Grandeur et décadence de l'économie du développement - article ; n°5 ; vol.36, pg 725-744

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1981 - Volume 36 - Numéro 5 - Pages 725-744
The rise and decline of development economics
Development economics arose as a subdiscipline of economics in the first postwar decade. Its principal assertion was that conventional economic analysis and policy is not applicable to the less developed countries. This claim was bolstered by the recent triumph of Keynesianism. The distinguishing earmark of underdevelopment was believed to be underemployment. However, with some exceptions, development economics did accept the classical claim that economic relations between advanced and less developed countries would always be beneficial. Having thus positioned itself halfway between neo-classical economics and neo-Marxist analysis, development economics and the industrialization it had advocated were eventually attacked from both ends of the ideological spectrum. Its decline, however, is due less to this convergence among its heterogeneous critics than to the frequently disastrous political concomitants of economic development in recent decades.
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1981
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Albert O. Hirschman
Grandeur et décadence de l'économie du développement
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 36e année, N. 5, 1981. pp. 725-744.
Abstract
The rise and decline of development economics
Development economics arose as a subdiscipline of economics in the first postwar decade. Its principal assertion was that
conventional economic analysis and policy is not applicable to the less developed countries. This claim was bolstered by the
recent triumph of Keynesianism. The distinguishing earmark of underdevelopment was believed to be underemployment.
However, with some exceptions, development economics did accept the classical claim that economic relations between
advanced and less developed countries would always be beneficial. Having thus positioned itself halfway between neo-classical
economics and neo-Marxist analysis, economics and the industrialization it had advocated were eventually attacked
from both ends of the ideological spectrum. Its decline, however, is due less to this convergence among its heterogeneous critics
than to the frequently disastrous political concomitants of economic development in recent decades.
Citer ce document / Cite this document :
Hirschman Albert O. Grandeur et décadence de l'économie du développement. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations.
36e année, N. 5, 1981. pp. 725-744.
doi : 10.3406/ahess.1981.282782
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1981_num_36_5_282782CONOMIE ET POLITIQUE
GRANDEUR ET DECADENCE
DE CONOMIE DU VELOPPEMENT
économie du développement est une discipline relativement jeune Branche
ou rameau de la science économique elle est née voici peine plus une génération
sous le regard distant mi-sceptique mi-envieux un certain nombre autres
sciences sociales Ses débuts pendant les années quarante et cinquante ces
dernières surtout) seront une étonnante fécondité est alors elle créera
nombre de ses concepts et modèles essentiels ceux qui vont dominer la nouvelle
discipline et nourrir les controverses auxquelles elle devra une bonne partie de son
allant Le bilan de cette époque passionnante il en fut donc été bien plus
positif pour économie du développement que pour objet de ses recherches
savoir le développement économique des régions défavorisées de la planète situées
presque toutes en Asie en Amérique latine et en Afrique Si on croit pouvoir
constater depuis quelque temps au moins cette disparité-là tend se réduire ce
est pas malheureusement du fait un bond en avant des économies en cause
mais en raison plutôt une perte sensible de vitesse de notre discipline Jugement
subjectif certes Mais en ma qualité observateur doublée de celle un participant
de vieille date je ne puis me défendre du sentiment il ne reste pas grand-chose de
la belle vitalité antan que les idées neuves se font de plus en plus rares et que
décidément la reproduction laisse désirer
Pourquoi donc une activité scientifique qui se donne directement pour but de
résoudre un problème urgent ne susciterait-elle plus au bout un certain temps le
même intérêt Deux réponses viennent immédiatement esprit La première est
que le problème lui-même est en voie de solution grâce aux travaux scientifiques de
la phase précédente ou pour toutes autres raisons est ainsi que la désaffection
quasi absolue dont souffert depuis la dernière guerre la théorie des cycles
Version fran aise de The rise and decline of development economics paru dans Essays in
trespassing economics to politics and beyond par Albert Hirschman Cambridge University Press
1981 paraître aussi dans les Mélanges en honneur de Sir Arthur Lewis aux ditions Allen
Unwin
725 CONOMIE ET POLITIQUE
économiques explique sans doute par la croissance si remarquablement exempte
de secousses ont connue les pays industriels avancés pendant toute cette période
au moins au milieu de la dernière décennie Mais dans le cas qui nous
intéresse une telle explication est inconcevable les problèmes de la pauvreté dans
le Tiers Monde sont plus actuels que jamais
autre réponse possible présuppose la situation inverse la constatation
décevante que la solution est toujours pas en vue et que les résultats obtenus
sont maigres ou nuls Mais là encore comment songer dans notre cas une
explication de cet ordre Maints pays naguère sous-développés ont en effet
réalisé au cours des trois dernières décennies des progrès considérables et même
pour le Tiers Monde pris dans son ensemble le bilan hui est nullement
décourageant2
Bref toutes les conditions paraissent réunies pour favoriser une progression
continue de la nouvelle discipline le problème de la pauvreté dans le monde est
toujours loin être résolu mais on est arrivé et on continue arriver un certain
nombre de résultats partiels certes mais positifs La question reste donc posée
pourquoi malgré ces circonstances propices économie du développement a-
t-elle connu une brève floraison
Pour dégager les éléments une réponse il paru utile de remonter aux
conditions qui ont présidé la naissance de notre discipline Ce retour en arrière
nous montre je pense que si économie du développement pu voir le jour est
la faveur une conjonction priori improbable de courants idéologiques bien
distincts extraordinairement féconde dans immédiat mais grosse
aussi de difficultés dans un avenir plus ou moins proche une part en effet en
raison même de hétérogénéité de sa structure idéologique la nouvelle science était
traversée de part en part de tensions internes qui risquaient la première occasion
de la disloquer Et autre part du fait des circonstances qui entouraient sa
naissance économie du développement était porteuse espérances et ambitions
déraisonnables desquelles il fallut bientôt rabattre est là en résumé et très
schématiquement ce que exposerai ci-après en assortissant mon récit de quelques
autres rappels et réflexions
Une classification simple des théories du développement
Sur le plan de la théorie économique les diverses conceptions de économie du
développement reposent toutes sur deux postulats fondamentaux Elles se fondent
aussi sur un postulat politique implicite que je me propose examiner dans la
dernière partie de la présente étude
Ces deux postulats théoriques fondamentaux sont ce que appelle le rejet du
principe mono-économiste et affirmation de celui de la réciprocité des avantages
Rejeter le mono-économisme est soutenir que les pays sous-développés pris dans
leur ensemble présentent un certain nombre de caractères économiques communs
qui les distinguent de fa on bien déterminée des pays industriels avancés et on
ne saurait donc aborder étude des économies sous-développées sans modifier
profondément sous un certain nombre de rapports importants les données de
analyse économique traditionnelle axée sur les pays industriels Affirmer le
principe de la réciprocité des avantages est poser il est possible de régler les
rapports économiques entre les deux catégories de pays de manière ils soient
726 HIRSCHMAN CONOMIE DU VELOPPEMENT
bénéfiques aux uns comme aux autres Comme chacun de ces deux principes peut
être aussi bien affirmé que nié il existe comme indique le tableau ci-après
quatre positions fondamentales
Typologie des théories du développement
Mono-économ isme
Affirmé Nié
Affirmée conomie orthodoxe conomie du développement
Réciprocité des avantages Niée Marx ---------r------------------- Théories néo-marxistes
Parmi les doctrines en présence il en est bien sûr quelques-unes il serait
difficile enfermer strictement dans une ou autre des quatre cases ainsi définies
Il empêche que on peut tirer de ce tableau très simple une typologie
étonnamment complète des grandes théories du développement de la périphérie Le
tableau nous conduit aussi constater que si deux des positions correspondent des
systèmes de pensée homogènes savoir économie orthodoxe et le néo-marxisme
les deux autres sont moins cohérentes et présentent ainsi des risques internes
instabilité il agit une part des idées éparses de Marx sur le développement des
régions arriérées et des territoires coloniaux de autre de économie du
développement contemporaine Dans les pages qui suivent les quatre positions
seront examinées tour tour mais je étendrai surtout sur du et sur évolution de ses rapports avec les deux doctrines adjacentes
voisins encombrants et agressifs
la clef de la position orthodoxe on trouve deux propositions la science
économique se fonde sur un certain nombre de théorèmes simples mais
puissants et universellement valables ce qui fait il existe une seule
science économique tout comme il existe une physique un de ces
théorèmes universels est que dans une économie de marché tous les participants
aux échanges économiques tirent profit de tous leurs actes volontaires de
participation sinon ils auraient pas lieu Ainsi la science classique affirme la
fois le mono-économisme et la réciprocité des avantages
inverse les principales théories néo-marxiennes du développement repo
sent sur les deux idées suivantes les rapports économiques entre le centre
capitaliste et la périphérie sous-développée ont pour caractère essentiel et
permanent exploitation ou échange inégal du fait de exploitation
continue et prolongée des pays de la périphérie leur structure politico-économique
diffère profondément de tout ce ont pu connaître les pays du centre si bien que
leur développement ne saurait passer par les mêmes étapes il serait par exemple
impossible de mener bien sous égide capitaliste industrialisation un pays sous-
dé veloppé Voici donc rejetés aussi bien la réciprocité des avantages que le mono-
économisme
On est frappé emblée par un trait commun ces deux positions orthodoxe
comme la néo-marxiste est une cohérence interne des plus douillettes qui
cherche simplifier et schématiser le réel et prépare ainsi le terrain idéologie
cet égard le contraste avec les deux autres positions est saisissant Il sans doute
intérêt préciser pourquoi ai cru devoir classer Marx dans la case sud-ouest rejet
de la réciprocité des avantages affirmation du mono-économisme une part
727 ET POLITIQUE CONOMIE
dans les pages du Capital consacrées accumulation primitive Marx décrit la
spoliation dont la périphérie été victime pendant les premières phases de
expansion du capitalisme dans les métropoles il nie donc que les échanges entre
pays capitalistes et arriérés puissent jamais être profitables aux deux parties
Mais autre part si on retient la phrase célèbre qui figure dans la préface de ce
même Capital Le pays le plus développé industriellement ne fait que montrer
ceux qui le suivent sur échelle industrielle image de leur propre avenir Pléiade
549 et si on la rapproche du jugement de Marx sur le rôle
objectivement progressif joué par Angleterre dans Inde en lui ouvrant la voie
de industrialisation par la construction un réseau ferroviaire on des raisons de
penser aux yeux de auteur du Capital les lois du mouvement un pays
comme Inde ne diffèrent sur aucun point essentiel de celles des pays industrialisés
On sait quel point les idées de Marx sur cette dernière question sont complexes et
se prêtent des lectures fort diverses où le point interrogation qui figure dans
le tableau En revanche implantation définitive de la pensée î<?o-marxiste dans la
case sud-est exigé un effort de longue haleine marqué entre autres par
extirpation une composante importante de la pensée de Marx Ces efforts de
révision ayant déjà été décrits ailleurs ma tâche se bornera ici un examen des
origines et de la dynamique interne de autre hybride économie du
développement
Il est clair que si notre discipline vu le jour en un lieu et une date donnée
en occurrence dans les pays industriels avancés de Occident et tout abord
Angleterre et les tats-Unis la fin de la deuxième guerre mondiale est
uniquement la faveur de la rencontre des deux thèses dont il été question plus
haut la structure économique des pays sous-dével oppes présente certains traits
spécifiques qui rendent une bonne partie de analyse économique orthodoxe
inopérante et trompeuse il est possible de régler les rapports entre pays
développés et sous-développés de manière ils soient réciproquement avantageux
et que ceux-là contribuent au développement de ceux-ci La première proposition
constituait la condition préalable de la création un édifice théorique distinct et
sans la seconde on ne pouvait attendre que les économistes occidentaux prennent
la chose ur Il leur fallait des raisons de penser ou tout au moins espérer que
leurs propres pays étaient même de jouer un rôle positif dans le processus de
développement éventuellement après introduction dans les relations écono
miques internationales de certaines réformes réalisables défaut de perspectives
de cet ordre il eût jamais été possible de mobiliser une équipe nombreuse
activistes du développement
II Mono-économisme et sous-développement
Une fois un courant idées authentiquement nouveau est fait reconnaître
et bénéficie du concours actif de nombreux chercheurs il est presque impossible de
comprendre combien il lui fallu efforts pour se constituer et acquérir droit de
cité il est un domaine où les barrages franchir sont particulièrement
redoutables est bien celui de la science économique dominée elle est par une
lourde tradition paradigmatique et analytique qui fait la fois sa force et sa faiblesse
Dès lors comment expliquer la progression voire le succès au moins passager de
hérésie Car pour être devenue familière de nos jours idée que importants
728 HIRSCHMAN CONOMIE DU VELOPPEMENT
segments de la doctrine enseignée et de la politique recommandée par économie
classique sont inapplicables aux pays pauvres en était pas moins époque une
hérésie et autant plus perverse que le courant intellectuel qui la répandait était
développé en grande partie au sein même de ce monde anglo-saxon resté si
longtemps la citadelle de orthodoxie
vrai dire il pas lieu de chercher bien loin Les débuts de économie du
développement ont été facilités par la déconsidération sans précédent dans laquelle
était tombée économie orthodoxe la suite de la grande crise de 1929 mais aussi
de la victoire également sans précédent remportée sur orthodoxie par un
adversaire nourri intérieur même de establishment La victoire en question
est bien sûr celle de la Révolution keynésienne des années trente qui deviendra
au cours des deux décennies suivantes la nouvelle économie et une néo
orthodoxie ou peu en faut Keynes légitimera définitivement idée il existe
deux types de science économique un correspondant analyse orthodoxe ou
classique qui pour champ application ce que Keynes aimait appeler le cas
particulier où économie est en situation de plein-emploi autre qui entre en jeu
il de fa on sensible sous-emploi des ressources humaines et matériel
les Et cet autre type de science économique repose sur le système tout fait
différent de déductions théoriques et de recommandations pratiques élaboré par
Keynes Or est là un pas décisif en brisant la glace du mono-économisme Keynes
va permettre idée de existence un troisième type de science économique de
trouver aussitôt créance en premier lieu bien sûr auprès des économistes
keynésiens eux-mêmes qui exercent époque une influence considérable
Parmi les considérations qui vont former armature de la nouvelle économie
du développement et établir implicitement ou explicitement la spécificité des pays
sous-développés sur le plan de la théorie et de la politique économiques il en est
deux qui jouent un rôle primordial ce sont celles qui ont trait au sous-emploi rural
une part et de autre la problématique particulière de industrialisation tardive
Le sous-emploi rural
II se peut que les premières contributions notre discipline aient reflété le souci
de nouer avec la doctrine keynésienne un lien plus étroit encore et en tout cas plus
explicite que celui de la communauté idées exprimée par la formule générale
chaque type économie sa propre pensée économique En mettant tous accent
dans leurs premiers travaux sur la corrélation sous-emploi/sous-développement et
sur son importance cruciale les pionniers que furent Kurt Mandelbaum Paul
Rosenstein-Rodan et Ragnar Nurkse ont pas manqué établir cette parenté
intime Entre les deux approches celle des keynésiens axée sur le chômage
wîemployment) celle des nouveaux-venus centrée sur le sous-emploi underem-
ployment rural le parallélisme est suffisamment marqué pour donner ceux-ci
le sentiment hautement réconfortant une affinité avec les vues de Keynes Mais en
même temps les différences sont accusées pour encourager espoir
que la nouvelle branche de la science économique connaîtra un jour une croissance
indépendante
Les parentés sont frappantes On sait que pour Keynes le chômage constitue
un problème beaucoup plus important que école traditionnelle où sa
théorie de équilibre macro-économique avec chômage De même les premiers
économistes du développement insisteront longuement sur le cercle vicieux de la
729 CONOMIE ET POLITIQUE
pauvreté soit une situation équilibre de bas niveau que peut accompagner le
sous-emploi rural généralisé De plus les conditions équilibre qui régnent dans
une économie avancée frappée par le chômage urbain tout comme celles qui
caractérisent une économie peu évoluée entravée par le sous-emploi rural amènent
aussi bien les keynésiens que les nouveaux théoriciens du développement
préconiser intervention des pouvoirs publics et cela sous des formes rigoureuse
ment proscrites jusque-là par leurs confrères orthodoxes Pour les keynésiens il
agissait de combattre le chômage au moyen une politique fiscale expansionniste
Les premiers économistes du développement iront plus loin en recommandant une
politique investissements publics planifiés destinés favoriser une croissance
équilibrée par la mobilisation progressive aux fins de industrialisation de la
population rurale en surnombre
est ainsi que le succès de la révolution keynésienne et les parentés approche
entre les deux écoles ont pu nourrir et légitimer dès origine les prétentions de
économie du développement se constituer en discipline indépendante forte de
ses propres analyses et de ses propres vues sur la politique adopter
auteur qui fera le mieux ressortir importance de la corrélation sous-emploi
rural/sous-développement est incontestablement Arthur Lewis étude il
publie en 1954 sous le titre conomie development with unlimited supplies of
labour constitue une analyse une puissance exceptionnelle partir une thèse
fort simple celle du sous-emploi il parvient extraire presque miraculeusement un
ensemble ordonné et complet de lois du mouvement applicables un pays sous-
développé type ainsi que toute une gamme de recommandations en matière de
politique économique tant interne internationale
Dès lors que économie du développement entend fonder son droit
indépendance sur le concept de sous-emploi rural on ne étonne pas que les
tenants de orthodoxie et du mono-économisme en fassent une de leurs cibles
favorites On peut citer en exemple ouvrage bien connu de Théodore Schuitz
Transforming traditional agriculture Yale 1964) dont un chapitre autre
objet que de réfuter ce que auteur appelle la doctrine de la main-d uvre agricole
de valeur nulle Notons en passant ce propos que le statut scientifique de la
science économique de même ailleurs que des sciences sociales en général
présente une particularité intéressante Alors que dans les sciences naturelles ou
médicales les prix Nobel sont souvent partagés entre deux savants qui ont collaboré
une découverte ou un progrès ou auxquels il convient en attribuer
conjointement le mérite il est pas rare que le Nobel de économie récompense
pour une moitié le défenseur une thèse donnée et pour autre celui qui travaillé
sans relâche la réfuter
Dès le début de sa célèbre étude Lewis avait souligné que économie sous-
développée se distingue de celle que vise analyse keynésienne sur un point
essentiel alors que le sous-emploi dans une économie évoluée affecte non
seulement la main-d uvre mais autres facteurs de production dans économie
sous-développée seule offre de travail est surabondante par rapport la demande
Dans ce contexte particulier ma contribution personnelle au débat peut être
considérée comme une tentative de généralisation du concept de sous-emploi en
tant que caractère essentiel du sous-développement ai soutenu en effet que les
pays sous-développés disposent de réserves cachées non seulement de forces de
travail mais aussi encontre des conclusions de Lewis épargne esprit
entreprise et autres ressources Mais ajoutai-je pour mettre en uvre ce
730 HIRSCHMAN CONOMIE DU VELOPPEMENT
potentiel la thérapeutique keynésienne ne suffit pas il faudra avoir recours des
dispositifs entraînement pacing devices et des mécanismes impulsion
où ma conception une stratégie de croissance non équilibrée unbalanced
growth)
En généralisant ainsi la notion de sous-emploi ai peut-être contribué
affaiblir argumentation en faveur de autonomie et de la spécificité de économie
du développement Comme ne tarderont pas le montrer Herbert Simon dans ses
analyses sur la tendance arranger satisficing) et Harvey Leibenstein avec la
notion efficience même pour la croissance des pays avancés il importe
moins de trouver des combinaisons optimales de ressources et de facteurs de
production donnés que de faire apparaître et de mobiliser. des capacités cachées
éparses ou mal utilisées pour reprendre les termes que utilisais dans La stratégie
du développement économique propos des pays moins avancés)8 Autrement dit
on constaté depuis la publication de ce travail un trait que avais cru
appartenir en propre une certaine catégorie économies se retrouve chez telles
autres il est vrai que cette découverte contribue réunifier notre science il ne
agit pas ici un retour du fils prodigue dans les bras un père immuable
incarnation de la Raison et du Droit Chemin Nous serons plutôt parvenus
moduler et approfondir notre compréhension des structures économiques de
Occident la faveur de nos expéditions vers autres horizons
Il va sans dire que cette forme de progression dialectique on commence par
jeter un regard sur des groupements humains éloignés de nous et est la
découverte étonnante de Attenté puis vient le moment plus stupéfiant encore où
il apparaît que tout compte fait notre propre groupe est pas si différent que
cette dialectique donc toujours caractérisé étude des sociétés dites primitives et
reste même un des principaux attraits de la recherche anthropologique Il est passé
quelque chose du même ordre dans le domaine de économie du développement
pour les thèses Arthur Lewis Celui-ci avait con une dynamique du développe
ment propre selon lui aux pays moins évolués et fondée sur existence une
réserve illimitée de main-d uvre Mais en fait cette jouera pour
nombre économies du Nord pendant la période de croissance rapide après-
guerre grâce en grande partie immigration massive temporaire ou
permanente spontanée ou dirigée de main-d uvre en provenance du Sud
Parmi les analyses les plus intéressantes de ce phénomène on doit citer la théorie de
la segmentation du marché du travail élaborée par Michael Piore et certains autres
Cette théorie peut-être rattachée sans peine au modèle de Lewis encore ma
connaissance le lien ait pas été formellement établi
industrialisation tardive
ai essayé de montrer dans les pages qui précèdent que si le concept de sous-
emploi est devenu la clef de voûte de économie du développement est parce il
inscrit bien dans le cadre keynésien et que les premiers protagonistes de la
nouvelle discipline souhaitaient en quelque sorte se couvrir en se pla ant sous
égide de hétérodoxie qui venait de emporter De plus il avait quelque chose
occulte dans le concept même de sous-emploi terme souvent remplacé par
celui de chômage déguisé et cette pointe de mystère ne manqua pas de
contribuer au prestige scientifique de la discipline nouvelle
Mais le simple bon sens rappellera lui aussi la nécessité une révision au moins
731 CONOMIE ET POLITIQUE
partielle des notions traditionnelles Dès la dépression des années trente et mieux
encore pendant les années de guerre on avait compris que dans le cas un grand
nombre de pays sous-développés toute politique sérieuse de développement
réserverait un rôle important industrialisation Ces pays se sont depuis
longtemps spécialisés ou ont été amenés se spécialiser dans la production de
matières premières destinées exportation vers les pays industriels avancés qui
leur fournissent en échange des produits manufacturés modernes Comme
industrialisation tardive pose de toute évidence des problèmes redoutables on sera
tout naturellement amené interroger sur le bien-fondé des idées re ues en la
matière savoir que dans tout pays réunissant les conditions voulues pour la
réalisation un projet industriel il se trouvera aussitôt des entrepreneurs pour
saisir occasion tandis que les capitaux nécessaires afflueront de même par
entremise de marchés financiers parfaitement organisés. est ainsi que devant le
retard considérable de industrialisation les défaillances de esprit entreprise
pour tout projet une certaine envergure enfin une multitude autres facteurs de
blocage réels ou prétendus la conviction impose que les pays sous-développés ne
engageront dans la voie de industrialisation au prix un effort la fois
conscient concentré et dirigé Pour nommer cet effort et situer sa nature la
compétition sera vive entre les métaphores est le coup de reins ou big push de
Rosenstein-Rodan le décollage .take off de Rostow le grand rush spurt de
Gerschenkron le seuil critique de Leibenstein les liaisons ou effets
entraînement en amont et en aval backward and forward linkages de
Hirschman Dans le débat qui institue alors autour de ces différentes conceptions
les arguments théoriques fondés sur de nouvelles analyses concernant les mesures
de protection la planification et la nature même de industrialisation alternent
avec des considérations historiques inspirées par les précédents européens au
xixe siècle
Sur ce dernier point les divergences entre Rostow et Gerschenkron évoqueront
affrontement entre partisans et adversaires du mono-économisme Même si est
le terme rostowien décollage qui est devenu la métaphore la plus connue du
grand public son créateur en reste pas moins fidèle en dernière analyse la thèse
mono-économiste Ses fameuses cinq étapes du processus de développement
sont en effet les mêmes pour tous les pays quel que soit le moment où ils engagent
dans la voie de industrialisation Gerschenkron raille idée que le processus
industrialisation est répété de pays en pays chacun se traînant pesamment au
rythme pentamétrique imposé par Rostow 10 et met en évidence les différences
fondamentales entre industrialisation de pays européens retardataires comme
Allemagne et la Russie et la Révolution industrielle en Angleterre
qui tiennent en grande partie intensité des efforts de rattrapage déployés par
les tard-venus ouvrage de Gerschenkron bien que limité Europe du
xixe siècle présente une grande importance pour économie du développement en
ce sens il lui apporte de nouveaux arguments ordre historique contre les
prétentions du mono-économisme Certes mesure que industrialisation progres
sera dans la périphérie on constatera elle présente des caractères qui diffèrent
assez sensiblement de ceux que Gerschenkron tient pour typiques de expérience
des retardataires européens 11 Il en reste pas moins que pour les esprits tournés
vers histoire apport de Gerschenkron aura joué le même rôle rassurant que le
système keynésien pour les tempéraments analytiques Gerschenkron démon
tre en effet une fois toutes que pour accéder au développement il peut exister
732 CONOMIE DU VELOPPEMENT HIRSCHMAN
plus un chemin et que tout pays qui décide de industrialiser déterminera
vraisemblablement par lui-même la politique ordre de priorité et idéologie qui
lui sembleront les mieux adaptés cette fin
Les le ons des années ultérieures vont renforcer les économistes du développe
ment dans leur conviction que industrialisation des pays insuffisamment dévelop
pés présuppose sur tous les plans un effort imagination et de renouvellement
est ainsi on constatera que dans ces pays industrie moderne forte intensité
de capital arrive pas absorber les réserves illimitées de main-d uvre
disponibles dans les campagnes aussi efficacement époque des expériences
précédentes industrialisation autre part les progrès de industrialisation vont
souvent de pair avec des tensions inflationnistes et des difficultés de balance des
paiements dont la persistance met en cause efficacité des remèdes traditionnels
où élaboration par les auteurs latino-américains des théories dites sociolo-
gique et structurelle de inflation théories qui font présent leur chemin
dans les pays avancés encore que leurs origines semblent souvent totalement
ignorées 12 De plus vont se poser et en termes économie bel et bien politique
des problèmes un ordre radicalement nouveau ceux que soulève essor au cours
des années après-guerre des sociétés multinationales fournisseurs par excellence
de technologie et de produits modernes dans quelle mesure les pays sous-
développés ont-ils intérêt faciliter les activités de ces firmes sur le sol national ou
au contraire les restreindre en assurer la maîtrise
III ypothèse de la réciprocité des vantages
Tout disparate il demeure ensemble de considérations théoriques et de
recommandations pratiques ainsi constitué se rattache étroitement comme on
vu idée clef que les métropoles industrielles sont même apporter par
expansion des échanges les transferts financiers et assistance technique une
contribution considérable voire essentielle effort de développement de la
périphérie
La nécessité une aide financière massive correspond particulièrement bien
aux présuppositions des partisans du big push initial Ce gros effort souli
gnent-ils est possible que si les pays avancés acceptent contribuer de fa on
substantielle car les pays pauvres ne disposent pas de la capacité épargne voulue
Cette argumentation repose sur le modèle fourni par la théorie de la croissance
dont la version la plus simple celle de Harrod-Domar démontre que le taux de
croissance un pays donné est fonction de deux facteurs sa propension épargner
et son taux capital-produit Discipline qui est constituée indépendamment de
économie du développement économie de la croissance est issue en filiation
directe de la théorie keynésienne et de ses conceptions macro-économiques Bien
orientée en premier lieu vers les économies avancées la théorie de la croissance
trouvera dès les années cinquante un champ application dans élaboration
intention des pays en voie de développement des schémas directifs qui deviennent
courants époque Ces schémas prévoient tous une expansion programmée des
échanges et de aide et postulent donc nécessairement un tel développement des
relations économiques entre pays riches et pays pauvres serait profitable aux deux
parties Or ce postulat inscrit bien dans la ligne du mono-économisme orthodoxe
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