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Henri Wallon. Les psychonévroses de guerre - article ; n°1 ; vol.21, pg 215-236

De
23 pages
L'année psychologique - Année 1914 - Volume 21 - Numéro 1 - Pages 215-236
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Henri Wallon
II. Henri Wallon. Les psychonévroses de guerre
In: L'année psychologique. 1914 vol. 21. pp. 215-236.
Citer ce document / Cite this document :
Wallon Henri. II. Henri Wallon. Les psychonévroses de guerre. In: L'année psychologique. 1914 vol. 21. pp. 215-236.
doi : 10.3406/psy.1914.8021
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1914_num_21_1_8021II
LES PSYCHONÉVROSES DE GUERRE
Par le Dr Henri Wallon.
Les psychonévroses écloses de la guerre ont paru d'abord sur
prendre certains auteurs par leur manque de nouveauté. D'autres,
comme Lépine, font preuve d'une perspicacité plus grande, en
avouant qu'elles leur ont beaucoup appris. Fallait-il s'attendre à
constater des troubles d'une espèce inconnue? L'homme reste,
dans les pires catastrophes, avec les seules réactions ou les seuls
désordres qui appartiennent à sa constitution organique et
psychique. Mais les mêmes syndromes changent de signification,
si leurs associations, leur étiologie, leur évolution diffèrent.
Lépine dit avoir observé au complet les signes physiques de la
paralysie générale chez des commotionnés qui ne présentaient pas
de symptômes démentiels, paraissaient indemnes de syphilis et
semblaient devoir guérir. Dans des cas analogues, rapportés par
Mairet et Piéron, Pitres et Marchand, Babonneix et David, l'infec
tion syphilitique manquait seule au tableau de la paralysie géné
rale ou de syndromes habituellement qualifiés de parasyphilitiques.
Si les mêmes troubles fonctionnels supposent les mêmes lésions
organiques, il n'est pas douteux que les accidents de guerre pro
duisent parfois dans les centres nerveux les mêmes altérations que
des infections, des intoxications, des dystrophies, jadis considérées
comme les causes spécifiques d'affections caractérisées. Des com
motions sans plaie extérieure ont causé des cas de tabes *, de sclé
rose en plaques2; des syndromes cérébelleux3, méningitiques *,
pseudo-parkinsoniens 5, choréiformes 6, myopathiques 7 ; de la con-
1. Porot, Pitres et Marchand.
2. Pitres et Marchand.
3.et Marchand, Rist, Guillain.
4. Pitres et
5. Guillain.
6.
7. A. Léri. 216 NOTES ET REVUES
tracture généralisée, se déclanchant à l'occasion des mouvements 1;
des paralysies avec amyotrophie 2 ; le syndrome de Korsakoff3; les
troubles moteurs et psychiques de la démence précoce : flexibilité
cireuse, catatonie persistante, périodes de mutisme et de négati
visme, délire *.
En présence de ces faits, les neurologistes, suivant leur méthode
constante, ont cherché les preuves de l'atteinte subie par le système
nerveux, la nature des lésions, le mécanisme des causes. Leur
objectif primordial a été la délimitation des effets organiques et
fonctionnels. C'est là-dessus qu'ils ont surtout discuté, comme à
propos de ces troubles que Babinski et Froment veulent isoler dans
le groupe nouveau des accidents physiopathiques, tandis que
Roussy et d'autres tiennent pour qu'ils soient d'origine exclusiv
ement pithiatique.
Cette opposition de l'organique et du fonctionnel évoque une
autre distinction. Une lésion matérielle est rapportée à l'accident
qui l'a produite comme à sa cause réelle et suffisante. Par contre
des troubles dits fonctionnels paraissent impliquer l'intervention de
facteurs psychiques, et la psychopathologie est dominée par le
principe des prédispositions. Pour certains il semble qu'il soit
synonyme de prédestination morbide. Dans ce cas les conditions
de la guerre joueraient vis-à-vis des psychoses un rôle purement
anecdotique, ou tout au plus de révélateur à l'égard de tares
congénitales. C'est ainsi qu'Arnaud se refuse à croire qu'un
syndrome psychasthéniqué puisse avoir été produit de toutes
pièces, par la guerre, ses émotions et ses fatigues répétées.
Mais les neurologistes n'ont-ils pas dû reconnaître à ses engins le
pouvoir de créer des lésions, de susciter des syndromes habituell
ement imputables à une étiologie très différente ; et n'est-ce pas le
cas de se rappeler que, dans sa théorie de la dégénérescence,
Morel faisait une place à la dégénérescence d'acquisition indivi
duelle?
La psychose de guerre, comme toute autre, n'a pas sa raison
suffisante dans l'événement ultime, dont elle paraît être la consé
quence. Mais il ne faut pas l'attribuer par principe à des perver
sions ou défectuosités originelles? Les conditions psychiques qu'elle
finit par manifester peuvent avoir été déterminées par des. circon
stances accidentelles.
Pourtant une nouvelle distinction s'impose. Ou bien les prédis
positions qu'elle traduit restent modifiables par des influences
exogènes : il y a beaucoup de convictions délirantes nées de la
guerre dans ce cas. Ou bien elle résulte d'altérations qui ont trans
formé définitivement l'état mental du sujet, et c'est alors seulement
qu'elle est assimilable aux psychoses constitutionnelles. Dupré
1. Guillain.
2.
3. Giannuli.
4. Guillain. WALLON. — LES PSYCHOÎ*éVROSES DE GUERRE H.
admet par exemple que l'émotivité acquise peut tenir lieu de Con
stitution émotive.
Si hétérogènes que paraissent les causes d'ordre mécanique et
^psychique, les effets n'en sont pas si manifestement distincts, qu'il
n'ait fallu procéder à des différenciations parfois délicates. 11
semble même qu'au début la tendance ait été d'imputer à l'émotion
seule les troubles qu'une blessure visible n'expliquait pas1.
L'existence de lésions organiques sans plaie extérieure n'a été
bien connue qu'à la suite des faits publiés par Guillain, Ravaut,
Leriche, Claude et Lhermite, Leclercq, F. W. Mott et d'autres 2. Ce
sont des autopsies qui révélaient dans le poumon, l'estomac, l'ap
pareil urinaire, le système nerveux, des hémorragies diffuses ou en
foyer; des infractus et des zones de ramollissement, conséquence
probable de l'ischémie due à des ruptures ou des thromboses
vasculaires; de l'œdème cérébral ou médullaire; de l'hydromyé-
lie; des réactions névrogliques. C'est l'apparition, parfois tardive,
de syndromes dont l'origine organique était incontestable ; et, dans
les cas aux conséquences atténuées ou fugaces, ce sont les consta-
ations résultant de la ponction lombaire : l'hypertension, la xanto-
chromie, l'hyperalbuminose du liquide céphalorachidien.
La force responsable de ces dégâts, après avoir été désignée par
une simple métaphore, « le vent de l'obus », a été plus minutieuse
ment étudiée en elle-même et dans ses effets. Elle résulte de la
puissance qu'ont les explosifs modernes : ils se transforment insta
ntanément en une masse de gaz, qui atteint jusqu'à 27 000 fois leur
volume et peut développer une pression de 35 000 kg. par centimètre
carré. « Les gaz, dégagés de leur enveloppe, se détendent avec une
puissance formidable, et communiquent à l'air environnant de
telles pressions et vitesses que celui-ci produit les mêmes effets
destructeurs que s'il était solide 3. »
Comme tel, il est capable d'exercer sur les objets qu'il ren
contre une action percutante, dont l'effet peut être des hémorragies
en foyer souvent constatées dans le cerveau ou dans la moelle.
Elles se produisent habituellement, ainsi que des expériences en
témoignent, au point d'application du choc, mais souvent aussi à
distance. Duret a montré comment un traumatisme de la voûte
crânienne y imprimant un cône de dépression, cette déformation
se transmet à travers la masse cérébrale; mais la base soutenue
par le rachis résiste au lieu de la reproduire ; la poussée confluant
alors sur le liquide céphalo-rachidien des ventricules et sur le
liquide interstitiel, le précipite dans l'aqueduc de Sylvius; d'où,
suivant Léri, la fréquence des lésions mésencéphaliques et bul-
1. Gilbert Ballet et Rogues de Fubsac,
2. J. Baumel, Joltrain, G. Guillain et J.-A. Barré,
3. Painlevé. cité par Léri. 218 NOTES ET REVUES
baires. Le choc de matériaux sur le rachis, dans les cas si fréquents
d'enfouissement, ou du crâne contre le sol, quand l'homme retombe
après avoir été projeté dans l'espace, peut avoir les mêmes effets
que la percussion aérienne.
Elle a d'ailleurs une violence moindre que ne ferait supposer la
puissance de l'explosion, car au contact « d'un corps solide placé à
l'air libre, les pressions développées rebondissent dans la direction
de la plus faible résistance, non sans causer à ce corps des détério
rations plus ou moins importantes1 ». Les parties molles au con
traire subissent et transmettent dans la profondeur des organes
l'impulsion des ondes produites par les déflagrations successives de
la substance explosive. Les appareils sensitifs de la peau, sensoriels
de la vue, de l'ouïe, de l'équilibre, ceux de la sensibilité viscérale,
les plexus solaire et hypogastrique la reçoivent intégralement. Mais
ce n'est pas tout : elle prend et enveloppe dans son coup de piston
toute la périphérie du corps, et l'abdomen particulièrement dépres-
sible; chasse e sang dans les régions vasculaires internes, où la
pression monte subitement; puis, finissant par se heurter au liquide
incompressible des espaces céphalo-rachidiens, elle atteint au max
imum de sa tension dans la moelle et dans le cerveau, dont le système
vasculaire est alors soumis à des contre-coups dangereux.
Les ruptures, les hémorragies, les embolies qui s'ensuivent ne
sont donc pas assimilables, Lépine l'a fort bien montré, aux lésions
analogues que produit une décompression atmosphérique trop
rapide. Cet accident, fréquent chez les plongeurs, suppose un état
de surpression suffisamment prolongé pour que le sang ait pu
dissoudre des gaz en excès, puis une décompression qui leur laisse
le temps de se détendre et de former des embolies. Rien de sem
blable dans une explosion : le retour à la pression atmosphérique
ainsi que la succession des ondes dépressives et compressives se
font presque instantanément.
L'apparition des lésions produites par l'explosion obéit à un
déterminisme anatomique et physiologique, sur lequel les recher
ches expérimentales de Mairet et Durante jettent quelque lumière.
Les vaisseaux se rompent de préférence dans les régions où leurs
parois manquent de soutien, c'est-à-dire quand ils plongent dans
une cavité : les hémorragies abondent donc surtout à la surface
des méninges, dans la partie flottante des racines rachidiennes et
partout où la gaine lymphatique dont s'entourent les vaisseaux des
centres nerveux est large. L'arrêt circulatoire au point de rup
ture fait de minuscules foyers de nécrose, la névroglie prolifère, et
des lésions chroniques se constituent.
Les vaisseaux ont par eux-mêmes une force de résistance dont la
limite est d'autant plus vite atteinte que la tension initiale était
plus grande. Mairet et Durante estiment les chances de lésion
différentes suivant que le traumatisme survient en diastole ou en
systole. Elles seraient accrues par l'état d'hypertension qui se
\. Hudson Maxim, cité par Léri. H. WALLON. — LES PSYCHONÉVROSES DE GUERRE 219
développe sous l'influence des bombardements. Cet ordre de faits,
qu'ils effleurent seulement, paraît avoir été la plupart du temps
méconnu, bien qu'il soit d'une importance essentielle; car il
se rapporte aux conditions de dépendance intime et réciproque où
sont la résistance vitale et l'attitude mentale de l'homme dans les
combats.
L'accident, dont la menace l'enveloppe, peut le surprendre dans
des dispositions très différentes; sa réaction organique en dépend.
Un soldat a le pied enlevé par un obus tandis qu'il se glisse préc
ipitamment dans son abri ; l'hémorragie paraît presque nulle ;
moins d'une minute après je le trouve les chairs déjà cireuses,
dans les hoquets intermittents de l'agonie. Un caporal est frappé
tandis qu'il entraînait quelques hommes vers un petit ppste
qu'il fallait occuper de plein jour : les yeux sanglants, aveugle et
l'avant-bras arraché, il se montre jovial : ayant brusquement
attrapé de la main qui lui reste le moignon échevelé de son autre
bras, il s'écrie : « Tout ça! le chirurgien n'aura pas grand'chose à
amputer. » II s'est rapidement rétabli, avec un œil et un bras en
moins.
Isolés, ces deux cas pourraient être imputés à des prédispositions
constitutionnelles et congénitales. Mais, avec des variantes, leur
constance est remarquable. Le soldat blessé à son poste ou dans
sa besogne obscure reste accablé. Le soldat blessé en pleine
initiative, en patrouille par exemple, et surtout l'officier, dont le
moral est tenu bandé par la présence, l'attente, l'attention de ceux
qu'il mène, se comportent aux postes de secours en excités. Selon
Dumas, les blessures sont de meilleur pronostic reçues pendant
l'assaut que dans la tranchée. Attribuant à l'excitation de la bataille
les effets physiologiques de la colère, qui rendent l'homme capable
d'une force et d'une endurance très au-dessus de son apparence
physique, à la peur des effets inverses, Arthur F. Hurst impute aux
sécrétions internes, aux degrés variables de l'hyperadrénalisme et
de l'hyperthyroïdisme, les réactions organiques et motrices en
rapport avec chaque espèce d'émotions.
La continuité des mêmes dispositions psychiques, d'une même
attitude mentale, ne peut faire autrement que d'entretenir l'état
physiologique, la propension aux réflexes qui y répondent, d'en
faire une habitude, comme un tempérament acquis. Les différences
de constitution individuelle sont dominées par le mode de réactions
que met à la portée de chacun sa place dans la guerre. Gilles con
statant chez les officiers des troubles psychiques, qu'il n'a pas
observés chez les soldats, conclut cependant à leur existence pro
bable. Hypothèse arbitraire chez les uns comme chez les autres,
qui tire son origine d'une illusion fréquente. Le désir qu'a eu géné
ralement le gradé de sympathiser complètement avec ses hommes
lui a fait manifester la répugnance la plus grande à reconnaître
l'écart de leurs conditions de vie : matériellement elles ont pu
quelquefois se rapprocher, moralement la différence, beaucoup
plus grande, subsistait entière. Les médecins eux-mêmes n'ont ET TtEVUES NOTES
habituellement reconnu la diversité des troubles psychiques que
pour les rapporter à la diversité des catégories sociales où se recru
teraient les officiers et les soldats. Ayant à inférer des affections
constatées les antécédents qu'elles supposent, ils ont pensé à une
différence de culture, de développement intellectuel, plutôt qu'aux
modifications profondes que l'état de guerre, la participation à la
guerre, imprimaient à l'activité psychique de chacun.
La réalité en est pourtant incontestable. Si en Allemagne des
médecins, comme Everth1, les ont signalées, en France, seuls
quelques littérateurs, bien Tares, les ont décrites. Léri étant allé
au Mort-Homme interroger des ravitailleurs et des soldats sur le
point de monter en ligne, constate leur ignorance surprenante des
circonstances les plus étroitement liées à leur situation actuelle;
elle est, à son avis, le terme par rapport auquel il faut, en présence
d'un évacué, apprécier son état réel de désorientation et de confu
sion. Mais ce terme est déjà l'aboutissement d'une évolution dont
Léon Werth a noté les aspects2, et d'où résultent, par une progres
sion continue, les états d'indifférence et d'asthénie mentale, qui
ont été si fréquents parmi les psychoses de guerre. Chez ceux qui
s'entraînent à réagir, dans certains groupes d'officiers particulièr
ement, l'effet des émotions répétées peut sembler inverse. Ils tra
duisent en exubérance leur saisissement et orientent leurs réflexes
vers des manifestations leur donnant une impression d'ivresse,
dont ils prennent l'habitude et le besoin. Il y en a eu qui deve
naient toxicomanes de l'émotion et que l'émotion rendait
toxicomanes.
Sur ces terrains diversement travaillés, l'accident, lorsqu'il
survient, produit des effets qu'il ne peut suffire à expliquer. Il en
est parfois l'occasion, sans plus, et leurs caractères témoignent
de prédispositions qui ne sont pas toujours congénitales.
Plus récent est l'accident, et plus visible en est la marque parti
culière sur les désordres qu'il a provoqués ; car c'est plutôt dans
les réactions ultérieures que se montrent les aptitudes constitution
nelles ou acquises de la victime. Mais il y a si fréquemment action
simultanée de facteurs divers que les effets en ont été d'abord
confondus. Dans la description qu'ils ont donnée les premiers du
syndrome commotionnel, Mairet et Piéron avaient assemblé des
troubles, dont ils ont depuis contribué à montrer l'origine
distincte.
Ceux dus à la contusion sont faciles à délimiter puisqu'ils
relèvent de lésions en foyer. Entre les suites de l'émotion et de la
commotion, la différenciation était plus malaisée. Dans les deux cas
1. Von der Seele des Soldaten in Felde, cité par Dumas et Aimé.
2. Dans Clavel soldat. WALLON. — LES PS-YGHONÉVROSES DE GUERRE 2L2it H.
s'établissent habituellement des état» variables appartenant à: la.
confusion mentale et au délire: du rêve. Mais la crise initiale, les
symptômes physiques, l'attitude du sinistré, ses réactions émotirea1
et mentales ne sont pas les mêmes.
L'ébranlement et le coup de bélier, dont la commotion frappe à
la fois les appareils sensoriels, circulatoires et nerveux, suspendent
instantanément la vie de relation et la conscience. Le temps néces
saire au retour des fonctions psychiques et motrices est très
variable : si le choc n'a été que. léger, l'engourdissement et la
torpeur se laissent surmonter en quelques heures ou quelques
jours; la courbature, les douleurs erratiques, l'irritabilité d'humeur,
l'indifférence affective, le sentiment d'impuissance et de dégoût qui
marquent le réveil de la conscience ne disparaissent que plus lente
ment. Aucun souvenir ne répond à l'accident ni à la phase de
stupeur consécutive.
Dans les cas graves, les fonctions sidérées ne se rétablissent pas-
sans qu'apparaissent des troubles indiquant l'existence de lésions
organiques, qui peuvent, quoique diffuses, affecter un appareil plus
que d'autres. Il arrive que, mis debout, le commotionné s'effondre,
qu'il ne marche plus ou. qu'il présente une démarche ébrieuse;
l'hypotonie concomitante, l'hypermétrie, l'adiadococinésie, l'asy-
nergie complètent le syndrome d'insuffisance, cérébelleuse 1. '
Le système labyrinthique est parmi les plus fréquemment
atteints; les troubles de l'équilibre peuvent être mis en évidence
par les épreuves galvanique, calorique, rotatoire ; ils se traduisent
par du désordre oculomoteur, par du nystagmus, et par le signe de
convergence qu'ont décrit Descomps, Euzière et Merle. Il y a des
manifestations de vertige spontanées et subjectives qui sont parmi
les reliquats les plus tenaces de la commotion. Le Romberg
s'observe dans le plus grand nombre de ces cas 2.
Les lésions du mésencéphale et du bulbe, dont Léri a signalé la
fréquence, donnent lieu à un tremblement partiel ou généralisé,
qui rappelle ceux de la sclérose en plaques, de la chorée, de
l'athétose ou de la paralysie agitante; à une parole scandée ou
bégayante. Certaines crises d'insensibilité ou d'hyperesthésie
peuvent leur être imputables ainsi que la mydriase, l'inégalité
pupillaire et des troubles circulatoires consistant soit en brady-
cardie, soit en tachycardie, mais le plus souvent en instabilité du
pouls et des réflexes vaso-moteurs3.
L'aréflexie tendineuse, des symptômes légers et fugaces de para
plégie, des ébauches de Kernig signalent les hémorragies intersti
tielles des racines, de la moelle et des méninges 4. Il se produirait
1. Dupouy, du Roselle et Oberthur, Français.
2. Français, Lortat-Jacob, Dupouy.
3. Logre et Bouttier, Léri, Lortat-Jacob, Dupouy, Français,
Davidenkof.
4. Dupouy, Souques, Gauducheau et Bouttier, Français, du Ro
selle et Oberthur. NOTES ET REVUES 222
également des perturbations endocrines, dont l'abaissement de
pression serait une des conséquences ; elle entraînerait constam
ment, selon Edith M. N. Green, une recrudescence de céphalée, de
cauchemars et d'excitation anxieuse.
A ces désordres s'ajoutent ceux dont le siège est cortical.
Chaslin admet que l'ébranlement peut modifier le métabolisme
cellulaire, de telle sorte que la confusion mentale en soit l'effet
direct, sans intervention d'intoxication ni d'émotion. Sorti de sa
léthargie, le commotionné reste d'abord dans un état de stagnation
mentale que seules viennent agiter des crises anxieuses, où s'e
nchevêtrent des rêves de batailles à thèmes ordinairement variables.
Les retours de lucidité se produisent par intervalles, mais sans tirer
complètement les sens de leur obtusion, l'intelligence de son
inertie.
Longtemps persistent le ralentissement des idées, l'impuissance
à l'effort, l'indifférence affective. Sous cette torpeur il y a du
malaise, de l'inquiétude, de l'irritabilité, dont témoigne la
fréquence des insomnies, des cauchemars, de la colère, des
sanglots. La fatigue est rapide, soudaine ; il se produit des fuites-
d'attention et de mémoire, sans amnésie proprement dite, sauf
pour la période antérieure à l'accident et pour celle du coma et de
la confusion. Enfin, durant des mois et des années, persistent des
impressions subjectives telles qu'horreur du bruit et de l'agitation
ambiante ; céphalées continues à prédominance frontale et parfois
occipitale; éblouissements et vertiges survenant spontanément, à
l'occasion d'un déplacement brusque de la tête, ou par suite de
l'attitude inclinée du front en avant *.
L'émotion-choc agit avec la même soudaineté que la commotion.
Mais elle est souvent, en même temps que l'effet du péril actuel ou
d'un speclacle terrifiant, la résultante d'épreuves antérieures, dont
la totalisation s'exprime, soit par le déclin des fonctions suprêmes
de coordination, d'inhibition mentales, soit par une sensibilisation
psycho-organique, consistant sans doute en modifications bioch
imiques avec surexcitabilité des réflexes. Tous les degrés sont pos
sibles entre l'émotion dont les suites n'ont pas d'autre antécédent
apparent qu'elle-même et celle qui joue simplement le rôle de
détonateur dans un milieu sursaturé d'effluves émotionnelles.
C'est ainsi qu'après avoir su garder, au cours de catastrophes
terrifiantes, l'intégrité de sa résistance mentale, un soldat se laisse
surprendre par un incident inoffensif, et qu'alors surgissent des
réactions jusque là si exactement comprimées qu'il les ignorait.
1. Pierre Marie, Pitres et Marchand, Mairet et Piéron, Lortat-
Jacob, Français, Bonhomme et Nordmann, Mignard, Villaret et
Mignard, Léri. WALLON. — LES PSYCHONÉVROSES DE GUERRE 223 H.
Voivenel a même rapporté un cas incontestable de refoulement
émotionnel ; les effets de l'émotion, maîtrisés durant le péril au
point de rester insoupçonnables, ont fait spontanément irruption
dans le sommeil sous forme d'un cauchemar, à la suite duquel la
victime présenta au complet les troubles somato-psychiques de
l'émotion-cboc.
Pour bien pénétrer la nature de son action, il convient d'en con
fronter les effets même les plus rares. Il arrive que l'imminence
du péril détermine une crise épileptique, la première dans l'exi
stence du sujet. Il est fréquent alors que ses antécédents indiquent
des aptitudes convulsives, mais souvent sans rapport apparent avec
l'épilepsie. Les crises se reproduisent habituellement à intervalles
de plus en plus espacés ; parfois aussi l'épilepsie semble avoir
tendance à persister. La seconde forme de l'émotion est l'ictus1,
par lequel le patient est cloué sur place, paralysé. La troisième est
le raptus 2, ou fuite éperdue ; l'égarement visible du fuyard offre un
contraste surprenant avec la sûreté de sa direction et son à-propos
à profiter des occasions et circonstances qui peuvent mettre avec le
maximum de vitesse le maximum de distance entre sa personne et
le danger. Cette apparence de raisonnement ne doit pas rendre
suspecte son absence d'intention et même de conscience; c'est une
manifestation d'automatisme tout à fait semblable à celui qui se
rencontre dans les états seconds3.
L'émotionné subit la toute -puissance d'un tumulte et de troubles
physiologiques, très différents assurément de ceux qui démontrent,
chez le commotionné, l'existence de lésions organiques, mais d'une
intensité capable de suspendre, avec la direction consciente de ses
actes, jusqu'à la possibilité de ses mouvements. Si l'activité du
sympathique, dont témoignent des effets directement visibles tels
que la tachycardie, l'hyperhydrose, l'inversion du réflexe oculo-
cardiaque *, est liée à l'ensemble des réactions et des réflexes qui,
déterminent la fuite, et peuvent être considérés comme utiles, la
mesure est évidemment dépassée, quand surviennent le tremble
ment, l'incoordination motrice, les spasmes, les convulsions, le
dérobement des jambes et ces troubles de la parole qui, du bégaie
ment au mutisme complet, comptent parmi les manifestations les
plus fréquentes de la peur.
Tantôt l'apparition peut en être différée jusqu'au moment où le
sujet se sent à l'abri, tantôt elle se produit avec une grande précoc
ité et même instantanément. Plus tardive, l'intoxication des
centres par des produits de sécrétions surabondantes et prolongées,
par leurs déchets et ceux de la désassimilation cellulaire, par les
toxines d'épuisement, détermine ses effets habituels, la confusion
mentale et le délire du rêve.
1. Dupré.
2. Dumas et Delmas.
3. F. Hurst.
4. GlACOMO PlGHINI.