L'autoconsommation au Portugal (XIVe-XXe siècles) - article ; n°2 ; vol.24, pg 250-288

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1969 - Volume 24 - Numéro 2 - Pages 250-288
Résumé La paysannerie ne participait pas aux monopoles. Elle était sous la coupe d'intérêts locaux, de forces rétrogrades de toute sorte, qui ensemble menaient à l'exclusion du pays des fils seconds tant qu'ils n'avaient pas acquis des propriétés foncières, et des paysans. Le cloisonnement de groupes et de régions, l'analphabétisme, la non préparation technique, en étaient la conséquence. La routine s'intalla et dura jusqu'à nos jours. L'enseignement rural semble devoir être repris ab initio, pour faire face aux exigences récentes de mobilité de la main-d'œuvre. Ces cloisonnements, les vieilles structures, étaient utilisés par les accapareurs et les spéculateurs. La population rurale était bel et bien exclue du pays. Cette exclusion se traduit entre autres par l'errance à laquelle se voit condamnée la paysannerie, et qui contribue à maintenir l'équilibre, compte tenu de la forte natalité. L'émigration à l'étranger réduit efficacement le gonflement des villes, et la densité croissante, mais condamne elle aussi le développement. Elle suffit à expliquer la stabilité des terms of trade défavorables. Ce sont les colonies et les envois d'or des emigrants qui payent le déficit chronique. La consommation est supérieure à la production, celle-ci n'assure que la subsistance, soit Г autoconsommation et quelques échanges d'excédents, et les exportations minimes et instables. Les échanges intérieurs ne proviennent pas d'une production nouvellement organisée, en développement ou, moins encore, en croissance. La variable significative dans la création et l'utilisation du Produit intérieur brut est la variable démographique. La part du travail dans le revenu national est faible et presque stable ; la consommation moyenne atteint à peine les exigences en calories, mais comporte de graves déséquilibres. En principe, la correction des déséquilibres devrait pouvoir faire élever le revenu agricole. Les chiffres dont on dispose, et l'expérience des dernières années, montrent que cela n'est pas prévisible. Ils témoignent de la médiocrité des échanges intérieurs, de leur stabilité depuis des siècles. Autant que les hommes, la terre est nourrie presque exclusivement de végétaux. Les productions caractéristiques de systèmes de cultures pauvres, trop subor- données aux conditions naturelles, sont les plus dynamiques, et les plus sensibles aux conditions de marché. Phénomène historique, l'efficacité de l'économie est dominée par des persistances : l'émigration, la baisse de la natalité, la très lente « amélioration » du régime alimentaire, la généralisation plus lente encore de dépenses ostentatoires en biens durables importés; ces persistances maintiennent la part de l'autoconsommation. Le problème est historique, mais l'histoire est la perspective nécessaire à des recherches qui doivent être interdisciplinaires pour être efficaces.
39 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1969
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José Gentil Silva
L'autoconsommation au Portugal (XIVe-XXe siècles)
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 24e année, N. 2, 1969. pp. 250-288.
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Silva José Gentil. L'autoconsommation au Portugal (XIVe-XXe siècles). In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 24e
année, N. 2, 1969. pp. 250-288.
doi : 10.3406/ahess.1969.422053
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1969_num_24_2_422053Résumé
Résumé La paysannerie ne participait pas aux monopoles. Elle était sous la coupe d'intérêts locaux, de
forces rétrogrades de toute sorte, qui ensemble menaient à l'exclusion du pays des fils seconds tant
qu'ils n'avaient pas acquis des propriétés foncières, et des paysans. Le cloisonnement de groupes et de
régions, l'analphabétisme, la non préparation technique, en étaient la conséquence. La routine s'intalla
et dura jusqu'à nos jours. L'enseignement rural semble devoir être repris ab initio, pour faire face aux
exigences récentes de mobilité de la main-d'œuvre. Ces cloisonnements, les vieilles structures, étaient
utilisés par les accapareurs et les spéculateurs. La population rurale était bel et bien exclue du pays.
Cette exclusion se traduit entre autres par l'errance à laquelle se voit condamnée la paysannerie, et qui
contribue à maintenir l'équilibre, compte tenu de la forte natalité. L'émigration à l'étranger réduit
efficacement le gonflement des villes, et la densité croissante, mais condamne elle aussi le
développement. Elle suffit à expliquer la stabilité des terms of trade défavorables. Ce sont les colonies
et les envois d'or des emigrants qui payent le déficit chronique. La consommation est supérieure à la
production, celle-ci n'assure que la subsistance, soit Г autoconsommation et quelques échanges
d'excédents, et les exportations minimes et instables. Les échanges intérieurs ne proviennent pas d'une
production nouvellement organisée, en développement ou, moins encore, en croissance. La variable
significative dans la création et l'utilisation du Produit intérieur brut est la variable démographique. La
part du travail dans le revenu national est faible et presque stable ; la consommation moyenne atteint à
peine les exigences en calories, mais comporte de graves déséquilibres. En principe, la correction des
déséquilibres devrait pouvoir faire élever le revenu agricole. Les chiffres dont on dispose, et
l'expérience des dernières années, montrent que cela n'est pas prévisible. Ils témoignent de la
médiocrité des échanges intérieurs, de leur stabilité depuis des siècles. Autant que les hommes, la terre
est nourrie presque exclusivement de végétaux. Les productions caractéristiques de systèmes de
cultures pauvres, trop subor- données aux conditions naturelles, sont les plus dynamiques, et les plus
sensibles aux conditions de marché. Phénomène historique, l'efficacité de l'économie est dominée par
des persistances : l'émigration, la baisse de la natalité, la très lente « amélioration » du régime
alimentaire, la généralisation plus lente encore de dépenses ostentatoires en biens durables importés;
ces maintiennent la part de l'autoconsommation. Le problème est historique, mais l'histoire
est la perspective nécessaire à des recherches qui doivent être interdisciplinaires pour être efficaces.L'autoconsommation au Portugal
(XIV°-XX° siècle)
Résumé
La paysannerie ne participait pas aux monopoles. Elle était sous la
coupe d'intérêts locaux, de forces rétrogrades de toute sorte, qui ensemble
menaient à l'exclusion du pays des fils seconds tant qu'ils n'avaient pas
acquis des propriétés foncières, et des paysans. Le cloisonnement de groupes
et de régions, l'analphabétisme, la non préparation technique, en étaient la
conséquence. La routine s'intalla et dura jusqu'à nos jours. L'enseignement
rural semble devoir être repris ab initio, pour faire face aux exigences récentes
de mobilité de la main-d'œuvre. Ces cloisonnements, les vieilles structures,
étaient utilisés par les accapareurs et les spéculateurs. La population rurale
était bel et bien exclue du pays. Cette exclusion se traduit entre autres par
l'errance à laquelle se voit condamnée la paysannerie, et qui contribue à
maintenir l'équilibre, compte tenu de la forte natalité. L'émigration à l'étran
ger réduit efficacement le gonflement des villes, et la densité croissante, mais
condamne elle aussi le développement. Elle suffit à expliquer la stabilité des
terms of trade défavorables. Ce sont les colonies et les envois d'or des emigrants
qui payent le déficit chronique.
La consommation est supérieure à la production, celle-ci n'assure que la
subsistance, soit Г autoconsommation et quelques échanges d'excédents, et
les exportations minimes et instables. Les échanges intérieurs ne proviennent
pas d'une production nouvellement organisée, en développement ou, moins
encore, en croissance. La variable significative dans la création et l'utilisation
du Produit intérieur brut est la variable démographique. La part du travail
dans le revenu national est faible et presque stable ; la consommation moyenne
atteint à peine les exigences en calories, mais comporte de graves déséquil
ibres. En principe, la correction des déséquilibres devrait pouvoir faire élever
le revenu agricole. Les chiffres dont on dispose, et l'expérience des dernières
années, montrent que cela n'est pas prévisible. Ils témoignent de la médioc
rité des échanges intérieurs, de leur stabilité depuis des siècles. Autant
que les hommes, la terre est nourrie presque exclusivement de végétaux.
Les productions caractéristiques de systèmes de cultures pauvres, trop subor-
250 AUTOCONSOMMATION AU PORTUGAL
données aux conditions naturelles, sont les plus dynamiques, et les plus
sensibles aux de marché.
Phénomène historique, l'efficacité de l'économie est dominée par des
persistances : l'émigration, la baisse de la natalité, la très lente « amélioration »
du régime alimentaire, la généralisation plus lente encore de dépenses osten
tatoires en biens durables importés; ces persistances maintiennent la part de
l'autoconsommation. Le problème est historique, mais l'histoire est la pers
pective nécessaire à des recherches qui doivent être interdisciplinaires pour
être efficaces.
1. Création d'une nation : empire et monopoles
XIIe-XIVe siècle : royaume, nation, marché intérieur
Surgi à la fin du xne siècle, à l'occident de la Péninsule hispanique,
le royaume s'était installé sur les débris de la Al-Thaghar al-adna et de
VAl-Gharb ; à la conquête, à l'occupation, succéda naturellement la coloni
sation. Aux premiers combattants qui ont créé un réseau de seigneurs,
organisé de bas en haut, se joignirent les croisés venant du Nord; les tenanc
iers libres ont dû voir leur nombre multiplié, au sud du Minho, tam illis qui
popullant ibi quant illis qui venerint ad populandum. Les ordres, la famille
royale prirent les meilleures terres surtout au sud du Tage, là où les grandes
propriétés étaient exploitées par de nombreux petits fermiers, habitant de
petits villages 1. Les grandes lignes de la croissance démographique du pays
allaient s'en ressentir, et l'empire, le grand appel des découvertes, des
conquêtes et des trafics allait préciser cette réalité : le peuplement était plus
dense au long du littoral et jusqu'au Tage. Vers le xvie siècle la carte du
Portugal prit l'aspect actuel : « La structure de la propriété rurale — très
morcelée dans le nord, et au contraire, extrêmement concentrée dans le sud
du pays », y a puissamment contribué ; localement, les conditions de la
propriété, de l'exploitation et de l'habitat s'adaptent aux variantes du sol
et des cultures 2.
Des connexions entre forces économiques, sociales, politiques et cultu
relles caractérisent l'économie, la société, la longue stabilité, mais aussi l'e
xpansion portugaise. Longue durée, civilisation, freins au développement?
Des contraintes d'ordre social ou politique, font jouer avec opportunité des
mécanismes spontanés; l'économie crée naturellement des cadres finis, des
structures, dans lesquels s'enferrent les nations, les activités et les gens. Au
Portugal, ces contraintes se nouent par l'affrontement progressif de deux
1. S. M. Imamuddin, The economic history of Spain under the JJmayyads (Dacca »
1963), p. 53 et suiv.
2. M. Mukteira, « Facteurs socio-politiques et blocages en Europe », Tiers monde,
1966, n° 26.
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Annales (24e année, mars-avril 1969, n° 2) 2 J.-G. DA SILVA
grandes zones, le pays côtier du nord-ouest fortement peuplé, qui participe
à la vie de l'Atlantique, et le pays intérieur, du nord-est au sud, isolé, sauf
l'extrémité méridionale, après des essais décevants de production pour
l'exportation, isolé et pratiquant uniquement des échanges d'excédents et
quelques exportations de matières premières.
Du point de vue démographique, cette variation correspond au mou
vement centrifuge qui se vérifie dans l'ensemble de la péninsule, surtout à
partir du milieu du xvie siècle. A l'occident, rien ne s'y opposa, au contraire,
il semble qu'une tendance complémentaire se soit précipitée surtout depuis
le xve siècle : les campagnes dépérissaient en faveur des grandes villes du
littoral et des régions voisines.
Progression et freinage du marché intérieur jusqu'au XVe siècle
La formation du marché intérieur avait connu son apogée et reçu de
premières et brutales limitations au xive siècle. Probablement, l'appartenance
à la riche zone islamique avait maintenu les échanges à un niveau assez élevé,
supérieur à celui de l'Europe occidentale, avec prédominance des paiements
monétaires 1. Aussi l'histoire monétaire nationale commença-t-elle avec la
dévaluation : la première monnaie, émise entre 1185 et 1191, était de valeur
intrinsèque inférieure à la monnaie jusqu'alors en cours. La colonisation
et la poussée démographique ont été suivies du développement du régime
municipal : les métiers s'opposaient aux communes, les pénétraient, le pouvoir
central imposait ses corregedores, la main-d'œuvre émigrait pour bénéficier
des différences de salaires entre les régions, la monnaie continua à se déprécier
à une allure folle jusqu'à la fin du xve siècle 2. Les pestes qui, au milieu du
xive siècle, avaient sans doute réduit fortement la population, n'ont pas
interrompu ce processus. C'est que la paysannerie, déracinée, révoltée contre
la violence croissante de l'exploitation seigneuriale, ruinée par la perte du
pouvoir d'achat de la monnaie, attirée par les grandes villes du littoral,
contribuait à l'enrichissement de ces cités commerçantes et à la progression
des trafics 3.
Dès 1371, on caractérisait la vie du pays en dénonçant l'appropriation
croissante des moyens de production par les ordres, la famille royale et leurs
protégés, par la rareté de la main-d'œuvre agricole, par la chute de la pro
duction, peu encourageante pour les grands propriétaires, ruineuse pour les
1. A. H. de ObivEiRA Masques, « A moeda portuguesa durante a Idade Média »,
Bol. Cultural (С. M. Porto), 1959, fasc. 3-4, p. 496.
2. Ibidem, F. P. Langhans, As posturas (Lisboa, 1938) ; M. Caetano, « As Cortes
de 1385 », Bevista de Historia (Coimbra), 51, V, 5-86 ; Bibl. dans J. G. da Silva, « L'ap
pel aux capitaux étrangers et le processus de la formation du capital marchand au Por
tugal du xive au xvne siècle », dans Les aspects internationaux de la découverte océa
nique, Ve Colloque Int. d'Hist. Mar. (Paris, s.d.), 341-363.
3. M. V. Natividade, Mosteiro e coûtas de Alcobaça (Alcobaça, 60) ; J. G. Da Silva}
ibid. ; A. Silbert, Le Portugal méditerranéen (Paris, 66), 1056, 1059.
252 AUTOCONSOMMATION AU PORTUGAL
cultivateurs l. Les intérêts les plus importants : Maison royale, Ordre du
Christ, noblesse apparentée à la Maison royale, qui avaient tenté d'exporter
du blé et différents produits naturels : liège, peaux, sucre, tinctoriaux, avaient
été dominés par les hommes d'affaires étrangers, lombards, génois, toscans;
ils allaient chercher hors du continent des produits à exploiter sans s'exposer
aux aléas de la concurrence : le sucre des îles, les épices et les esclaves d'A
frique, le poivre et les épices d'Asie. Tourné vers l'exploitation des marchés
et du commerce extérieurs, le pays abandonnait ses propres cultures, négligeait
l'investissement; l'esprit d'entreprise était ignoré. La concentration des biens
continuait et avec elle la chute de la production; la dépréciation monétaire
et les guerres persistaient et poursuivaient l'affaiblissement démographique
et économique des campagnes. Après le xve siècle, on allait bâtir l'Empire2.
Appel des trafics : une stratégie complémentaire de celles des
Britanniques et Italiens
Ensuite, on ne fut attentif qu'aux vicissitudes coloniales. L'appel des
trafics masquait l'autre côté de la réalité : leur pression sur l'économie et sur
la démographie portugaises, l'abandon nécessaire, face aux concurrents étran
gers, qui, notamment les Anglais, se lançaient à la conquête des marchés
les plus riches de l'Europe et en créaient de nouveaux : Anvers, Emden,
Hambourg, dans la Baltique, dans le Levant, sûrs de leur contrôle sur la
production nationale : charbon, tissus, laine, etc., forts de la structure de
leurs entreprises et de l'efficacité de leur capital fortement centralisé 3.
Rej étés de l'Europe, indifférents à la situation dans le pays, ceux des
Portugais en mesure de bénéficier des frais de protection que la Couronne
engageait pour l'exploitation des régions dépendantes de l'Outre-mer, lut
taient pour le régime de monopole, lorsqu'ils ne l'éludaient pas pour un
surcroît de gains, la spéculation. La marge des profits était mince, dans ces
gains, dus pour la plus grande part à l'exploitation du capital social et du
travail esclave ou dépendant, plus ou moins réglementé; les capitaux flottants
devaient affronter sur les marchés européens des méthodes raffinées de spécul
ation, et la concurrence d'entreprises souples, solides, appuyées sur l'économie
qu'elles contrôlaient et commandaient 4. L'exportation et la réexportation
apportaient des gains aux privilégiés qui accroissaient leurs biens-fonds,
sans promouvoir l'amélioration de la production. Il s'ensuivait la consoli
dation d'une hiérarchie des revenus fermée à l'aspiration des profits. Les
1. J. G. Da Silva, ibid., 346-347.
2. J. G. Da « Les découvertes portugaises : raisons particulières et problèmes
généraux », Congr. Inter, hist. Descobrimentos, Adas, iv (Lisbonne, 61), 479-504.
3. J. G. Da Silva, « Fructification du capital et dynamique sociale dans les sociétés
commerciales », IIIe Congrès Int. hist. écon. (Munich, 65).
4. Ibidem ; du même, Banque et crédit au XVIIe siècle : la monnaie, le change et la
centralisation du capital (s. presse).
263 J.-G. DÂ SILVA
Portugais ont été dès lors séparés, selon le degré de leur participation aux
monopoles érigés pour le commerce colonial.
Le sommet d'une hiérarchie fermée aux innovations : « senhores
da terra » au XVIIe siècle
Les serviteurs et alliés de la Couronne faisaient des bénéfices sur l'exploi
tation du travail, en particulier du travail esclave, sur la production colo
niale, sur le service de la communauté. Il n'y avait pour ainsi dire pas d'inves
tissement, si ce n'est sous le dernier chapitre : le service public justifiait le
remboursement de frais d'emploi, en général sous forme de privilèges 1.
On peut considérer cela comme le paiement d'un intérêt sur la cession tempor
aire d'un capital sous forme de créances sur l'État. Le capital restait oisif.
L'Ordre du Christ et la Couronne dirigeaient les navigations 2. Vers 1630 il
a fallu obliger les municipalités à participer à la réalisation du capital de la
Compagnie de Commerce de l'Inde orientale3. La pénurie de fonds engagés
dans la Companie de « Grâo Para e Maranhâo » fit qu'on interdit en 1756
tout prêt supérieur à 300 000 reis, soit la petite somme de 750 cruzados *.
En 1757, la nouvelle Compagnie de l'Inde orientale fut exclue de la tarif
ication du taux d'intérêt fixé à 5 % 5. Les « grands » plaçaient leurs deniers
en acquérant des terres, en agrandissant leurs propriétés rurales qu'ils admi
nistraient mal et maintenaient à peine en état. Les majorais s'étaient multi
pliés depuis le xive siècle.
Puissance exceptionnelle, la Casa de Aveiro avait des biens qui, lors de
la condamnation de cette famille, furent affermés pour plus de 45 000 000 reis,
dont 25 000 000 pour deux majorats6. Après le milieu du xvine siècle,
on liquida les majorats de petites rentes, on protégea les grandes rentes :
1769 et 1770, 1771 et 1775, 1835 et 1860 7. On protégeait la ligne masculine,
on en facilitait l'héritage. Couramment, l'aîné évaluait la part de ses frères
et leur attribuait une rente mensuelle à vie; il n'existait pas d'inventaires,
les biens dépassaient souvent le montant estimé pour établir la rente, mais
ces ne fructifiaient pas. Les hasards de la vie faisaient qu'une veuve
se remarie, et les cadets frustrés voyaient le patrimoine changer de famille 8.
1. Cf. par exemple, G. Ferreira, Des grands maîtres des Postes du Royaume (Li
sbonne, 43).
2. J. G. Da Silva, « L'appel aux capitaux », 361 ; V. M. Godiîïho, L'économie de
Vempire portugais (s. presse).
3. J. G. Da Silva, « Alegaçâo a favor da Companhia portuguesa da India »,
XIIIe Congr. Luso-esp. Progr. Ciencias (Lisboa, 50), VIII, 465-537.
4. J. Macedo, A situaçâo económica no tempo de Pombal (Lisboa, 51), 70, note 1.
5. Idem, ibid.
6. L. B. Guerra, Inventário e séquestre da Casa de Aveiro em 1789 (Lisboa, 52),
283, 304.
7. J. Macedo, ibid., 154, 206, etc. ; Très relatórios sobre о cadastre 63),
passim.
8. F. M. Trigoso de Aragao Morato, Memorias (Coimbra, 33), 31, 155, 198.
254 AUTOCONSOMMATION AU PORTUGAL
Vers 1770 on faisait pourtant l'apologie des majorais, « nécessaires aux gou
vernements monarchiques pour l'établissement et la conservation de la
noblesse et pour qu'il y ait des nobles qui puissent décemment servir le roi
dans la paix comme dans la guerre1 ». Déjà on les accusait d'être contraires
au droit naurel, à la justice et à l'égalité entre les fils, contraires aussi à la
multiplication des familles, au commerce et à l'utilité publique, privée de
revenus, aux gens du peuple enfin, sur lesquels retombait tout le poids des
impôts 2. Mais le décret du 16 mai 1832, qui chargeait les Préfets de faire
procéder au cadastre général du royaume, ne fut jamais promulgué. Naturel
lement, on y voyait un danger, ou une arme contre le majorât. En 1846,
on en discuta à nouveau : le problème de fond était plus grave : celui même
de la propriété : « le droit n'est pas la cause, mais l'effet de la possession 3 ».
Fallait -il en faire état? Les droits résultent de faits tels que « contrats, trans
missions ou dispositions des lois du royaume » et des titres les concernant.
La libre disposition des biens et la tradition se conciliaient enfin 4. Les
majorats disparurent en 1863, la concentration de la propriété se poursuivit
à travers le renouvellement des grands propriétaires 5.
Serviteurs du roi et fils seconds : la spéculation mène à la pro
priété de la terre
Des familles « en Cour », familles de médecins et fonctionnaires royaux,
se détachaient quelques branches qui se consacraient aux fonctions interméd
iaires dans les trafics; les hommes d'affaires issus de grandes familles de
Lisbonne, d'Evora, d'Elvas, etc., leurs bâtards et leurs commis confondaient
avec les profits d'entreprise l'exploitation des travailleurs dépendants et des
esclaves, mais devaient jouer le jeu difficile de la spéculation sur les situations
de marché, sur les métaux précieux et les devises ; « flottant », le capital qu'ils
engageaient s'usait 6. Rarement capables de surmonter une « crise » commerc
iale ou financière, ils réussissaient exceptionnellement à acquérir et à garder
les propriétés qui redoraient leurs blasons et les libéraient des angoisses de la
concurrence impitoyable faite par les sociétés étrangères, modernes et dyna
miques, à leurs vieilles entreprises familiales. A Lisbonne, les serviteurs du
roi, à Coimbra les savants et les enseignants, à Porto les meneurs d'une oppo-
1. J. Macedo, ibid., 206.
2. A. Silbekt, Le Portugal méditerranéen, 150-51.
3. F. A. F. da Silva Serkao, « О cadastro e a propriedade predial (1849) », dans
Très relatorios, 125.
4. Ibidem, 126 ; C. de Moncada, « A traditio e a transferência da propriedade
imobiliária no direito português », Estudos de História do Direito, I (Coimbra, 48), 1-36.
5. L'acquisition des biens « nationaux » fut l'occasion d'innombrables scandales.
Cf. par exemple, O. Martins, Portugal contemporaneo ; A. Silbert, 1059.
6. J. G. da Silva, Stratégie des affaires (Paris, 56) ; du même, Lettres de Lisbonne
(Paris, 59, 61).
255 J.-G. DÂ SIL V A
sition ouverte aux idées étrangères mais divisée, inefficace et négative, se
recrutaient dans leurs rangs.
En vain l'État diminuait les droits sur le sucre, le tabac, fortement mono
polisés, ou simplifiait les formalités de douane 1. Ni profits, ni investissements.
Mieux reçue l'autorisation de constituer des majorats accordée aux commerç
ants, aux métiers et aux défricheurs établissait les différences de niveau
entre trois parties qu'on considérait dans le pays : la valeur minima des fonds
devait atteindre 2 400 000 reis, à Lisbonne, 1 200 000 en Alentejo et en Estré-
madure (Centre- Atlantique et Sud-intérieur), 1 000 000 ailleurs 2. C'est que
les personnages marginaux que la généralisation des majorats plaçait aux
postes de gouvernement et à l'Université, les bénéficiaires des trafics privi
légiés, n'avaient qu'un but, l'acquisition de propriétés, sans aucun souci
de ]es faire exploiter 8. Au contraire : dans Г Alentejo, les propriétaires louaient
les herdades (domaines) à des éleveurs, et dans certaines régions on évaluait
à 75 % celles qui étaient laissées en friche par les marchands de bestiaux *.
Ailleurs on calculait qu'« un dixième seulement des terres était cultivé et
mal ». Les propriétaires avaient un unique but : « recueillir les bénéfices du
montado (chênaie) qui ne demande ni travail ni capital б ».
Pourtant après le milieu du xvnie siècle, on avait défriché, créé un grand
nombre de petites exploitations occupant par endroit jusqu'à 40 % des
terres cultivées. On divisa des heřdades, on répartit des terres incultes dans
le nord-est, dans le centre, dans le sud du pays, on fit des efforts pour des
sécher des marais 6. Mais le partage des communaux soulevait des protes
tations. La concentration des propriétés en était le résultat; ces propriétés
où la culture du blé était abandonnée pour l'élevage, l'emportaient sur le
mouvement favorable à l'agriculture, compromis par la cherté de la main-
d'œuvre, par les dépenses excessives qu'exigeait l'importance des travaux
d'amélioration nécessaires après des siècles de négligence, enfin par la chute
des prix 7. Aussi la révolution « libérale ou bourgeoise », comme on voudra
l'appeler, fit-elle une part toujours prédominante aux persistances féodales 8,
à la création d'herdades et de vastes propriétés sur des terres dont la paysann
erie se voyait dépossédée pendant les guerres civiles entre « traditional
istes » et « libéraux », dépossédée même par les « libéraux » alors émigrés à
Londres 9.
1. J. Macedo, ibidem, 100 et suiv., 71-72.
2.ibidem.
3. A. Silbert, 717.
4. Ibidem, 715-16.
5.713 ; A. Balbi, Essai statistique sur le Portugal (Paris, 1822), I, 150-51.
6. A. Balbi, I, 144 ; A. Silbert, 722 et suiv.
7. A. Silbert, 725, 1138 ; F. M. Trigoso de Aragao Morato, Memorias, 213-218.
8. L. C. de Moncada, « Origens do moderno direito português », dans Estudos,
cit., II, 137 et suiv.
9. P. J. Vieira Resende, Monografia da Gafanha, 89 et suiv. ; A. Silbert, 1061.
256 AU PORTUGAL AUTOCONSOMMATION
Salaires et profits entre le XVIIIe et XIXe siècle : de l'autoconsom-
mation à l'émigration
Les campagnes étaient progressivement dominées par les gens installés
à Lisbonne et à Porto : administration, justice, police, étaient entre les mains
de leurs suppôts, fléau que la littérature bourgeoise du xixe siècle dénonça
avec force 1. Les jacqueries ont éclaté au moment des invasions françaises
et de la grande confusion qu'elles provoquèrent, confusion d'espoirs et d'in
térêts, suivie des atrocités et des vengeances nées de la guerre. Dans le nord-
ouest, les paysans venaient dans les villes, désertées par les hommes valides
partis à la rencontre de l'envahisseur, effaçaient les armes royales des hôtels
de ville, déf enestraient les meubles, brûlaient les archives 2. Source d'inquié
tude pour les généraux anglais, les milices populaires avaient une guerre
différente à faire, elles la poursuivirent jusqu'au milieu du xixe siècle3.
On les retrouve tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre des partis « bourgeois 4 ».
Les maisons de maître devenaient le refuge des bandits en attente de leur
départ vers le Brésil, prêts ou forcés à servir les vengeances entre familles
et clans 5. C'est encore dans le nord-ouest qu'a commencé la grande révolution
paysanne du milieu du siècle (1846), suivie à Lisbonne d'agitation parmi les
ouvriers de l'État (constructions navales), et de proclamations anarchistes e.
Dans la région du sud-intérieur, l'Alentejo, grenier à blé naturel du pays,
on manquait de main-d'œuvre depuis que l'esclavage avait été aboli dans
le royaume, en 1773. Les bonnes récoltes du milieu du siècle avaient obligé
les cultivateurs à intensifier le recours à la force de travail. On avait voulu
établir une digue aux exigences des salariés par une loi de 1756 qui interdisait
tout simplement de les payer davantage qu'en 1754 7. En 1773, «le premier
souci des esclaves libérés avait été de s'en aller 8 ». La loi n'eut la force, ni
d'arrêter la montée des salaires, ni, moins encore, de retenir les travailleurs
« qui, quand ils ont de la bonne volonté, restent au maximum un an 9 ».
« Si le lavrador, le cultivateur, veut semer, il ne trouve personne pour le
faire; s'il veut récolter, il ne trouve personne qui veuille travailler; il lui
faut ou consentir un salaire abusif, ou se résigner à abandonner la culture
de ses terres et de ses récoltes. Les rares ouvriers qu'il y a font de leur travail
un monopole évident. En pleine place publique, l'un d'entre eux prend la
1. Par exemple, Camilo Castelo Branco, Arnaldo Gama ; A. Silbert, 717.
2. J. Actjrsio das Neves, Histôria gérai dos invasoes, II, p. 294, III, 161, IV, 263
et suiv., 279 et suiv.
3. O. Martins, Portugal contemporaneo, passim.
4. Ce qui permet aux historiens de dire qu'il n'y a pas eu de soulèvements paysans.
5. P. A. de Figueiredo, Feira da ladra (Quelimane, 58) ; C. Castelo Branco, etc.
6. Mais la guérilla ravageait la Beira, les bandes de « libéraux » et « traditional
istes » parvenant à s'unir. Dans le nord aussi, les bandes « traditionalistes » entraient
au service des « libéraux ».
7. A. Silbert, 828, 831 ; J. Macedo, 205.
8. A. 828-829.
9. A. 827, 829.
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