L'emploi féminin à l'ombre du chômage - article ; n°1 ; vol.115, pg 48-57

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Actes de la recherche en sciences sociales - Année 1996 - Volume 115 - Numéro 1 - Pages 48-57
L'emploi féminin à l'ombre du chômage.
Vingt ans de chômage et de rationnement du travail n'ont pas entamé la poursuite du mouvement de féminisation du salariat. La continuité de la vie professionnelle des femmes semble désormais inscrite dans les comportements d'activité à la manière d'une norme sociale dominante. Pour autant, ces mutations majeures n'ont pas cassé les mécanismes de production des inégalités de sexe. A côté des formes anciennes d'inégalité professionnelle -écarts de salaire, différences de carrières, ségrégations horizontales et verticales - de nouvelles modalités de disparités ont vu le jour : la création de noyaux durs de sur-chômage et de sous-emploi féminins solidement installés - et largement tolérés.
Die Gefährdung weiblicher Berufstätigkeit durch Arbeitslosigkeit.
Selbst nach zwanzig Jahren Arbeitslosigkeit und Rationalisierung ist die Entwicklung zur Feminisierung abhängiger Berufstätiger nicht wesentlich beeinträchtigt worden. Die Kontinuität des Berufslebens der Frauen scheint gewissermafien nunmehr als dominante soziale Norm fester Bestandteil des Beschäftigungsverhaltens zu sein. Dennoch sind durch diese einschneidenden Veränderungen die Mechanismen der Hervorbringung geschlechtlicher Ungleichheit nicht zerschlagen worden. Neben alten Formen beruflicher Ungleichheit, wie Lohn- und Laufbahndifferenzen, sowie horizontalen und vertikalen Segregationen, sind neue Disparitätsformen, wie die Entstehung spezifischer sozialer Gruppen aufgetaucht, in denen Überarbeitslosigkeit und weibliche Unterbeschäftigung fest verankert und in breitem Matee toleriert sind.
Unemployment clouds outlook for women's jobs.
Twenty years of unemployment and work rationing have not slowed the feminization of the labor force. The continuity of women's working lives seems to have become an activity behavior in the manner of a dominant social norm. And yet these major changes have not undone the mecha- nisms responsible for producing sexual inequalities. Alongside the old forms of professional inequality - differences in salary and career paths, horizontal and vertical segregation - new types of disparity have emerged : the creation of hard cores of high female unemployment and underemployment, firmly entrenched and. widely tolerated.
10 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1996
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Madame Margaret Maruani
L'emploi féminin à l'ombre du chômage
In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 115, décembre 1996. Les nouvelles formes de domination dans
le travail (2). pp. 48-57.
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Maruani Margaret. L'emploi féminin à l'ombre du chômage. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 115, décembre
1996. Les nouvelles formes de domination dans le travail (2). pp. 48-57.
doi : 10.3406/arss.1996.3203
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1996_num_115_1_3203Résumé
L'emploi féminin à l'ombre du chômage.
Vingt ans de chômage et de rationnement du travail n'ont pas entamé la poursuite du mouvement de
féminisation du salariat. La continuité de la vie professionnelle des femmes semble désormais inscrite
dans les comportements d'activité à la manière d'une norme sociale dominante. Pour autant, ces
mutations majeures n'ont pas cassé les mécanismes de production des inégalités de sexe. A côté des
formes anciennes d'inégalité professionnelle -écarts de salaire, différences de carrières, ségrégations
horizontales et verticales - de nouvelles modalités de disparités ont vu le jour : la création de noyaux
durs de sur-chômage et de sous-emploi féminins solidement installés - et largement tolérés.
Zusammenfassung
Die Gefährdung weiblicher Berufstätigkeit durch Arbeitslosigkeit.
Selbst nach zwanzig Jahren Arbeitslosigkeit und Rationalisierung ist die Entwicklung zur Feminisierung
abhängiger Berufstätiger nicht wesentlich beeinträchtigt worden. Die Kontinuität des Berufslebens der
Frauen scheint gewissermafien nunmehr als dominante soziale Norm fester Bestandteil des
Beschäftigungsverhaltens zu sein. Dennoch sind durch diese einschneidenden Veränderungen die
Mechanismen der Hervorbringung geschlechtlicher Ungleichheit nicht zerschlagen worden. Neben alten
Formen beruflicher Ungleichheit, wie Lohn- und Laufbahndifferenzen, sowie horizontalen und vertikalen
Segregationen, sind neue Disparitätsformen, wie die Entstehung spezifischer sozialer Gruppen
aufgetaucht, in denen Überarbeitslosigkeit und weibliche Unterbeschäftigung fest verankert und in
breitem Matee toleriert sind.
Abstract
Unemployment clouds outlook for women's jobs.
Twenty years of unemployment and work rationing have not slowed the feminization of the labor force.
The continuity of women's working lives seems to have become an activity behavior in the manner of a
dominant social norm. And yet these major changes have not undone the mecha- nisms responsible for
producing sexual inequalities. Alongside the old forms of professional inequality - differences in salary
and career paths, horizontal and vertical segregation - new types of disparity have emerged : the
creation of hard cores of high female unemployment and underemployment, firmly entrenched and.
widely tolerated.:
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Margaret Maruani
L'EMPLOI FÉMININ
À L'OMBRE DU CHÔMAGE
La constance de cette croissance constitue, en soi,
idéologique, epuis cessé vingt d'être ans, mis le au droit en niveau cause. à l'emploi L'installation symbolique, des femmes d'un politique, chôn'a un événement majeur pour la première fois dans l'his
toire du salariat, les femmes envahissent le marché du
mage massif a réactivé un certain nombre de réflexes de travail en période de chômage et de pénurie d'emploi.
défense contre ces « voleuses d'emploi » qui ont le « libre Un événement imprévu aussi tout le monde s'atten
choix» de ne pas travailler. Tout ceci n'a pas freiné la dait, il y a vingt ans, à ce que la crise chasse les femmes
progression de l'emploi féminin. Les femmes sont restées du monde du travail. Tous et toutes guettaient les signes
avant-coureurs d'un inévitable « retour au foyer » Or, sur le marché du travail mais elles paient cet illégitime
maintien au prix fort la crise de l'emploi n'a pas chassé contre toute attente et contre toutes prévisions, l'activité
les femmes de l'emploi, mais elle a considérablement féminine n'a cessé d'augmenter tout au long des années
durci les conditions dans lesquelles elles travaillent. L'ac 80 et 90. Entre 1975 et 1995, la population active de la
tivité féminine prospère, donc, mais à l'ombre du chô France a crû de 3,3 millions de personnes, dont 2,8 mil
mage et sous le sceau de l'inégalité. lions de femmes et 500 000 hommes1. Cette flambée
des taux d'activité féminine n'est pas une spécificité
française. Dans les pays qui nous entourent, du nord au
La résistance de l'emploi féminin sud de l'Europe, le même phénomène se vérifie. La
féminisation du salariat progresse alors que dans l'E
Depuis le début des années 60, on assiste, en France, à urope des Douze, entre 1965 et 1992, le nombre
une croissance spectaculaire de l'activité féminine. C'est d'hommes ayant un emploi a légèrement diminué, pas
dans ces années que démarre le mouvement de féminisa sant de 83 à 81 millions. Pendant le même laps de
tion de la population active qui se poursuit aujourd'hui. temps, le nombre de femmes au travail a très fortement
L'ampleur et la rapidité de cette mutation tiennent en augmenté, partant de 40 millions en 1965 pour arriver à
quatre chiffres en 1962, 6,5 millions de femmes et 13 mil 54 millions en 1992 2,
lions d'hommes étaient actifs, en 1995, près de 11,5 mil Quels que soient les taux, les indicateurs que l'on uti
lions de femmes et 14 millions d'hommes le sont. En l'e lise, les faits sont là en France comme partout en
space de trois décennies, 5 millions de femmes et 1 million Europe, depuis plus de vingt ans, ce sont les femmes qui
d'hommes ont afflué sur le marché du travail. ont assuré le renouvellement et l'élargissement de la
population active. Plus précisément, c'est l'explosion des
taux d'activité des femmes d'âge intermédiaire (25- [TABLEAU : POPULATION ACTIVE DE LA FRANCE DE 1962 À 1990
49 ans) qui est à l'origine de ce mouvement. En France, Recensements Hommes Femmes Ensemble
leurs taux d'activité ont quasiment doublé, passant de 1962 19,7 13,2 6,6 40 % en 1962 à 78 % en 1995 3. La plupart des femmes 7,1 1968 13,6 20,7 ont désormais, comme les hommes, des trajectoires pro-
8,1 1975 13,9 22,0
1982 14,2 9,6 23,8
1990 14,2 U 25,3 1 - D'après les données des enquêtes sur l'emploi de l'INSEE.
2 - Source L'Emploi en Europe 1993, Commission des communautés Effectifs, en millions. européennes. Sources INSEE, Données sociales 1993 3 - Source INSEE, Enquêtes sur l'emploi. :
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féminin à l'ombre du chômage 49 L'emploi
TABLEAU 2: EMPLOI ET CHÔMAGE DANS L'UNION EUROPÉENNE* (EFFECTIFS, EN MILLIONS)
1985 1988 1992 1965 1975 1990 1991
Hommes
Population totale 142,3 152,0 156,5 157,9 159,8 160,3 161,5
83,0 81,9 78,7 80,4 82,1 80,9 Emploi total 81,8
Chômage total 3,3 8,0 6,8 5,7 6,3 7,2
Femmes
Population totale 151,0 160,4 165,3 166,3 168,1 168,6 168,5
Emploi total 42,5 46,6 50,1 53,9 39,6 52,5 53,2
6,9 7,1 Chômage total 2,3 6,4 6,6 6,9
* II s'agit, pour l'ensemble du tableau, de chiffres concernant les douze pays de l'Union européenne telle qu'elle existe depuis 1986.
Source L'Emploi en Europe 1993.
fessionnelles continues, qui ne s'interrompent pas à l'âge Dans la France des années 90, le modèle dominant
des maternités. n'est plus celui du choix (travail ou famille), ni celui de
Y alternance (travailler - s'arrêter - retravailler), mais De fait, les charges familiales pèsent de moins en
moins sur les comportements d'activité des femmes. En celui du cumul: pour une mère de deux enfants, il est
désormais devenu « normal » de travailler alors qu'il y a France, parmi les femmes de 20 à 59 ans, les taux d'acti
trente ans il était tout aussi « normal » de s'arrêter dès la vité sont de 68,6 % sans enfant, 77,3 % avec un enfant,
69,9 % avec deux enfants et 39,6 % avec trois enfants et première naissance.
plus4. De ce point de vue, le chemin parcouru depuis les Or, c'est ce basculement des normes sociales de l'acti
années 60 est impressionnant à cette époque, c'est au vité féminine qui a assuré la croissance de la population
premier enfant que se faisait la coupure entre activité et active totale en France, depuis trente ans, la seule caté
inactivité. La majorité des femmes était donc concernée gorie dont les taux d'activité ont augmenté est précisé
par cette discontinuité de la vie professionnelle. Aujourd ment celle des femmes de 25 à 49 ans. Ainsi les «mères
de famille » ont-elles assuré le renouvellement et l'élargi'hui, la césure se fait au troisième enfant, c'est-à-dire
pour une toute petite minorité. Au-delà des taux d'acti ssement de la population active.
vité, il s'agit là d'une véritable rupture sociologique, d'un Plus encore que les taux, ce sont les courbes qui nous
déplacement des normes sociales qui régissent les comrenseignent sur le sens et la portée de l'évolution des
portements vis-à-vis du travail. comportements d'activité féminine. On peut, schémati-
quement, caractériser trois modèles d'activité féminine
1) Une courbe à une seule crête dessine un modèle TABLEAU 3 TAUX D'ACTIVITE DES FEMMES DE 25 A 49 ANS. d'inactivité dominante: seules les femmes de 20 à EUROPE 1983, 1987, 1991 ET 1993 (en %)
25 ans, célibataires pour la plupart, ont des taux d'acti
1983 1987 1991 1993 vité élevés. Après le mariage ou la maternité la majorité
Belgique 58,8 63,8 68,1 71,0 des femmes cesse définitivement de travailler. C'est le cas
Danemark 86,4 87,7 88,8 87,7 en Irlande, en Espagne, en Grèce, en Italie et au Luxemb
58,2 61,5 67,8 73,3 Allemagne (Ouest) ourg.
Grèce 45,1 50,6 51,9 55,2 2) Une courbe « bimodale » (ou en M) dépeint un - Espagne 42,6 51,4 55,0 modèle d'activité discontinue ici, la majorité des femmes
France 68,4 71,9 75,1 77,3 s'arrête de travailler entre 25 et 40 ans lorsqu'elles ont des Irlande 38,1 43,3 49,2 53,7 enfants, puis retravaillent lorsque ceux-ci sont grands. Italie 48,3 52,7 57,1 55,3 C'est le schéma qui prévaut encore dans l'ex-Allemagne 44,7 50,9 55,0 57,4 Luxembourg de l'Ouest, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni. Pays-Bas 45,4 56,1 62,3 65,8
3) Une courbe en U renversé caractérise un modèle - Portugal 66,3 74,2 75,1
où Y activité continue domine dans ce cas de figure, les Royaume-Uni 63,1 69,3 73,7 74,5
- Europe des 1 2 61,1 66,1 68,5
4 - D'après les données d'Eurostat citées par Jill Rubery et Colette Source Eurostat, Enquêtes sur les forces de travail. Fagan, in Bulletin sur les femmes et l'emploi en Europe. n° 1, 1992. :
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50 Margaret Maruani
femmes cumulent activité et obligations familiales. La Ces discours, ces projets sont sans effets sur les com
portements d'activité 8. Les femmes ne fonctionnent pas - majorité d'entre elles ne s'arrête pas de travailler lors
ne fonctionnent plus - comme une « armée de réserve 9 » qu'elles ont des enfants. Cette courbe est aussi celle qui
se rapproche du modèle masculin. Elle traduit une Mais ils ont une fonction symbolique forte celle de légi
homogénéisation des comportements d'activité féminins timer des inégalités en tous genres. Car l'idée que les
et masculins. Ce modèle d'activité est celui que l'on ren femmes pourraient se retirer silencieusement du marché
du travail pour se réfugier dans l'inactivité signifie bien contre au Danemark, au Portugal et en France.
que leur droit à l'emploi est toujours contingent - tou
jours soumis aux contingences du moment. Et que leur 100 H
chômage est moins grave.
80- 1991
60- Un sur-chômage toléré
40-
Parallèlement à la féminisation du salariat, le dévelop
20- pement d'un sur-chômage féminin constitue une des ten
dances lourdes de ces deux dernières décennies. Les
femmes sont plus au chômage que les hommes, leur 15-19 20-24 25-29 30-34 35-39 40-44 45-49 50-54 55-59 60-64 65 +
chômage dure plus longtemps, il est plus résistant aux Classe d'âge
périodes de reprise économique, c'est-à-dire plus struc- Source L'Emploi en Europe 1993-
La France des années 60 était, pour les femmes, celle 5 - Cf. entre autres, l'ouvrage de Dominique Meda, Le Travail, une
valeur en voie de disparition, Paris, Aubier, 1995. de l'activité discontinue. Depuis le début des années 80,
6 - La thèse n'est pas véritablement nouvelle. La crise de l'emploi n'a la courbe a changé de forme et c'est désormais la conti fait que redonner des habits neufs à un vieux thème qui, tel un sernuité qui constitue le modèle dominant. pent de mer, resurgit périodiquement dans la panoplie des « questions
Tout ceci est désormais connu et reconnu mais pas de société». Tout comme l'idée qu'il n'y a plus de jeunesse ou que le
niveau baisse, la thèse du déclin de la valeur travail réapparaît régulièvéritablement admis. À une époque où il est de bon ton rement. de décréter le déclin de la « valeur travail 5 », la montée en 7 - Cf. notamment la proposition issue du « rapport Codaccioni » de
puissance de l'activité féminine a quelque chose d'émcréer une « allocation parentale de libre choix » (Colette Codaccioni, La
Politique familiale, octobre 1993). Ce projet visait à offrir une allocainemment contrariant. Car le crépuscule annoncé de la tion du montant d'un demi-Smic au « parent » qui s'occuperait de l'en« société du travail ^ » a une utilité sociale forte quand fant de la naissance jusqu'à l'entrée en maternelle, et ce dès le premier
l'emploi vient à manquer, il est bien commode de pou enfant.
voir mettre en doute le sens du travail, sans se soucier 8-11 n'est que d'observer l'insuccès des différentes formules de
congés ou d'allocations dites « parentales » visant à favoriser un retrait des raccourcis ou des amalgames faut-il « aimer » le tra des femmes du marché du travail. Le congé parental d'éducation tout vail pour tenir à l'emploi ? comme les différentes formules d'allocation parentale
CAPE) instituées par Georgina Dufoix en 1985 et redéfinies par Michèle Par ailleurs, la main-d'œuvre féminine est précisé
Barzach en 1986 n'ont intéressé qu'une poignée de femmes. En ment celle sur laquelle, traditionnellement, on compte le décembre 1993, 156 000 «personnes» (dont 95 % de femmes) bénéfi
plus pour gérer la pénurie d'emplois. L'idée n'est pas ciaient de l'APE. Cf. Jeanne Fagnani, «"L'allocation parentale d'éducat
ion" effets pervers et ambiguïtés d'une prestation», Droit social, n°3, franchement neuve, mais elle court toujours. De façon 1995, p. 287-295. épisodique et récurrente, technocrates et gouvernants de 9 — Appliquée à l'activité féminine, la thèse de l'armée de réserve défitous bords imaginent que les femmes pourraient bien, à nit les femmes comme un volant de main-d'œuvre précaire, appelées
la faveur de quelque allocation ou salaire maternel à travailler pendant les périodes d'expansion économique et de pénur
ie de main-d'œuvre, expulsées du marché du travail dans les déguisé7, se retirer du marché du travail et laisser la moments de crise et de chômage. Depuis quinze ans, cette thèse a été place aux hommes. Sans se préoccuper de quelques largement débattue. Cf. notamment Helena Hirata et John Hump
hrey, « Crise économique et emploi des femmes » Sociologie du tra« détails » pratiques quelle(s) place(s) au juste ? Les
vail, n° 3, 1984 Patricia Bouillaguet-Bernard, Annie Gauvin-Ayel, hommes au chômage viendraient-ils remplacer les Jean-Luc Outin, Femmes au travail- Prospérité et crise, Paris, Económ
femmes sur les emplois qui leur sont généralement dévol ica, 1981 Ruth Milkman, «Le travail des femmes et la crise écono
mique, quelques leçons tirées de la grande crise », La Revue d'en face, us infirmières, secrétaires, femmes de ménage, cais naS 5-6, 1979 Margaret Maruani et Chantai Nicole, « Quelques réserves sières ? Et combien faudrait-il payer pour que les femmes sur l'armée de réserve», Revue française des affaires sociales, n° 2,
abandonnent leur emploi ? 1985. 1
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L'emploi féminin à l'ombre du chômage 5/
Entre travail et emploi
A au l'origine hasard de d'une mes enquête réflexions sur actuelles une grève sur de la distinction femmes1. Au entre hasard, travail car et l'objet emploi, de une cette «découverte» investigation empirique, n'était ni le faite tra
vail ni l'emploi, mais la grève et ses incidences sur les trajectoires personnelles des femmes qui l'avaient menée : les
lendemains de la grève, tel était l'objet. Cette grève2 avait démarré en I975 à la suite d'un dépôt de bilan et d'un
licenciement collectif de l'ensemble du personnel. Elle s'est achevée, victorieuse, en I977, par la réouverture de l'usine
et l'embauche de toutes les grévistes.
L'emploi, donc, était la raison d'être de ce conflit: trois ans de grève avec occupation des locaux et reprise de la
fabrication sous contrôle ouvrier pour garder l'emploi. Malgré un travail détesté. Car ces femmes en grève pour leur
emploi dressaient de leur travail un portrait bien sombre. OS de la confection, elles n'avaient pas choisi ce métier,
qu'elles exerçaient pour un salaire dérisoire. Elles n'aimaient pas ce travail à la chaîne et en cadence, sous le contrôle
des « contredames » et du chronomètre. Au fil des interviews et des récits de grèves se dessinait ainsi un contraste
frappant entre le rapport au travail et le rapport à l'emploi. Les témoignages ne présentaient pas une belle image du
travail des femmes ouvrières. Loin de l'exaltation du travail bien fait ou de l'amour du métier, ils disaient le rejet du
rendement, de la chaîne et du travail en usine. Mais ils exprimaient également, avec la même force et la même rage,
l'attachement à l'emploi, la liberté que procure le fait d'avoir un emploi.
C'est en réfléchissant à ce rapport éminemment contradictoire au travail et à l'emploi que la distinction entre ces
deux niveaux est devenue une évidence inscrite dans la réalité sociale : si l'on peut à la fois rejeter son travail et tenir à
son emploi, combattre contre ses conditions de travail et lutter pour garder son emploi, alors le travail et l'emploi sont
deux choses différentes. Le travail : les conditions d'exercice de l'activité professionnelle. L'emploi : le fait d'avoir un
travail. Que cette distinction apparaisse à partir et à propos de féminine n'est pas un hasard. Car pour elles
seules on a longtemps amalgamé travail et emploi beaucoup de femmes travaillent dans des conditions de salaire, de
qualification, de parcellisation extrêmement difficiles. Elles auraient un rapport au travail négatif et aimeraient donc
s'arrêter de travailler.
Ce type de raisonnement conduit tout droit à une thèse extrêmement simple seules les femmes privilégiées,
celles qui ont un rapport positif au travail, un métier intéressant, agréable, bien payé, « désirent» travailler. Toutes les
autres (c'est-à-dire la grande majorité des femmes) ne rêvent que de cesser leur activité professionnelle. Dans cette
logique - dans la logique de la confusion entre travail et emploi -, l'activité professionnelle des femmes n'est que luxe
superficiel ou contrainte insupportable. Nombre de débats sur le travail des femmes se sont empêtrés dans cette
alternative en forme d'impasse : libération ou aliénation par le travail ?
Peut-être faut-il admettre aujourd'hui que si « le travail des femmes est entre l'idéal de liberté et la nécessité de
subsistance3», c'est aussi parce que, tout comme les hommes, elles peuvent avoir un rapport au travail et à l'emploi
contradictoire. Et que c'est précisément là, entre le refus du travail et l'attachement à l'emploi, que se situe l'espace
des luttes sociales.
- Enquête réalisée en 979- 980 avec Annie Borzeix et qui a débouché sur un livre paru aux Éd. Syros en I982, Le Temps des chemises, Paris, 249 p.
2 - II s'agit de la grève de la CIP (Confection industrielle du Pas-de-Calais).
3 - Geneviève Fraisse, « Le travail, c'est la liberté », in Actuel Marx (Ed.), Congrès Marx international, PUF, 996, p. 53- 6
turel. En France, les femmes représentent moins de la pour les hommes et 11,8 % pour les femmes; en 1994,
moitié des actifs (45 %), mais plus de la moitié des chô- elle est de 10,2 % pour les premiers et de 13 % pour les
meurs (51 %). D'après l'enquête sur l'emploi de 1995, le secondes.
taux de chômage global (11,6 %) se décompose en 9,8 %
pour les hommes et 13,9 % pour les femmes. 10 _ cf Annje Gauviri) „ Le sm,chômage fémmm à la lumière des com_
Ce phénomène n'est pas une Spécificité française10. paraisons internationales », Les Cahiers du Mage, nos 3-4, 1995.
Partout en Europe11 les taux de chômage des femmes 11 - À l'exception du Royaume-Uni où le problème de la définition
sont systématiquement plus élevés que ceux des du chômage féminin se pose en des termes assez particuliers. Cf.
Ariane Hegewisch, «A mi-chemin entre l'Amérique et l'Europe, les
hommes. Systématiquement et régulièrement: la femmes et le chômage en Grande-Bretagne», Les Cahiers du Mage,
«moyenne» européenne s'établissait en 1983 à 8,7 % nos 3-4, 1995. 1
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52 Margaret Maruani
Chômage ou inactivité ? Loin d'effacer la question, les compTABLEAU 4: TAUX DE CHOMAGE*
araisons internationales ne font que renforcer la nécessité MASCULINS ET FÉMININS.
d'une réflexion sur les chevauchements entre ces deux EUROPE 1983, 1987, 1992 ET 1994 (EN %)
situations.
Hommes 1983 1987 1992 1994 L'analyse du chômage féminin est, de ce point de vue, tout
Europe des 12 8,7 8,7 8,1 10,2 à fait éclairante tant le problème du flou des catégories est
Belgique 8,7 7,4 5,5 7,7 aigu. Comment interpréter les écarts entre chômage fémi
nin et masculin ? Comment comprendre les disparités entre Danemark 8,1 4,4 8,4 7,2
pays ? Une part non négligeable des réponses aux questions Allemagne
que l'on se pose réside dans la façon, variable selon les 6,1 5,3 4,1 7,5 (de l'Ouest) pays et les époques, dont le non-emploi se traduit en chôGrèce 5,8 5,1 4,8 6,0
mage ou en inactivité. Espagne 16,5 16,8 14,0 20,0 Il y a là un problème de comptage statistique de première France 6,3 8,2 8,1 IU importance la façon dont on recense le non-emploi des Irlande 14,6 17,4 16,9 14,5 femmes pèse fortement sur le niveau de chômage global de Italie 5,8 7,4 6,9 8,8 chaque pays. Mais il y a aussi une question plus fondamental2,6 1,8 1,5 3,0 Luxembourg ement sociologique comprendre la façon dont se constitue
Pays-Bas 1,2 7,5 5,4 6,5 la notion de chômage pour les femmes, c'est saisir la manière
Portugal 5,3 5,1 3,4 5,9 dont se délimitent les frontières entre l'activité, le non-emploi
M,8 10,8 11,4 Royaume-Uni 12,0 et l'inactivité. En ce sens, l'importance du chômage féminin
est un indicateur double il nous renseigne sur les difficultés
Femmes 1983 1987 1992 1994 de l'accès des femmes au marché du travail (un indicateur de
discrimination) en même temps qu'il témoigne de la forte Europe des 12 1,8 13,1 13,0 11,5
présence des femmes sur le marché du travail et du déclin de 19,1 12,4 Belgique 17,5 12,2
l'inactivité féminine (un indicateur de l'homogénéisation des Danemark 6,9 9,0 10,4 10,8
comportements d'activité masculins et féminins). Allemagne
Du fait de cette dualité, les statistiques européennes du 7,9 8,1 5,1 10,3 (de l'Ouest) chômage féminin présentent une série d'énigmes sociolo13,7 Grèce 11,7 11,4 12,9 giques non résolues. Si le Royaume-Uni est le seul pays Espagne 20,9 27,7 25,3 31,4 d'Europe où les taux de chômage des femmes sont inféFrance 10,8 13,3 12,5 14,6 rieurs à ceux des hommes, est-ce parce que le marché du
Irlande 16,6 19,2 19,4 14,7 travail y est moins discriminant - moins « sélectif » - ou est-
Italie 14,5 16,9 15,6 15,6 ce parce que certaines catégories de femmes n'ont pas la
5,3 3,7 2,8 4,3 Luxembourg possibilité ou la volonté de se comptabiliser comme chô
Pays-Bas 14,8 14,1 8,7 8,1 meuses ? Qu'en est-il notamment de toutes celles qui aupa
Portugal 11,8 9,3 6,5 7,8 ravant exerçaient une activité à temps partiel (moins de
quinze heures hebdomadaires), comme il en existe au Royaume-Uni 9,8 9,9 9,2 7,4
Royaume-Uni, c'est-à-dire qui ne bénéficient d'aucune pro
* Chômage au sens du BIT tection sociale et dont les revenus ne sont pas soumis à
Source Eurostat, enquête sur les forces de travail. l'impôt? Ou bien encore, troisième hypothèse, est-ce just
ement la présence de nombreux petits emplois à temps part
iel, de fait réservés aux femmes, qui permet à celles-ci de
trouver plus facilement du travail ? Ces inégalités se retrouvent à tous âges. La structure
Les mêmes questions se posent à propos de la durée du du chômage par tranche d'âge est sensiblement la chômage. Globalement, la moyenne européenne place les même pour les deux sexes, mais, à l'exception du femmes avant les hommes quelle que soit la durée du chô
Royaume-Uni, les taux sont toujours plus élevés pour mage. Mais dès que l'on fait éclater cette moyenne pour
les femmes. C'est chez les moins de 25 ans que le chô regarder la situation pays par pays, des différences signif
mage des jeunes femmes, cumulant les effets de l'âge et icatives apparaissent et deux groupes se distinguent. Dans
le premier, qui rassemble la majorité des pays, le chômage du sexe, atteint des sommets impressionnants en
de longue durée touche plus les femmes que les hommes Grèce et en Italie, avant 25 ans, plus d'une femme sur
c'est le cas en Belgique, au Danemark, en Grèce, en trois est au chômage, en Espagne c'est le cas de 50 %
Espagne, en France, en Italie et au Portugal. Dans le des jeunes femmes. À l'autre extrémité de la pyramide second, le chômage féminin diminue au fil des mois et des des âges, chez les plus de 50 ans, les taux de chômage années après un an ou deux ans, les écarts entre chômage
sont très faibles le non-emploi, dans ces classes d'âge, féminin et masculin se comblent (en Allemagne et aux
prend la forme de retraites anticipées et se traduit ainsi Pays-Bas) ou s'inversent (en Irlande). Au Royaume-Uni, le
en inactivité. chômage féminin diminue brutalement au bout d'un an. :
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L'emploi féminin à l'ombre du chômage
Comment interpréter ces données ? S'agit-il, dans ces quatre comme chômeuse alors qu'ailleurs ou en d'autres temps
pays, d'une plus grande capacité des femmes à retrouver du elle serait inactive ? Quelle est la part de norme sociale qui,
travail ou, au contraire, d'une dilution du chômage de au-delà des règles d'indemnisation et d'inscription au chô
longue durée dans l'inactivité ? Une partie de la réponse à mage, pousse les femmes à se présenter comme chômeuses
cette question se trouve dans les données sur l'indemnisa ou à se définir comme inactives ?
tion du chômage. Questions sans réponses fermes ni définitives, mais qui ont
En matière à' indemnisation, de fortes inégalités entre les le mérite d'interroger sociologiquement les catégories sta
sexes existent et persistent. À l'exception de la Belgique et tistiques, de pointer les angles morts plutôt que de se focali
du Danemark, les femmes au chômage sont partout nota ser sur les défauts d'harmonisation. Savoir combien et qui
blement moins indemnisées que les hommes dans l'Eu sont les chômeurs n'est pas seulement, n'est pas essentielle
rope des Douze, en 1991, un chômeur sur deux perçoit des ment, un problème de comptage. C'est avant tout une
indemnités alors que ce n'est le cas que pour une chô affaire de conventions qui sont les chômeurs ? Quelles
meuse sur trois. Ces différences sont particulièrement fortes sont les formes de non-emploi que l'on comptabilise
en Irlande, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni où la proport comme chômage ?
ion de chômeurs indemnisés est le double de celle des Le sur-chômage féminin est donc un fait avéré qui chômeuses.
s'inscrit dans les caractéristiques du chômage contemporÀ l'inverse, dans les pays de l'Europe du Sud, en Grèce, en
ain général mais inégal, massif mais sélectif. Lisible Italie et au Portugal, la proportion de chômeurs indemnisés
demeure faible, dans le cas des hommes comme dans celui dans toutes les statistiques de l'emploi, cette sélectivité
des femmes les écarts entre les sexes sont réduits, mais le est cependant frappée d'une sorte d'invisibilité sociale
chômage est fort peu indemnisé pour tous. le niveau de chômage « tolerable » tout comme le degré
L'indemnisation du chômage varie également selon le statut d'insécurité de l'emploi «admissible», varie fortement familial. Du côté des hommes, les chômeurs mariés sont net selon qu'il s'agit d'hommes ou de femmes, de cadres ou tement plus nombreux à percevoir des indemnités que les
d'ouvrier(e)s, de jeunes ou de moins jeunes. chômeurs célibataires, et ce dans tous les pays. Pour les
Ainsi en est-il du chômage des jeunes qui, dans le femmes, la moyenne européenne (35 % des chômeuses
mariées, 32 % des chômeuses célibataires) masque de fortes débat social et politique sur la crise de l'emploi, ra
disparités. Dans la plupart des pays, les femmes au chômage ssemble un grand consensus un quart des moins de
sont légèrement plus indemnisées lorsqu'elles sont mariées, 25 ans, dit-on, est au chômage. Tous s'accordent à y voir sans que ces écarts ne soient véritablement prononcés. une situation choquante, quelque chose comme le sympQuatre pays font exception à cette répartition en Irlande, au tôme de l'échec d'une société, l'urgence des urgences Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en Allemagne, les femmes
sociales. mariées sont nettement moins fréquemment indemnisées. En
Mais dans ce constat en forme d'inventaire des prioriIrlande, 59 % des chômeuses célibataires et 24 % des chô
tés, il y a un oubli. On omet en effet de dire que si 26 % meuses mariées perçoivent des indemnités de chômage, au
Royaume-Uni elles sont respectivement 53 % et 28 %, aux des jeunes de moins de 25 ans13 sont au chômage, ce
Pays-Bas 32 % et 18 %, en Allemagne 63 % et 52 % 12. chiffre se décompose en 21 % des jeunes hommes et
De fait, il semble bien qu'une part non négligeable du défi 32 % des jeunes femmes un jeune homme sur cinq et cit d'indemnisation des femmes au chômage soit liée, dans une jeune femme sur trois. Le chômage des jeunes, mascertains pays, à la faible indemnisation des femmes sivement, est un fait féminin. Mais un fait oublié - mariées. Les pays où l'on constate de fortes disparités entre
comme si la jeunesse n'avait pas de sexe. l'indemnisation des hommes et des femmes sont précisé
Autre exemple de chômage qui choque celui des ment ceux où l'on trouve de faibles proportions de chô
meuses mariées touchant des indemnités. Par ailleurs, on cadres. Régulièrement la grande presse s'émeut de la
note une corrélation tout aussi forte entre faible indemnisat montée du chômage des cadres supérieurs. Le fait est
ion des femmes mariées et faibles taux féminins de chô exact leur taux de chômage a notablement augmenté mage de longue durée. C'est probablement le signe que les dans les dernières années. Mais il demeure un des plus systèmes d'indemnisation défavorables aux femmes bas 5 %. À l'autre extrémité de la pyramide sociale, les mariées contribuent à repousser une partie d'entre elles
taux de chômage les plus élevés se trouvent chez les vers l'inactivité au fur et à mesure que le chômage prend de
employées (15 %) et les ouvrières (20 %). Arithmétique- la durée en ce cas, une mère de famille qui perd son
emploi n'est pas chômeuse, elle retrouve son statut « natur ment, les choses sont simples les employées sont trois
el » de femme au foyer. fois plus au chômage que les cadres supérieurs, les
Plus que d'autres, la question du chômage féminin, on le ouvrières quatre fois plus. voit ici, porte en germe celle de l'inactivité contrainte entre
le chômage découragé et l'inactivité forcée, où se situent les
12 — Source Eurostat, Enquêtes sur les forces de travail 1991- frontières ? Comment se fait-il qu'une « femme qui ne tra
vaille pas » soit, dans tel pays et à telle époque, considérée 13 - Source INSEE. Enquête sur l'emploi de 1995. :
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54 Margaret Maruani
férentes formes de précarité mises en place dès le milieu TABLEAU 5 TAUX DE CHOMAGE*
SELON LE SEXE ET LA CSP - FRANCE 1995 des années 70 (travail intérimaire, CDD, stages en tous
genres). En 1995, l'INSEE recense 1,3 million de perFemmes Ensemble Hommes sonnes en situation de sous-emploi15, c'est-à-dire 1,3 milAgriculteurs exploitants 0,6 0,5 0,6 lion de personnes à temps partiel qui déclarent souhaiter Artisans, commerçants, travailler davantage. chefs d'entreprise 4,0 4,2 4,1
Or, tout comme le chômage, le sous-emploi est fortCadres, professions
ement sélectif. Par le biais du travail à temps partiel, il intellectuelles 4,9 5,2 5,0
Professions touche massivement les femmes. En France, près de 85 %
intermédiaires 6,3 7,3 6,7 des personnes qui travaillent à temps partiel sont des
Employés 12,5 15,3 14,6 femmes. Dans l'Union européenne, ce taux de féminisaOuvriers 12,7 19,8 14,2 tion s'étage entre 76 % et 90 %. Total 9,8 13,9 1 1,6 Mais à la différence de nombre de nos voisins euro
*Chômage au sens du BIT. péens, le travail à temps partiel est, en France, un phéno
Source INSEE, Enquête emploi 1995. mène récent. Son essor date, très précisément, du début
des années 80 de près de 1,5 million d'actifs à temps
partiel en 1980, on est passé à plus de 3 millions aujourCe silence est d'autant plus impressionnant que les
d'hui. Autant dire que le temps partiel n'est pas, en discours sur le chômage sont généralement ciblés, caté
gorisés le chômage des jeunes, celui des diplômés, des France, une composante de la croissance de l'activité
bas niveaux de qualification, des plus de 40 ans, etc. Ce féminine. C'est à temps plein que les femmes ont afflué
découpage en tranches d'âge ou de niveaux ne fait que sur le marché du travail depuis le début des années 60.
masquer un phénomène extrêmement simple la sélecti Le travail à temps partiel est arrivé au début des années
80, à la faveur de la crise de l'emploi et sous l'impulsion vité du chômage fonctionne comme un décalque des
inégalités sociales les plus classiques - le sexe, les classes de politiques fortement incitatives16. La croissance des
sociales. emplois à temps partiel s'est faite parallèlement à celle
À l'évidence il y a donc des « seuils de tolérance » au du chômage.
chômage qui reposent sur des critères sociaux implicites.
Or c'est là que l'on retrouve la question du droit à l'em
ploi. Si le sur-chômage féminin est à ce point invisible, 14 — C'est en ces termes que Teresa Toms analyse le chômage féminin ce n'est pas par méconnaissance, par omission ou par en Espagne. Cf. Teresa Toms, « Chômages », in La Place des femmes, les
enjeux de l'identité et de l'égalité au regard des sciences sociales, Paris, indifférence. Ce silence nous renvoie à un phénomène
La Découverte, 1995, p. 529-533. plus profond la tolérance sociale1^ au chômage des
15 - INSEE, Enquête sur l'emploi de mars 1995, in INSEE Première femmes. n° 389, juin 1995.
16 — En France, la législation sur le travail à temps partiel est relativ
ement tardive. Les premières lois sur le travail à temps datent du
début des années 80 la loi du 23 décembre 1980 sur le secteur public Sous-emploi, précarité et paupérisation
et celle du 28 janvier 1981 sur le privé fournissent les premières incita
tions au développement du travail à temps partiel. Elles sont rapide
Conséquence du chômage, le sous-emploi et la pré ment relayées, dès l'arrivée de la gauche au pouvoir, par l'ordonnance
du 26 mars 1982 et le décret du 20 juillet 1982 qui s'inscrivent dans la carité ont considérablement augmenté depuis le début logique du dispositif précédent extension du travail à temps partiel. des années 80. Car le chômage, ce n'est pas seulement la Les mesures qui se succéderont par la suite (décrets du 27. 6. 84 et du
5. 3- 85, lois du 31. 1. 91 et du 31. 12. 92) iront toutes dans le même sens privation d'emploi pour un nombre grandissant de per
en proposant des aides financières aux employeurs pour la création sonnes, c'est également un moyen de pression sur les d'emplois à temps partiel. Plus récemment, la loi quinquennale sur conditions de travail et d'emploi de tous ceux et celles l'emploi du 20. 12. 93 introduit de nouvelles incitations au travail à
temps partiel application au travail à temps partiel du principe d'anqui travaillent. C'est au nom du chômage que l'on préca-
nualisation du temps de travail, abattements de cotisations sociales rise l'emploi et que l'on rejette certaines catégories de patronales pour les embauches à temps partiel. À la différence d'autres
salarié(e)s vers l'inactivité contrainte, que l'on fait baisser formes d'emploi «atypiques» (intérim, CDD...), le travail à temps part
iel réunit un grand consensus politique depuis quinze ans, les goules salaires et que l'on redéfinit les îythmes de travail. Au- vernements ont changé mais la vis-à-vis du temps partiel a delà des chômeurs eux-mêmes le chômage a envahi le toujours suivi la même ligne incitative - phénomène que Nathalie Cat-
tanéo désigne comme « l'immunité politique du travail à temps partiel » monde du travail.
(Nathalie Cattanéo, Le Travail â temps partiel : un rêve ou un caucheC'est dans ce cadre - sur ce fond de chantage au chô mar?, thèse de sociologie soutenue à l'université de Paris-VII le
mage - que le sous-emploi s'est installé, côtoyant les 15 février 1996, p. 83). :
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L'emploi féminin à l'ombre du chômage 55
elles n'ont pas choisi de travailler à temps partiel - ou TABLEAU 6 : PROPORTION D'ACTIFS OCCUPES
À TEMPS PARTIEL EN FRANCE plus exactement, c'est sous la pression du chômage que
des femmes « choisissent » le temps partiel du sous- Ensemble Hommes Femmes Année emploi pour ne pas rester sans emploi. Femmes de 1982 7,7 1,9 16,4
ménage, ouvrier(e)s du nettoyage, caissières, ven1983 8,1 1,9 17,2
deuses18, elles sont nombreuses à prendre ces emplois 1984 8,5 2,0 17,6
9,2 2,4 18,7 1985 de quelques heures, faute de mieux. En attendant un
9,9 2,7 1986 19,8 emploi à temps plein, c'est-à-dire un salaire qui ne soit
1987 10,0 2,8 19,9 pas partiel.
1988 10,2 2,6 20,5 Ce qui se passe dans le commerce est, de ce point de 1989 10,2 2,7 20,4 vue, tout à fait éclairant. Dans ce secteur qui constitue un 3,4 1990 11,7 23,6
des hauts lieux du travail à temps partiel, cette forme 1991 12,0 3,4 23,5
d'emploi est inscrite dans les politiques de gestion de la 1992 12,6 3,6 24,5
1993 13,7 4,1 26,3 main-d'œuvre.
1994 14,7 4,5 27,8 Le temps partiel y est toujours le fruit d'une
1995 15,5 5,0 28,9 embauche c'est l'employeur qui propose des emplois
partiels à des femmes (à des jeunes aussi) qui, faute de
Source: n° hors série INSEE, 2-3, enquêtes septembre sur 1994. l'emploi, et DARES, Dossiers statistiques, mieux, l'acceptent. De cette résignation, une première
conséquence les chefs du personnel gèrent des « listes
d'attente » de salariés à temps partiel qui demandent à Bien sûr, en filigrane, se pose la question du volontar
travailler à temps plein. On se bouscule sur la liste, mais iat le travail à temps partiel ne serait-il pas l'exemple
tous ne seront pas choisis. C'est dans ce «vivier» que miraculeux d'une rencontre enchantée entre offre et
sont « sélectionnés » les meilleurs, ceux qui pourront demande de flexibilité? La solution magique au pro
«passer» à temps plein. Ce passage est vécu par tous, blème du partage de l'emploi (c'est-à-dire du chômage)
employeurs et salariés, comme une promotion et une si les femmes sont volontaires pour partager plus que
stabilisation - la « titularisation » dit-on dans certains d'autres, où est le problème ?
grands magasins. Car, c'est bien connu, une femme (ou Le problème est que les femmes ne sont pas toutes
un jeune) à temps partiel ne restera pas il ou elle les mêmes, que toutes ne veulent pas (ou ne peuvent
cherche plus d'heures à faire. Quelques heures de plus, pas) travailler à temps partiel pour un salaire partiel. Et
c'est d'ailleurs ce que l'on demande, fréquemment mais que, parmi celles qui travaillent à temps partiel, elles sont
irrégulièrement, aux salariés à temps partiel. Ces heures nombreuses à avoir « choisi » entre le chômage et le
supplémentaires permettent d'ajuster le temps de travail temps partiel, voire entre le mi-temps et le licenciement.
aux fluctuations de l'activité du temps choisi pour l'emLes statistiques du temps partiel ne rendent pas
ployeur. compte de cette diversité des situations. Elles amalga
L'emploi partiel devient ainsi un outil de gestion mulment en une même catégorie des pratiques sociales fort
tiforme. L'usage qui en est fait dans les grandes surfaces différentes et qu'il est nécessaire de distinguer. Elles
ressemble à s'y méprendre aux détournements de foncconfondent par exemple le mercredi libre des fonction
tions que l'on a pu constater il y a plusieurs années avec naires et le mi-temps de la caissière de Prisunic. Dans le
les contrats à durée déterminée ou l'intérim19. premier cas, il s'agit de travail à temps réduit, c'est-à-dire
L'emploi partiel sert de période d'essai. Avec les sald'un aménagement individuel du temps de travail, à l'in
ariées à temps partiel, l'entreprise dispose d'une sorte de itiative du salarié. Dans le second, ce sont des emplois
partiels, des créations d'emplois à temps partiel à l'initia
tive de l'employeur et imposées aux salariés. Depuis près 17 - Cf. INSEE, Liaisons sociales DARES, Le Travail à temps partiel,
Paris, Éd. Liaisons, 1995. de quinze ans, ce sont ces créations d'emplois partiels
18 — Le pourcentage de salarié(e)s à temps partiel est de 73 % des qui ont fait grimper les statistiques du temps partiel.
femmes de ménage, 53 % chez les ouvrier(e)s du nettoyage, 47 % chez Depuis le début des années 80, en effet, le travail à les caissieriejs, 29 % chez les vendeurs. Cf. Éric Maurin, «Le travail à
temps partiel s'est développé dans certains secteurs (le temps partiel», in L'Emploi des femmes, Paris, La Documentation fran
çaise, 1993. commerce, l'hôtellerie, la restauration, les services aux
19 - Cf. François Michon, «Utilisateurs et usages de l'intérim», m Jean- particuliers et aux entreprises) et dans une catégorie pro François Germe (éd.), Le Travail temporaire, Paris, Le Sycomore, 1982, fessionnelle particulière plus de la moitié des femmes à p. 47-74, et Michel Pialoux, «Jeunesse sans avenir et travail intérimaire »,
temps partiel sont des employées17. La plupart d'entre Actes de la recherche en sciences sociales, n° 26, 1979, p. 19-47.