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L'approche écologique de la cognition sociale et son impact sur la conception des traits de personnalité - article ; n°2 ; vol.104, pg 249-294

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L'année psychologique - Année 2004 - Volume 104 - Numéro 2 - Pages 249-294
Résumé
Au cours des années 1980-1990, les chercheurs en psychologie cognitive, développementale et sociale ont manifesté un intérêt accru envers une approche écologique de la perception proposée par James J. Gibson (1950, 1966, 1979). Cette approche est basée sur des notions de perception directe et d'affordances. L'objectif de l'article est de défendre, du point de vue théorique, l'extension du concept d'affordance sur le champ de la cognition, en particulier de la cognition sociale. Dans la première partie, nous présentons les grandes lignes de l'approche écologique de la perception, son origine et ses concepts clés, les travaux théoriques et empiriques qu'elle a suscités en psychologie du développement. La deuxième partie est consacrée à l'élargissement de l'approche écologique sur le champ de la cognition sociale. Nous exposons, d'abord, les principes de l'approche écologique de la perception sociale formulés par Me Arthur et Baron (1983). Nous décrivons ensuite les travaux empiriques réalisés par les tenants de cette approche. Nous terminons par le fondement de l'extension du concept d'affordance sur le champ de la cognition. La vision des traits de personnalité en tant qu'affordance est discutée. Les résultats des recherches empiriques qui étayent cette conception sont présentés.
Mots clés : perception, cognition sociale, affordances, traits de personnalité.
Summary : The ecological approach to social cognition and its impact on the conception of personality traits
During the eighties and nineties, researchers in cognitive, developmental and social psychology became increasingly interested in the ecological approach to visual perception proposed by James J. Gibson (1950, 1966, 1979). This approach is founded on the concepts of direct perception and affordances. The goal of this paper is to justify, from a theoretical point of view, the extension of the affordance concept to the field of cognition, especially social cognition. In the first part, we set out the broad outlines of the ecological approach to perception, its origins and basic concepts, as well as some theoretical and empirical studies based upon this approach in developmental psychology. The second part deals with the extension ofthe ecological approach to social cognition. First, we state four principles ofthe ecological approach to social perception as formulated by Mc Arthur and Baron (1983), and then review the empirical research conducted by defenders of the ecological position. Finally, we present arguments infavour of the extension of the affordance concept to the field of cognition. The concluding sections are devoted to the conception of personality traits as affordances and the summary of empirical evidence supporting this view. The implications of an ecological conception of personality traits are discussed.
Key words : perception, social cognition, affordances, personality traits.
46 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Langue Français
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T. Leonova
L'approche écologique de la cognition sociale et son impact sur
la conception des traits de personnalité
In: L'année psychologique. 2004 vol. 104, n°2. pp. 249-294.
Citer ce document / Cite this document :
Leonova T. L'approche écologique de la cognition sociale et son impact sur la conception des traits de personnalité. In: L'année
psychologique. 2004 vol. 104, n°2. pp. 249-294.
doi : 10.3406/psy.2004.29667
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_2004_num_104_2_29667Résumé
Résumé
Au cours des années 1980-1990, les chercheurs en psychologie cognitive, développementale et sociale
ont manifesté un intérêt accru envers une approche écologique de la perception proposée par James J.
Gibson (1950, 1966, 1979). Cette approche est basée sur des notions de perception directe et
d'affordances. L'objectif de l'article est de défendre, du point de vue théorique, l'extension du concept
d'affordance sur le champ de la cognition, en particulier de la cognition sociale. Dans la première partie,
nous présentons les grandes lignes de l'approche écologique de la perception, son origine et ses
concepts clés, les travaux théoriques et empiriques qu'elle a suscités en psychologie du
développement. La deuxième partie est consacrée à l'élargissement de l'approche écologique sur le
champ de la cognition sociale. Nous exposons, d'abord, les principes de de la
perception sociale formulés par Me Arthur et Baron (1983). Nous décrivons ensuite les travaux
empiriques réalisés par les tenants de cette approche. Nous terminons par le fondement de l'extension
du concept d'affordance sur le champ de la cognition. La vision des traits de personnalité en tant
qu'affordance est discutée. Les résultats des recherches empiriques qui étayent cette conception sont
présentés.
Mots clés : perception, cognition sociale, affordances, traits de personnalité.
Abstract
Summary : The ecological approach to social cognition and its impact on the conception of personality
traits
During the eighties and nineties, researchers in cognitive, developmental and social psychology
became increasingly interested in the ecological approach to visual perception proposed by James J.
Gibson (1950, 1966, 1979). This approach is founded on the concepts of direct perception and
affordances. The goal of this paper is to justify, from a theoretical point of view, the extension of the
affordance concept to the field of cognition, especially social cognition. In the first part, we set out the
broad outlines of the ecological approach to perception, its origins and basic concepts, as well as some
theoretical and empirical studies based upon this approach in developmental psychology. The second
part deals with the extension ofthe ecological approach to social cognition. First, we state four principles
ofthe ecological approach to social perception as formulated by Mc Arthur and Baron (1983), and then
review the empirical research conducted by defenders of the ecological position. Finally, we present
arguments infavour of the extension of the affordance concept to the field of cognition. The concluding
sections are devoted to the conception of personality traits as affordances and the summary of empirical
evidence supporting this view. The implications of an ecological conception of personality traits are
discussed.
Key words : perception, social cognition, affordances, personality traits.L'année psychologique, 2004, 104, 249-294
NOTE THEORIQUE
Laboratoire de la Psychologie Sociale de la Cognition,
Université Biaise- Pascal, Clermont J/*1
L'APPROCHE ECOLOGIQUE
DE LA COGNITION SOCIALE
ET SON IMPACT SUR LA CONCEPTION
DES TRAITS DE PERSONNALITÉ
Tamara LEONOVA2
SUMMARY : The ecological approach to social cognition and its impact on
the conception of personality traits
During the eighties and nineties, researchers in cognitive, developmental
and social psychology became increasingly interested in the ecological approach
to visual perception proposed by James J. Gibson (1950, 1966, 1979). This
approach is founded on the concepts of direct perception and affordances. The
goal of this paper is to justify, from a theoretical point of view, the extension of
the affordance concept to the field of cognition, especially social cognition. In the
first part, we set out the broad outlines of the ecological approach to perception,
its origins and basic concepts, as well as some theoretical and empirical studies
based upon this approach in developmental psychology. The second part deals
with the extension of the ecological approach to social cognition. First, we state
four principles of the to social perception as formulated by
Me Arthur and Baron (1983), and then review the empirical research conducted
by defenders of the ecological position. Finally, we present arguments in favour
of the extension of the affordance concept to the field of cognition. The
concluding sections are devoted to the conception of personality traits as
affordances and the summary of empirical evidence supporting this view. The
implications of an ecological conception of personality traits are discussed.
Key words : perception, social cognition, affordances, personality traits.
1. 34, avenue Carnot, 63037 Clermont-Ferrand Cedex France.
2. E-mail : leonova@srvpsy.univ-bpclermont.fr. 250 Tamara Leonova
INTRODUCTION
Durant les années 1950, alors que la révolution cognitive
poussait les chercheurs à choisir le paradigme du traitement de
l'information afin de comprendre les mécanismes sous-jacents au
fonctionnement cognitif, J. J. Gibson (1950) défendait l'idée
selon laquelle avant de comment nous traitons l'i
nformation, il est indispensable de définir la nature de l'informa
tion soumise au traitement. Dans ses ouvrages, Gibson (1950,
1966, 1979) a développé une vision originale de la perception en
tant que processus d'adaptation de l'organisme à l'environn
ement et radicale par son opposition au cognitivisme. Ainsi,
James J. Gibson (1904-1979) est entré dans l'histoire de la psy
chologie comme le fondateur de l'approche écologique de la per
ception visuelle. Le travail de Gibson sur la perception a été cité
par Rom Harré dans son livre Great Scientific Experiments :
Twenty Experiments That Changed our View of the Word (1983)
au même rang que les expériences d'Aristote, de Galilée, de Newt
on, de Boyle, de Lavoisier, de Rutherford et de Pasteur. Pour
tant, à l'époque, les chercheurs en psychologie cognitive (e.g.,
Fodor et Pylyshyn, 1981 ; Marr, 1982 ; Ullman, 1980) n'ont pas
accepté ses idées, même si U. Neisser (1976, 1987, 1995) et
R. Shepard (1984) ont essayé de mettre en évidence des points
de rapprochement possibles. A l'heure actuelle, des chercheurs
en intelligence artificielle, plus particulièrement ceux qui tra
vaillent sur la cognition située1, ont de plus en plus souvent
recours aux concepts forgés par Gibson, car l'approche de la
cognition située accentue la nature dynamique des connaissanc
es qui ne sont plus envisagées en termes d'expertise de haut
niveau, mais en termes de capacité de trouver sa propre voie
dans le monde, d'apprendre les nouvelles façons de voir les
1. La cognition située (situated cognition) est une des dernières approches
de l'intelligence artificielle (IA) développée dans les années 1990. Son attention
ne se porte ni sur les capacités d'apprentissage et de calcul des systèmes d'IA, ni
sur l'imitation de la structure biologique du cerveau, mais sur les capacités du
système à s'adapter au monde environnant, sur ses capacités à se représenter le
monde par lui-même, (e.g. Un robot doit pouvoir se déplacer pour explorer son
environnement et interagir avec les autres robots). Approche écologique de la cognition sociale 251
choses et de coordonner son activité. Autrement dit, il s'agit des
connaissances appliquées au fonctionnement quotidien et non
pas de l'accumulation des représentations mentales en mémoire
à long ternie (cf. Clancey, 1997). En même temps que les cher
cheurs en psychologie cognitive s'intéressaient de plus en plus
aux idées de Gibson, les psychologues en cognition sociale com
mençaient, à leur tour, à réfléchir sur la façon dont l'approche
écologique de la perception visuelle pouvait être appliquée à la
perception sociale (e.g., Knowles et Smith, 1982 ; McArthur et
Baron, 1983 ; Schmitt, 1987).
Dans la première partie, nous allons présenter les grandes
lignes de la théorie de la perception visuelle de Gibson. Après
avoir exposé l'approche défendue par Gibson, nous introduirons
les deux concepts clés de sa théorie : le concept de perception
directe et celui d'affordances. La deuxième partie sera consacrée
à la présentation de l'approche écologique de la
sociale et du concept d'affordances sociales. Nous envisagerons
les avantages que cette approche serait susceptible d'apporter à
l'exploration de la cognition sociale, sans oublier les problèmes
qu'elle soulève. Nous exposerons les arguments en faveur de
l'extension du concept d'affordance sur le champ de la cogni
tion. Nous terminerons par une discussion portant sur la vision
des traits de personnalité en tant qu'affordances sociales.
1. L'APPROCHE ÉCOLOGIQUE
DE LA PERCEPTION VISUELLE :
LA THÉORIE DE J. J. GIBSON
1.1. L'APPROCHE DE LA PERCEPTION DE JAMES J. GIBSON
Gibson en tant que théoricien de la perception a subi des
influences du béhaviorisme, du gestaltisme et du pragmatisme,
ce qui ne l'a pas empêché d'élaborer l'approche de la perception
« la plus originale et la plus radicale de ces quatre cents dernières
années » (Reed, 1988, p. 2).
On ne saurait parler de la théorie de Gibson sans évoquer les
travaux des gestaltistes. N'oublions pas, en effet, que Gibson a
élaboré sa théorie en réponse aux théories de la signification et
de la motivation de K. Koffka (1935), K. Lewin (1935) et Tamara Leonova 252
E. Brunswik (1956)1. Nous verrons que le concept d'affordance
développé par Gibson a beaucoup à voir avec les idées avancées
par les gestaltistes, et notamment ce que Koffka appelle « le
caractère de demande » des objets. Pour Koffka, un objet ne
nous communique pas que sa forme, sa dimension, sa couleur, il informe sur ce que nous pouvons faire avec lui. Ainsi, une
pomme rouge nous dit « mange-moi », l'eau nous dit « bois-
moi » (cf. Koffka, 1935, p. 7). Autrement dit, les objets sug
gèrent l'action à entreprendre à leur égard.
En même temps qu'il emprunte aux courants antérieurs ce
qui peut lui servir à élaborer sa théorie, Gibson rejette deux
hypothèses clés communément acceptées par la majorité des
chercheurs en psychologie de la perception :
(1) II refuse l'idée selon laquelle la est basée sur les
informations sensorielles (Gibson, 1979, p. 57). Pour Gibson, en
effet, la perception se base sur une information écologique qui
est externe aux organismes et, à la différence des sensations, spé
cifique à ses sources environnementales. L'information est spéci
fique à ses environnementales parce que, selon Gibson,
« la perception est fonction de la stimulation, la stimulation est
fonction de l'environnement, donc la perception est fonction de
l'environnement » (Gibson, 1959, p. 459). L'apport essentiel de
Gibson a été de montrer que la stimulation (il s'agit ici de stimu
lation proximale, c'est-à-dire des énergies lumineuses, mécani
ques, etc., qui parviennent sur les récepteurs sensoriels et met
tent en activité les systèmes perceptifs) dépend entièrement de
l'environnement et qu'elle contient toutes les informations sur
cet environnement. La perception, qui dépend de la stimulation,
peut donc accéder à la connaissance de l'environnement sans
faire appel à des fonctions cognitives supérieures2. Comme dit
Gibson, « la perception est la plus simple et la meilleure façon de
1. Le terme ecology a été emprunté par J. J. Gibson à E. Brunswik, mais il
n'a jamais adopté le sens que E. Brunswik donnait à ce terme. Malgré les diver
gences dans leurs positions, il existe au moins deux points communs entre la
vision de Gibson et celle de Brunswik : 1 / tous les deux sont convaincus que les
problèmes de la psychologie de la perception doivent être résolus dans le
contexte qui tient compte des relations entre un organisme et son environne
ment ; 2 / ils prônent le rapprochement des expériences en laboratoire de la vie
réelle. Les idées de Brunswik, ainsi que son modèle de lentilles (lens model), ont
inspiré dans les années 1980-1990 toute une lignée de recherches sur l'exactitude
de la perception (cf. Borkenau et Liebler, 1992 ; Funder, 1987, 1995).
2. Nous remercions l'un des experts pour cette précision. Approche écologique de la cognition sociale 253
connaître » (Gibson, 1979, p. 263). En bref, la stimulation est
une condition nécessaire de la perception visuelle. Pourtant,
pour que la perception ait lieu, la stimulation des photorécept
eurs de la rétine n'est pas suffisante. Cette stimulation doit être
complétée par l'extraction de l'information contenue dans le st
imulus (ce que Gibson appelle « stimulus information »). Autre
ment dit, « la stimulation rend possible l'obtention de l'informa
tion » (Hamlyn, 1977, p. 14). Ainsi, selon Gibson, la perception
visuelle est basée sur la stimulation des récepteurs suivie de
l'extraction de l'information contenue dans le stimulus. Dans
son approche, le concept de « stimulus information » occupe une
place primordiale, car il constitue l'apport original de Gibson à
la conception de la perception.
(2) Gibson fait une nette distinction entre la stimulation
imposée et la stimulation obtenue en affirmant que la saisie
d'information ( « information pickup » ) ne peut avoir lieu que
lorsque la stimulation est obtenue d'une manière active par un
observateur poursuivant un but. Cette idée est nouvelle dans la
mesure où jusqu'à présent la psychologie de la perception étu
diait les stimulations imposées (Costall, 1989 ; Reed, 1988).
Pour bien comprendre la différence entre les deux, précisons
que les imposées renvoient aux informations sen
sorielles qui, agissant sur nos organes de sens, produisent des
sensations qui sont analysées par le système du traitement de
l'information, alors que les stimulations obtenues désignent les
informations qu'un observateur actif saisit directement dans un
environnement donné. Ces obtenues sont indis
pensables, car l'information spatiale est contenue dans le chan
gement de la stimulation et non dans la stimulation statique.
Une stimulation visuelle figée contient de nombreuses ambig
uïtés, comme le montrent les erreurs perceptives observées
avec la chambre d'Âmes et dans les expériences de laboratoire
imposant une perception passive. Mais dès que des mouve
ments oculaires ou de la tête et du tronc sont autorisés, il n'y a
plus de confusion, car les changements des gradients de tex
tures, des masquages, la dynamique des flux visuels apportent
l'information qui manquait sur les distances, la profon
deur, etc., dans la stimulation statique. La distinction entre les
stimulations imposées et les stimulations obtenues conduit
Gibson à analyser le processus par lequel l'information est
extraite de la stimulation. Gibson a consacré une partie de son Tamara Leonova 254
œuvre à analyser les variables de la stimulation qui contien
nent l'information1.
Pour résumer, l'objectif de Gibson est d'étudier la façon dont
les observateurs actifs appréhendent leur environnement. Selon
lui, les théories antérieures de la perception ne sont pas capables
d'expliquer ce processus car elles sont fondées sur une vision de
la perception comme processus passif dans le sens que le rôle de
l'observateur était réduit à un récepteur immobile des informat
ions qui arrivent au niveau de ses différents organes des sens.
Contrairement à cette vision classique de la perception, Gibson
avance que la perception, étant dynamique et réaliste, accomp
lit une fonction adaptative (cf. E. Gibson, 2002, p. 51). Dans sa
théorie, tout organisme est défini comme un explorateur actif de
son environnement. De ce fait, Gibson considère la perception
comme une sorte d'activité exploratoire dont l'objectif est de
saisir la signification de l'environnement par rapport à Faction.
Dans la théorie de Gibson, les concepts d'environnement et
d'animal forment un couple inséparable, car la signification de
l'environnement est toujours relative à l'organisme qui en fait
partie, dans lequel il survit, agit et se déplace (cf. Gibson, 1979).
Dans le cadre de l'approche écologique de la perception, deux
concepts forgés par Gibson constituent le noyau de sa théorie : la
perception directe et les affordances. C'est à la présentation de
ces concepts que sera consacrée la partie suivante.
1 . 2. FONDEMENTS THÉORIQUES DE L'APPROCHE ÉCOLOGIQUE
1.2.1. La perception directe
Le principal courant actuel dans l'étude de la perception — le
cognitivisme — s'appuie sur la tradition de Descartes et de Helm-
holtz qui conduit à penser que la perception implique des calculs
définis sur la base des représentations internes (cf. Costall, 1988 ;
Schmitt, 1987 ; Ullman, 1980). Autrement dit, nous n'aurions
pas d'expérience directe avec le monde, celle-ci étant toujours
médiatisée par nos mentales. À la différence de
cette conception, l'approche écologique de la perception avance,
comme nous l'avons déjà souligné, que les concepts intermé-
1. Nous remercions l'un des experts pour cette précision. Approche écologique de la cognition sociale 255
diaires — les représentations — ne sont pas nécessaires à la percept
ion. Pour Gibson, il existe une perception directe des objets :
nous saisissons directement la signification des objets et des per
sonnes dans un environnement donné. Bien que jouant un rôle
fondamental dans la théorie de Gibson, il est à noter que le
concept de perception directe n'a jamais fait l'objet d'une défini
tion explicite de la part du chercheur. Ce n'est que dans l'inte
rprétation des idées de Gibson par ses disciples que nous pouvons
trouver sa définition (cf., pour différentes interprétations du
concept « perception directe », Ullman, 1980, et la discussion
qui a suivi cet article ; Wagemans, 1986).
Ainsi, selon Reed (1983), la perception directe peut être
définie comme la perception basée sur l'information obtenue au
cours de l'exploration libre de l'environnement. Cette définition
simple et claire devient plus complexe si l'on tient compte de
l'évolution de la pensée de Gibson. Pour dégager le vrai sens du
concept de perception directe Costall (1989), Costall et Still
(1989) se sont livrés à une analyse historique des travaux de Gib
son, ce qui leur a permis de mieux comprendre le concept mais
aussi de relever les contradictions auxquelles il a donné lieu au
sein même de la théorie de Gibson. Nous ne développerons pas
ici davantage mais retiendrons simplement de l'étude de
l'évolution des idées de Gibson :
(1) que Gibson a toujours admis l'existence de deux types de
perception : la perception indirecte et la perception directe
renvoyant chacune à une théorie distincte ;
(2) que si la perception indirecte a toujours clairement été ident
ifiée comme la perception basée sur les représentations, la
perception directe a donné lieu à deux interprétations :
d'abord envisagée, dans les années 1950, comme traduisant
ce qui, dans la perception, est universel, non soumis à l'i
nfluence sociale, aux idéologies, elle a été considérée, dans les
années 1960-1970, comme la première étape du processus de
perception.
1.2.2. Le concept d'affordance
Le concept d'affordance, autre concept clé de l'approche éco
logique de la perception, a été défini par Gibson pour la première
fois dans son ouvrage The Senses Considered as Perceptual Sys- 256 Tamara Leonova
terns (1966), comme ce que l'environnement offre à un être
vivant, ce qu'il fournit pour son bien ou son mal (Gibson, 1966).
Les écrits théoriques de Gibson permettent de mettre en évi
dence quatre caractéristiques distinctives de ce concept.
Premièrement, selon Gibson, le concept d'affordance n'ad
met pas la dichotomie subjectivo-objective, propre à la philo
sophie occidentale, dichotomie qui postule que tout phénomène
peut être considéré uniquement soit comme subjectif, soit
comme objectif. La particularité des affordances est qu'elles
sont à la fois subjectives et objectives. L'affordance est une offre
de l'environnement, ce que l'environnement nous propose pour
notre bien ou notre mal ; c'est le comportement que l'enviro
nnement rend possible. À ce titre l'affordance ne doit pas être
considérée comme la cause du comportement, mais la possibilité
d'action qui s'ouvre à nous dans un environnement donné.
L'offre de la part de l'environnement n'est pas subjective, bien
qu'elle soit disponible uniquement aux observateurs. Les affo
rdances sont objectives dans le sens où elles sont toujours dispo
nibles dans l'environnement, même si l'observateur n'est pas
conscient de leur existence (Reed, 1988). Ainsi, si l'on voit un
objet de haute taille, assez résistant à la déformation, avec une
surface relativement large et plate, alors il nous permet de nous
asseoir dessus. Le même objet peut fournir des affordances diffé
rentes à des individus différents, non pas parce que les affordan
ces sont subjectives, mais parce qu'elles sont fonctionnelles et,
de ce fait, sont en rapport à la fois avec l'observateur et l'env
ironnement. Selon Gibson (1979), l'affordance est autant le fait
de l'environnement que celui du comportement.
Deuxièmement, dès le début de l'élaboration du concept
d'affordance Gibson (1966) insiste qu'il a forgé ce concept pour
le substituer aux « valeurs », c'est-à-dire à ce qu'entendent les
philosophes par, à la fois, « le prix que chacun peut attacher à
telle ou telle chose et ce qui peut ou doit fonder les jugements de
valeur » (Larousse encyclopédique, 1964, p. 653). Ce que tient à
souligner ici Gibson (et qui pour lui est important, puisqu'il
insiste à nouveau sur cette différence dans son dernier ouvrage
(Gibson, 1979, p. 138) c'est qu'à la différence des valeurs, les
affordances sont des caractéristiques perceptibles des objets.
Troisièmement, Gibson fait une distinction entre les affordan
ces et les affects positifs ou négatifs. Selon lui, « les objets de
l'environnement peuvent procurer des sentiments de danger ou