus de ton esprit; finis pour toi les travaux, finie l'envie de à-dirz czlui d'un zmigfiz Kzcznt
faire quelque chose d'autre; on ne voit plus d'autre solution que qui n'a pas zncofiz oublié, quz,
lui aussi, il n' partir. A partir de ce moment, la France s'est installée dans y a pas longtzmps ,
s'était tfiouvz iacz au propos dzs toi, elle ne te quitte plus ; tu l'as toujours devant les yeux. Nous
autHzs émigrés, zngagé dans unz devenons alors comme des possédés. Si on te disait : "Si tel partiz dz jzu, dont on lui avait 'cheikh t'écrivait' , tu partirais" (4), à coup siîr, tu irais le voir. caché izs rzglzs . C'est de la folie'. C'est comme cela pour tous les "J3 de main
tenant" (les jeunes) qui veulent partir. Dès que l'un d'eux com
mence à "refuser" (à désobéir), à faire ses petites histoires :
il refuse de travailler, il fait toujours bande avec les autres, il
est toujours dans les "endroits qui ne sont pas pleins" (hors du
village); tu peux être sitr, c'est qu'il manigance de partir. Avant
(3) Les termes de nahas (cuivre), de sakka (acier), s'agissant de bijoux,
sont synonymes d' "hypocrite", de "faux", de "mensonger" et d' "égoïste'
parce que structuralement équivalents dans la logique et le vocabulaire
mythico-rituels
(4) II s'agit des amulettes qu'écrivent ou confectionnent tantôt les lettrés
(un taleb ou un cheikh), tantôt les devins et autres magiciens ces amul
ettes auxquelles on attribue toutes sortes de pouvoirs magiques sont
portées soit pour leur vertu curative (elles guérissent de certaines malad
ies), prophylactique (elles protègent du mauvais oeil) ou encore propi
tiatoire, comme ce devrait 6tre le cas ici: elles porteraient chance et
favoriseraient les projets les plus difficiles. Sayad 56 Abdelmalek
on faisait cela pour pouvoir se marier quand les parents y met
taient un peu de négligence. Maintenant, si on est marié et qu'on
a envie de partir en France, on pousse la bouderie jusqu'à ren
voyer sa femme. C'est de la folie, il n'y a pas d'autre mot;
c'est comme de boire ou de jouer ; c'est un petit ver qui "creuse
en nous des galeries comme à la mine". Quand je pense mainte
nant à tout ce que j'ai couru, à tout ce que j'ai attendu, à tous
les voyages que j'ai faits, à tout le monde que j'ai supplié, il
faut vraiment être enragé pour accepter tout cela, rien que pour
pouvoir arriver en France.
Moi aussi, comme tout le monde, j'ai eu les mêmes paroles
à propos de la France, et cela à longueur de journées, de
nuits et d'années : "Que Dieu me fasse disparaître de ce pays '.
Le pays de l'"étroitesse", le pays de la pauvreté, le pays de
la misère, le pays "tordu", "inversé", le pays du "contraire",
le pays du déclin, le pays qui suscite du mépris pour les siens,
le pays incapable de retenir les siens, le pays délaissé par
Dieu ... Et l'on jure, l'on promet : "Le jour où je sortirai
d'ici (le pays), jamais plus je ne dirai ton nom ; je ne regar
derai vers toi ; je ne reviendrai à toi". Moi-même, quand je
m'en souviens, combien de fois je me suis voué, non pas à Le viZZagz dont z¿t on.iginain.z la "facilité" et à tous les bons augures qu'on souhaite à qui Mohand A... zt Zz gn.oupz da ¿z¿
doit prendre le chemin, mais à la force des démons. "Que je pan.znt¿ patn.iZinzain,z¿ ¿ont ion.-.
sois emporté, ravi d'ici" était une expression plus habituelle tzmznt man.quz¿ pan. V zmign.ation.
Aux din.z¿ dz A... Zui-mzmz qui, chez moi que celle par laquelle on invoque les bonnes grâces :
avec an ctntain nombn.z d' autn.z¿ "Que Dieu ouvre ou 'facilite1 le chemin". £mign,z'¿ , aimz pn.oc.zdzn. au n.zczn-
¿zmznt dz¿ hommzà du v¿Zla.gz qui
¿z tKouvznt en France ou qui. ¿ont
n.z¿tz¿ ou n.ztoun.nz¿ au pay¿ , cz
viZZagz a vu pan.tin. vzn.¿ la F/iance
92 hamiZZz¿ zt 197 kommz¿. En n.z-
gan.d dz czttz zmign.atX.on, iZ ne
dzmzufiz pZu¿ ¿un. pZacz que 146
En réalité, tout cela n'est que mensonge, comme on dit, "un hommz¿ pan.mi Zz¿quzZ¿ IOS ¿ont
mensonge par-dessus l'autre". Que tu es amer, <5 pays, quand d'ancizn¿ zmign.e.¿ . A Zui ¿zuZ zt
à condition d' en zxcZun.z Zz¿ kom- on ne songe qu'à te quitter '. Et que tu es désirée, 6 France,
me¿ qui, en kZgzKiz mzmz, ont zmi- avant qu'on te connaisse '. . . . Tout cela parce que notre vil
gn.è avec Zzun. ¿a.m.¿.££e vzn.¿ Zz¿ lage n'est plein que de la France. Les gens n'ont que la France viZZz¿ [quz cz¿ kommz¿ aiznt émi- à la bouche. gn.è auparavant en France ou non),
Zz gn.oupz agnatiquz auquzZ appan.-
tiznt A... comptz 33 hommz¿ en
Tn.ancz [Î3 d' zntn.z eux ontr &mign,í
avzc Zzun. ^amiZZz) contn.z ¿zulz-
mtnt 18 au viZZagz. Au ¿zin dz
czttz minoKitz qui a¿¿un.z la pn.z-
¿znez du gKoupz dan¿ Zz viZZagz,
Dans notre village, nous avons plus de monde en France que ¿zuZ¿ 10 hommz¿ n'ont jamai¿ vé-
cu en Flanee zt ¿i Z' on zxczptz dans le village. J'ai beau compter "comment en trouver le
Zz¿ pZu¿ jzunz¿ d' zntn.z eux, iZ bout" (et vérifier), chaque fois je retrouve plus d'hommes en n' z¿t pZu¿ qu'un ¿zuZ qui ¿oit â- France que dans le village. Quand j'étais là-bas au village, il £jé d' unz cinquantainz d'annz&à zt y avait des moments où nous (les quelques hommes du village) qui, poun. dz¿ n.ai¿on¿ dz ¿ahtz, étions pénétrés par la "solitude sauvage" (la frayeur). J'étais n'a jamai¿ zmign.z. ?an.mi tou¿ Zz¿ sur le point de partir, tout le monde me disait : "II n'y a plus autn.z¿ , tou¿ agí¿ dz moin¿ dz
que toi qui es resté, et maintenant tu vas aller les rejoindre .... tn.zntz an¿ , 2 ¿zuZzmznt poun.-
n.aiznt ztn.z d' zvzntuzZ¿. candidat¿ tu nous laisseras du 'vide'". Nous n'avons pas foule au pays ; à Z' ímign.ation, pan.cz quz, à Z' in- tout notre monde est en France ; nous "emplissons" la France et
vzn.¿z dz¿ autn.z¿ , iZ¿ n'ont pu "vidons" le pays. Et encore qu'y a-t-il au village ? Seulement tn.ouvzn. ¿un. pZacz un zmpZoi ¿a- tous les "cassés" et les "tordus", qui ne sont bons à rien. Zan.iz n.zZativ zmznt ¿tabZz. :
(

57
II n'y a au village que les anciens (rentrés) de France. Ils sont
revenus de France parce qu'ils en sont fatigués ou peut-être
parce que c'est la France qui est fatiguée d'eux ; si cela ne dé
pendait que d'eux . . . , il ne l'ont pas (la France) enlevée de
leur coeur. D'un côté, il y a ceux-là ; de l'autre, il y a ceux
qui se préparent à partir, un jour ou l'autre. En petit nombre, L' zmlgnatlon nzpo¿z ¿un. unz longue. il y a quelques uns -ce sont tous des jeunes de mon âge- que tnadltlon. San V zn¿zmblz dz¿ 51 personne n'approuverait s'ils se mettaient à "avoir à l'esprit" hommz¿ qui con¿tltuznt actue.ZZe.mdnt de partir eux aussi. Même ceux-là, peut-être qu'au fond Z<¿ mzmz gnoupz dz panante, [adhnum], d'eux-mêmes, ils aimeraient partir : ce sont ceux qui ont 38 ont an po.no. qai. z¿t zmlgn.z <¿n
des places, peu importe où en Algérie. Il y a donc tous ceux- France [qaand II z¿t znconz zn me-
là, ce sont nos hommes sur place. Il y a ceux dont on parle, ¿unz dz tnavalllzn zn France) ou
qui. a ztz , zn ¿on tzmp¿ , ouvn.lzn. comme on parle du gardien du foyer, "cheikh du kanoun", "son
en Vn.an.co. [volnz en Zo.Zgi.quo. com- nom est là, mais lui on ne le voit jamais" (pour dire qu'il est me ce {¡ut do. Zo. ca¿ du po.no. do. Mo- fantomatique) ; ils sont toute une armée, l'armée de ceux -dont hand A...) zt 11, un gn.and- pzn.z. je suis- qui n'arrêtent pas d'aller et venir entre le pays et la L' anci.znno.te. de. ce. mouve.me.nt mlgn.a- France ; l'aller-retour, c'est tout ce qu'ils font. Ceux-là sont to-inz appan.alt znconz mlzux. Ai. on une catégorie à part certains d'entre eux finissent bien, avec z¿¿ale. dz n.zcon¿tltuzn. I' evolution
l'âge, par renoncer à la France, mais ceux qui les remplacent, du nombn.z dz¿ kommz¿> qui zntn.ai.znt
ici en France sont plus nombreux ; il y en a plus qui viennent en ¿uccz¿¿lv zmznt dan¿ Zz cycZz dz
Z' zmi.gnati.on à pantin dz Z' annzz France qu'il y en a qui retournent au pays. Il y en a qui finiront
1913, datz à ZaquzZZz nzmontz, par mourir ici en France, je ne sais pas pourquoi au village, on ¿zmblz-t-ll, Zz pnzmlzn dzpan.t du les compte encore comme des hommes du village : on compte sur pnzmlzn zmlgnz du vlllagz [II va eux, on "compte leur tête" à chaque occasion (on les décompte ¿an¿ d.inz qu1 ¿Z n' z¿t tenu
pour toute contribution ou pour tout partage selon le nombre d'hom comptz quz dzi zmlgnz¿ dont on a,
mes d'une famille), on ne les oublie pas alors qu'ils ont eux oublié poun. unz nal¿on ou unz autn.z, gand
e. Zz ¿ouvznln) •. dz 1913 à 1910, leur village, leurs parents (...). Il y en a qui sont ici en France
c ' z¿t-a-dln.z dun.ant toutz Za pn.z- depuis vingt ans au moins. S. . . , c'est un parent, il n'a pas connu mlznz guznnz mondlalz, ¿Z y zut son fils avant qu'il ne soit un homme : il est parti à la naissance 11 kommz¿ qui. ont e.mlgn.z en France; de son fils, sa femme est morte entre temps, quand il est ren dz 1911 à 7 9 2S, II y zut 10 autn.z¿ ; tré au pays, il a trouvé son fils marié, "avec sa maison", il a II laut atte.ndnz 1936 poun qu'il y trouvé une bru ... ; on se croirait dans un conte. ait dz¿ dzpantb dz nouvzaux. zml-
gnant¿ zt II y zn zut J ju¿qu'zn
7 9 3 9; Za dzux.le.mz guznn.z mo nd.laZz
a Intznnompu Zz mouv zmznt mal¿ à
pantin dz 1946, on a¿¿l¿tz aux dz-
pant¿ Zzi> pZu¿ mai¿i.^¿ pui.¿qu'zn
Z' ¿ntznvallz dz tnoi.6 annzzt , iZ
y o.ut 15 ñouv zaux émlgnéi tou¿> â-
gz¿ dz moi.n¿ dz 14 ani ; dun.ant Zz&
d'eux dzcznni.e.& de. 19 51 â 19 61 zt Les hommes qui sont à demeure dans le village, on peut dire dz 1963 à 7973 , on znn.zgií>tn.z nz¿- presque tous, ont déjà travaillé en France. Si on doit compter pzctlvzmznt Î5 zt 10 nouvzaux an- dans le village les hommes qui ne sont jamais allés en France nlvantb a Z' zmlgnation. de leur vie, je crois qu'on n'en trouverait pas une douzaine. . .
Je ne compte pas les jeunes classes de maintenant, ceux qui Non 4 zulzmznt Za dunzz dz¿ sont de mon âge. Chez nous (dans le groupe de ses parents), kon.i du pay¿ ¿ ' aZlongz dz pZu¿ zn
qui n'a pas été en France ? Un seul '. Parce que la "machine pZu¿ au coun¿ du tzmps [zZZz z&t
(le train) l'a laissé" (il a raté le coche). Tous les autres, ce pan£oi¿ àupznlzunz à Za dizalnz
sont ceux que la France a esquintés ; ils en sont revenus tout d'annzzi) zt ¿'accomplit dz manlz-
"secoués", tout "gaulés" (comme des oliviers). De toute façon , nz pneiquz continue. nouibnzux .sont
lz¿ zmlgnz¿ qui, on V Int zn.v alle, ils ne peuvent plus travailler ; ils ne sont plus des "travail d' unz vlngtalnz d' annzz¿ , ne ¿ont leurs" ni de la maison (c'est-à-dire au pays), ni du dehors qu' unz ou dzux nzvznu¿ au vlZZagz (c'est-à-dire en France) ; ils ne sont bons que pour rester à {¡ol¿ zt ¿zuZzmznt poun la dun.ze. dz ne rien faire au village. Tu les vois errer, aller et venir dans Zzun¿ congz¿ annuzZ¿) , mal¿ c' z¿t
les rues du village, ce sont eux qui "emplissent" le village. d' zmlgnó. au¿¿l Za condition mzmz
Tu ne peux comprendre ce qu'ils sont, ils sont tout ce que tu qui tznd ci dzvznln pzn.manznte. zt
Zz ¿tatut dz Z' zmlgnz qui, dz Za veux : si tu veux, ils sont les sages du village bien qu'encore
¿on.tz, ¿z ¿tablZl¿z. En z\^zt, jeunes ; ils sont les "hommes oisifs" du village, en gandoura
dan¿ la ¿zulz catégonlz dz¿ zml- et en turban (tenue des hommes qui généralement sont oisifs), gnz¿ lz¿ plu¿ j zunz¿ , annlvz¿ poun. ils sont au village comme s'ils étaient tout le temps en vacances ; la pnzmlznz &ol¿ zn Vn.ancz à panchez eux, dans leur propre maison, ils aiment être (traités) tin, dz 194 6 [la moyznnz d'âgz à comme des invités permanents. Mais si tu veux, ils sont aussi la datz dz la pnzmlznz zmlgn.atlo n
les travailleurs de force sur lesquels compte le village. ztalt tnz¿ ba¿¿e., lz plu¿ âgé. ■
Sayad 58 Abdetmalek
Heureusement que maintenant ce n'est plus comme autrefois ; ayant moln¿ dz 24 an¿) , ¿un lo. to
tal, dz 34 hommz¿ qu'on pzut dznom- il n'y a plus à redouter les grandes rixes du passé, car si on bnzn aujound' huí [zxczptlon {¡altz était attaqué, il n'y a plus aucun homme sur qui compter. Ils dz¿ zmlgnz¿ di.co.dzt> zntnz tzmp¿s ne sont bons ni pour le travail, ni pour le combat ; ils sont decz¿ toui> ¿an.vo.na¿ zn Fiance.) , tous cassés, bon seulement pour dormir jusqu'au "plus chaud 5 ¿zulo.me.nt ¿ont nzntnz¿ dz^lnltl- de la mi -journée". Ceux-là, le pays leur convient, maintenant vzmznt au pay¿; 3 d' zntnz zux ¿z
que de la France ils ont ramené leur carcasse ; c'est tout ce ¿ont d' alllzun¿ {,lxz¿ , apnz¿ Izan.
qu'elle leur a laissé : un tas d'os qu'ils ont préservés ; il ne nztoun zn klgznlz, dan¿ d&¿ vlllz¿
leur reste que cela, l'essentiel, le "vif", ils l'ont laissé en
France. D'ailleurs ils sont tous revenus (de France) avec quel Vanml ¿z¿ o\mlgnz¿ dz tnz¿ vlzlllz
que chose : certains, une retraite ; d'autres, une pension datz qui ¿z tnouvznt toujoun¿ zn
d'invalidité. Ils ont ramené avec eux "de la France, leur part". Vfiancz -ll¿ ¿ont au¿¿l ¿z¿ plu¿
agz¿-, II zn z¿t qui ont pa¿¿z La France continue à les "secourir" et ce qu'elle leur donne
pnz¿quz toutz Izun vlz actlvz zn leur suffit. C'est toujours autant de pris ; c'est "autant trou Vnancz-, czntaln¿ d' zntnz zux ont ver dans sa soupe de fèves, un morceau de gras '. "De ceux- mzmz dzpa¿¿z l'âgz dz ¿a nztnaltz là, on dit que (leur affaire) "est réglée" : ils n'ont plus de gros (2 ^nznz¿ qui ont ímlgnz zn 1919
soucis. zt zn 1937 zt qui actuzlizmznt
¿ont agz¿ nz¿pzctlv zmznt dz 73 an¿
zt 61 an¿ ; 2 autnz¿ zmlgnz¿ agz¿
dz 6 7 an¿ zt 59 an¿ , annlvó.¿ zn
Vnancz zux au¿¿l ¿'un zn T92S zt
V autnz zn 191%, etc. ) .
ku¿¿l Intlmzmznt pónótnzz pan t' iml-
gnatlon, II n' z¿t pa¿ ztonnant quz
toutz la viz du vlllagz ¿oit, zn
Ce qui manque maintenant à tous ces anciens de France, c'est dz ^initi-v e , ztnoitzmznt dzpzndantz
de pouvoir partir quand ils en ont envie, si le chemin était ou dz la v¿z dz¿ zmlgnz¿; c' z¿t toutz
vert ; partir comme ça . . . , de temps en temps, en touristes, la "¿u¿pznduz" communauté, à ¿on localz êmlgnatlon qui vit commz
pour un mois, deux mois. Chacun d'entre eux a un fils, un
qu'zllz appzllz "la Fnancz" ; zllz frère, un gendre ou même une fille qu'il aimerait aller voir, Z¿t con¿tammznt aux aguzt¿ zt à passer quelque temps avec lui, changer d'air et revenir en l'zcoutz dz czttz pan.tlz d' zllz- ramenant argent, effets, cadeaux. C'est comme cela que fait mzmz qui o.¿t ¿zpanzz d' zllzj zllz le touriste '. C'est ça les vacances. S'il en était ainsi, cela a changz d' ampll^lzn à ¿a manlz-
n'arrêterait pas ; ce serait une foire, un perpétuel va-et-vient : nz lz¿ zcho¿ qui lui zn panvlzn-
ceux de France iraient là-bas, en vacances l'été : ceux de là- nznt; zllz zn adoptz lz¿ nythmz¿
lmpo¿ó¿ pan lz¿ nouvzllz¿ -lzttnz¿ bas viendraient en France, eux aussi en vacances, en hiver.
zt mandat¿- qui lui zn pnovlznnznt Même dans les conversations, de quoi parlent tous les hom aln¿l quz pan lz¿ nztoun.¿ qui ont mes du village ? De la France '. Les anciens de France répè llzu à datz¿ pznlodlqaz¿ . tent leur souvenirs ... ; les "permissionnaires" parlent de la
France, au milieu de leur village, ils se croient encore en
France ; les jeunes qui sont dans l'attente de partir rêvent de
la France. On n'entend que parler de la France : la France est
comme ci, la France est comme ça ; il paraît qu'en France,
c'est comme ça ; ou que tel en France a dit ceci, ou cela ;
fait ceci, fait cela ; a acheté un taxi (c'est- à-dire une voiture .
en ce sens le terme français taxi s'oppose à camion), la moto
et ainsi de suite . . . Notre village est un village "mangé" par la
France ; personne n'y échappe.
En réalité personne ne sait rien (de la France). Les gens en
parlent à l'aise et la France pour tous paraît illuminée (...).
C'est ainsi. La France plaît à tous, elle est belle aux yeux de
tout le monde (...). Mais vraiment, de la France que veux -tu
qu'on en dise ? On ne la connaît pas. On dit . . . , on dit qu'elle
est "le pays du bonheur", c'est tout '.