L'Église russe à l'aube du « siècle des Lumières » - article ; n°3 ; vol.20, pg 442-464

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1965 - Volume 20 - Numéro 3 - Pages 442-464
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1965
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Simone Blanc
L'Église russe à l'aube du « siècle des Lumières »
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 20e année, N. 3, 1965. pp. 442-464.
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Blanc Simone. L'Église russe à l'aube du « siècle des Lumières ». In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 20e année,
N. 3, 1965. pp. 442-464.
doi : 10.3406/ahess.1965.421287
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1965_num_20_3_421287ETUDES
L'Ëglise russe
à Га и be du « Siècle des Lumières »
A l'avènement de Pierre, l'Église russe vient de vivre l'une des périodes
les plus troublées mais aussi les plus fécondes de son histoire. Le « raskol »,
schisme provoqué par la révision des Livres Saints, a mis en lumière la
nature violente et formaliste du sentiment religieux populaire, incarné
par Awakum. En même temps, l'ambition du patriarche Nicon, hanté
pár des rêves de théocratie et, à l'opposé, la ferme détermination du
tsar Alexis, désireux de sauvegarder l'indépendance du pouvoir temporel,
ont posé le problème des rapports entre l'Église et l'État.
Enfin, l'apogée de la vie intellectuelle, dans une province au moins
de l'Église orthodoxe, se situe probablement entre l'avènement d'Alexis
et celui de Pierre : c'est alors la grande époque de l'Académie ecclésiastique
de Kiev, foyer de culture occidentale, d'où un humanisme encore mal
dégagé de la gangue scolastique, mais pourtant relativement novateur
et hardi, rayonnera bientôt jusque dans la capitale, tirée ainsi malgré
elle du « farouche isolement » qui lui apparaissait comme le gage le plus
sûr de son orthodoxie.
Awakum, Nicon, le clergé de Kiev, chacun d'une façon différente,
avaient pensé et agi en fonction d'un besoin de réaction ou d'adaptation
à une situation insolite et inquiétante : sur le plan politique, la Moscovie
patriarcale se changeait en une monarchie absolutiste, qui durcissait sa
position face à l'Église ; sur le plan culturel, la Russie s'ouvrait au savoir
occidental, au rationalisme délétère. L'Église avait dans cette double
aventure une place à tenir, un rôle à jouer. Les lettrés de Kiev d'un côté,
Nicon de l'autre, entendaient que ce ne fût pas un rôle négatif, débou
chant sur le martyre ou le suicide. Là était leur supériorité sur Awakum,
accroché au passé, vaincu volontaire.
: Quelle que soit la riposte choisie, ces hommes en tout cas l'avaient
conçue en fonction de la nature de leur religion et des besoins internes
de leur Église, interprétés d'ailleurs de façon divergente. Avec l'avèn
ement de Pierre, un élément nouveau allait intervenir : la volonté réfo
rmatrice du Tsar, « despote éclairé » : elle ne permettra plus à l'Église de se
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régénérer à sa façon ; elle prétendra lui imposer la sienne, conçue dans
le cadre d'une politique nationale, où la religion n'était qu'un rouage
parmi beaucoup d'autres.
Comment allait réagir l'Église devant cette menace ?
Plus portée par tradition vers les élans de la mystique que vers les
habiletés de la politique, avait-elle les armes nécessaires pour infléchir
la volonté du Tsar ? Allait-elle donc glisser dans la révolte ouverte ?
Un espoir pourtant subsistait : Kiev, capitale du clergé « éclairé » pourrait
peut-être aider l'Église à s'adapter aux temps nouveaux. Mais Kiev
allait-il engendrer un nouveau Nicon, qui, fortifiant l'Église, tenterait de
traiter d'égal à égal avec le pouvoir ? ou, si l'on peut dire, un « anti-Nicon »
assez proche du Tsar par sa formation et ses conceptions pour se plier
aux exigences de Pierre ?
Quelles étaient donc, concernant l'Église, ces exigences du Tsar ?
La position personnelle de Pierre vis-à-vis de la religion n'est point
ici en cause. Le Tsar était à ses heures capable d'une piété superficielle
et, dans la meilleure des traditions orthodoxes, assez spectaculaire : son
attitude aux offices pouvait être édifiante ; sauvé d'une tempête, il lui
arriva de remercier la Providence par un ex-voto x. Enfin les fameuses
mascarades auxquelles il se divertissait avaient un caractère bien plus
anticlérical qu'antireligieux — si tant est qu'il faille voir en elles beaucoup
plus que le déchaînement d'un tempérament excessif jusque dans ses
bouffonneries — . Du simple point de vue de là psychologie, elles n'étaient
pas incompatibles avec un sentiment religieux fruste, primaire, parfois
incohérent, mais sincère.
Cette question réglée, Pierre était bien décidé à traiter la religion en
instrument de gouvernement. Il semble bien qu'il eût souscrit à une
conception a voltairienne » de la religion et que, dans son Empire aussi,
« si Dieu n'avait point existé, il eût fallu l'inventer ». Une anecdote nous
le montre, réprimant et fustigeant tel de ses sujets, haut fonctionnaire
instruit, un peu trop ouvertement « libertin » et insolent envers les choses
sacrées : « Ce n'est point à cette fin », aurait conclu Pierre, « que je t'ai
fait instruire, pour que tu sois l'ennemi de la société (obščestvo) et de
l'Église. Comment oses-tu travailler à détendre cette corde, qui contribue
à l'harmonie de l'ensemble ? » 2
Contrairement à beaucoup de ses prédécesseurs, Pierre fut parfait
ement étranger aux subtilités des querelles théologiques. Son attitude
envers le « raskol » est à ce sujet révélatrice : « Qu'ils pensent et croient
1. Cf. Kljucevskij, Pierre le Grand et son œuvre, Paris, 1953, pp. 52-55 et S. G.
RuNKEVië, Arhieri petrovskoj epohi v ih perepiske s Petr от Velikim, S.P.B. , 1906,
p. 7. (Les archevêques de l'époque de Pierre et leur correspondance avec le Tsar.)
2. D'après Golikov, Dejanija Petra Velikogo (Actes de Pierre le Grand). Éd. 1843,
t. XV, p. 211.
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ce qu'ils veulent », aimait-il à dire des Vieux Croyants. Par contre, il
convenait que l'État tirât parti de la « stupidité » de ces sujets indociles
et bornés : qu'ils payent donc un impôt double et achètent, au profit du
trésor, le droit d'être hérétiques. Qu'ils aillent travailler dans les usines
de l'Oural : là on pourra les isoler, éviter qu'ils ne contaminent la popul
ation et du même coup tirer parti de cette humeur laborieuse qui fait
d'eux d'excellents ouvriers. Pierre ne se montre sévère que lorsque le
«raskol » lui apparaît, en puissance, comme un foyer d'opposition poli
tique, — à l'époque du procès du Tsarevič par exemple — . Rien ne saurait
être plus étranger au Tsar que la fureur de conversion de son contempor
ain Louis XIV, pour qui toute hérésie compromettait à la fois la sauve
garde temporelle de la monarchie et le salut éternel de son prince.
« Despote éclairé », Pierre admet tout au plus de combattre le schisme
pfar la persuasion et la prédication et, en attendant, l'utilise au mieux
des intérêts du pays. Cette tolérance intelligente était autant le fruit de
son tempérament que des traditions imposées aux Tsars russes par le
caractère multinational de l'Empire x.
C'est la tradition nationale aussi, — celle qu'avaient défendue Ivan le
Terrible et le tsar Alexis — , qui inspira la position de Pierre vis-à-vis de
la puissance et de la richesse du clergé. Ivan avait refusé toute ingérence
de l'Église dans la vie de l'État et rêvé de confisquer les terres des
moines ; Alexis avait sauvegardé l'autocratie en face des prétentions
théocratiques de Nicon. Pierre fit un pas de plus et se rendit compte,
à la lumière du proche passé, que l'Église ne cesserait d'être dangereuse
qu'une fois décapitée et asservie. Les publicistes du régime se feront,
dans leur présentation de l'histoire religieuse de la Russie, l'écho de cette
certitude : pour Tatiščev, la soumission de l'Église à l'État est l'abou
tissement logique et infiniment souhaitable d'une longue évolution, qui
commence avec les efforts des princes moscovites pour se soustraire à la
tutelle de Constantinople en choisissant eux-mêmes leurs métropolites
(autocéphalie), et qui s'achève avec la suppression du patriarcat, dont la
Russie est redevable à Pierre 3.
Quant à la richesse du clergé, le tsar raisonnait, à son propos, à la
fois en descendant d'Ivan le Terrible, — c'est-à-dire en financier avide
de s'approprier les biens d'une partie de ses sujets — et en précurseur du
« Siècle des Lumières », couvrant ses projets intéressés des motifs les plus
1. Cf. Oukaze de 1702, proclamant officiellement la tolérance en matière de reli
gion. P.S.Z. (Recueil complet des lois), t. IV, n° 1919. Politique de Pierre (que pro
longe celle d'Anna) vis-à-vis du raskol dans B. V. Tiïxinov, PraviteVstvo imperairicy
Anny v ego otnoïenijah к delam pravoslavnoj čerkvi, Vilno 1905 (Le gouvernement
d'Anna dans ses rapports avec l'Église orthodoxe), pp. 419-428.
2. Cette théorie de Tatiščev, diffuse à travers toute Г « Histoire » est bien analysée
par P. Znamenski, «Istorija rossijskaïa V.N. Tatiščeva v otnosenjah к russkoj čerkovnoj
istorii » (L' « Histoire de la Russie » de Tatiščev dans ses rapports avec l'histoire de
l'Église russe), dans les Travaux de V Académie ecclésiastique \de Kiev, 1851, t. I,
pp. 197-8.22
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honorables, dictés par la pure raison : il fallait décharger les hommes
d'Église, tout occupés de leur salut, du vain souci (sueta) que constituait
la gérance des biens matériels ; il fallait arracher les moines à leur fainéant
ise et supprimer le scandale économique que constituait la mauvaise
utilisation de leurs biens.
Un autre « argument », fourni par la structure servile de la paysannerie
russe, viendra s'ajouter à ceux-ci : les serfs des domaines ecclésiastiques,
doublement exploités par l'État et par leurs maîtres traditionnels, se
révolteront — ni plus ni moins, à vrai dire, que leurs compagnons
de misère possédés par des propriétaires laïcs — mais l'État saura utiliser
cette circonstance pour justifier la déchéance des seigneurs fonciers
ecclésiastiques 1.
Sur le plan administratif, la suppression du patriarcat laissait la voie
libre à la création du Saint Synode (1721), dont les fonctionnaires,
nommés par le Tsar, ecclésiastiques mais aussi laïcs, allaient imposer à
l'Église une véritable tutelle bureaucratique. Le Synode lui-même n'était
qu'un Collège des Affaires ecclésiastiques, soumis, comme les autres, à
l'autorité suprême du Sénat, inséré donc dans la hiérarchie administrat
ive normale ; une section du Synode d'abord, puis un organisme de plus
en plus indépendant de lui ensuite, c'est-à-dire de plus en plus financier
et de moins en moins religieux, allait, en gérant les terres d'Église, canal
iser au profit de l'État les richesses du Clergé a.
Ainsi se résumait la politique de Pierre vis-à-vis du clergé. Jusqu'ici
rien que de très normal, de la part d'un monarque absolu, qui ne se souc
iait pas que l'Église fût ou tentât de devenir un État dans l'État ; et de
la part d'un Tsar autocrate, auquel portait ombrage le prestige dont le
second personnage de l'État, le Patriarche, jouissait traditionnellement
auprès du peuple. Peut-être nos monarques gallicans auraient-ils volont
iers traité leur Église nationale sur un mode approchant, s'ils n'avaient
dû, pour cela, payer le prix trop élevé d'une rupture avec Rome.
On aurait pu en rester là si Pierre n'avait été qu'un Louis XIV russe,
face à une Église fort commodément privée de soutien et de mot d'ordre
extérieurs. Mais il fut bien davantage : d'une part un « despote éclairé »
comme on dira plus tard, c'est-à-dire essentiellement un éducateur de son
peuple; d'autre part le créateur d'une puissance européenne, dont l'édifi
cation exigeait la rupture avec les conceptions traditionnelles du monde
et de la vie, publique et privée. Il faut entendre ici le mot « éducation »
dans un sens très large : l'alphabet, le calcul, la science et la technique,
mais aussi l'aptitude à concevoir le bien général et à tout y sacrifier.
1. Exposé très complet de cette question dans Titlinov, op. cit., pp. 327-355.
2. Sur le détail de ces réformes, V. Očerki istorii SSSR (Précis d'Histoire de
l'U.R.S.S.), premier quart du xvine, pp. 371-381. Le dépouillement du clergé au
profit de l'État s'achèvera sous Catherine II.
445 ANNALES
L'Église pouvait être, dans cette perspective, un obstacle ou un
levier : elle s'obstiner dans son traditionalisme xénophobe ou se
transformer en un foyer d'éducation, dans tous les sens du mot. Restait
à savoir si la conception que Pierre avait de l'éducation avait la moindre
chance de coïncider avec celle qu'en avait l'Église de cette époque, et
l'Église de ce pays.
Que voyons-nous en effet ? Un bas clergé ignorant, aussi réfractaire
à l'enseignement, qu'il fallait lui imposer sous la menace et qu'il considér
ait comme une brimade г, qu'à l'éloquence sacrée, se limitât-elle pro
saïquement à vitupérer l'ivrognerie, les superstitions païennes, la xéno
phobie ou la lâcheté de ceux qui préféraient l'oisiveté de l'existence
monastique aux labeurs et aux responsabilités de la vie séculière et famil
iale ; des moines errants, des « fous en Dieu », des dévots parasites contre
lesquels le gouvernement de Pierre se déchaîne ; des ermites « héroïques »
dont les exploits spirituels proclament l'incompatibilité de la quête des
biens de ce monde et de celle du salut. Les Tsars eux-mêmes, jadis, ne
prenaient-ils pas la robe du moine quand ils sentaient venir la mort ?
Transportons-nous maintenant dans un monastère célèbre des envi
rons de Moscou, tout près du Mont des Moineaux, dans les premières
années du règne (1696). Ici, la routine fait place à la critique : Pierre
« s'amuse », prétend conquérir les mers et se lancer sur les océans, pen
dant que son peuple s'épuise à payer les taxes et supporte une adminis
tration anarchique et pléthorique. Que trouvera le jeune Tsar à ce jeu ?
La perte du corps (il expose sa vie très précieuse) et celle de l'âme. Sa folie
des grandeurs se double d'un effarant mépris des convenances : le petit
peuple de Moscou a constaté avec stupeur qu'au cours des solennités qui
ont suivi la victoire d'Azov, le monarque s'était avancé à pied et dans
un costume allemand !
C'est le vieux moine Avraam, igumène du monastère, qui traduit
ainsi, dans des « Cahiers » adressés à Pierre, sa propre opinion et celle
des hôtes qui fréquentaient le monastère : « errants », paysans ou soldats
fugitifs, artisans des faubourgs (parmi eux un ouvrier de la briquetterie
1. Vains efforts du gouvernement, sous Pierre et sous Anna, pour faire instruire
les enfants des popes, d'après Titlinov, op. cit., pp. 373-400. Plaintes d'un Pope à qui
on a arraché ses enfants. Page 399 : « Oh ! enfants de mon cœur, on ne vous a pas pris
« pour l'instruction, mais pour un tourment sans fin. J'aurais préféré vous enfouir
« de mes propres mains dans la terre que vous livrer au séminaire, pour votre malheur. »
II faut préciser que les élèves, en cas d'incapacité ou de négligence, étaient transférés
du séminaire au régiment.
Thèmes de sermons recommandés par la propagande officielle : Cf. Pekarskij,
Nauka i literatura při Petre Velikom, 1862, t. I. (La science et la littérature sous Pierre
le Grand), p. 402 (Sermon d'un prédicateur « éclairé », Kohanovskij, sur la fainéantise
et la lâcheté des moines.)
446 L'ÉGLISE RUSSE
voisine du couvent et Posoškov, le futur publicisté) et, à l'autre extré
mité de l'échelle sociale, aristocrates qui venaient faire retraite dans le
monastère. Il le fait, il ne l'ignore pas, à ses risques et périls, parce qu'il
croit de son devoir d'en appeler à la conscience du Tsar et de le retenir
sur le chemin de la perdition. Il se retrouvera naturellement à la Chanc
ellerie Secrète, puis en exil dans un lointain monastère. Mais il aura eu,
pour nous, le précieux mérite d'exprimer les traits principaux de l'oppo
sition cléricale : le souci de la personne et du salut du Tsar (même chez
ceux qui le traiteront d'Antéchrist, on retrouvera ce trait) ; l'expression
d'un idéal paternaliste, plus soucieux d'alléger le fardeau populaire que
d'assurer la grandeur de la nation ; enfin une incompréhension bornée
des innovations de Pierre et une sorte d'effroi devant la démesure de
son oeuvre 1.
Les audaces de Pierre continuant, certains représentants de l'Église
glisseront franchement dans l'opposition, puis dans la trahison. L'affaire
du Tsarevic compromettra ainsi gravement les membres du monastère où
était reléguée la tsarine Eudoxie, mère d'Alexis. Un évêque, Diosiphée,
paiera de sa vie son dévouement à la recluse et les consolations que, sur
la foi de songes prétendus prémonitoires, il lui apportait dans sa prison *.
Enfin le clergé « refract aire » ne sera pas étranger à la diffusion de la
légende assimilant Pierre à l'Antéchrist.
On peut légitimement contester la portée de ces exemples. Le dépit
du clergé, dépouillé de ses honneurs et de ses biens, explique amplement
qu'il ait été impliqué dans les complots du règne ; l'incompatibilité des
conceptions grandioses de Pierre et des idées prudemment traditional
istes d'un moine âgé n'est pas pour surprendre ; enfin la déception de
quelques badauds, choqués de la simplicité du Tsar, comme l'était chez
nous le bon peuple du temps de Louis XI, ne tire guère à conséquence.
Rien de tout cela n'impliquait que dans le cœur et l'esprit des fidèles
— y compris de ceux qui étaient relativement « éclairés » — un combat
dramatique se livrât entre l'orthodoxe et le sujet loyal du Tsar novateur.
Sans doute faudrait-il entreprendre, pour être fixé à ce sujet, une
véritable enquête, à la fois historique et psychologique. Des « sondages »
ne suffisent pas. Qu'on nous permette seulement de mentionner deux
exemples, qui donnent un aperçu de la mentalité religieuse des hommes
de l'époque et de la façon dont ils ont vécu, sur ce plan précis, les bou
leversements du règne de Pierre et l'entrée brutale de la Russie dans le
« Siècle des Lumières ».
1. Sur toute cette affaire, V. B. Kafengauz, Posoškov, Moscou, 1951, chap. Ill,
pp. 20-36 et N. A. Baklanova, « Tetrady starča Avraamija » (Les cahiers du starec
Avraam), dans Istoričeskij Arhiv (Archives historiques), 1951, n° IV, p. 130. Sur
l'entrée de Pierre dans sa capitale après la victoire d'Azov, cf. Ustrjalov, Histoire
du règne de Ier, t. II, pp. 299-302.
2. Cf. Očerki (op. cit.), premier quart du xviii6 siècle, p. 422.
447 ANNALES
Voici d'abord — du moins le croirait-on — un collaborateur zélé de
Pierre, un homme entré jeune au service du Tsar : Avramov a voyagé
en Hollande ; il élabore des projets monétaires, est employé au Collège
des Mines, exploite une usine de cuivre. Pierre lui accorde ses faveurs
et le place à la tête de la typographie impériale, fondée à Saint-Pétersbourg
pour diffuser des ouvrages résolument laïques. Avramov racontera, dans
une sorte d'autobiographie spirituelle, comment en ce temps-là il menait
joyeuse vie, courait les banquets et se délectait à la lecture des auteurs
païens, tels Virgile ou Ovide, dont le Tsar lui confiait la publication.
Nouveau saint Jérôme, mais saint Jérôme « barbare », qui recherchait
dans les classiques latins des prétextes à divertissement plus que des
satisfactions esthétiques, Avramov ne tarda pas à prendre conscience de
l'incompatibilité de la culture humaniste et de sa foi chrétienne ; les
débauches de sa « folle jeunesse » lui apparurent dans toute leur horreur :
il avait « succombé à la tentation des divertissements de la chair, du luxe
et des amusements et autres scélératesses insensées et contraires au
salut ».
L'illumination de la grâce et du repentir lui vint à la suite de la lec
ture ď « un petit livre athée », présenté au Tsar et traduit par Bruce,
conseiller du règne en matière scientifique. C'était une œuvre de Huygens,
plus riche d'ailleurs en hypothèses fantaisistes sur « l'habitabilité » des
mondes lointains qu'en observations véritablement scientifiques. L'en
semble supposait toutefois une conception copernicienne du cosmos.
L'horreur qu'il éprouva pour ces théories diaboliques poussa Avramov
à « saboter » la mission que lui avait confiée le Tsar : profitant de l'absence
de Pierre, alors à l'étranger, il ne fit éditer qu'une quantité infime d'exemp
laires (1717). Plus tard, après la mort de Pierre, la publication russe de
la « Pluralité des mondes » de Fontenelle lui fut une nouvelle occasion
d'indignation. Voici en quels termes il commentait les œuvres qui boule
versaient sa conception anthropocentrique de l'univers : « Ils (Huygens
et Fontenelle) affirment avec Copernic que la terre tourne autour du
soleil ; qu'il existe de nombreuses étoiles, de nombreuses lunes... et
que ces globes par eux décrits sont semblables aux nôtres ; de plus ils
mentionnent constamment la « nature » comme si d'elle venaient tous les
bienfaits et les dons aux créatures et suggèrent ainsi avec malignité
qu'une vie autonome (sans Dieu ?) peut exister. » L'esprit dérouté,
l'âme en perdition, Avramov sombra peu à peu dans l'hallucination et
le mysticisme : assailli par les démons, il entreprit contre eux une lutte
acharnée « se battant jour et nuit contre la chair, le monde et Satan ».
La description des misères que lui fit subir l'esprit du mal rappelle par la
richesse de l'imagination et le pittoresque du vocabulaire, la littérature
du « raskol » : tantôt c'est un tapage nocturne, tantôt les démons saccagent
448 L'ÉGLISE RUSSE
les bains d'Avramov, une autre fois c'est son cocher qu'ils étouffent.
Avramov jeûne, se mortifie, fait des retraites, commence à rédiger des
projets dans lesquels s'exprime le programme des milieux cléricaux les
plus réactionnaires, rêve de théocratie, de dyarchie (Tsar et Patriarche),
ď « ordre moral » et d'un régime policier où le clergé partout présent
contrôlerait les moindres agissements des fidèles. C'est la dégénérescence,
la chute dans l'utopie et l'irréalisme le plus complet d'une ligne de pensée
qui avait jadis engendré Awakum. L'ancien typographe du Tsar, tou
jours rêvant de faire de la Russie une étouffante antichambre du Paradis,
se retrouvera, au temps d'Anna, déporté en Sibérie *.
Le drame de conscience d'Avramov, c'est le refus de la pensée libre,
issue de la Renaissance et renforcée par la « philosophie », par un esprit
borné et une âme maladivement scrupuleuse. L'aventure de Tveritinov
que nous allons lui opposer, c'est celle d'une intelligence hardie, séduite
par le « démon » de la critique universelle qui avait poussé les hommes de
la Réforme, et allait inspirer les « philosophes » du siècle des Lumières.
A Moscou, au faubourg des étrangers, un jeune « roturier » (Černo-
slobodec) séduit, comme Pierre jadis, par la science étrangère, avait fait
des études d'apothicaire et de médecin. Ce Tveritinov lisait aussi la Bible
en latin et consultait les brochures que publiaient, sur la religion luthé
rienne, les habitants du faubourg. Sa pensée religieuse était dominée par
un rationalisme froidement intellectuel. Il affirmait en premier lieu que
toutes les religions se valent, que toutes peuvent conduire au salut, car
la rectitude de la conduite importe plus que la pureté du dogme. D'où
il tirait le corollaire de l'obligation de la tolérance. En tant que chrétien,
il n'admettait d'autre autorité que celle des Écritures à l'exclusion de
l'enseignement des Pères et des Conciles : ici se profilait l'influence de
Luther. Enfin Tveritinov niait la légitimité de la hiérarchie ecclésiastique,
puisque, affirmait-il, chaque chrétien peut être à lui-même son propre
pasteur : Luther encore, certes, mais aussi une certaine tradition anar
chiste propre aux sectes russes (les strigol' niki du xve siècle prétendaient
déjà se passer de prêtres) étaient ici à Г arrière-plan.
Tveritinov joignait la hardiesse du langage à celle de la pensée : il se
permettait, sur l'incorruptibilité des reliques ou sur les pouvoirs guéris
seurs des saints intercesseurs, des plaisanteries de « carabin ». Ses talents
de polémiste embarrassaient jusqu'aux théologiens chevronnés. Il se fit,
dit-on, environ un millier de disciples, s'assura des soutiens puissants
à la cour et conquit même à ses idées des élèves de l'Académie ecclésias
tique.
1. Sur Avramov, voir l'intéressant article de l'historien de la littérature
A. N. Pypin, « Pervoe vremja posle Petra Velikogo » (Au lendemain du règne de
Pierre : Théophane, Avramov, Kantémir, Tatiscev) dans Vestnik Evropy (Messager
de l'Europe), 1895, t. I, pp. 282-287. (Abondants extraits de la « Confession » d'Avra
mov) ; et Čistovič, Theophan Prokopovi? i ego vremja, Moscou, 1868, (Théophane
Prokopovič et son temps), pp. 261-268.
449 ANNALES
La liberté dont jouit, douze ans durant, ce libre-penseur, n'a pas de
quoi surprendre : sa formation, son rationalisme, son horreur des supersti
tions et de l'intolérance, sa bouffonnerie même étaient autant de titres
à l'indulgence du pouvoir. Le Tsar, averti par les puissants amis de
Г « hérétique », alla jusqu'à l'arracher aux griffes de la justice ecclé
siastique qui avait entrepris des poursuites contre lui. En revanche,
Tveritinov et ses disciples les plus notoires durent faire une profession
de foi solennelle et publique de leur orthodoxie : Pierre ne plaisantait pas
quand il s'agissait de discipline et il n'entendait pas faciliter l'éclosion
d'un nouveau « raskol », fût-il d'inspiration protestante. Tveritinov, en
homme intelligent, comprit ces exigences, jura ce que l'on voulut et fit
acte de sujet docile, sinon de croyant repenti *.
Tveritinov, on le voit, était, par ses conceptions morales et religieuses,
très proche de Pierre. Mais sa révolte contre l'obscurantisme et la supersti
tion était trop hardie, trop teintée d'anarchisme populaire, elle venait
enfin de trop bas : aussi le Tsar fit-il preuve à son égard de ménagements
fortement mêlés d'une méfiance réticente. Pierre entendait que la Réforme
de l'Église, l'aménagement de la religion, vinssent d'en haut et fussent
contrôlées par le pouvoir. Et pourtant, il comprenait qu'il fallait à cette
réforme une base, si étroite fût-elle. Il espérait la trouver dans une des
provinces les moins solidement encore rattachées à son Empire, mais
tournée par tradition, plus que tout autre vers l'Occident.
Kiev était depuis plus d'un siècle le foyer d'où la culture rayonnait
sur toute la Russie : à ce titre Pierre devait, semblé-t-il, en faire son
alliée. Mais, d'une part, de quelle culture s'agissait-il ? D'autre part la
formation du haut clergé ukrainien pouvait-elle lui permettre de se
plier aux exigences de Pierre concernant la position de l'Église dans
l'État ?
Si, en un mot, on passait du plan culturel au domaine politique,
l'alliance était-elle jencore possible ? Pour le savoir, il faut très rapidement
retracer l'histoire de l'Académie ecclésiastique, fondée dans la capitale
de l'Ukraine au début du xvne siècle par Pierre Mogila.
Dès cette époque, Kiev avait vu s'épanouir la vie intellectuelle d'une
étroite élite de moines et de clercs érudits, méprisant l'ignorance du
clergé blanc. Dans la contagion de la lutte menée contre le voisin polonais,
c'est-à-dire contre le catholique, les kiéviens avaient adopté les méthodes
1. Documentation abondante sur l'hérésie et Tveritinov dans l'article, d'ailleurs
inachevé, de N. S. Tihonravov, « Moskovskie volnodum'cy v načale XVIII veka »
(Les libres penseurs à Moscou au début du xviii6 siècle), dans Sočinenija (Œuvres),
Moscou, 1898, vol. II, pp. 157-305 ; et l'article du Dictionnaire biographique russe,
1912 (tome Suvorov-Tkačev).
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