L'analyse formelle des textes antiques : une étude préliminaire - article ; n°3 ; vol.26, pg 705-722

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1971 - Volume 26 - Numéro 3 - Pages 705-722
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1971
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Laurence Demoule-Lyotard
L'analyse formelle des textes antiques : une étude préliminaire
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 26e année, N. 3-4, 1971. pp. 705-722.
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Demoule-Lyotard Laurence. L'analyse formelle des textes antiques : une étude préliminaire. In: Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations. 26e année, N. 3-4, 1971. pp. 705-722.
doi : 10.3406/ahess.1971.422439
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1971_num_26_3_422439L 'analyse formelle des textes antiques :
une étude préliminaire 1
a) Comment progresser de la pauvreté actuelle des analyses algo
rithmiques jusqu'à des procédures capables d'approcher l'efficacité
— supposée acquise, ne fut-ce que pour les besoins du mouvement —
, des modèles empiriques ? b) Comment rétrograder (par symétrie, et
méthodologiquement parlant) de la richesse de ces modèles à la défi
nition d'une procédure qui contribuerait à leur donner un fondement
rationnel, dont le seul argument de l'efficacité ne suffit pas à justifier
le refus?
*,:... J.-C. Gardin, 1970, pp. 646-647.
Notre propos est ici de présenter à titre d'exemple l'analyse de certains textes
grecs, les Épigrammes votives du livre VI de l'Anthologie Palatine *, au moyen
d'une simple combinatoire de quatre termes.
Ce travail correspond à deux objectifs :
D'une part il s'inscrit dans le cadre des recherches définies par l'équipe orga
nisée autour de Jean-Pierre Vernant (École pratique des Hautes Études, Ve sec
tion), Marcel Détienne et Pierre Vidal-Naquet (E.P.H.E., VIe section).
D'autre part il répond à la tentative d'expliciter le genre de démarches que
supposent ces analyses : expliciter les postulats préalables, pouvoir contrôler les
étapes, et faire en sorte que celles-ci soient répétables par toute personne même
étrangère à la discipline.
Ces conditions sont celles mêmes qui sont considérées comme les critères d'un
raisonnement scientifique, que cette exigence de « scientificité » porte sur un cor
pus archéologique, historique ou littéraire 3; les travaux de Jean-Claude Gardin
et plus récemment de Marie-Salomé Lagrange et de Mario Borillo * sont, à cet
égard, pleins d'enseignement.
1. La matière de cet article a fait l'objet d'une communication au séminaire organisé par le
Centre d'Analyse Documentaire pour l'Archéologie sur les « problèmes posés par la formalisa
tion et l'automatisation des méthodes d'analyse de la transmission du discours écrit et oral » (Mars
eille, 30 septembre-2 octobre 1970).
2. Anthologie Palatine, Livre VI, Édition les Belles-Lettres, tome Ш, 1931, traduction de Pierre
Waltz. Cf. également le texte et le commentaire établis par Gow~ et Page, The Greek Anthology,
The Hellenistic Epigrams, Cambridge, 1965.
3. Jean Molino, « Sur la méthode de Roland Barthes », La Linguistique 2, 1969.
4. Jean-Claude Gardin :
1965 : « Analyse documentaire et analyse structurale en archéologie », V Arc n° 26 (consacré
à Claude Lévi-Strauss), pp. 64-58;
Annales (26* année, mai-juin 1971, n* 3) 12 ET IMAGES TEXTES
Avec Pierre Vidal-Naquet, nous avions entrepris d'étudier la fonction spéci
fique d'une divinité du panthéon grec, Hermès, d'après des documents littéraires,
épigraphiques et iconographiques de la période archaïque, étude qui nous permit
de définir certaines relations structurelles entre ce dieu et les autres divinités du
même panthéon. De même que Jean-Pierre Vernant avait, dans un article1, fait
apparaître qu'Hermès fonctionnait comme deuxième terme d'une opposition réglée
dont le premier terme était Hestia, déesse du foyer, nous pûmes montrer que ce
système, significatif d'une certaine organisation mentale de l'espace pour les Grecs,
avait d'importants prolongements et justifiait certaines relations d'Hermès avec la
nature sauvage (ou agros), Pan, les Nymphes, Démeter ou Dionysos, relations
parfois fort énigmatiques.
On ne pouvait pas dire qu'Hermès était exclusivement dans la sauvagerie, et
Hestia toute dans Yoikos ; Hermès était toujours la limite de deux mondes, limite
réelle et spatiale, limite symbolique et mythique. L' 'agros des bergers, comme Eumée 2,
des porcs et des chèvres est celui d'Hermès, à mi-chemin entre le domaine des lions
et celui des bœufs de labours 8. La clairière de Circé et celle de Calypso sont des
lieux-frontière où s'affrontent Yhybris des Nymphes et l'ordre du monde, le désir
de Calypso pour Ulysse et la loi selon laquelle celui-ci doit retrouver sa patrie et
sa demeure, mourir parmi ses parents et ses ancêtres : Hermès est alors délégué
par Zeus pour réinstaurer l'ordre dans la sauvagerie, nanti des armes de ses advers
aires faites toutes d'ambiguïté : pharmaka (poisons-remèdes) et rhabdos (baguette),
que détient aussi Circé.
Cette hypothèse d'un Hermès médiateur entre les deux pôles agros-polis nous
a permis de retrouver, par-delà l'apparente diversité, voire l'incohérence des repré
sentations mythologiques, une certaine unité d'Hermès : ainsi, là où Hermès,
héraut du Cronide, était considéré comme le valet de Zeus et de l'Olympe, envoyé
par les dieux pour secourir les hommes et leur signifier quel chemin suivre, il semble
que les limites de ses interventions permettent de définir avec beaucoup plus de
précision sa fonction : il prend en charge Priam au-delà du Xanthos lorsque le
vieux roi pénètre dans la plaine déserte et nocturne, lieu des combats antérieurs et
que nul chemin ne traverse, pour le quitter au seuil (aithoussa) d'Achille, lorsque
1967 a : « Analyses sémiologjques et analyses littéraires », Nuovo 75 (Metodologia, Scîenze
sociali, tecrùca operativa), n° 1, Milan, pp. 4-8;
1967 b : « Methods for descriptive analysis of archaeological artefacts », American Antiquity,
vol 32, л° 1, pp. 13-30;
1970 : « Procédures d'analyse sémantique dans les sciences humaines », dans Échanges et comm
unications, Mélanges offerts à Claude Lévi-Strauss, réunis par Jean Pouillon et Pierre Maranda,
pp. 628-657, Mouton, Paris et La Haye, 1970.
Mario Borello : « La vérification des hypothèses en archéologie », dans Archéologie et calcu
lateurs, C.N.R.S., 1970. De même, appliqué au corpus des abbayes cisterciennes d'Anselme Dimier,
Marie-Salomé JLagrange, Thèses de Troisième Cycle, Paris, 1970. Sur les problèmes d'indexation,
lire en particulier A. Borillo, J. Virbel et al., Études sur Г indexation automatique, E.P.H.E.-
C.N.R.S. (laboratoire d'automatique documentaire et linguistique) rapport гар/26/1968/DGRST,
repris aux éditions Gauthier-Villars, Paris, 1970.
1. Jean-Pierre Vernant, « Hestia-Hermès, sur l'expression religieuse de l'espace et du mou
vement chez les Grecs », dans L'Homme, Revue française ď Anthropologie, 3, (1963), pp. 12-50. Cet
article a été repris dans le volume du même auteur : Mythe et pensée chez les Grecs, études de psychol
ogie historique, Maspéro, Paris. 1965, pp. 97-143.
2. Iliade XIV, vers 413-452Í
3. Pierre Vidal-Naquet, « Une civilisation de la parole politique », d^m Encyclopadia Uiď
versalis, tome VII, pp. 1010-1018, Club français du livre, Paris, 1970; Laurence Demoule-Lyotard,
Hermès, lieu géométrique de la médiation, Mémoire dactylographié, 1970.
706 FORMELLE DE TEXTES ANTIQUES L DEMOULE-LYOTARD ANALYSE
les limites du camp étranger ont été passées. Hermès quitte Priam lorsque celui-ci
pénètre dans le domaine d'Hestia et s'apprête à partager le sacrifice et le repas que
tout hôte offre à l'étranger qui arrive, afin de l'intégrer dans le nouvel oikos et de
donner à sa parole pouvoir de persuasion : on ne parle pas du dehors.
Passeur des limites, médiateur d'un oikos à l'autre, dieu des gonds et de l'agora,
réinstaurateur au dehors d'un ordre que chaque citoyen ne trouve qu'au-dedans,
traceur des chemins, Hermès est toujours là pour aider l'homme grec à cohabiter
avec ce qui est hostile et a-kleros (non colonisé sous forme de parcelles cultivables) :
forêts, friches, peste (Pausanias, IX, 22, 1-2).
Hestia n'est cependant pas la seule divinité qui, avec Hermès, puisse rendre
compte de l'opposition cité-nature sauvage. Pour étayer notre hypothèse, il fal
lait examiner aussi les relations d'Hermès avec Pan, Dionysos et les Nymphes, qui
fréquentent Vagros, et Démeter et Priape, divinités des champs cultivés et des ver
gers.
Or un des problèmes posés par le corpus étudié (composé de textes d'Homère,
de scholies, de textes épigraphiques et de mythes rapportés par des mythographes
tardifs tel Antoninus Liberalis, enfin de représentations figurées portées par des
vases attiques des vie et ve siècles) est la cooccurence explicite d'Hermès et de
Dionysos attestée par les représentations de la céramique, alors qu'aucun mythe
ne rend compte d'une telle amitié * (mythe qui, par exemple, aurait le même statut
que celui se rapportant au partage de l'Attique qui opposa Athéna à Poseidon).
Pourquoi ce silence des textes, alors qu'il semblait si naturel au potier de réunir
ces deux divinités ? N'avaient-elles pas au moins quelqu'ami commun, tiers per
sonnage qui aurait fonctionné comme « moyen terme » ? Les textes ne mentionn
ent-ils vraiment aucun lien, même noué implicitement entre elles ?
Ici nous devons nous arrêter et considérer plus attentivement cette opposition
entre « relations implicites » et « relations explicites » : la relation explicite est celle
qui est effectivement mentionnée par le document; la implicite fait appel
à la dimension inconsciente des structures d'une société, des structures idéolo
giques au sens où Claude Lévi-Strauss a défini ce terme. Relation présente sans
qu'auteurs, commentateurs ou scholiastes ne l'aient soupçonnée et dont pourtant
la fonction distincte était tout autant opératoire que pour la première. Mais quels
chemins nous conduisent de l'explicite à l'implicite ? Comment se définit l'un par
rapport à l'autre dans le travail de l'historien ? Est-ce affaire de niveaux d'analyse ?
Comment les spécifier méthodologiquement ?
1. Le corpus sur lequel nous avons travaillé était essentiellement hétérogène.
Autrement dit il était exclu d'appliquer les mêmes catégories d'analyse à tous les
textes (par exemple trois cents vers de l'Biade rapportant le voyage de Priam chez
Achille, où guidé par Hermès, le vieillard va rechercher le corps de son fils Hector
et deux lignes mentionnant l'institution des Hermaioi Lophoi) *.
Un des présupposés de la méthode est donc l'ajustement intuitif et empirique
de catégories ad hoc pour analyser chaque texte indépendamment ou en relation
avec d'autres. H apparaît peu à peu que ces catégories fonctionnent indifféremment
pour traiter les données implicites et les données explicites, sans que jamais ne soit
1. Apollodore (Ш, 4,3) dit qu'Hermès remit lui-même l'orphelin Dionysos à Chiron; mais
fl s'agit de Dionysos enfant. Or les représentations figurées nous montrent deux divinités parvenues
à l'âge adulte.
2. Scholie d'Homère, Odyssée XVI, 471 : « Hermès le premier ouvrit les chemins et, après les
avoir ouverts, apporta au bord une pierre, qui était un signal. » Ce sont ces « cairns » que l'on nomme
Hermaioi lophoi.
707 TEXTES ET IMAGES
levée l'ambiguïté concernant ces deux champs. Au contraire, c'est cette ambiguïté
même qui permet de mettre en lumière le domaine de l'implicite par opposition à
celui de l'explicite, mais aucun auteur ne s'explique sur cette procédure.
De plus les analyses portent le plus souvent sur des corpus non définis au départ
et l'historien fait appel au long de sa démarche aux textes « dont И a besoin »; plus
précisément, après avoir défini une hypothèse de départ, il extrait, suivant les besoins
de la cause, d'un corpus beaucoup plus vaste qui est l'ensemble des produits cul
turels de la Grèce archaïque, certaines données, sans que soit définie de règle auto
risant cette extraction. De fait, il s'agit de la reconnaissance intuitive d'une simi
larité structurelle du matériau avec l'hypothèse de départ. Ainsi les données sont
sélectionnées en fonction des catégories formulées dans l'hypothèse d'analyse; puis
l'auteur les utilise à nouveau intuitivement pour classer et étudier son matériel \ II
n'y a alors rien d'étonnant à ce que l'hypothèse et les catégories qu'elles proposaient
soient en fin de compte confirmées.
A cet égard, il est clair qu'une telle analyse n'est ni contrôlable, ni répétable
par un non-spécialiste. Le projet de foimalisation de l'une de ces études correspond
donc à une étape critique par rapport à cette « méthode » d'investigation sémiolo-
gique dite de « psychologie historique » a.
2. A plus long terme, nous projetons d'analyser indépendamment les deux cor
pus de départ, corpus de textes et corpus de figures, afin de ne plus utiliser l'un pour
commenter l'autre, ou, inversement, l'illustrer; et de comparer les résultats donnés
par ces deux analyses autonomes. En définissant des corpus contemporains, en
posant explicitement l'hypothèse que les structures inconscientes d'une société
marquent autant les figures que les discours qu'elle produit, et qu'il est enfin poss
ible de mettre en lumière ces structures inconscientes, c'est-à-dire idéologiques,
par une démarche rigoureuse (postulat de la sémiologie sur lequel il serait bon de
méditer), il est alors permis de comparer les relations entre les divinités attestées
par les données respectives des deux champs d'expression. Il est même possible
que ce soit là le seul mode possible de vérification des résultats obtenus : dans le
cas où les produits de ces deux analyses seraient « isomorphes », ou dans une rela
tion quelconque, à définir, nous aurions au moins montré la cohérence de l'idéolo
gie de cette société. Pour conclure à la mise à jour d'une structure fondamentale,
la sémiologie se heurte ici à l'absence d'un niveau supérieur de référence, compar
able au niveau de référence de la sémantique lorsque le linguiste procède à une anal
yse phonologique et je reprends ici volontairement la comparaison avec la linguis
tique, puisque c'est bien ce modèle là qui guide, ouvertement ou non, les tentatives
d'analyses structurales en ethnologie ou en histoire.
Mais il faut noter que pour parvenir à l'analyse comparée de ces deux corpus,
il faudrait disposer d'outils adéquats : il nous reste à les fabriquer. Or que faire
1. Analysant un rituel de Chéronée, Jean-Pierre Vernant « re-connaît » l'opposition dedans-
dehors et la connotation d'Hermès (Mythe et Pensée, p. 137).
2. Il serait très fructueux, pour élaborer des catégories qui nous permettent de travailler sur
ce corpus hétérogène, de faire une analyse critique systématique d'une étude. Nous nous propos
ons, dans un avenir prochain, de tenter l'expérience sur l'article de Jean-Pierre Vernant, qui met
en œuvre une connaissance très poussée de la « mentalité » grecque et une analyse historique fort
solide; néanmoins, il est certain que son raisonnement opère des déplacements, des condensations,
laisse des blancs, qui ne trouvent leur justification que dans l'intuition fort experte de leur auteur.
Comment donc fonctionne celle-ci ?
708 FORMELLE DE TEXTES ANTIQUES L DEMOULE-LYOTARD ANALYSE
devant un corpus écrit aussi hétérogène ? Le réduire, le redéfinir et tenter une expé
rience sur cette partie privilégiée. C'est cette expérience que nous présentons ici.
Nous reviendrons en conclusion sur la suite donnée au projet.
Le corpus étudié est constitué d'une partie des épigrammes votives, recueillies
dans l'Anthologie grecque x. Parmi les quelque 358 publiées dans le
livre VI, j'ai sélectionné exclusivement celles qui sont effectivement dédicatoires
(offrandes faites à un dieu) et où apparaissent Hermès, centre de la recherche, Pan,
Dionysos, Démeîer, divinités sur lesquelles j'avais formulé intuitivement quelques
hypothèses quant à leurs rapports étroits avec Hermès, ainsi que les Nymphes,
Priape et les Satyres, qui sont reliés à Pan 2. Le corpus ainsi défini est constitué de
91 épigrammes s.
Pourquoi les épigrammes votives ? Elles sont le produit d'un exercice littéraire
tardif, le plus souvent de l'époque alexandrine, rarement de l'époque byzantine,
où style et métrique étaient en jeu, sans que les poètes se préoccupent réellement
des schemes mythologiques qui en faisaient la substance 4. Ceux-ci, considérés non
1 Anthologie grecque. Livre VI, édit. « Les Belles-Lettres », tome Ш, 1931; texte établi et tra
duit par Pierre Waltz.
2. J'avais initialement défini le corpus de la manière suivante : y figurait toute épigramme
où intervenaient Hermès, Pan, Dionysos ou Démeter; de plus s'y ajoutaient toutes les épigrammes
où l'on mentionnait une divinité qui cooccurait par ailleurs avec un des quatre termes de départ,
même si cette cooccurence n'apparaissait qu'une seule fois dans le corpus. Exemple : les Nymphes
cooccurent, dans une épigramme au moins, avec Pan : dès lors toute épigramme où apparaissent
les Nymphes fera partie du corpus, ainsi que toutes les épigrammes où apparaissent des divinités
qui cooccurent avec les Nymphes, et ainsi de suite. Une telle définition du corpus signifiait une
très grande ouverture, et on pouvait penser que, de proche en proche, on se trouve dans la nécessité
de prendre en compte la totalité des épigrammes dédicatoires publiées; ceci n'advint pas. Le corpus
se fermait progressivement « tout seul », autour des termes : Hermès, Pan, Dionysos, Démeter,
les Nymphes, Priape et les Satyres. Seul le terme Cypris, qui ne cooccure qu'une fois avec Hermès
(épigramme 299) n'a pas été retenu, car Aphrodite elle-même cooccurait à nouveau avec de nomb
reuses autres divinités. Par conséquent le corpus se définissait presque de façon autonome; néan
moins, nous conservons la définition provisoire, apparemment arbitraire, autour des sept termes.
3. Épigrammes appartenant au corpus : 5, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 21, 22, 23, 25, 26, 28, 29, 32,
33, 35, 36, 37, 40, 41, 42, 44, 45, 56, 57, 63, 64, 65, 67, 68, 72, 73, 74, 78, 79, 87, 89, 95, 96, 98, 99,
100, 102, 104, 106, 107, 108, 109, 134, 144, 154, 158, 164, 167, 168, 169, 170, 172, 176, 177, 179,
180, 181, 182, 183, 184, 185, 186, 187, 188, 189, 192, 193, 196, 203, 224, 232, 253, 254, 258, 259,
282, 292, 294, 296, 299, 306, 309, 334.
D pourrait sembler étrange à certains hellénistes que, recherchant les relations entre certaines
divinités du panthéon grec en fonction du clivage friche-culture, nous n'ayions pas mentionné
Artémis, déesse de la chasse. Artémis est mentionnée dans 12 épigrammes; dans 4 seulement elle
est présentée comme déesse de la chasse et de la nature sauvage, et n'y est associée avec aucune
des sept divinités dont nous étudions ici les relations.
4. Gow et Page (77ie Greek Antology, Cambridge 1965) relèvent 142 épigrammes
hellénistiques. Pierre Waltz, notice introductive, Anthologie grecque, édition « Les Belles-Lettres »,
tome III, 1931, p. 18 : « On sait qu'à l'origine les épigrammes votives étaient composées pour être
gravées, comme une sorte de légende explicative à côté de Гех-voto; tel fut le cas à n'en pas douter
pour les plus anciennes pièces du livre. Mais à partir du rae siècle l'épigramme, à quelque genre
qu'elle appartienne, tend de plus en plus à devenir un exercice littéraire ou un simple passe-temps
d'érudit; elle affecte alors volontiers la forme d'une dédicace, même lorsque elle n'est plus destinée
à accompagner une offrande. »
709 ET IMAGES - TEXTES
pas en eux-mêmes, mais comme prétexte, se sont très rapidement figés sous forme
d'un syntagme simple :
« A telle(s) divinité(s) A, В ou C, je dédie telle offrande x, y ou z, moi (nous)
tel(s) donateur(s) a, P, y. »
Nul ne faisait plus attention à la nature des associations « A-x- » ou « B-x- »,
mais seul importait pour les auteurs l'ordre des termes. Or ce qui nous intéresse,
précisément, ce sont toutes les combinaisons possibles entre ces termes.
Afin de procéder à l'analyse combinatoire, nous nous sommes donné comme
règle arbitraire de « préédition », de supprimer toutes les appositions, propositions
subordonnées, etc. pour travailler toujours sur une formule canonique, du type :
« à A, B, C, je dédie jc, y, z, moi a, p, y » г.
L'objectif de la recherche est de définir toutes les relations attestées entre Hermès
et les autres divinités :
— non seulement les relations directes, c'est-à-dire lisibles immédiatement
(... explicites ?) du type « à A et В on dédie x », où A et В sont explicitement associées
dans un même épigramme,
— mais aussi les relations indirectes, du type :
dans Pépigramme 1, « à A est dédié x »
dans 2, « à В est x », même offrande.
Dans la mesure où elles peuvent recevoir une offrande, et où elles sont
de ce point de vue substituables, dans un même énoncé, les deux divinités A et В
ont une fonction et une place voisines dans la mythologie grecque. L'autre mode de la
relation est l'exclusion réciproque, lorsque deux divinités ne sont jamais mentionn
ées ensemble et qu'elles apparaissent dans un contexte sémantique totalement
différent.
Dans un deuxième temps nous essaierons de spécifier les relations de divinité
à divinité, en fonction de la nature des offrandes, donc en combinant les données
à l'étape 1:
Rel. (A, B) x, en fonction de regroupements du type : Rel. (x, y) A, Rel. (x,y) B,
Rel. (x,y) P...
Mais ces regroupements de variables en ensembles plus vastes devront tou
jours se faire sans qu'intervienne l'interprétation sémantique des termes.
Dans un troisième temps, nous tenterons de caractériser du point de vue de
leur fonction sociale les groupes d'offrandes, à l'aide des relations offrande-donat
eur. Le but poursuivi est de réduire le nombre de termes de départ (tous les A, В, С,
...tous les x, y, z, ...tous les a, P, y...), afin de les regrouper en des catégories plus
larges, se définissant les unes par rapport aux autres. Nous ne nous permettrons
d'interpréter ces catégories que dans le dernier temps de l'analyse : interpréter
signifiera alors retrouver en elles un découpage qui nous avait semblé par ailleurs
pertinent quant à la réalité sociale de la Grèce archaïque. Mais il est clair que cette
1. Parfois la nature de l'offrande n'est pas décrite. Parfois aussi la dédicace mentionne le vœu
du donateur : ceci pourra dans une expérience ultérieure être considéré comme une quatrième
variable.
710 ANALYSE FORMELLE DE TEXTES ANTIQUES L DEMOULE-LYOTARD
dernière étape ne vaut que par rapport à un travai .'d'historien ; du point de vue de
la formalisation, elle doit être actuellement méconnue.
Développement exhaustif des relations divinités-offrandes
Sous la forme d'une matrice de présence/absence du type :
Offrandes
X У z ... Divinités
A
В
С
Matrice 1
I I S
Brebis
Génisse
Faucille
Herse
Timon
Soc
Aiguillon et cheville du manche de la
charrue
Sacoche à grains.
Épis de blé
Légumes
Fourche.
Bottes
Friche. TEXTES ET IMAGES
Démeter Nymphes Dionysos Hermès Satyres Priape
Pan
X X Pèlerine
X Courroies à bœufs.
X Bœuf (relief en pâte de froment) . .
X Plantoir
X Serpe
X Hoyau
X Réservoir d'eau/irrigation
X X X X Raisin
X X Grenade
X Amandes X
X X Pomme.
X Poire X
X Pomme de pin X
X X X Figue, Coing X
X X X Olive X
X X X Fromage X
X Ambroisie X
X X X Galette X X
X Ail X
Noix X
X Orme, Saule, Platane
Concombre X
X Eau/boisson X
Coupe à vin X
Cratère en chêne X
Siège de bruyère X
Filet de pêche X X X X
Nasse, Paniers X X
Ancre, Rame X X
Hameçon, Ligne garnie de plomb. X X
Liège, Silex X X
Roseaux pour la pêche X X X
Conque marine X X
Л2 ,
FORMELLE DE TEXTES ANTIQUES L DEMOULE-LYOTARD ANALYSE
I
Langouste
Tourteau
Cruche à vin
Hérisson mangeur-de-grappe . .
Anneau pour les chevilles
Bandeau.
Thyrse
Tambourin
Peau de faon
Lierre
Vigne
Massue
Produits de l'automne, roses.
Satyre
Peau de sanglier
Peau de lion (dépouille)
Peau de loup
Épieu
Bouc
Chèvre, lait de chèvre
Chevreau
Agneau
Taureau
Bâton de berger
Roseaux percés pour flûte
Peau de mouton
Filets de chasse (bêtes), halliers,
panneaux
Pièges (cages trouées, piquet, collet à
ressort, glue) et Filets à oiseaux
Souche de chêne polie
Nasse pour la chasse au lièvre
713