L'accès dérogatoire à l'enseignement supérieur. Les autodidactes de Saint-Denis - article ; n°4 ; vol.32, pg 551-575

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Revue française de sociologie - Année 1991 - Volume 32 - Numéro 4 - Pages 551-575
Claude F.-Poliak : Dispensation access to Higher Education. The autodidacts at Saint-Denis.
This article which is based on a series of interviews with students at the University of Saint-Denis (France) who do not have their Baccalauréat (equivalent of A-levels), attempts to give an account of the vocations, often occurring later in life, of autodidacts, by describing the path they have followed. The importance of family heritage is clearly underlined, as well as that of a number of initiatory factors : decisive meetings, political, syndical and cultural militancy. After which a study of trajectoires is made for those who, after an early elimination from the education system or relegation to technical education, turned to dispensation procedures in order to register for Higher Education courses. Profane eclecticism and serious- mindedness, downgrading from the top and the work of identity reconstruction characterize these exceptional cases of cultural promotion.
Claude F.-Poliak : Die Ausnahmegenehmigung zur Zulassung in den Hochschulunterricht. Die Autodidakten von Saint-Denis.
Gestützt auf einer Reihe von Unterredungen mit Studenten ohne Abiturabschluss der Universität Saint-Denis, versucht dieser Aufsatz die sehr oft spät auftretende Berufung der Autodidakten darzulegen und beschreibt dazu den Verlauf in der Verwirklichung ihrer Veranlagungen. Er unterstreicht die Bedeutung des Familienerbgutes, aber auch die der verschiedenen Einführungsraume : entscheidende Zusammentreffen, politischer, gewerkschaftlicher und kultureller Militantismus. Anschliessend wird die Laufbahn der Studenten untersucht, die fruhzeitig aus dem Schulsystem ausgeschieden wurden, und/oder in den technischen Unterricht verdrängt wurden, und darauf die Ausnahmegenehmigungsverfahren zur Zulassung in den Hochschul unterricht benutzten. Profaner Eklektismus und emsthafte Haltung, Ruckstufung von oben und identitäre Aufbauarbeit zeichnen diese Ausnahmekulturpromotionen aus.
Claude F.-Poliak : El acceso de excepción a la enseñanza superior. Los autodidactes de Saint-Denis.
Fundado sobre una serie de entrevistas con estudiantes de la Universidad de Saint-Denis que no han terminado sus estudios secundarios, este artículo intenta dar cuenta de las vocaciones muy a menudo tardivas de los autodidactos, trazando el recorrido seguido en la realización de sus disposiciones. Pone en evidencia la importancia de la herencia familiar pero también aquella de los diversos espacios de iniciación : encuentros decisivos, militantismo politico, sindical y cultural. Luego, se estudian las trayectorias de aquellos que fueron eliminados del sistema escolar de manera prematura y/o relegados de la enseftanza técnica y que han recurrido a los procedimientos de excepción para el acceso a la enseñanza superior. Eclecticismo profano y espíritu serio, desclasificación por lo alto y trabajo de reconstrucción de identidad, caracterizan estas promociones culturales de exceptción.
Fondé sur une série d'entretiens avec des étudiants non bacheliers de l'Université de Saint-Denis, cet article tente de rendre compte des vocations souvent tardives d'autodidactes. Il met en évidence l'importance de l'héritage familial mais aussi celle de divers espaces initiatiques : rencontres décisives, militantisme politique, syndical et culturel. On étudie ensuite les trajectoires de ceux qui, précocement éliminés du système scolaire et/ou relégués dans l'enseignement technique, ont eu recours aux procédures dérogatoires d'accès à l'enseignement supérieur. Eclectisme profane et esprit de sérieux, déclassement par le haut et travail de reconstruction identitaire caractérisent ces promotions culturelles d'exception.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1991
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Madame Claude Poliak
L'accès dérogatoire à l'enseignement supérieur. Les
autodidactes de Saint-Denis
In: Revue française de sociologie. 1991, 32-4. pp. 551-575.
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Poliak Claude. L'accès dérogatoire à l'enseignement supérieur. Les autodidactes de Saint-Denis. In: Revue française de
sociologie. 1991, 32-4. pp. 551-575.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1991_num_32_4_4075Abstract
Claude F.-Poliak : Dispensation access to Higher Education. The autodidacts at Saint-Denis.
This article which is based on a series of interviews with students at the University of Saint-Denis
(France) who do not have their Baccalauréat (equivalent of A-levels), attempts to give an account of the
vocations, often occurring later in life, of autodidacts, by describing the path they have followed. The
importance of family heritage is clearly underlined, as well as that of a number of initiatory factors :
decisive meetings, political, syndical and cultural militancy. After which a study of trajectoires is made
for those who, after an early elimination from the education system or relegation to technical education,
turned to dispensation procedures in order to register for Higher Education courses. Profane eclecticism
and serious- mindedness, downgrading from the top and the work of identity reconstruction characterize
these exceptional cases of cultural promotion.
Zusammenfassung
Claude F.-Poliak : Die Ausnahmegenehmigung zur Zulassung in den Hochschulunterricht. Die
Autodidakten von Saint-Denis.
Gestützt auf einer Reihe von Unterredungen mit Studenten ohne Abiturabschluss der Universität Saint-
Denis, versucht dieser Aufsatz die sehr oft spät auftretende Berufung der Autodidakten darzulegen und
beschreibt dazu den Verlauf in der Verwirklichung ihrer Veranlagungen. Er unterstreicht die Bedeutung
des Familienerbgutes, aber auch die der verschiedenen Einführungsraume : entscheidende
Zusammentreffen, politischer, gewerkschaftlicher und kultureller Militantismus. Anschliessend wird die
Laufbahn der Studenten untersucht, die fruhzeitig aus dem Schulsystem ausgeschieden wurden,
und/oder in den technischen Unterricht verdrängt wurden, und darauf die
Ausnahmegenehmigungsverfahren zur Zulassung in den Hochschul unterricht benutzten. Profaner
Eklektismus und emsthafte Haltung, Ruckstufung von oben und identitäre Aufbauarbeit zeichnen diese
Ausnahmekulturpromotionen aus.
Resumen
Claude F.-Poliak : El acceso de excepción a la enseñanza superior. Los autodidactes de Saint-Denis.
Fundado sobre una serie de entrevistas con estudiantes de la Universidad de Saint-Denis que no han
terminado sus estudios secundarios, este artículo intenta dar cuenta de las vocaciones muy a menudo
tardivas de los autodidactos, trazando el recorrido seguido en la realización de sus disposiciones. Pone
en evidencia la importancia de la herencia familiar pero también aquella de los diversos espacios de
iniciación : encuentros decisivos, militantismo politico, sindical y cultural. Luego, se estudian las
trayectorias de aquellos que fueron eliminados del sistema escolar de manera prematura y/o relegados
de la enseftanza técnica y que han recurrido a los procedimientos de excepción para el acceso a la
enseñanza superior. Eclecticismo profano y espíritu serio, desclasificación por lo alto y trabajo de
reconstrucción de identidad, caracterizan estas promociones culturales de exceptción.
Résumé
Fondé sur une série d'entretiens avec des étudiants non bacheliers de l'Université de Saint-Denis, cet
article tente de rendre compte des vocations souvent tardives d'autodidactes. Il met en évidence
l'importance de l'héritage familial mais aussi celle de divers espaces initiatiques : rencontres décisives,
militantisme politique, syndical et culturel. On étudie ensuite les trajectoires de ceux qui, précocement
éliminés du système scolaire et/ou relégués dans l'enseignement technique, ont eu recours aux
procédures dérogatoires d'accès à l'enseignement supérieur. Eclectisme profane et esprit de sérieux,
déclassement par le haut et travail de reconstruction identitaire caractérisent ces promotions culturelles
d'exception.R. franc, sociol., XXXll, 1991, 551-575
Claude F.-POLIAK
L'accès dérogatoire
à l'enseignement supérieur *
Les autodidactes de Saint-Denis
RÉSUMÉ
Fondé sur une série d'entretiens avec des étudiants non bacheliers de l'Université
de Saint-Denis, cet article tente de rendre compte des vocations souvent tardives d'au
todidactes. Il met en évidence l'importance de l'héritage familial mais aussi celle de
divers espaces initiatiques : rencontres décisives, militantisme politique, syndical et
culturel. On étudie ensuite les trajectoires de ceux qui, précocement éliminés du sys
tème scolaire et/ou relégués dans l'enseignement technique, ont eu recours aux pro
cédures dérogatoires d'accès à supérieur. Eclectisme profane et esprit
de sérieux, déclassement par le haut et travail de reconstruction identitaire caractérisent
ces promotions culturelles d'exception.
Qu'ils aient été précocement relégués dans l'enseignement technique,
éliminés ou auto-éliminés au cours du secondaire ou encore recalés au
baccalauréat, une partie des « condamnés scolaires » aspire et parvient à
accéder à l'enseignement supérieur : cet accès dérogatoire peut être consi
déré comme une procédure d'appel en vue de la révision des jugements
scolaires antérieurs, de l'effacement des stigmates qui y sont liés, d'une
réhabilitation tout à la fois culturelle, sociale et personnelle. Mais tous
les condamnés, tant s'en faut, ne font pas appel, ne serait-ce que parce
que l'institution scolaire parvient le plus souvent à faire reconnaître à ceux
qu'elle exclut la légitimité de leur exclusion. Comment alors rendre compte
de ces itinéraires scolaires singuliers et le plus souvent initialement im
probables, où une réinsertion plus ou moins tardive dans l'enseignement
supérieur a finalement succédé à une exclusion plus ou moins précoce du
système scolaire ?
Cet article s'appuie sur une enquête réalisée en 1988 auprès d'étudiants
non bacheliers, suivant un enseignement de sociologie à l'Université de
* Je tiens à remercier F. Héran pour sa lecture attentive d'une première version de ce
texte et pour ses suggestions.
551 Revue française de sociologie
Saint-Denis (Fossé-Poliak, 1989). Compte tenu de son histoire (elle est
issue de l'Université expérimentale de Vincennes créée en 1969) et des
caractéristiques qui étaient et sont encore les siennes au moins dans
les représentations que s'en fait une partie de son public (« avant-gar-
disme » et prestige intellectuel, « anti-académisme », référence politique
de gauche ou d'extrême gauche; cf. Pinto, 1987), elle offrait un terrain
d'enquête privilégié pour étudier des entreprises de rescolarisation. Sa
notoriété - sous le double rapport des conditions d'accès qui relèvent
d'un régime particulier (1) et de la divulgation de savoirs intellectuels
nouveaux (psychanalyse, cinéma, etc.) ou politiquement rénovés - est
en effet, pour un public de non-bacheliers, celle d'un lieu « fait pour
eux » (en général le seul connu), ouvrant les portes de la promotion cultu
relle, scolaire et sociale.
La population étudiée est constituée par l'ensemble de ceux qui ont
accepté (dans 62 cours de sociologie sur les 102 proposés tout au long
du cursus des études de : deug, licence, maîtrise, DEA) de
s'auto-désigner comme non-bacheliers. 120 questionnaires ont été distr
ibués, 67 nous ont été retournés, une vingtaine d'entretiens ont été réalisés.
Il s'agit donc d'une enquête de dimensions modestes : elle permet néan
moins d'identifier deux familles de trajectoires qui correspondent à deux
types d'usage de l'accès dérogatoire à l'enseignement supérieur. A ceux
qui auraient pu (et statistiquement dû) poursuivre leur scolarité au-delà
du baccalauréat et dont les stratégies de rétablissement scolaire cherchent
à éviter un déclassement probable (soit 39 étudiants sur les 67 ayant r
épondu à l'enquête) s'opposent les autodidactes dont les chances initiales
d'accès à l'enseignement supérieur étaient à peu près nulles et qui trouvent
dans cet accès dérogatoire l'occasion d'une promotion scolaire, culturelle
et sociale d'exception. C'est plus particulièrement à l'étude de ces derniers
(au nombre de 28) qu'est consacré cet article.
L'accès à la culture « lettrée » et l'obtention de titres universitaires dans
un établissement situé (avec ses spécificités) dans le champ des établi
ssements d'enseignement supérieur distinguent doublement ces salariés
« qui font des études » de l'ensemble de ceux qui suivent des formations
techniques (Promotion supérieure du travail, cours par correspondance et
cours du soir de promotion sociale, Conservatoire national des arts et mé-
(1) Les conditions d'accès des non- présenter à I'eseu; dans le cadre de notre en-
bacheliers à l'université ont été modifiées à quête, les détenteurs de diplômes du travail
plusieurs reprises : examen spécial d'entrée social et de la santé (diplôme d'Etat d'infir-
dans les universités (eseu) (décret du 27 no- mière, d'éducateur spécialisé, diplôme d'Etat
vembre 1956 -du 5 mai 1961- arrêté du relatif aux fonctions d'animation pour l'es-
1er octobre 1986), liste des titres admis en sentiel) ont vu leurs titres admis en dispense
dispense du baccalauréat, validation des du baccalauréat, les autres ont fait reconnaî-
études, expériences professionnelles ou ac- tre une expérience professionnelle acquise au
quis personnels (décret du 23 août 1985) (/?e- cours d'une activité salariée (trois années
cueil des lois et règlements de V Education d'activités professionnelles et entretien indi-
nationale). En s'inscrivant à Paris VIII, les viduel).
étudiants non bacheliers n'ont pas eu à se
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tiers) (2). Pour ces autodidactes, tout se passe comme si les voies de la
« revanche sociale » s'inscrivaient dans ce qu'ils perçoivent comme l'en
vers des carrières scolaires qui leur étaient destinées (3). Etudiants en
sciences humaines non bacheliers, salariés, « retardataires » en quête de
titres scolaires, tous sont, sur un mode ou sur un autre, des « intellectuels
d'intention », quel que soit l'usage professionnel qu'ils font ou qu'ils en
tendent faire des connaissances acquises et des titres obtenus à l'université.
On décrira d'abord les caractéristiques socio-culturelles qui permett
ent de rendre compte à la fois de leurs échecs initiaux et de leurs réus
sites différées (4). La plupart des répondants issus des régions dominées
de l'espace social semblent avoir bénéficié d'avantages particuliers :
dispositions culturelles héritées de familles qui se distinguent de l'e
nsemble de leur catégorie, expériences initiatiques singulières qui ont
développé ou engendré leurs dispositions à l'acquisition culturelle.
La vocation d'autodidacte
L'intérêt pour la culture
Héritages familiaux
Parmi les étudiants non bacheliers de cette enquête, 5 sont issus des
classes supérieures, 13 des professions intermédiaires, 44 des classes
populaires et 5 n'ont pas indiqué la profession du père. Les dé
marches de rescolarisation des premiers, rapportées à leurs chances
d'accès à l'enseignement supérieur, étaient statistiquement élevées et
s'apparentent à des stratégies de « rétablissement ». Pour les autres,
un ensemble de caractéristiques qui spécifient et distinguent la plu
part des familles d'origine permet de rendre compte - pour partie -
de leurs aspirations culturelles. Dans la mesure où on retrouve au
principe des dispositions culturelles de beaucoup d'étudiants non ba
cheliers de notre enquête les caractéristiques qui sont celles-là mêmes
qui permettent de rendre compte de la réussite scolaire d'agents de
la même catégorie sociale, on peut faire l'hypothèse que leur réussite
scolaire potentielle s'est trouvée entravée par divers « accidents de
parcours ». De fait, on relève au cours des entretiens un nombre im-
(2) Etudiées respectivement par de Mont- montrent que les taux de réussite selon le
libert (1968); Bourdoncle (1986); Grignon type de deug sont les suivants: 8 % en
(1976). sciences exactes et 54,6% en sciences hu-
(3) Par ailleurs, les chances d'un accès maines.
autodidacte à la culture scientifique sont in- (4) La réussite est bien sûr relative : pour
finies : dans l'analyse qu'ils font du public certains il s'agit de l'obtention d'une licence,
de l'examen spécial d'entrée à l'université pour d'autres du simple fait d'avoir accédé
(eseu), С Dubar et C. Wagnon (1982, p. 83) à cet ordre d'enseignement.
553 Revue française de sociologie
portant d'obstacles divers : divorces, accidents ou maladies graves,
invalidité, alcoolisme, internements psychiatriques, décès précoce d'un ou
des deux parents (5).
En ne retenant pas les étudiants issus des classes supérieures, on relève
d'abord un niveau de diplôme des parents systématiquement plus élevé
que celui de la population générale correspondante (6). On relève aussi la
présence dans l'entourage familial de membres de la famille (frères et
sœurs aînés, oncles, tantes, cousins, cousines) détenteurs d'un baccalauréat
ou qui ont poursuivi des études supérieures et qui ont ainsi pu créer un
effet d'entraînement culturel en élargissant le champ des possibles sco
laires (7). La moitié des familles où le père est ouvrier ou dont le capital
scolaire familial est limité au CEP comportent au moins un parent détenteur
du baccalauréat ou qui a fait des études supérieures (par exemple : père
agriculteur, cousin docteur en médecine; père conducteur de train, oncle
ingénieur; père ouvrier, sans diplôme, frère aîné titulaire d'une maîtrise
de psychologie; etc.).
On peut faire l'hypothèse qu'une partie au moins des familles les plus
démunies de capital scolaire ont pu néanmoins transmettre à leurs enfants
un « héritage culturel » particulier. Pour estimer le capital culturel « ex
tra-scolaire » détenu par les familles d'origine, on a tenté d'évaluer la pos
session et la consommation domestique d'objets culturels, mais aussi les
pratiques religieuses et/ou militantes des familles qui ont pu contribuer à
susciter des dispositions culturelles chez leurs enfants (8). Un tiers des
répondants issus des classes populaires déclarent avoir eu des parents
croyants-pratiquants (9). Un tiers des familles ouvrières sont croyantes-prat
iquantes. On peut rappeler, à titre indicatif, les 8 % d'ouvriers pratiquants
(5) L'observation confirme celle de L. Bourdieu et Passeron (1964); Bourdieu
Boltanski et P. Maldidier (1977, pp. 78-79) : (1979, p. 87) («le <frayage> que représente
« En analysant une à une les biographies des l'exemple d'un aîné et de sa réussite »); cf.
lecteurs de sv (Science et vie), on trouve aussi Grignon (1976, p. 23).
presque toujours à l'origine de l'échec sco- (8) Les pratiques militantes (participation
laire et de l'entreprise autodidacte un acci- à des associations, à des organisations syn-
dent <fortuit> (maladie, guerre, crise, mort du dicales et/ou politiques) concernent la famille
père, faillite, changement de résidence, etc.) et l'entourage proche : sans doute ont-elles
dont les effets (qui auraient été, sans doute, été surévaluées par les répondants compte te-
presque imperceptibles dans la bourgeoisie) nu de la formulation de la question. Par
s'exercent ici, en l'absence de capital, avec contre, le capital culturel familial déclaré par
toute leur force et de façon irrémédiable, fa- les répondants issus de familles populaires a
taie ». sans doute été sous-évalué, tant apparaît dans
(6) Données sociales 1973, données is- les entretiens la propension à insister sur « le
sues du Recensement général de la popula- chemin parcouru », sur le passage de « l'in-
tion de 1968 : à titre d'exemple, les pères culture » à la culture : en insistant sur l'illé-
ouvriers détiennent le bepc dans 12% des cas gitimité culturelle originelle, c'est le chemin
(contre 2 %). parcouru qui se trouve mis en valeur.
(7) L'importance de cette donnée a été re- (9) Dans les entretiens, la pratique in-
levée dans de nombreuses enquêtes. Pour une tense apparaît être surtout le fait de mères
population semblable, cf. par exemple de appartenant par exemple à des groupes de ré-
Monlibert (1968, p. 213). Sur la réussite sco- flexion biblique ou faisant le catéchisme,
laire des enfants de milieux populaires, cf.
554 Claude F.-Poliak
réguliers de l'enquête de Adam, Bon, Capdevielle et Mouriaux (1970,
p. 79). Deux fois sur trois les répondants déclarent une pratique familiale
religieuse et/ou militante intense. Contrairement aux résultats obtenus dans
l'enquête « Contacts » INSEE-1NED (cf. Héran, 1988), c'est parmi les parents
les moins diplômés que la participation associative est la plus forte (la
fréquence du militantisme politique, plus grande dans les familles de cadres
supérieurs, étant toutefois conforme aux tendances générales). Le militan
tisme syndical semble avoir été particulièrement fréquent dans les familles
dépourvues de tout diplôme. En revanche, les résultats concernant la pos
session de livres, la pratique de la lecture (livres et quotidiens), l'existence
d'une place attitrée pour ranger les livres ne présentent pas d'écarts im
portants par rapport aux résultats de l'enquête Pratiques culturelles des
Français (1974) (à l'exception des familles dont le diplôme le plus élevé
est le CEP, qui ont une consommation culturelle plus élevée et possèdent
beaucoup plus souvent une bibliothèque).
Espaces initiatiques
Ainsi les dispositions à l'acquisition culturelle tardivement révélées des
étudiants non bacheliers trouvent-elles sans doute pour partie leur principe
dans le caractère relativement atypique — culturellement — de leurs familles
d'origine. Mais ces caractéristiques, qui sont celles-là mêmes qui permett
ent de rendre compte de la survie scolaire des enfants de milieux popul
aires, n'ont pas suffi dans le cas présent à les soustraire à l'échec. Ainsi
est-on conduit à rechercher hors de l'univers familial le principe générateur
de ces aspirations culturelles et de ces pratiques de rescolarisation. L'en
quête montre qu'entre le moment de l'échec scolaire et celui du recours
à cette procédure d'appel, des événements, des rencontres, des expériences
ont suscité ou renforcé des dispositions anciennes (10). Dans l'univers des
formes d'expériences s'apparentant à une propédeutique, relatées dans no
tre enquête, l'expérience militante, sans être exclusive d'autres expé
riences, est sans doute la plus remarquable. Mais c'est tout un ensemble
de rencontres avec divers types d'intellectuels et présentées comme autant
de hasards, qui participent à la conversion d'exclus scolaires en intellec
tuels d'intention (11).
(10) Pour certains, l'école semble avoir de P. Fritsch (1969, p. 444): «Pour ce qui
joué ce rôle culturel, non pas tant d'ailleurs est du destin exceptionnel de ceux qui, mal-
en suscitant le goût de la culture scolaire gré leur origine sociale, ont accédé à l'ensei-
qu'un intérêt pour les activités « péri-sco- gnement supérieur, il s'explique en partie par
laires » (théâtre amateur, ciné-club, etc.). la rencontre de personnes ou groupes qui ont
(11) Nos observations confirment celles pu servir de <relais culturels> ».
555 Revue française de sociologie
L'espace des rencontres
Bien qu'à première vue le recensement des rencontres décisives men
tionnées par les interviewés ait l'apparence d'un catalogue hétéroclite (une
artiste-peintre, un normalien peintre en bâtiment, un libraire, un disquaire,
un psychanalyste, des travailleurs sociaux, des formateurs, des femmes,
des étudiants), il semble que ces relations socialement hétérogènes, qui
ont toutes, peu ou prou, pris la forme d'un rapport maître-élève, initié-
profane, puissent être réparties en rencontres contraintes et en rencontres
électives. Rencontres électives socialement improbables rendues possibles
par des conjonctures particulières (mai 68 et ses suites, par exemple)
qui ont dessiné des espaces de rencontres entre déclassés (« la route »,
par exemple), entre ceux qui exercent des professions-refuges et ceux
qui pressentent qu'ils pourraient y prétendre. Rencontres contraintes
avec des professionnels du travail social et/ou des thérapeutes (12) « de
nouveau style », pour ceux qui « ont eu des ennuis » (jusqu'au place
ment en institutions spécialisées) ou des « problèmes » (fugues en fin
de scolarité, dépressions nerveuses, etc.), suscitant chez certains des
vocations sociales ou la tentative de conversion d'une expérience né
gative mais « vécue de l'intérieur » en connaissances et compétences
spécifiques, susceptibles de compenser un faible capital scolaire (de dé
linquant à éducateur, de soigné à aspirant-soignant). Ces rencontres,
comme les autres, se fondent sans doute à la fois sur la reconnaissance
et sur la méprise, alimentant illusions et ressentiments : trajectoires de
déclassés, elles dissimulent des pentes opposées (déclin/ascension),
c'est-à-dire aussi des habitus différents. Que ces rencontres aient été
brèves ou prolongées, que les quiproquos aient été ou non suivis de
désenchantement, et dans certains cas de révolte, tous s'accordent à leur
prêter une importance décisive dans leur découverte de la culture et
des lieux de culture : littérature sociale, d'avant-garde, jazz (13), librai
ries d'avant-garde, MJC, ciné-clubs, musées.
Un interviewé décrit en ces termes un de ces espaces de rencontres et
les goûts culturels qui s'y manifestent : « Ce que j'ai découvert, autour
de la Maison de la culture, avec les gens qui nous entraînaient là-dedans,
c'était le théâtre d'avant-garde, enfin tout ce qui était plus ou moins
engagé. C'était assez folklorique parce qu'on était des passionnés d'avant-
garde et de toutes ces choses-là, mais sans aucune culture derrière ! Moi,
(12) Cinq étudiants sur 28 font état à des formes d'art plus légitimes ou du r
d'une cure psychanalytique et insistent sur eprésentant de la petite bourgeoisie nouvelle,
au cursus scolaire souvent incomplet, mais le rôle du thérapeute dans leur démarche de
qui a vécu dans une certaine familiarité de rescolarisation.
(13) Selon J.-L. Fabiáni (1986), «le la culture légitime et qui est attiré par le
jazz trouve son meilleur public au sein de jazz d'avant-garde parce qu'il y trouve le
la petite bourgeoisie, qu'il s'agisse de l'au moyen de contester la culture légitime sans
todidacte qui goûte surtout les formes tr pour autant tomber dans la vulgarité des
aditionnelles du jazz et y trouve le substitut choix populaires ».
556 Claude F.-Poliak
je m'étais plus ou moins spécialisé dans la science-fiction, le fantastique
et puis le surréalisme. J'accumulais les bouquins. Je lisais tout et n'importe
quoi, j'en comprenais que la moitié, et encore ! La culture classique, ça
nous faisait fuir ! C'est-à-dire, pour schématiser, c'était tout ce qui n'était
pas reconnu ! Même si, après, les surréalistes, je me suis rendu compte
que c'était reconnu : moi, je croyais que ça ne l'était pas ! Donc, tout ce
qui était vraiment agressif quoi ! Burroughs, enfin des gens comme ça, et
puis le rock et la musique contemporaine, le free-jazz, des choses comme
ça (...) parce qu'on avait des gens qui connaissaient, c'est toujours pareil.
Pour moi, il y avait une culture bourgeoise et puis la nôtre, une culture
engagée, le cinéma engagé, la littérature engagée de l'époque. Et puis tou
jours plus ou moins des références à la marginalité » (38 ans, fils d'ouvrier,
fin de scolarité en classe de 3e, apprenti, aujourd'hui documentaliste dans
une grande entreprise, militant d'extrême gauche, délégué CGT).
Si, dans la plupart des cas, ce sont des intermédiaires culturels profession
nels qui sont au principe de l'ascension culturelle différée de jeunes ouvriers
ou employés, notre enquête confirme les observations d'une enquête antérieure
(Mauger et Fossé-Poliak, 1979) et celles de B. Pudal (1989) : ce sont souvent
des femmes (amies, compagnes, épouses), étudiantes ou plus diplômées
qu'eux, qui ont eu un rôle d'impulsion culturelle (14).
Culture et militantisme
Dotés d'un faible capital scolaire, ils sont relativement nombreux (deux
cas sur trois) à avoir vécu une expérience militante intense (15). Tous s'ac
cordent, dans les récits qu'ils font de leurs trajectoires, à lui attribuer un
rôle déterminant d'initiation culturelle : tout se passe comme si la culture
politique avait été une culture de transition vers la culture légitime. « Les
classes populaires perdent aujourd'hui systématiquement les sujets les plus
portés à se cultiver », écrivait R. Hoggart (1970), imputant à la démocrat
isation relative du système scolaire « l'écrémage intellectuel des classes
populaires ». Le militantisme dans des organisations politiques et syndi
cales du mouvement ouvrier, par l'acculturation inévitable qu'il implique,
ne produit-il pas des effets analogues (16) ? Tel était le point de vue par
(14) B. Pudal (1989, p. 122) relève «le (16) II faudrait, bien sûr, replacer cette
rôle formateur joué par ces relations infor- analyse très partielle dans l'histoire des rap-
melles dans lesquelles on peut également ins- ports du « mouvement ouvrier » et des appa-
crire le fait que plusieurs militants ont eu reils de scolarisation, dans l'histoire de
pour compagnes ou pour épouses des femmes l'éducation populaire (tentatives pratiques de
dont le niveau scolaire et social était supé- diffusion de la culture légitime, par exemple
rieur au leur ». dans l'expérience des universités popu-
(15) C. Grignon (1976, p. 84) note que laires, tentatives d'inculcation d'une culture
« les trois quarts des élèves (du cnam) ne strictement politique dans les premières
sont pas syndiqués » et C. de Montlibert écoles du pcf). Cf. Mercier (1986), Tarta-
(1968, p. 211) relève un faible taux d'adhé- kowski (1975), Ymonet (1984), Wolikow
sion syndicale (24%) chez les élèves de la pst. (1971).
La tendance est inverse dans notre enquête.
557 Revue française de sociologie
exemple du directeur des écoles centrales du PCF (1924-1925), qui rejetait
toute forme d'enseignement culturel dans les écoles du Parti en prophéti
sant l'inévitable « trahison de classe », conséquence de la génération d'as
pirations culturelles par une première forme d'instruction : « L'ouvrier veut
posséder une éducation générale, bientôt il oublie sa classe; car dans la
société capitaliste, l'ouvrier ne peut pénétrer dans le domaine des sciences
bourgeoises qu'à condition d'abandonner la lutte et de rejoindre le rang
de l'ennemi (...). En régime capitaliste, l'éducation générale, c'est l'édu
cation bourgeoise ». Et de tracer un portrait de l'ouvrier « dont la
conscience de classe s'est développée dans les organisations ouvrières
d'avant-garde, qui connaît une véritable soif de savoir, veut s'instruire à
tout prix, fouille et devient un mauvais autodidacte » (17).
On peut distinguer, à grands traits, deux voies d'accès aux organisations
syndicales et/ou politiques et au militantisme. Pour certains, devenus porte-
parole d'organisations syndicales et/ou politiques, la carrière qui mène à
ces positions peut être interprétée comme une promotion sociale qui trouve
son origine dans des dispositions culturelles antérieures et dont le mili
tantisme est un mode particulier de réalisation. Pour d'autres, c'est la
conversion de dispositions à la lutte, liées à des valeurs de virilité, en
prises de positions politiques et/ou syndicales qui a induit les dispositions
et acquisitions culturelles ultérieures. Les premiers, dont la trajectoire sco
laire s'est trouvée le plus souvent interrompue par divers accidents de par
cours et qui ont été de ce fait contraints d'exercer des emplois d'ouvriers
ou d'employés, étaient prédisposés à occuper des positions qui les distin
guaient des « simples » ouvriers ou employés. Parmi les seconds, certains
ont découvert le militantisme dans des conjonctures de luttes (sur des chant
iers, dans des usines, dans des banques), où ils ont fait (refait) l'expérience
et de leur force et de leurs faiblesses, de leurs handicaps, de leur illégi
timité culturelle.
Un ancien ouvrier carreleur, tôt pressé de quitter l'école, mais aussi tôt
disposé à la lutte (il s'est d'ailleurs inscrit très jeune à la Fédération fran
çaise de lutte... où il côtoyait, dit-il, beaucoup de militants), déclare : « Je
disais, il suffit d'être courageux, y a pas besoin d'instruction dans la vie,
pour se battre, y a pas besoin d'instruction ». Mais il découvre rapidement
la nécessité de s'instruire (pour la lutte d'abord) : « On me demandait
d'écrire un papier, j'en étais malade. Je piquais dans l'Huma trois phrases
là, quatre phrases là. Je faisais des fautes et tout » (délégué CGT, secrétaire
de cellule, écoles du PCF, permanent syndical). « Pour tout militant ouvrier,
note B. Pudal (1989), l'accès au politique et a fortiori aux responsabilités
politiques est immédiatement perçu comme un défi qui ravive la plaie ou
verte de son indignité culturelle et sociale. » Apprendre à écrire, apprendre
à s'exprimer devient alors une nécessité politique et personnelle pour des
militants auxquels les appareils de formation du mouvement ouvrier pro-
(17) A. Kurella, «Rôle et méthode de l'enseignement léniniste », cité par Tartakowski
(1975, pp. 86 et 95).
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