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Géographie et profondeur sociale - article ; n°5 ; vol.22, pg 1005-1046

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1967 - Volume 22 - Numéro 5 - Pages 1005-1046
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1967
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Langue Français
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Paul Claval
Géographie et profondeur sociale
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 22e année, N. 5, 1967. pp. 1005-1046.
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Claval Paul. Géographie et profondeur sociale. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 22e année, N. 5, 1967. pp.
1005-1046.
doi : 10.3406/ahess.1967.421598
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1967_num_22_5_421598CHRONIQUE DES SCIENCES SOCIALES
GÉOGRAPHIE
ET PROFONDEUR SOCIALE
Le terme de géographie sociale est ancien, son usage devient plus
fréquent, son sens se précise 4 Synonyme longtemps de géographie
humaine, il tend à désigner le courant de recherche qui donne plus de
place à l'analyse des faits proprement sociaux. L'évolution est un peu
la même dans tous les pays. En France, certains travaux se veulent
de géographie sociale : la thèse de M. Juillard 2 ou celle de Mlle Roche-
fort 3. Les travaux de M. George 4 et de son école sont axés sur i'ana-
lyse de ces aspects de la réalité. Et cependant, en France ccmme à
l'étranger, on a un peu l'impression que la géographie demeure étran
gère aux autres sciences de l'homme. Notre intention n'est pas ici de
rédiger un manifeste en faveur de la géographie sociale • — ceux-ci
Б à Mlle Re chef ort 6, mais ils sont sont nombreux, de Georges Hardy
peut-être dangereux dans la mesure où ils tendent à déplacer le pro
blème, à cabrer les bonnes volontés et les sentiments. Comme le remar
quait M. Pierre Monbeig 7 lors d'une communication que Mlle Roche-
1. On sait que le terme de géographie sociale a été utilisé pour la première fois par
Camille Vallatjx en 1908 (dans le titre d'un ouvrage : Géographie sociale : la Mer.
Paris, Doin). On trouvera des précisions sur l'évolution du sens du mot dans : Dudl
ey Stamp, A glossary of Geographical Terms. Londres, Longmans, 1962. Cf. p. 422 ;
James W. Watson, The sociological aspects of geography, pp. 463-499 de Geography
in the twentieth Century publié sous la direction de Griffith Taylor. Londres, Methuen,
1951.
2. Etienne Juillard, La vie rurale dans la plaine de Basse-Alsace, essai de géogra
phie sociale. Strasbourg, Paris, Le Roux, 1952, 584 p.
3. Renée Rochefort, Travail et travailleurs en Sicile. Étude de géographie sociale.
Paris, Presses universitaires de France, 1961, 363 p.
4. Les préoccupations sociales sont déjà manifestes dans les premiers ouvrages de
M. George : Pierre George, Géographie économique et sociale de la France. Paris, Hier
et aujourd'hui, 1937, 272 p. ; Pierre George, Géographie sociale du monde. Collection
« Que sais-je ? », n° 197. Paris, P.U.F., 1945, 119 p. Nous citons plus loin des études
où les problèmes sociaux sont plus directement abordés.
5. Georges Hardy, La géographie psychologique. Collection « Géographie humaine »,
n° 15. Paris, Gallimard, 1939, 188 p.
6. Renée Rochefort, « Géographie sociale et sciences humaines ». Bulletin de
l'Association des Géographes français, 1963, n01 314-315, mai-juin, pp. 19-32.
7. Ibidem, p. 31.
1005 ANNALES
fort avait effectuée à l'A. G. F. sur le thème de la « Géographie sociale
et des sciences humaines » : « La géographie sociale que Mlle Roche-
fort a présentée avec flamme est, somme toute, la géographie humaine
intelligente. » Dans l'abstrait, oui, la géographie humaine, nous y
reviendrons, est ouverte sur les réalités sociales et humaines — sinon
elle renonce à elle-même. Mais dans la pratique ? M. Monbeig précise :
« Et, comme nous sommes tous intelligents, nous faisons tous de la
géographie sociale ». La boutade repose sur une confusion : ce n'est
pas l'intelligence des géographes qui est en cause, mais l'ouverture
d'une certaine discipline sur les sciences voisines et souvent complé
mentaires. Le problème est donc de comprendre jusqu'à quel point
la géographie humaine a accepté d'être une science sociale, de voir ce
qui lui manque et ce qu'elle pourrait trouver en se laissant gagner par
de nouvelles manières de voir et de raisonner.
Lee trois aspects sociaux de la géographie classique.
La plupart des géographes français actuels, lorsqu'ils essaient de
définir leur discipline, partent de l'introduction que Demangeon 1
avait préparée pour le traité de géographie humaine qu'il n'eut pas
le temps de rédiger. Il y écrivait : « la géographie humaine est l'étude
des groupements humains dans leurs rapports avec le milieu géogra
phique ». Albert Demangeon arrivait à cette définition à la suite d'une
série de retouches successives : il parlait d'abord de l'étude des rap
ports de l'homme avec le milieu physique, puis montrait que cette
première formule est incomplète, puisqu'elle ignore la part humaine
dans la formation de l'environnement, puisqu'elle parle de l'homme,
et que c'est aux groupes que le géographe a affaire. On voit donc comme
sa démarche attirait doublement l'attention sur le caractère social de
la géographie humaine : on comprend ainsi l'exclamation de Monbeig,
et l'attitude de la plupart des géographes. On cesse d'être étonné
devant l'acrimonie avec laquelle Demangeon rendait compte 2 d'un
ouvrage inégal, mais curieux, celui dans lequel Georges Hardy 3 essayait
de jeter les bases d'une géographie psychologique — ce qui était une
façon de critiquer la position classique de Demangeon, en mettant en
évidence la part du monde qu'elle laissait inexpliquée.
Lorsqu'on lit en totalité le chapitre consacré par Demangeon à
son essai de définition de la géographie humaine, on s'aperçoit bien
vite pourtant que des groupes humains, il ne sera guère question. Cela
1. Albert Demangeon, Problèmes de géographie humaine. Paris, Armand Colin,
1947, 408 p. ; Cf. pp. 25-34, Une définition de la géographie humaine.
2. Albert « La géographie psychologique ». Annales de Géographie,
XLIX, 1940, pp. 134-137.
3. Georges Hardy, op. cit. Cf. note 5.
1006 GÉOGRAPHIE ET PROFONDEUR SOCIALE
apparaît dans les développements consacrés aux caractères de la
méthode de la géographie humaine. « La géographie humaine, écrit
Demangeon, doit travailler en s'appuyant sur une base territoriale...
C'est précisément la considération de ce lien territorial qui différencie
la géographie humaine de la sociologie... » Au paragraphe suivant,
Demangeon précise encore sa pensée : « Mais le propre de la géographie
humaine, c'est de constater que l'homme ne peut être étudié sans le
sol qu'il habite, et que le sol est le fondement de toute société. » x
Ce sont là des thèmes qui avaient été souvent abordés avant
Demangeon. Ils avaient alimenté une vive controverse entre les géo
graphes et les sociologues, au moment où les jeunes membres de l'An
née sociologique manifestaient à l'égard des autres disciplines humaines
un impérialisme non dissimulé. Lucien Febvre 2 rapporte assez lo
nguement les termes de ce conflit. « Nul groupe humain, nulle société
humaine sans support territorial. Tel est le point de départ des géo
graphes dans leur définition » : Demangeon reprend trait pour trait
cette interprétation de la géographie. Mais Lucien Febvre montre
qu'elle soulève quelques difficultés : « Formule équivoque dans une
certaine mesure, car il y a bien des « groupes » et bien des « sociétés »..,
sur qui l'influence du « substrat géographique » cher à Ratzel se fait,
somme toute, peu sentir... Le totémisme en particulier est à la racine
de formations sociales sans racines géographiques apparentes. » 3
Et Lucien Febvre s'amuse à montrer que les querelles que se font
géographes et sociologues sur ce point sont bien artificielles. Il pense
que tous les groupes humains peuvent, à un titre ou à un autre, inté
resser le géographe. La position de Demangeon est en retrait sur celle
de Lucien Febvre : « On ne saurait d'ailleurs méconnaître, dit-il, qu'il
existe d'autres ciments sociaux que la terre, en particulier ceux qui
reposent sur des principes de nature psychologique, tels que la parenté
et la religion, et leur étude appartient non aux géographes, mais aux
sociologues. » 4 Demangeon fait pourtant remarquer « que, même chez
les tribus de chasseurs, l'utilisation d'un même territoire crée une soli
darité sociale, indépendante des liens du sang et plus forte qu'eux ».
Ainsi, se trouve réintégrée dans la géographie l'étude de la plupart
des groupes humains. Mais ils ne méritent pas d'attention par eux-
mêmes ; ils ne sont étudiés que dans leurs rapports avec le milieu :
Demangeon emploie même plus volontiers l'expression de sol. « A plus
forte raison chez les peuples agricoles, la base territoriale l'emporte-t_
elle comme ciment social sur les principes de nature psychologique. B
1. Albert Demangeon, Une définition..., op. cit., p. 31.
2. Lucien Febvre, La Terre et VÉvolution humaine. Bibliothèque de synthèse his
torique. Paris, la Renaissance du Livre, 1922, XXVI plus 472 p. Cf. p. 45.
3. Ibidem, p. 45.
4. Albert Demangeon, Une définition..., op. cit., p. 31.
1007 ANNALE S
Demangeon montre ensuite de quelle manière on peut aborder
l'étude de la géographie humaine. « En remplaçant l'organisation tr
ibale par cette organisation territoriale, c'est une base géographique
que, depuis une haute antiquité, la plupart des civilisations ont don
née aux groupements ruraux. Ces habitats où les hommes se groupent,
où ils travaillent, sont de dimensions fort inégales, qui peuvent aller
de la localité élémentaire au grand territoire. Ils forment les cadres à
l'intérieur desquels se répartissent les faits géographiques et, par leurs
caractères propres, ils impriment une originalité à l'humanité qui s'y
rassemble. Comprendre et décrire ces unités régionales est l'une des
fonctions primordiales de la géographie, car chacune d'elles forme sou
vent une sorte de personnalité qu'il faut faire revivre. » г Puisque l'on
ne s'intéresse pas aux groupements sans base territoriale, il est pos
sible de se passer de l'analyse directe du corps social : il suffit de l'ana
lyser dans les liens qui l'unissent à la terre pour le comprendre. Le texte
est singulier, car il montre comment la région, telle que la conçoit
Demangeon, est une région humaine, comment elle se trouve liée aux
faits d'occupation du sol, à la civilisation rurale et simultanément
comment la méthode régionale permet de faire l'économie d'une étude
directe du groupe humain. La pauvreté sociale de la plupart des études
géographiques n'est donc pas fortuite.
La méthode ainsi définie par Demangeon permet-elle de rendre
compte de tous les faits de géographie humaine ? On peut en douter à
voir l'impuissance qu'éprouve la géographie à rendre compte de cer
tains aspects du monde moderne. La méthode préconisée par Demang
eon n'avait-elle pas son efficacité lim:î)ée au domaine mêmti que nous
venons de définir, celui des sociétés à dominante rurale ? Le monde
industriel moderne ne dépend-il pas de trop de facteurs économiques,
humains, sociaux, pour que l'approche régionale soit capable de l'expl
iquer ? L'exemple même de l'œuvre de Demangeon plaiderait en faveur
de cette interprétation. Emmanuel de Martonne, dans les quelques
pages qu'il consacre à l'œuvre et à l'homme au seuil de l'ouvrage
posthume dont nous avons tiré ces larges extraits, note : « que Demang
eon ait renoncé aux monographies de géographie régionale, où la
géographie physique doit jouer son rôle, pour se consacrer exclusiv
ement à la géographie humaine, n'est pas cependant étonnant. Le séjour
à Lille a dû y contribuer par les spectacles d'intense activité écono
mique qui attiraient son attention...» 2. Que l'analyse de la vie d'une région industrielle moderne ait pu contribuer à le faire
renoncer aux études régionales, voilà qui doit faire réfléchir ! La
méthode régionale cesserait- elle d'être applicable en pareil cas ? En
1. Ibidem, p. 45.
2. Emmanuel de Martonne, « Albert Demangeon », in Problèmes de Géographie
humaine, op. cit., p. 3.
1008 GÉOGRAPHIE ET PROFONDEUR SOCIALE
fait, Demangeon a mené la plupart des études de géographie qu'il a
effectuées après la première guerre mondiale en faisant porter l'essen
tiel de son attention sur les problèmes de structure fonctionnelle
— c'est net aussi bien dans son analyse des maisons rurales \ que dans
celle des systèmes agraires 2, ou, à un autre niveau, dans la descrip
tion des méthodes coloniales de la Grande-Bretagne 3 et dans l'appré
ciation de la situation internationale créée par la guerre ou la 'crise 4.
L'approche régionale, les rapports avec le milieu physique sont laissés
de côté. La méthode de Demangeon est très proche de celle de l'écono
miste, par cette volonté de démonter des mécanismes, de trouver dans
chaque situation un équilibre de forces. Demangeon nous montre des
sociétés à l'œuvre — mais celles avec lesquelles il se sent le plus de
familiarité, ce sont celles qui sont le plus profondément industrialisées,
jusque dans leurs campagnes, jusque dans leurs mentalités. Pour elles,
les comportements sont tout de rationalité — c'est en partie ce qui se
dégage à la lecture de son essai sur la géographie de l'Empire britan
nique 5 : c'est la combinaison de l'esprit de commerce et de l'esprit
scientifique qui l'ont progressivement amené à son apogée, au lende
main de la première guerre mondiale.
Spécialisé dans les problèmes du monde industriel moderne,
Demangeon renonce à la méthode régionale qu'il a
illustrée par son étude sur la Picardie e. Il s'intéresse aux groupes
humains — sinon, aurait-il écrit cette admirable synthèse sur l'Empire
britannique ? Mais il n'a pas besoin de se tourner vers les sociologues
pour les comprendre. Les groupes humains évolués qu'il étudie sont
transparents aux méthodes économiques ou paraissent l'être. La géo
graphie humaine n'a pas besoin d'être sociale lorsqu'elle passe de
l'analyse des espaces ruraux à celle des espaces industriels. Il lui suffit
de devenir économique, ou d'assimiler une partie au moins des raiso
nnements économiques.
N'y avait-il point de cas où la méthode géographique laissait plus
de place aux problèmes et aux modes de pensée des spécialistes des
1. Albert Demangeon, « L'habitation rurale en France. Essai de classification
des principaux types ». Annales de Géographie, XXIX, 1920, pp. 352-375 ; Albert
Demangeon, Essai ďune classification des maisons rurales. Premier Congrès interna
tional de Folklore. Paris, 23-28 août 1937. Travaux. Tours, Arrault, 1938, pp. 44-48,
repris dans Problèmes..., op. cit., pp. 230-235.
2. Albert Demangeon, « Économie agricole et peuplement rural ». Annales de
Géographie, XLIII, n° 241, 1934, pp. 1-21.
3. Albert L'Empire britannique. Étude de géographie coloniale.
Paris, Armand Colin, 1923, VIII-280 p.
4. Albert Demangeon, « Aspects nouveaux de l'économie internationale ». Annales
de Géographie, XLI, 1932, pp. 22-31, pp. 113-130.
5. Albert L'Empire britannique..., op. cit.
6.La plaine picarde : Picardie, Artois, Cambrésis, Beau-
vaisis. Étude de Géographie sur les plaines de craie du Nord de la France. Paris, Armand
Colin, 1905, 495 p.
1009 ANNALES
sciences sociales ? Oui, dans le cas des sociétés très primitives, des
peuples de pêcheurs, de chasseurs, voire d'agriculteurs primitifs, ou de
nomades pasteurs. Pour l'étude de toute cette humanité, il est d'ail
leurs difficile de faire la part de ce que les géographes ont élaboré, et
de ce que les ethnologues et les anthropologues ont apporté. La confu
sion entre les spécialités est fréquente à la fin du xixe siècle. Les Franç
ais connaissent surtout John Wesley Powell comme un explorateur
et comme un morphologue. La lecture de ses ouvrages г montre qu'il
s'est intéressé au moins autant à l'ethnologie, et les anthropologues
actuels le considèrent comme un des leurs. Ne fut-il pas d'ailleurs un
des inspirateurs de la politique des réserves indigènes aux États-Unis ?
Ethnologue de terrain, Ratzel le fut également, au cours de son voyage
aux États-Unis par exemple : il s'intéressa aux problèmes posés par
l'immigration et l'assimilation des groupes variés, celui des Chinois en
Californie en particulier. Mais il fut plus encore un théoricien de l'ethno
logie et son nom figure dans toutes les histoires de cette discipline 2.
La géographie du début du siècle demeure souvent très attachée à
l'analyse des populations primitives. Elle emprunte aux ethnologues
un concept qui va tenir un rôle de premier plan dans l'explication
géographique, ou dans les publications méthodologiques durant une
longue période : celui de genre de vie. Utilisé par Ratzel, enrichi par
les études de Hahn 3, il prend chez Vidal de la Blache 4 son aspect
moderne : il cesse d'être déterministe ; dans les sociétés primitives, il
existe, à côté d'une adaptation passive au milieu, un effort de syn
thèse, d'imagination. Le genre de vie devient une des bases de la doc
trine possibiliste, telle qu'elle se dégage de l'œuvre de Vidal de la
Blache, ou telle qu'elle se trouve systématisée par Lucien Febvre. Dans
le domaine des civilisations archaïques, la part faite à l'étude sociale
est ainsi importante. Mais les difficultés apparaissent dès que l'on
essaie de passer de l'analyse des genres de vie des sociétés primitives
à celle de civilisés. Tout va bien encore dans le cas des grandes civil
isations rurales traditionnelles. Vidal de la Blache consacre de longs
développements à l'analyse du genre de vie des foules rurales d'Asie
1. John Wesley Powell, The Exploration of the Colorado River and its Canyons.
New York, Dover, XIV, 397 p. Réimpression de Canyons of the Colorado. New York,
Flood et Vincent, 1895.
2. Il est connu, dans le domaine anthropologique par la série volumineuse des
Vólkerkunde : Friedrich Ratzel, Vôlkerkunde. Leipzig. Bibliographisches Institut,
3 vol., 1885, 1886, 1888, 660 plus 815 plus 779 p. — Pour situer Ratzel par rapport à
l'ensemble du mouvement de la pensée anthropologique, on pourra se reporter à :
T. K. Penniman, A Hundred Years of Anthropology. Londres, Duckworth, lre éd., 1935,
2e éd., 1952, 512 p. ; Paul Mercier, Histoire de Г anthropologie. Coll. Sup. n° 5, Paris,
P.U.F., 1966, 221 p. ; Cf. pp. 51-53.
3. Eduard Hahn, Die Wirtschaftsformen der Erde. Pettermanns Mitteilungen,
vol. 38, 1892, pp. 8-12.
4. Paul Vidal de la Blache, « Les genres de vie dans la géographie humaine ».
Annales de Géographie, XX, 1911, pp. 193-212 et 289-304.
1010 GÉOGRAPHIE ET PROFONDEUR SOCIALE
et des régions méditerranéennes. Mais lorsqu'il s'agit d'appliquer la
notion aux pays européens d'agriculture progressive, est-ce encore
possible au début du siècle ? Oui, dans certains milieux : les genres de
vie montagnards gardent une vigoureuse originalité, les régions litto
rales demeurent peuplées de tout un monde où les activités agricoles,
de pêche et d'élevage créent des rythmes de vie, des conditions origi
nales et attachantes. Mais est-ce vrai pour les grandes zones rurales
transformées par le progrès ? Y a-t-il des genres de vie beaucerons,
briards, à l'époque où Vidal de la Blache écrit son tableau géogra
phique de la France ? Oui, si l'on veut, mais ils sont déjà trop nomb
reux, trop contrastés dans un même milieu physique pour conserver
leur portée géographique, pour demeurer explicatifs. Vidal de la Blache
a senti cette évolution et cela l'a conduit à chercher, au delà des fays
ou des grandes unités historiques et physiques à quoi il avait occupé
la plus grande partie de son activité jusqu'à l'âge de sa retraite, les
principes d'une articulation régionale en unités correspondant aux
besoins de l'économie moderne, de la société industrialisée 1.
La géographie a cessé depuis le début du siècle de s'intéresser par
prédilection aux problèmes des primitifs. La floraison des thèses de
géographie régionale consacrées à la France a fait porter l'essentiel des
analyses sur des d'économies rurales ou industrielles. Les
essais ont été nombreux d'analyse des genres de vie, mais ils ont
presque tous abouti à des constats d'échec. Plusieurs auteurs 2 l'ont
exprimé fortement : les sociétés où prédominent la division du travail
sont justifiables d'autres méthodes d'analyse, d'autres concepts.
Depuis quelques années, on assiste à des manifestations inverses.
Mlle Rochef ort 3, S œur Mary- Annette 4 plaident pour une réhabilita
tion du concept. On voit très bien la raison qui les pousse à opérer de la
sorte : elles sont frappées par la pauvreté humaine, sociale de notre
géographie, elles essaient de lui chercher un remède et la réhabilitation
du genre de vie leur paraît souhaitable. Il est certain que l'analyse des
genres de vie a permis de prendre de larges contacts avec les sciences
1. Vidal de la Blache a toujours eu le souci de décrire de manière précise les rela
tions économiques de la vie moderne. Il n'appuie pourtant délibérément ses analyses
sur la description des espaces de relation qu'à la fin de sa vie : Paul Vidal de la Blache,
« Les régions françaises ». Revue de Paris, VI, 1910, pp. 821-841 ; Paul Vidal de la
Blache, La France de VEst. Paris, Armand Colin, 1917, X, 280 p.
2. Max. Sorre, « La notion de genre de vie ». Annales de Géographie, LVII, 1948,
pp. 97-108 et 193-204 ; Pierre George, Introduction à Vétude géographique de la popul
ation du Monde. Travaux et Documents. Institut national d'études démographiques.
Cahier n° 14. Paris, P.U.F., 1951, 284 p. ; Cf. Genres de vie ou systèmes économiques et
sociaux, pp. 69-77.
3. Renée Rochefort, Géographie sociale..., op. cit. ; Cf. p. 21.
4. Les deux articles de Sœur Mary- Annette auxquels je me réfère m'ont été com
muniqués à l'état de manuscrit et paraîtront dans le Bulletin du Cercle des Géographes
Liégeois. Qu'il me soit permis de la remercier des renseignements qu'elle m'a procurés,
des critiques qu'elle a formulées lorsque je lui ai soumis le manuscrit de cet article.
1011 ANNALES
voisines, de toucher réellement au social. Mais elle ne s'applique qu'à
un certain niveau de civilisation, à certaines formes de pensée, à un
certain degré de maîtrise sur la nature. Si l'on veut redonner une épais
seur sociale à la géographie du monde moderne, ce n'est pas en retour
nant à l'étude des genres de vie que l'on y arrivera, à moins de changer
complètement la signification qu'on leur donne. La géographie sociale
se modèle à la diversité des civilisations, et n'a pas trouvé durant la
première moitié de ce siècle de méthode universellement valable.
Les parallélismes de la géographie et de la sociologie classiques.
La sociologie n'est pas très différente de la géographie humaine.
Elle a pris progressivement conscience de l'importance des discon
tinuités dans la série des sociétés humaines qu'elle étudie. M. Roger
Bastide rend compte de cette évolution en des termes que la plupart
des géographes adopteraient sans mal : « Alors que les sociétés primi
tives et encore, quoique à un moindre degré, les sociétés paysannes sont
modelées par le milieu environnant, les sociétés modernes, que l'on a
appelées pour cette raison des sociétés prométhéennes, veulent se
modeler non plus selon les lois du déterminisme extérieur, mais selon
les exigences de la raison. Au début, l'homme est obligé de s'adapter
à son environnement et sa mentalité sera par conséquent façonnée du
dehors par cet environnement : désert, forêt, savane, montagne (cf.
Leroi-Gourhan). Ensuite (sociétés de type Folk), l'homme a conquis
une certaine autonomie par rapport à la nature, mais il ne triomphe
d'elle qu'en lui obéissant ; il y a une dialectique incessante entre l'homme
qui façonne le paysage, qui l'humanise, et le paysage (avec la nature
de son sol, son régime climatique) qui limite le choix de la raison
(cf. l'École dite française de Géographie humaine). Et enfin, au bout,
avec la ville, l'industrialisation, la planification maintenant, la créa
tion d'un monde d'artifacts qui se superpose au monde de la nature
et dont la sociologie doit étudier les lois, structurelles ou fonctionn
elles. » г Certains sociologues présenteraient peut-être le classement
d'une manière légèrement différente, éviteraient de mettre en avant
une séquence évolutive 2, mais la plupart admettent que les problèmes
et les méthodes de la sociologie ne sont pas exactement les mêmes
lorsque l'on passe d'une série à l'autre. À la base, les petites sociétés
qui n'ont pas encore accédé à l'histoire, ou tout au moins, à l'histoire
écrite, et que l'on appelle pour cela illettrées ou sans écriture, attirent
1. Roger Bastide, « Y a-t-il une crise de la psychologie des peuples ? ». Revue de
Psychologie des Peuples, 21e année, 1966, pp. 8-20.
2. On trouvera une discussion du problème dans : Jean Cazeneuve, Le concept de
société archaïque, pp. 423-433, du tome II de : George Gubvitch (sous la dir. de), Traité
de sociologie. Paris, P.U.F., t. I, 1958, 514 p., t. II, 1960, 466 p.
1012 GÉOGRAPHIE ET PROFONDEUR SOCIALE
depuis maintenant plus d'un siècle l'attention des ethnologues г ; il
faut lire les pages que Lévy-Strauss 2 a consacrées au problème de l'ana
lyse de ces sociétés pour voir comment la recherche ethnographique
fait partie des démarches nécessaires de toute sociologie, et comment
elle est en même temps irréductible par ses méthodes, par le dépayse
ment qu'elle crée, aux autres chapitres de la sociologie. On nomme sou
vent aussi ces sociétés : sociétés archaïques, ou ethnologiques. Il y a une
génération, Redfield 3, dans une étude célèbre consacrée au Yucatan,
montrait qu'il existait un type de société rurale qui, par l'absence de
tradition écrite, par l'absence également de points de référence à des
cadres plus vastes, présentait de nombreuses analogies avec celles
qu'étudient d'habitude les ethnologues : il a proposé, pour les décrire,
le qualificatif de sociétés de type folk. Les sociétés rurales et urbaines
constituent enfin une troisième grande catégorie, au sein de laquelle
on isole celles que l'on considère comme réellement prométhéennes 4:
les auteurs contemporains mettent en évidence l'opposition entre socié
tés industrialisées et sociétés non industrialisées 6, qui appartiennent
à la grande catégorie des sociétés non-développées, sous-développées
ou insuffisamment développées.
Les caractères de ces sociétés sont si divers que les méthodes d'étude
qui conviennent pour les unes ne conviennent pas pour les autres. Et
l'analyse montre que l'on trouve dans le domaine sociologique une
diversité des méthodes d'étude analogue à celle que l'on peut trouver
dans le monde géographique.
Genres de vie et ethnologie.
C'est à propos de l'analyse des sociétés primitives ou archaïques,
que les ethnologues et les anthropologues ont été amenés à définir le
concept de culture, et à l'enrichir progressivement e. Apparu et précisé
X. Ibidem.
2. Claude Lévi-Stratjss, Tristes tropiques. Paris, Pion, 1955, 462 p.
3. Robert Redfield, Tepotzlan, a Mexican Village. Chicago, University of Chi
cago Press, 1930 ; Robert Redfield, The Folk Culture of Yucatan. Chicago, Univers
ity of Chicago Press, 1941 ; Robert Redfield, The Folk Society. American Journal of
Sociology, vol. 52, 1947, pp. 293-308 ; Robert Redfield, The Primitive World and
its transformations. Ithaca (N. Y.), Cornell University Press, 1953.
4. On trouvera une typologie des sociétés « prométhéennes » dans : Georges Gur-
vitch, « Sociétés globales et leurs types », pp. 216-235 du tome I de George Traité de sociologie, op. cit.
5. Raymond Akon, Dix-huit leçons sur la société industrielle. Paris, Gallimard,
1962, 383 p. — La notion de société industrialisée, dont la popularité est due surtout
aux travaux de Raymond Aron, se révèle très féconde. Elle met davantage en évidence
le caractère neuf des sociétés modernes que ne le fait la typologie trop lourde de Gur-
vitch, elle est plus explicative que l'opposition entre pays développés et pays sous-
développés à laquelle se réfèrent d'habitude les économistes.
6. On trouvera une histoire du mot de culture — et, à travers elle, une histoir
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