Hiérarchie et préséances : le cas de la Russie au XVIIe siècle - article ; n°1 ; vol.63, pg 229-244

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Revue des études slaves - Année 1991 - Volume 63 - Numéro 1 - Pages 229-244
Hierarchy versus precedence : the Russian case
Whereas the importance of hierarchy in traditional society is widely recognized, little has been written, as yet, on the way it was implemented in practice. This article tries to demonstrate that the gap between the ideal order of oratores, bellatores, laboratores, and social reality, was filled by the rules of precedence. The Muscovite hierarchie order is infered from the Confirmed Charter (1613), in which the global picture of society occurs sixty-six times. But even the most detailed descriptions (twenty-nine terms) are still unable to dictate, e.g., the actual order of signature for the Zemskij Sobor members.
The order of precedence is more in keeping with everyday realities : thus, important noblemen like the bojare rank higher even than the abbots of the five or six best convents. The ideal hierarchy is still less effective when it cornes to the sorting out of noblemen of identical rank : most of the precedence disputes (1613-1620) at the Russian Court, are fought over that very issue. Last but not least, precedence order and conflicts are used, by the Russian nobles, as means to vindicate a parallel order, which is at odds with the official hierarchy.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1991
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Monsieur André Berelowitch
Hiérarchie et préséances : le cas de la Russie au XVIIe siècle
In: Revue des études slaves, Tome 63, Fascicule 1. pp. 229-244.
Abstract
Hierarchy versus precedence : the Russian case
Whereas the importance of hierarchy in traditional society is widely recognized, little has been written, as yet, on the way it was
implemented in practice. This article tries to demonstrate that the gap between the ideal order of oratores, bellatores, laboratores,
and social reality, was filled by the rules of precedence. The Muscovite hierarchie order is infered from the Confirmed Charter
(1613), in which the global picture of society occurs sixty-six times. But even the most detailed descriptions (twenty-nine terms)
are still unable to dictate, e.g., the actual order of signature for the Zemskij Sobor members.
The order of precedence is more in keeping with everyday realities : thus, important noblemen like the bojare rank higher even
than the abbots of the five or six best convents. The ideal hierarchy is still less effective when it cornes to the sorting out of
noblemen of identical rank : most of the precedence disputes (1613-1620) at the Russian Court, are fought over that very issue.
Last but not least, precedence order and conflicts are used, by the Russian nobles, as means to vindicate a parallel order, which
is at odds with the official hierarchy.
Citer ce document / Cite this document :
Berelowitch André. Hiérarchie et préséances : le cas de la Russie au XVIIe siècle. In: Revue des études slaves, Tome 63,
Fascicule 1. pp. 229-244.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/slave_0080-2557_1991_num_63_1_5964HIERARCHIE ET PRÉSÉANCES :
LE CAS DE LA RUSSIE AU XVII* SIÈCLE
PAR
ANDRÉ BERELOWITCH
Le rôle essentiel de la hiérarchie dans les sociétés anciennes (et, peut-être, dans
toute société1) n'est plus à démontrer. D'emblée, celles de l'Europe à l'époque
moderne se présentent comme hiérarchiques : du document le plus humble au plus
solennel, des agapes rustiques2 à la fête de Cour, les protagonistes sont rangés,
dans l'espace ou sur le papier3, selon un ordre de dignité qui n'est pas néces
sairement celui de la richesse ni de la puissance. П en sera ainsi jusqu'au triomphe
de l'ordre alphabétique, qui, dans ce contexte, peut être considéré comme une
révolution. En France, c'est seulement au XVIIIe siècle que les offices, énumérés
dans le tarif du Droit de serment, commencent à être classés selon leur initiale4.
Pour que la même règle s'applique aux individus, il faut attendre la fin de l'Ancien
Régime.
C'est que le principe hiérarchique, comme nous le rappelle ľétymologie, est
proche parent du sacré. Qu'on l'explique, les anthropologues ont tendance
à le faire, par ses origines5, ou qu'on admette, avec Roland Mousnier, que toute
1. Louis Dumont, Homo hierarchicus, Paris, Gallimard, 1966, Introduction, § 7, « Nécess
ité de la hiérarchie », p. 33-35.
2. E. Vasilevskaja rapporte, d'après I. Zabelin, une dispute de préséance entre deux
villageoises sur les terres ď A. I. Bezobrazov, en 1680/1681, « Терминология местничества и
родства», Труды Историко-Архивного института, II, 1946, р. 10.
3. Mais les cérémonies elles-mêmes ne nous sont accessibles, en général, qu'à travers des
comptes rendus. C'est toujours à l'écrit que nous avons affaire.
4. Jean Nagle, « L'officier "moyen" dans l'espace français de 1568 à 1665 », in Genèse de
l'État moderne, Paris, Éd. du C.N.R.S., 1990, p. 167. Je dois à Jean Nagle bon nombre de réfé
rences aux sources françaises imprimées des XVIIe et XVIIIe siècles.
5. James Frazer, The magie art and the évolution ofkings, Cambridge, 191 1 ; trad. fr. : le
Roi magicien dans la société primitive, Paris, 1935, rééd. in : J. G. Frazer, le Rameau d'or, Paris,
Robert Laffont, 1981, vol. 1 (Bouquins). Arthur Maurice Hocart, Kings and councillors, Le
Caire, 1936, rééd. University of Chicago, 1970 ; trad. fr. M. Karnoouh et R. Sabban : Rois et
courtisans, Paris, Éd. du Seuil, 1978.
Rev. Étud. slaves, Paris, LXII1/1, 1991, p. 229-244. 230 A. BERELOWrrCH
société sanctifie l'ordre établi1, personne ne met en doute la dimension religieuse
de la royauté, explorée, après Marc Bloch2, par Ernst Kantorowicz et son école, à
la jointure de l'institution, du rite, et de l'idéologie3.
En ce qui concerne le reste de la société, les choses sont moins claires, et
l'enquête moins avancée. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle au moins, on retrouve,
dans la division tripartitě des sociétés indo-européennes (oratores, bellatores,
laboratores), les trois fonctions dégagées par Georges Dumézil dans l'analyse des
panthéons de l'Inde ou de Rome. Mais, qu'il s'agisse de cette structure, très génér
ale, ou de classifications plus fines, le lien entre la hiérarchie sociale et le sacré
apparaît plus ténu et plus lâche que dans le cas du souverain. Rien qui ressemble à
la justification, par le Pseudo-Denis, de la hiérarchie ecclésiastique : « Notre
propre hiérarchie, saintement et harmonieusement divisée en ordres selon les révé
lations divines, présente la même structure que les hiérarchies célestes, conservant
soigneusement, à la mesure de son humanité,, les caractères qui lui permettent de
ressembler à Dieu et de se conformer à lui4. » Rien non plus qui rappelle le
cynisme de Louis XIV : « Les peuples sur qui nous régnons, ne pouvant pas
pénétrer le fond des affaires, règlent d'ordinaire leurs jugements sur ce qu'ils
voient au dehors, et c'est le plus souvent sur les séances et sur les rangs
mesurent leurs respects et leur obéissance5. »
Les auteurs qui traitent de ce sujet donnent volontiers à leurs réflexions un tour
esthétique, plutôt que proprement religieux. Ainsi Jean Bechefer, qui écrit en
1671 : « II semble que toute question de préséance ait en soy quelque espèce de
vanité et arrogance ; neantmoins considérant l'ordre estably en toutes choses, la
contention en peut estre trouuée iuste ; l'ordre est l'ame et l'harmonie des corps
célestes et inférieurs. » On peut percevoir, dans ces lignes, comme un écho affaibli
de la doctrine exposée par le Pseudo-Denis. Bechefer, du reste, cite Salomon et
saint Paul à l'appui de ses dires. Mais la citation de l'apôtre (1 Cor., IX, 15) est
détournée de son sens6 et, bien loin de vouloir imiter, ici-bas, l'harmonie divine,
1. Roland Mousnier, « Problèmes de stratification sociale », in : R. Mousnier,
J.-P. Labatut, Y. Durand, de stratification sociale : deux cahiers de la Noblesse
(1649-1651), Paris, P.U.F., 1965, p. 16 et 22-24.
2. Marc Bloch, les Rois thaumaturges, Strasbourg, Faculté des lettres, 1924 ; rééd. Paris,
Gallimard, 1983.
3. Ernst Kantorowicz, The King' s two bodies, Princeton, 1957 ; trad. fir. J.-Ph. et
N. Genêt : les Deux Corps du roi, Paris, Gallimard, 1989. Parmi les élèves de Kantorowicz, on
peut citer Ralph Giesey, The royal funeral ceremony in Renaissance France, Genève, 1960 ;
trad. fr. D. Erbnôther : le Roi ne meurt jamais, Paris, Flammarion, 1987. Sur la royauté sacrée,
mise au point de Jacques Le Goff, dans sa préface aux Rois thaumaturges (voir note précédente).
4. Denis l'Aréopagite, « De la hiérarchie ecclésiastique », in PG, t. III, col. 536. Cité
d'après Nicolas Oikonomidès, les Listes de préséance byzantines des IXe et Xe siècles, Paris, Éd.
du C.N.R.S., 1972, p. 22, n. 8. Il n'est pas indifférent de savoir que les œuvres de Denis étaient
très répandues parmi les lettrés de l'ancienne Russie : cf. G. M. Proxorov, Памятники пере
водной и русской литературы XIV -XV веков, L., Nauka, 1987, р. 5 sąą.
5. Mémoires de Louis XIV pour l'instruction du Dauphin, éd. Charles Dreyss, t. П, Paris,
1860, p. 15 ; cité par Norbert Elias, la Société de cour, Paris, Flammarion, 1985, p. 116
(Champs).
6. Laurent Bouchel, la Bibliothèque ou Thrésor du droict françois, augmenté en cette
nouvelle édition par maistre Jean Bechefer, Paris — Lyon, 1671, vol. П, Additions, art.
« Préséances », p. 34 B. HIERARCHIE ET PRÉSÉANCES 231
c'est la religion que notre auteur entend mettre au service de l'honneur mondain. A
l'autre extrémité de l'Europe, les écrits du tsar Alexis Romanov rendent un son
similaire : « De quoi a-t-on besoin dans une affaire, quelle qu'elle soit ? De
mesure, d'harmonie, de proportions convenables, de consistance. De là découlent
bienséance, bon ordre, et arrangement judicieux.1 »
On a l'impression, à lire ce genre de textes, que l'ordre social est, aux yeux de
leurs auteurs, un peu plus qu'humain : il a « quelque chose de sainct et vénér
able2 ». Mais il n'est pas divin pour autant, et sa nature reste obscure, tout comme
sa place exacte dans les idéologies et dans les mentalités. À plus forte raison igno
rons-nous les modalités pratiques d'application de ce principe transcendant au
tout-venant des affaires humaines. Comment le roi, « distributeur ordonné de Dieu
de l'honneur solide de ce monde3 », ou ses représentants, parvenait-il à ranger des
individus, égaux puisqu' appartenant à une même catégorie, et cependant tous
différents, par définition ? Comment un ordre normatif et statique s'accommodait-
il d'une réalité sociale mouvante, comment absorbait-il des conflits incessants ?
C'est à l'institution des préséances, universellement attestée en Europe,
qu'était dévolue la tâche de mettre en relation la hiérarchie théorique avec l'infinie
diversité des situations concrètes. Rouage indispensable à la bonne marche de la
société, les préséances assuraient une triple fonction : représentation visible de la
pyramide sociale, arbitrage effectif entre les prétentions rivales, pouvant aller
jusqu'à modifier, sur des points de détail, la hiérarchie globale, régulation, enfin,
des tensions, grâce aux querelles de préséance, qui servaient de substitut à des
conflits plus meurtriers. D'où l'objet du présent article : confronter les préséances
avec la ou les hiérarchies qu'elles présupposent, en prenant l'exemple de la Russie
du xvne siècle.
Ce choix se justifie, dans une certaine mesure, par l'archaïsme de la Moscovie.
La religion de l'honneur y est encore dans l'enfance : elle est loin d'avoir éclipsé
le christianisme, elle est très peu élaborée et, comme toute religion primitive, elle
est à la fois ritualiste et portée au secret. Le point d'honneur y est extravagant :
l'oubli du suffixe -vič dans le patronyme d'un dignitaire peut valoir, au sous-
secrétaire coupable, le fouet ou la disgrâce. Apostropher un prince (knjaz') par son
titre, sans le faire suivre de son nom, orthographier un nom de travers, sont des
atteintes à l'honneur : l'offenseur s'expose à des poursuites et, s'il est condamné, à
des amendes substantielles, calculées sur le traitement de l'offensé4. L'appât du
1. Урядник сокольничего пути (Règlement de la Fauconnerie), traduit d'après Памят
ники литературы древней Руси, t. XI : « XVII век, книга вторая », М., 1989, р. 286. Trąd.
angl. de la préf. : The Slavonic review, Ш, 1924, p. 63-64.
2. État de la France de 1642, cité par Mousnier, op. cit., p. 37.
3. Charles Loyseau, Cinq livres du droit des offices, suivis du livre des Seigneuries et de
celui des Ordres, Paris, 1610. Livre des Ordres, IV, 44 (éd. de 1678), cité par Mousnier, op. cit.,
p. 30.
4. A. I. Markevič, История местничества в Московском государстве в XV-XVII веке,
Odessa, 1888 ; réimpr. : Paris — Den Haag, Mouton, 1970, p. 152-153 et 163-164. 1. Zabelin,
Домашний быт русских царей в XVI-XVII веках, 3е éd., t. Ii, M., 1895, p. 308-310. A. BERELOWrrCH 232
gain multiplie les procès. Mais la hiérarchie, si jalousement défendue dans les
actes, reste implicite. Les édits (ukazy), d'ailleurs tardifs, ne réglementent que des
points de détail. Pour l'essentiel, l'ordre des dignités dérive de la coutume1 qu'on
n'éprouve pas le besoin d'exposer. Faute de traités comme ceux qu'ont rédigés les
juristes français et allemands aux XVIe et XVIIe siècles2, faute de listes de pré
séances (taktika), comme celles qui décrivent la Cour de Byzance3, la hiérarchie
russe ne peut être que déduite, par l'analyse, de textes qui avaient une autre
finalité.
La Charte confirmée (Gramota utverždennaja) de 1613, qui est la relation
officielle, considérablement embellie4, de l'élection au trône de Russie de Michel
Romanov, constitue, dans cette optique, un excellent objet d'étude5. Comme elle
remonte jusqu'à Auguste César6 pour replacer la nouvelle dynastie dans son
contexte, elle est amenée à raconter l'élection de Boris Godunov (1598), celle de
Basile Šujskij (1606), et un certain nombre d'épisodes du Temps des troubles (la
première et la seconde milices [opolčenija] notamment). L'assemblée des États
(zemskij sobor) de 1613, chargée d'élire un nouveau tsar, et la députation qu'elle
envoie auprès de Michel Romanov pour solliciter son accord, tiennent évidem
ment, dans la narration, une place considérable. Qu'il s'agisse de souligner l'una
nimité (fictive) de la population, ou de préciser la composition d'une délégation,
1. Cf. « Chaque ordre a son "rang, qui est la prérogative de seoir et de marcher", "sçavoir
est l'Ordre ecclésiastique le premier, celuy de Noblesse après, et le Tiers-État le dernier : bien
qu'il n'y ait point d'Ordonnance", "mais par respect volontaire". » (Charles Loyseau, Ordres, I,
26-39, cité par Mousnier, op. cit., p. 28.)
2. Outre les ouvrages cités p. 230, n. 6 ; p. 231, n. 3 ; p. 238, n. 1 ; p. 241, n. 5, voir :
Barthélémy de Chasseneux, Catalogus gloriae mundi, laudes, honores..., Lyon, 1546 ; Jacob
Andréas Crusius, Tractatus politico-juridico-historicus de praeeminentia, sessione, praece-
dentia. . ., Brème, 1666 ; Jean Du Tillet, Recueil des roys de France, leurs couronne et maison,
ensemble les rengs [sic] des grands de France..., Paris, 1580 ; Jean Filleau, Recueil général des
édicts, arrests et réglemens notables, concernons [...] tous les officiers de France [...] pour les
droicts, exercice et fonction de leurs charges, rangs et séances, Paris, 1630-1631, 2 vol. ;
Théodore Godefiroy, le Cérémonial de France, ov Description des cérémonies, rangs & séances
obseruées aux couronnemens. . ., Paris, 16-19, et le Ceremoniál françois, Paris, 1649, 2 vol.
3. Œuvres de juristes, comme Mathieu Blastarès et Harménopoulos, ou d'auteurs connais
sant bien la Cour impériale, ils reposent à la fois sur des documents officiels et sur l'expérience
personnelle des compilateurs, édités par Oikonomidès, op. cit., et par Verpeaux, Pseudo-
Kodinos, Traité des offices, Paris, Éd. du C.N.R.S., 1966.
4. Cf. G. Edward Orchard, « The élection of Michael Romanov », S lavo nic and East
European review, LXVII3, 1989, p. 378-402.
5. Éditée d'abord dans la Древняя Российская вивлиофика, lre éd., vol. V, SPb., 1774,
p. 255-394 ; 2e éd., vol. VII, M., 1788, p. 128-233. Puis dans Собрание государственных
грамот и договоров [abr. СГГД], t. 1, M., 1813, p. 599-643. Ces deux éditions reproduisent le
manuscrit dit « du palais des Armures » (Oružejnoj palaty). S. A. Belokurov a donné la meil
leure édition de ce document : Утвержденная грамота об избрании на Московское госу
дарство Михаила Федоровича Романова, 1904 (reproduction phototypique du manuscrit dit
« des Archives » en volume séparé) et 1906 (in Чтения в Ими. обществе истории и древ
ностей российских, 1906, 3, section I, р. 1-110). Je renvoie cependant à l'édition du СГГД,
plus accessible. Bon résumé de l'histoire de la Charte dans L. V. Čerepnin, Земские соборы
русского государства в XVI-XVII вв., М., Nauka, 1978, р. 190-194. Voir également l'article
d'A. A. Semin, « К истории "Утвержденной грамоты" Земского собора 1613 г. », Архео
графический ежегодник за 1980 г. (1981), р. 97-104.
6. СГГД, р. 599 В. HIERARCHIE ET PRÉSÉANCES 233
notre document est conduit à évoquer soixante-six fois l'image, totale ou partielle,
du corps social1. Il le fait à chaque fois de façon différente, toujours dans l'ordre
des dignités, mais avec d'infinies variations qui en font l'intérêt.
Les plus brèves de ces énumérations peuvent se réduire à trois éléments seule
ment. Lorsque Marthe, la mère de Michel Romanov devenue nonne, refuse, au
nom de son fils, le trône pour la seconde fois, la députation des États l'implore en
ces termes : « Prends pitié de nous, pauvres clercs qui prions le Seigneur [bogo-
mol'cy, c.-à-d. oratores, intercessores], et de tes esclaves, le Sénat impérial [car-
ski] sinklit, c.-à-d. le аоукХг)тос de César], et de l'immense multitude des
chrétiens2. » Ainsi s'esquisse une répartition en trois états, que la liste n° 18
précise et complète, en énumérant les mandants de la députation : «... les
métropolites, les archevêques, les évêques, et tous les saints prélats, les bojare, les
okoľničie, les échansons, les panetiers, et les guerriers dévoués au Christ
[xristoljubivoe voinstvo], les marchands [gosti], les gens de boutique et tous les
habitants des bourgs, et tous les chrétiens orthodoxes de l'empire de Russie...3 ».
Cette fois, on retrouve bien les prêtres, les guerriers, les producteurs du schéma
trifonctionnel, et une troisième liste (n° 41) indique même, pour chacun de ces
ordres, un comportement différent : à la suite d'un nouveau refus de Marthe,
l'archevêque de Rjazan' et de Murom, Théodolite, ainsi que l'ensemble des
prélats, « la supplièrent avec force larmes », le bojarin Théodore Ivanovic
Seremetev et « le Sénat tout entier » « se prosternèrent devant elle, inondés de
larmes intarissables », pendant que « la chrétienté orthodoxe de la Russie tout
entière se lamentait bruyamment, pleurant à gros sanglots et gémissant
d'abondance, avec leurs femmes, et leurs enfants, et jusqu'aux nourrissons à la
mamelle »4. Plus on descend dans l'ordre des dignités, plus la douleur (de pure
convention, cela va sans dire) peut s'extérioriser.
À l'autre extrême, on trouve des listes beaucoup plus complètes et plus
détaillées (n«s 15 à 17, 19, 24, 28, 47, 50, 51, 65), qui énumèrent jusqu'à vingt-
neuf catégories différentes. Leur présence s'explique par le contexte : il s'agit de
mettre en valeur l'unanimité de la population et, pour cela, de n'oublier personne.
Lorsqu'on veut montrer que tous les Russes ont participé au choix de Michel
Romanov (15 à 17), que la délégation envoyée auprès de lui (24, 28) ou l'assem
blée des États (50, 51, 65) représentaient vraiment le pays, les formules générales,
comme « tous les prélats » ou « les guerriers dévoués au Christ », ne suffisent plus.
Les rédacteurs éprouvent le besoin de leur donner corps en citant des catégories
plus concrètes.
Entre ces deux pôles se situent la plupart de nos listes, qui, selon les impératifs
du récit, insistent davantage sur les grades militaires, ou sur le personnel admin
istratif, ou sur le clergé. Le reste de la population est alors évoqué à l'aide de
quelques formules vagues, qui reviennent régulièrement sous la plume des rédac
teurs. Ceux-ci ne se répètent presque jamais : même lorsque le contexte est iden
tique, à quelques lignes de distance, les listes sont légèrement différentes, parfois
1. Voir, en annexe, le tableau de correspondance entre le numéro des listes et les pages du
СГГД.
2. Liste n° 30, СГГД, p. 621 A-B.
3. Ibid., p. 616 A.
4.p. 627 B. A. BERELOWrrCH 234
par un terme ou deux seulement. Tout se passe comme si nous avions affaire à une
série de variations sur un thème unique, qu'il s'agit de reconstituer et d'interpréter.
J'ai tenté de le faire en employant deux méthodes complémentaires. La pre
mière part du syntagme : chaque terme peut être considéré comme distinct des
termes voisins, voire comme s 'opposant à eux. Ainsi, dans la liste n° 17, le person
nel des bureaux figure à trois reprises : ď jaki « les secrétaires », ď jaki iz príkazov
« secrétaires des bureaux », prikaznye ljudi « gens des bureaux en général ». Il
pourrait s'agir, dans le premier cas, bien que la Charte ne le précise pas, des secré
taires du Conseil {ď jaki dumnye), plus haut placés que les simples secrétaires des
bureaux. Le troisième terme désignerait alors les pod'jačie « sous-secrétaires ». La
seconde méthode s'appuie sur le paradigme : lorsque, dans deux listes semblables
par ailleurs, deux termes différents occupent une même place, on peut supposer
qu'ils recouvrent des réalités analogues, sinon toujours identiques. C'est ainsi que,
dans la liste n° 16, les secrétaires du Conseil, expressément nommés cette fois,
sont classés entre les dvorjane bol'&e « principaux gentilshommes » et les dvo-
rjane gorodovye « gentilshommes de province ». C'est exactement la place qu'oc
cupent, dans la liste n° 17, les secrétaires, tout court, cités ci-dessus. Notre
première hypothèse se trouve confirmée.
J'ai résumé, en deux tableaux, les résultats de cette analyse. L'un classe par
ordre hiérarchique les grandes divisions de la population, le second est consacré
aux différents grades et dignités du clergé, de la Cour, des bureaux, de l'armée, et
de la population civile.
Tableau 1
Traduction, commentaire éventuels Terme russe
1. Duxovnyjčin ou Clergé, ou, le plus souvent, haut clergé : « ordre des
clercs » (l'allemand geistliche conviendrait osvjaščennyj ou vselenskij
parfaitement), « saint concile » ou « synode », « les sobor, ou (niščie)
bogomol'cy. prélats », « les intercesseurs ».
« Le Sénat de l'Empereur », entendez : « les 2. Carskij sin(g)klit
conseillers du monarque », englobant la haute et une
partie de la moyenne noblesse (n0*5 9 à 14, peut-être à
15, du tableau 2).
« Gens des bureaux » : employés de l'administration 3. Prikaznye ljudi
centrale ; nos 16, 18, 20 du tableau 2.
« Hommes de service » ou « L'armée dévouée au 4. Služilye ljudi ou
xristoljubivoe voinstvo Christ ». Le sens de ces deux expressions varie selon
le contexte. La première englobe les catégories 27/28 et
parfois 21 à 28 du tableau 2. La seconde également,
mais elle peut aussi comprendre les catégories 15, 17 et
19, c'est-à-dire la petite et la couche inférieure de la
moyenne noblesse.
« Hommes d'armes » ; catégories 27-28 du tableau 2. 5. Ratnye ljudi
6. Torgovye ljudi « Gens de commerce » ; englobe aussi, dans certains
cas, les gosti (n° 29, tableau 2). HIERARCHIE ET PRÉSÉANCES 235
« Gens des bourgs ». 7. Posadskie ljudi
« Habitants » : comme toujours lorsque l'expression 8. Žileckie ljudi
est très vague, il s'agit de gens de peu. S'ils habitent les
villes, ils sont inférieurs aux « gens des bourgs » (on
n'ose traduire : « bourgeois »).
« Gens des districts », en fait « habitants du plat 9. Uezdnye ljudi
pays » : les paysans.
ІО.Рга vošla vnye křest jane, « Les chrétiens orthodoxes », « gens de tous états »,
vsjakix činov ljudi, vse « la multitude du peuple (chrétien) ».
narodnoe (kresťjanskoe)
množestvo
Cette hiérarchie globale n'a rien qui doive surprendre. Le clergé, comme il se
doit, vient en tête, les producteurs, au bas de la liste. Les administrateurs occupent
une place intermédiaire parmi les serviteurs du monarque : au-dessous de l'élite
nobiliaire, mais au-dessus des cadres militaires subalternes, petite noblesse comp
rise. Parmi les roturiers, les armes prennent le pas sur la boutique, et la ville sur la
campagne. Les dvorovye ljudi ne figurent pas dans ce tableau : ils ne sont cités
qu'une seule fois par la Charte (liste n° 65). Associés aux gens des bureaux (vsja-
kie prikaznye i ljudi), ils viennent immédiatement après les colonels de
mousquetaires et avant les marchands. À en juger par la place qui leur est donnée,
il faut sans doute comprendre « gens du Palais », c'est-à-dire le personnel domes
tique n'appartenant pas à la noblesse, préposés aux poêles, palefreniers, chamb
rières, filles de cuisine, etc.1.
Rien ne serait plus faux, cependant, que de vouloir déduire, de cet ordre global,
le classement des catégories particulières — sans même parler des individus. En
théorie, certes, le clergé l'emporte en dignité sur la noblesse. Mais comment faire
passer le prêtre de village avant le favori du prince, le général célèbre, le riche
négociant? Il y faudrait une intransigeance sur les principes qui ne se rencontre
guère que dans les États républicains. Loyseau exprime bien le problème : « On
observe communément à présent que ceux qui sont en quelque dignité séculière ne
veulent céder aux Prestres, s'ils n'ont quelque dignité ecclésiastique ». De même,
« le moindre gentilhomme doit précéder le plus riche et le plus honorable du Tiers-
État ». Mais si ce dernier est officier du Roi2 ? C'est pourquoi les trois ordres, bien
séparés dans les listes brèves, se mélangent de plus en plus, au fur et à mesure que
la classification devient plus fine, et que la nomenclature officielle se rapproche
des situations pratiques. Le tableau ci-dessous permet de s'en assurer.
1. Cf. Соборное уложение 1649 года, éd. A. G. Man'kov, L., Nauka, 1987 (Законо
дательные памятники русского централизованного государства XV-XVII веков), chap. X,
§ 93, р. 37 : les dvorovye ljudi sont classés après les cadets de province et les étrangers, mais
avant les sous-secrétaires ou « autres gens de toutes conditions qui perçoivent des émoluments
du souverain ».
2. Loyseau, loc. cit. A. BERELOWITCH 236
Tableau 2
Terme russe Traduction, commentaire éventuels
1. Patriarx Patriarche de Russie. П n'est cité qu'une fois, dans la liste
correspondant à l'élection de Boris Godunov.
Les métropolites. 2. Mitropolity
Les archevêques. 3. Arxiepiskopy
Les évêques. 4. Episkopy
Archimandrites, ou abbés : supérieurs de monastères 5. Arximandrity
importants.
Higoumènes ou prieurs : supérieurs des autres monastères. 6. Igumeny
7. Protopopy* Protoprêtres, ou archiprêtres. Cités une seule fois (liste 65)
Moines du « chapitre ». 8. Čestnyx monastyrej
sobornye starcy*
« Empereurs et princes impériaux » : princes tatars 9. Cari i carevići
gengiskhanides devenus feudataires des grands princes
de Moscou.
Une seule liste les passe sous silence. Quelquefois, le terme 10. Bojare
désigne le plus haut grade de la noblesse de Cour. Le plus
souvent, il a un sens plus vaste : l'ensemble des conseillers
du tsar, les chefs militaires (listes 4, 8) ou ceux des
bureaux (liste 58).
11. Okoľničie
12. Čašniki Échansons.
12 bis. Knjaz'ja** Princes (listes 57 et 59 seulement).
12 ter. Voevody** Capitaines (au sens médiéval) ou généraux. Listes 4, 8, 9, 31,
57, 59.
13. Stoľniki Panetiers, ou encore dapifers.
14. Strjapčie Ecuyers.
15. Dvorjane boľ&e ou Gentilshommes de Moscou, ou principaux gentilshommes.
dvorjane moskovskie
16. D'jaki dumnye Secrétaires du Conseil.
17. Dvorjane iz gorodov Gentilshommes de province.
18. D'jaki iz príkazov Secrétaires des bureaux.
Pages. 19. Žii'cy
20. Poď ja čie Ne sont jamais cités nommément. Ce rang ne leur est donc
attribué que par déduction.
21. Deti bojarskie*** Cadets de province.
Colonels de mousquetaires. 22. Golovy streleckie
23. Sotniki Centeniers de
Chefs élus des cosaques. 24. Atamany
25. fozzatt Cosaques.
26. Streľcy Mousquetaires.
27. Puškari Canonniers. HIERARCHIE ET PRÉSÉANCES 237
28. I vsjakie služilye ljudi « Et toutes sortes d'hommes de service » : il s'agit des
hommes de service par recrutement, autrement dit des
roturiers.
29. Gosti Les marchands les plus riches.
« Gens de commerce » : tous les autres marchands. 30. Torgovye ljudi
31. Posadskie ljudi « Gens des bourgs ».
« Habitants » : autres résidents des villes ou des campagnes, 32. Ždleckie ljudi
selon le contexte.
33. Uezdnye ljudi Habitants du plat pays.
* Les catégories 7 et 8 ne figurant jamais sur la même liste ne peuvent être classées
l'une par rapport à l'autre.
** « Princes et capitaines » se rencontrent deux fois sur une même liste. On peut donc
classer les premiers avant les seconds. En revanche, il est difficile de les situer dans la hiérarchie.
Ils sont rangés après les okoľničie (n° 11) et avant les dvorjane, sans doute ceux de province
(n° 17).
*** Le texte publié dans la Drevnjaja Rossijskaja vivliofika, vol. VII, donne, dans un cas,
deti okoľničie (liste n° 16, p. 165). Il doit s'agir d'une erreur du copiste du ХУШе siècle. СГГД,
p. 614 B, et Belokurov, p. 45, ligne 29, donnent deti bojarskie.
Cette liste ne va pas sans soulever quelques problèmes, et en premier lieu celui
du degré de confiance qu'on doit lui accorder : les secrétaires qui l'ont, très proba
blement, rédigée étaient-ils à l'abri des erreurs ou des négligences ? Un certain
nombre de contradictions, sur lesquelles je reviendrai, pourraient le faire penser.
Tout ce que nous savons des circonstances dans lesquelles la Charte fut élabo
rée infirment cette hypothèse. Elles sont précisées par la Charte elle-même1 : l'idée
même d'une charte « dont le texte demeure inoubliable, génération après générat
ion, et dans les siècles des siècles2 » (la formule dit assez toute l'importance
attachée au document) émane du haut clergé. Elle est adoptée d'enthousiasme, la
charte est lue et approuvée en séance plénière, puis contresignée par près de trois
cents personnes3. Toute entorse à l'ordre hiérarchique n'aurait pas manqué de sou
lever des protestations. Le brouillon de la Charte va jusqu'à prévoir dans quel
ordre devront être apposées les signatures au bas du document4. La négligence
paraît donc exclue, mais non pas, bien entendu, les incohérences ou les lapsus
calami.
C'est ainsi que les dvorjane dumnye « gentilshommes du Conseil » ne sont
mentionnés qu'une fois dans la Charte (liste 65), au-dessous des écuyers, et au-
dessus des secrétaires (en l'occurrence, les secrétaires du Conseil). C'est une
erreur manifeste, car ils ne cèdent normalement qu'aux okoľničie, qui les précè
dent immédiatement5. Les choses deviennent plus claires si l'on observe que les
« gentilshommes du Conseil » de la liste 65 occupent exactement la même place
1. СГГДР.634В-635.
2. /Wd.,p.635A.
3. Signatures dans СГТД, p. 636-643. 235 signatures représentant 272 personnes (à cause
des illettrés) pour le manuscrit du palais des Armures, 238 signatures, soit 256 personnes, pour
celui des Archives (čerepnin, op. cit., p. 192).
4. Čerepnin, loc. cit., n. 121.
5. Voir par exemple « Записка о царском дворе », Акты исторические, t. П, SPb.,
1841, п° 355, р. 422 В.