Femmes, cultures maraîchères et recours aux soins en Afrique de l
24 pages
Français
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Femmes, cultures maraîchères et recours aux soins en Afrique de l'Ouest - article ; n°4 ; vol.23, pg 49-70

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
24 pages
Français

Description

Sciences sociales et santé - Année 2005 - Volume 23 - Numéro 4 - Pages 49-70
Résumé. Depuis les années quatre-vingt, les femmes sont au cœur des projets de développement rural en Afrique subsaharienne. Elles apparaissent souvent majoritaires parmi les acteurs de ce que les Documents stratégiques de réduction de la pauvreté désignent laconiquement sous le sigle d'AGR (activités génératrices de revenus). Cette reconnaissance accompagne celle de leur rôle dans la prise en charge des besoins de santé domestiques. Pourtant, les femmes sont encore citées pour leur faible recours aux centres de soins primaires. Plus que les hommes, elles fréquentent d'abord les services de soins coutumiers ou informels. Mise en regard de leur autonomie financière accrue par leurs activités, cette réalité remet en cause l'explication de leur accès réduit aux centres de soins en simples termes de coûts. L'étude du maraîchage des femmes sénoufo à la frontière de la Côte-d' Ivoire et du Burkina Faso interroge leur rôle dans les modes de sécurisation sanitaire des familles et tout spécialement des enfants, ainsi que ses conséquences sur les itinéraires thérapeutiques et les modalités de recours aux soins.
Mujeres, cultivo de hortalizas y recurso a los tratamientos médicos en el Africa occidental
Desde los años 80 las mujeres están en el centro de los proyectos de desarrollo rural en Africa subsahariana. A menudo aparecen como mayoritarias entre los protagonistas de lo que los Documentos Estratégicos de Reducción de la Pobreza definen de manera lacónica con la sigla AGR (Actividades Generadoras de Recursos). Este reconocimiento va de par con el de su función de encargarse de las necesidades de salud domésticas. Sin embargo, las mujeres también son mencionadas por su baja frecuentación de los centros de atención de salud primaria. Aún más que los hombres, recurren primero a los servicios de salud familiares o informales. Si se tiene en cuenta su mayor autonomía financiera lograda gracias a sus actividades, parece poco convincente la explicación que atribuye la baja frecuentación femenina de los centros de salud a meras razones de costo. El estudio de las tareas de horticultura de las mujeres de la etnia senufo en la frontera de la Costa de Marfíl y Burkina Faso se interroga sobre la función desempeñada por ellas en los modos de atención sanitaria de las familias y sobre todo de los niños, como también sobre las consecuencias que tiene este modo sobre los itinerarios terapéuticos y en las modalidades del recurso a los tratamientos médicos.
Women's involvement in market-gardening and the resort to health care in West African savannahs
Since the 1980s, women have been at the heart of rural development projects in Sub-Saharan Africa. They often make up the majority of the actors involved in what the Strategic Documents for Reducing Poverty rather laconically refer to as IGA (Income-Generating Activities). Such institutional recognition goes with the acknoweldgement of the major part played by women in catering for basic food and health needs. However, African women still hardly resort to first-aid units. More than men, they turn to traditional or informal modes of care first, if not exclusively. Given their increased financial autonomy thanks to their activities, their limited access to care-units cannot be explained in terms of cost alone. The study of the Senufo women's involvement in market-gardening on either side of the border between Ivory Coast and Burkina Faso raises the question of their contribution to improving sanitary conditions for families — children especially — , as well as of its consequences on therapeutic pathways and the various modal ities of resorting to primary care.
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 2005
Nombre de lectures 41
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Exrait

Audrey Fromageot
Florence Parent
Yves Coppieters
Femmes, cultures maraîchères et recours aux soins en Afrique
de l'Ouest
In: Sciences sociales et santé. Volume 23, n°4, 2005. pp. 49-70.
Citer ce document / Cite this document :
Fromageot Audrey, Parent Florence, Coppieters Yves. Femmes, cultures maraîchères et recours aux soins en Afrique de
l'Ouest. In: Sciences sociales et santé. Volume 23, n°4, 2005. pp. 49-70.
doi : 10.3406/sosan.2005.1665
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/sosan_0294-0337_2005_num_23_4_1665Résumé
Résumé. Depuis les années quatre-vingt, les femmes sont au cœur des projets de développement rural
en Afrique subsaharienne. Elles apparaissent souvent majoritaires parmi les acteurs de ce que les
Documents stratégiques de réduction de la pauvreté désignent laconiquement sous le sigle d'AGR
(activités génératrices de revenus). Cette reconnaissance accompagne celle de leur rôle dans la prise
en charge des besoins de santé domestiques. Pourtant, les femmes sont encore citées pour leur faible
recours aux centres de soins primaires. Plus que les hommes, elles fréquentent d'abord les services de
soins coutumiers ou informels. Mise en regard de leur autonomie financière accrue par leurs activités,
cette réalité remet en cause l'explication de leur accès réduit aux centres de soins en simples termes de
coûts. L'étude du maraîchage des femmes sénoufo à la frontière de la Côte-d' Ivoire et du Burkina Faso
interroge leur rôle dans les modes de sécurisation sanitaire des familles et tout spécialement des
enfants, ainsi que ses conséquences sur les itinéraires thérapeutiques et les modalités de recours aux
soins.
Resumen
Mujeres, cultivo de hortalizas y recurso a los tratamientos médicos en el Africa occidental
Desde los años 80 las mujeres están en el centro de los proyectos de desarrollo rural en Africa
subsahariana. A menudo aparecen como mayoritarias entre los protagonistas de lo que los
Documentos Estratégicos de Reducción de la Pobreza definen de manera lacónica con la sigla AGR
(Actividades Generadoras de Recursos). Este reconocimiento va de par con el de su función de
encargarse de las necesidades de salud domésticas. Sin embargo, las mujeres también son
mencionadas por su baja frecuentación de los centros de atención de salud primaria. Aún más que los
hombres, recurren primero a los servicios de salud familiares o informales. Si se tiene en cuenta su
mayor autonomía financiera lograda gracias a sus actividades, parece poco convincente la explicación
que atribuye la baja frecuentación femenina de los centros de salud a meras razones de costo. El
estudio de las tareas de horticultura de las mujeres de la etnia senufo en la frontera de la Costa de
Marfíl y Burkina Faso se interroga sobre la función desempeñada por ellas en los modos de atención
sanitaria de las familias y sobre todo de los niños, como también sobre las consecuencias que tiene
este modo sobre los itinerarios terapéuticos y en las modalidades del recurso a los tratamientos
médicos.
Abstract
Women's involvement in market-gardening and the resort to health care in West African savannahs
Since the 1980s, women have been at the heart of rural development projects in Sub-Saharan Africa.
They often make up the majority of the actors involved in what the Strategic Documents for Reducing
Poverty rather laconically refer to as IGA (Income-Generating Activities). Such institutional recognition
goes with the acknoweldgement of the major part played by women in catering for basic food and health
needs. However, African women still hardly resort to first-aid units. More than men, they turn to
traditional or informal modes of care first, if not exclusively. Given their increased financial autonomy
thanks to their activities, their limited access to care-units cannot be explained in terms of cost alone.
The study of the Senufo women's involvement in market-gardening on either side of the border between
Ivory Coast and Burkina Faso raises the question of their contribution to improving sanitary conditions
for families — children especially — , as well as of its consequences on therapeutic pathways and the
various modal ities of resorting to primary care.Sciences Sociales et Santé, Vol. 23, n° 4, décembre 2005
Femmes, cultures maraîchères
et recours aux soins
en Afrique de F Ouest
Audrey Fromageot*, Florence Parent**, Yves Coppieters*
Résumé. Depuis les années quatre- vingt, les femmes sont au cœur des
projets de développement rural en Afrique subsaharienne. Elles apparais
sent souvent majoritaires parmi les acteurs de ce que les Documents str
atégiques de réduction de la pauvreté désignent laconiquement sous le
sigle d'AGR (activités génératrices de revenus). Cette reconnaissance
accompagne celle de leur rôle dans la prise en charge des besoins de santé
domestiques. Pourtant, les femmes sont encore citées pour leur faible
recours aux centres de soins primaires. Plus que les hommes, elles fr
équentent d'abord les services de soins coutumiers ou informels. Mise en
regard de leur autonomie financière accrue par leurs activités, cette réalité
remet en cause l'explication de leur accès réduit aux centres de soins en
simples termes de coûts. L'étude du maraîchage des femmes sénoufo à la
*Audrey Fromageot, géographe, Université de Dunkerque et UMR CNRS 8586 ;
Institut de Géographie, 191, rue Saint-Jacques, 75005 Paris, France ;
e-mail : audrey.fromageot@laposte.net
** Florence Parent, médecin de santé publique, Département d'Épidémiologie et
Promotion de la Santé Publique de l'Université Libre de Bruxelles, CP 596, route de
Lennik 808, B-1070 Bruxelles, Belgique
*** Yves Coppieters, épidémiologiste, Département d'Épidémiologie et Promotion de
la Santé Publique de l'Université Libre de Bruxelles, CP 596, route de Lennik 808,
B-1070 Bruxelles, Belgique ; e-mail : yves.coppieters@ulb.ac.be AUDREY FROMAGEOT, FLORENCE PARENT, YVES COPPIETERS 50
frontière de la Côte-d' Ivoire et du Burkina Faso interroge leur rôle dans
les modes de sécurisation sanitaire des familles et tout spécialement des
enfants, ainsi que ses conséquences sur les itinéraires thérapeutiques et
les modalités de recours aux soins.
Mots-clés : Afrique de l'Ouest, maraîchage, économie familiale, itinérai
res thérapeutiques.
Dans le contexte des populations subsahariennes ayant un faible
recours aux structures sanitaires, les femmes sont souvent citées parmi les
plus faibles usagers des centres de soins curatifs (Ekwempu, 1990 ;
Harrison, 1995, 2001 ; Izugbara et Ukwayi, 2003). Ce constat est fr
équemment mis en regard du bas niveau socio-économique des femmes
associé à leur faible indépendance financière. Pourtant, depuis les années
quatre-vingt, les femmes sont au cœur des projets de développement. Ces
actions se marquent notamment par la diffusion des micro-crédits en
faveur des activités féminines. Les femmes sont ainsi souvent majoritai
res parmi les acteurs de ce que les Documents stratégiques de réduction de
la pauvreté désignent laconiquement sous le sigle d'AGR (activités géné
ratrices de revenus). L'expression discutable (existe-t-il des activités non
rémunératrices ?) favorise surtout le flou dans les études qui leur sont
consacrées, laminant la diversité des statuts individuels, des objectifs per
sonnels et limitant leur rôle à la réduction de la pauvreté monétaire. Les
études récentes soulignent combien les stratégies d'autofinancement des
femmes sont concomitantes de leur rôle accru dans la prise en charge, au
moins partielle, des besoins alimentaires et sanitaires de leur famille et, en
particulier, des enfants (De Plaen, 2001 ; De Plaen et Geneau, 2000 ;
Uyanga, 1980). La multiplication des activités personnelles rémunératri
ces des femmes, associée à leur responsabilité dans l'organisation domest
ique des dépenses sanitaires, semble aller dans le sens des objectifs de
recouvrement des soins énoncés en 1987 lors de la déclaration de
Bamako. Les activités rémunératrices féminines donneraient les moyens
financiers à celles qui ont en charge une partie des dépenses de santé des
familles.
La participation des femmes aux activités commerciales, leur
inscription spatiale et économique dans des systèmes d'échanges locaux
mais aussi nationaux et internationaux en rapport avec l'urbanisation des
sociétés et l'internationalisation des économies ne correspond pas pour
autant à un recours facilité aux structures sanitaires. Plus que les hommes, FEMMES ET SANTÉ 5 1 MARAÎCHAGE,
elles fréquentent d'abord, sinon exclusivement, les services de soins cou-
tumiers ou informels (Baxerres et Le Hesran, 2004 ; Izugbara et al., 2005).
Mis en regard de l'augmentation de leur autonomie financière par leurs
propres activités, cette réalité remet en cause les explications avancées en
simples termes de coûts.
À travers l'exemple de l'investissement des femmes dans le maraî
chage à la frontière de la Côte-d'Ivoire et du Burkina Faso, l'article inter
roge les liens entre l'accès des femmes à des revenus personnels et leur
accès, ainsi que celui des enfants dont elles ont la charge, aux structures
sanitaires. Les relations de genre qui structurent les activités et les écono
mies familiales éclairent les écarts entre les gains des femmes et le maint
ien de leurs recours limités aux centres de soins curatifs. L'étude propose
une réflexion pour avancer dans la compréhension des facteurs explicatifs
des distances socio-économiques inégales aux structures sanitaires dans
les campagnes soudaniennes.
Le maraîchage marchand des populations rurales sénoufo
Les cultures maraîchères de saison sèche
dans les systèmes de production
L'article restitue partiellement les résultats d'une recherche en géo
graphie de l'UMR PRODIG (1) sur le développement du maraîchage mar
chand individuel dans les campagnes sénoufo (2) de part et d'autre de la
frontière entre la Côte-d'Ivoire et le Burkina Faso (Fromageot, 2003).
Dans ces savanes arborées, les populations sont majoritairement rurales et
( 1 ) UMR PRODIG : Unité mixte de recherches 8586 CNRS en partenariat avec le pr
ogramme « Petits barrages » du centre de recherches IRD (Institut de recherche et de
développement) de Bouaké en Côte-d'Ivoire.
(2)Les populations à la frontière ivoiro-burkinabée sont majoritairement sénoufo avec
la présence de communautés dioulas, principalement concentrées dans les villes. Les
populations sénoufo se répartissent elles-mêmes en plusieurs sous-groupes dont les
principaux sont : les Kiembaras, les Nafaras, les Niarafolos, les Pallakas et les Gouins
en Côte-d'Ivoire, les Gouins, les Karaboro ou encore les Turka dans l'Ouest burkinabé.
Cette diversité socioculturelle est peu marquée au niveau de l'organisation des systè
mes de production agricoles associant cultures commerciales et vivrières, rythmés par
l'alternance entre saison pluvieuse et sèche, et répartis entre de grands champs fami
liaux et de petits champs personnels. AUDREY FROMAGEOT, FLORENCE PARENT, YVES COPPIETERS 52
agricoles. Les campagnes, à plus de 400 km d'Abidjan et de
Ouagadougou, s'organisaient jusqu'à une date récente dans l'ombre por
tée d'Abidjan et des axes routiers méridiens(3). Depuis le milieu du
XXe siècle, les paysanneries sont passées d'une économie de relative abon
dance en ressources (terre, main-d'œuvre) à une de la raréfac
tion (Raison, 1993). Pour autant, leurs évolutions depuis les années
quatre-vingt, loin d'un repli sur des systèmes d'autoconsommation, se
marquent par la multiplication et la diversification des activités person
nelles rémunératrices (Chaléard, 1996).
Les structures de production sénoufo sont représentatives des agri
cultures pluviales soudaniennes (Pourtier, 2003). Elles s'organisent dans
le cadre de familles élargies à plusieurs ménages et combinant, pendant la
saison pluvieuse, des grands champs communs et de plus petits indivi
duels. Les travaux des et de l'entretien de la maisonnée
sont réalisés par l'ensemble de la main-d'œuvre domestique gérée par un
aîné, chef de famille. L'identification des chefs de famille comme centre
de décision et de gestion des cellules de production n'empêche pas l'exis
tence d'activités menées par des cadets pendant la saison des pluies et sur
tout pendant la saison sèche. Les petits champs pluviaux relèvent de ces
activités individuelles. Ces dernières sont cependant plus spécifiques de la
saison sèche. Elles visent l'acquisition de revenus personnels et l'exercice
d'une autonomie monétaire et sociale comme l'illustre, depuis les années
quatre-vingt-dix, le développement des productions maraîchères.
Conditionnés par un accès en eau pérenne pendant la saison sèche,
les sites de production maraîchère demeurent limités aux zones topogra
phiques basses et humides, en particulier les bas-fonds équipés de petits
barrages en terre (Cecchi, 1998). Les espaces maraîchers sont localement
de superficies réduites. Leur dispersion et leur multiplication à l'échelle
régionale constituent une nouvelle spécialisation dans une production
commerciale quelque peu inattendue pour des campagnes éloignées des
métropoles, Abidjan et Ouagadougou, pôles de consommation de légumes
frais (Fromageot, 2005). La généralisation du maraîchage dans les sava
nes sénoufo est issue d'une combinaison de contraintes (dégradation de la
pluviométrie, revenus diminués du coton, budgets domestiques en baisse
(3) Bien que prépondérants, ces axes ne sont pas immuables. La multiplication des
contrôles et l'instabilité politique entraînent une perte d'influence du corridor ivoirien.
Le monopole d'Abidjan est contesté. Ouagadougou se tourne vers les ports d'Accra et
de Lomé. Il reste que, en 2000, les dynamiques des campagnes sénoufo s'appuient
autant sur un dense réseau de marchés locaux que sur l'influence des grandes villes du
sud de la Côte-d'Ivoire : Abidjan et Bouaké. FEMMES ET SANTÉ 53 MARAÎCHAGE,
mais besoins monétaires accrus) et d'opportunités (demande croissante
des villes en légumes frais dans des pays en voie d'urbanisation rapide,
disponibilité des terres de bas-fonds et aménagements hydrauliques des
années soixante-dix/quatre- vingt).
Collecte des données sur le maraîchage marchand
L'étude s'appuie sur le traitement de données recueillies de 1999 à
2001 et articulant trois niveaux : celui des maraîchers, de leurs familles et
de leurs communautés de résidence associées à un espace de production ;
vingt-et-un sites de production, relevant de campements de culture, de
villages ou de petites villes ont été sélectionnés sur la base de pré-enquêt
es effectuées en 1997-1998 (Fromageot, 1998). La diversité des sites
reflète celle infra-régionale entre les communautés rurales, entre les
modes d'aménagement des bas-fonds (à l'écoulement naturel ou barré de
petites ou grandes retenues d'eau) et entre des situations géographiques
inégales selon l'accessibilité des producteurs aux villes et aux axes de cir
culation.
Les enquêtes ont d'abord concerné les maraîchers. Des séjours de
plusieurs semaines dans les villages ont permis d'établir des relations de
confiance avec les producteurs, leurs familles et les autorités locales. Les
maraîchers limités à quelques dizaines par village n'ont pas nécessité de
recourir à un échantillonnage. Les producteurs recensés dans chacun des
sites retenus ont constitué l'échantillon (4). Les questions ont été mises au
point précisément lors des pré-enquêtes. Les investigations ont été réali
sées sous forme de questionnaire « invisible » combinant questions fe
rmées, ouvertes et temps de discussions. Le recueil des données a été
réalisé avec le souci de ne pas brusquer ni brider le rapport enquêteur-
enquête par l'emploi de questionnaires formels. C'est pourquoi aucun
questionnaire n'était apparent aux yeux des producteurs, les informations
étant recueillies sur de petits carnets. L'emploi de cette méthode
« légère », n'en a pas moins permis l'analyse d'un corpus de données
recueillies auprès de cinq cent trente-quatre exploitants et des deux cent
quatre-vingt-cinq chefs de leur famille de rattachement. Les individus
(4) Seul le site de la plaine irriguée de Douna au Burkina Faso regroupe plusieurs cen
taines de maraîchers. Le recours à un sous-échantillonnage a donc été nécessaire. Les
exploitants de la plaine se répartissent entre quatre villages : Douna, Tourny, Sindou
et Niofila. En l'absence de recensement, les enquêtes ont été menées par tirage au sort
dans un des villages, celui de Niofila. AUDREY FROMAGEOT, FLORENCE PARENT, YVES COPPIETERS 54
relevant d'une cellule domestique de production et de consommation ont
été recensés comme membres d'une même famille. Il arrive toutefois que
les groupes commensaux et de production ne coïncident pas. Dans ce cas,
ce sont les unités de production qui ont été privilégiées, c'est-à-dire les
familles constituées des personnes travaillant sur des champs communs
pour l'acquisition de stocks vivriers et d'un budget collectifs.
Les analyses se sont appuyées sur les tests statistiques du chi 2 de
Pearson et de la loi normale dans leurs conditions d'application. Les dif
férences sont déclarées significatives avec un risque de 5 %. Le traitement
des données a permis la distinction de catégories d'acteurs aussi fines que
les rapports sociaux et économiques sont subtils. La catégorisation des
individus a été réalisée en croisant leur situation (célibataire, fiancé,
marié, veuf) avec leur statut familial (chef de famille, épouse, enfant ou
neveu du chef de famille, etc.). Les distinctions majeures entre aînés et
cadets sociaux, entre hommes et femmes déterminent les marges de
manœuvre des individus et leurs capacités à mener des activités person
nelles ou à exercer des responsabilités collectives, sans interdire pour
autant des évolutions transformant ces mêmes organisations sociales.
L'étude répondant originellement à des problématiques de géogra
phie rurale, les données portent précisément sur la culture et la commerc
ialisation des légumes, l'accès aux espaces maraîchers et aux facteurs de
production, les relations de dépendance familiale dans la gestion du temps
personnel et de la main-d'œuvre familiale, etc. Lors des enquêtes auprès
des chefs de famille, le niveau et les usages des revenus maraîchers ont été
systématiquement resitués dans les budgets et les dépenses domestiques.
Bien que ne portant pas précisément sur les relations aux structures de
santé, la richesse des informations et le partage du quotidien dans les villa
ges permettent d'interroger, dans leurs dimensions économiques et social
es, les liens entre l'accès des maraîchers — en particulier des maraîchères
— à des revenus personnels et leurs accès aux structures sanitaires.
Maraîchage personnel et objectifs familiaux
Revenus maraîchers inégaux selon le genre et le statut des producteurs
En 1999-2000, les revenus nets maraîchers sont très inégaux selon le
genre et les statuts familiaux (5) (Tableau I). Ils sont décroissants des
(5) En 2000, 100 F.CFA équivalent à 1 FF soit 0,15 €. FEMMES ET SANTE 55 MARAICHAGE,
hommes aux femmes et des chefs de famille à leurs mères. D'un statut à
un autre, les écarts significatifs révèlent les liens étroits entre la position
d'un individu dans sa famille et ses capacités à mener un jardin maraîcher.
Les hommes, et parmi eux les chefs et les aînés des maisonnées, conser
vent le contrôle de la main-d'œuvre familiale, du temps de travail des
cadets ainsi que la maîtrise des règles d'accès aux facteurs de production
(terre, rives des petits barrages, mais aussi engrais et produits phytosani-
taires utilisés pour les cultures pluviales comme le coton, etc.). Ce
contrôle explique que le maraîchage leur profite d'abord, tandis qu'ils
peuvent troquer un accès aux jardins contre du travail. Le maraîchage
dans sa version marchande pour les villes du sud de la Côte-d'Ivoire n'est
plus une simple activité typiquement féminine pour la consommation des
familles. Les femmes, épouses des chefs de famille, mais aussi filles, bel
les-filles et autres cadettes, bien que majoritaires dans l'activité, ne dispo
sent ni du temps personnel, ni des moyens de production suffisants pour
en tirer des bénéfices du niveau de ceux des hommes. Les hiérarchies
familiales et les relations de genre se retrouvent dans l'ordre des revenus
des unes et des autres.
Tableau I
Statuts familiaux et revenus maraîchers (en F. CFA saison 1999-2000)
Écart- type Effectifs Revenus nets moyens
Chef de famille 54 645 159 37 985
Cadet masculin 97 34 652 31 060
23. 14 473 Épouse du Chef de famille 21 012
Cadet féminin 39 11 694 10 546
Mère du Chef de famille 8 6 194 26 10
Total 534 29 773 33 557
Seuls les écarts de revenus entre les deux cent trente et unes épouses
des chefs de familles et les trente-neuf cadettes ne sont pas significatifs.
Quel que soit leur statut familial, les femmes, par leur position sociale et
leur charge quotidienne de travail, sont pénalisées pour mener une activité AUDREY FROMAGEOT, FLORENCE PARENT, YVES COPPIETERS 56
notablement rémunératrice. La part des femmes parmi les maraîchers
n'est pas proportionnelle à leur poids économique (6).
Si l'autonomie financière que procure le maraîchage aux femmes
semble limitée, elle doit cependant être appréciée en fonction de ses
objectifs, moins orientés vers des dépenses personnelles que collectives.
Maraîchage individuel et objectifs collectifs
Géré individuellement, le maraîchage ne sert pas des intérêts strict
ement personnels. En 2000, les exploitants désignent un ou plusieurs object
ifs à l'origine de leur activité. La diversité des réponses a été réduite en
six types répartis en trois catégories (Tableau II).
Tableau II
Objectifs déclarés en 2000 par les maraîchers au démarrage de leur activité
Objectifs Femmes Hommes
Catégories Types Effectifs Hommes en % Total en%
Acquisition 0 0 4 1,7 4
d'un bien précis
Personnels
Autonomie et bien-
28 9,5 49 20,6 77 être personnels
Dépenses familiales 37 12,5 119 50,0 156
Familiaux 223 75,3 1 0,4 224 pour la sauce
Fiançailles 0 0 51 21,4 51
Les deux
Faire comme les autres 8 2,7 14 5,9 22
Total 296 100 238 100 534
(6) Les faibles bénéfices des maraîchères sont à nuancer quelque peu avec la part des
légumes autoconsommés. Les revenus des femmes sont dans l'ensemble sous-estimés
si les légumes autoconsommés ne sont pas pris en compte. L'autoconsommation repré
sente en moyenne 4 170 F.CFA, soit 32 % de leurs revenus globaux (somme des reve
nus nets et de l'autoconsommation). Au-delà du faible niveau apparent des bénéfices,
l'intérêt du maraîchage pour les femmes réside aussi dans sa participation saisonnière
à l'alimentation domestique. Toutefois, même en incluant l'autoconsommation, les
gains des femmes restent inférieurs à ceux des hommes.