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L'intentionnalité communicationnelle dans les émissions de radio et de télévision - article ; n°1 ; vol.1, pg 881-895

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Sociologie de la communication - Année 1997 - Volume 1 - Numéro 1 - Pages 881-895
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1997
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Paddy Scannell
Marie-Christine Gamberini
L'intentionnalité communicationnelle dans les émissions de
radio et de télévision
In: Sociologie de la communication, 1997, volume 1 n°1. pp. 881-895.
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Scannell Paddy, Gamberini Marie-Christine. L'intentionnalité communicationnelle dans les émissions de radio et de télévision.
In: Sociologie de la communication, 1997, volume 1 n°1. pp. 881-895.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reso_004357302_1997_mon_1_1_3874L'INTENTIONNAUTÉ
COMMUNICATIONNELLE
DANS LES ÉMISSIONS
DE RADIO ET DE TÉLÉVISION
Paddy SCANNELL
© Réseaux Reader CNET - 1997
881 - loppée dans les années 70, essentiellement
à travers les travaux de la revue de cinéma
Screen sur les films narratifs et une ana
lyse émergente de la télévision-en-tant-
que-texte dans le travail de Stuart Hall et
de ses étudiants au Centre d'études cultu
relles contemporaines de l'université de
Birmingham. Ces deux courants partaient
d'un postulat commun, à savoir que l'objet
de l'analyse consistait à dévoiler les opéra
tions idéologiques à l'œuvre dans les
textes culturels. Ils différaient en revanche
dans leur perception de l'efficacité de
l'idéologie vis-à-vis des destinataires des
récits. Screen défendait un point de vue
fortement althussérien, considérant le
spectateur comme situé dans et par la nar
ration, avec peu de possibilités de résister
aux manœuvres idéologiques du texte fi
un certain temps, me semble- Depuis lmique. Hall et ses étudiants, plus intéres
t-il, un point tout à fait central de sés par la télévision, entendaient soutenir
l'analyse des médias a été éludé : que, si les dispositifs institutionnels de dif
l'étude des façons dont les significations fusion cherchaient bien à obtenir l'accep
sont organisées dans les textes. Pendant ces tation de l'idéologie dominante, il n'était
quinze dernières années, une bonne partie jamais simple pour eux d'y parvenir (2).
de la recherche sur les médias en Grande- Les téléspectateurs étaient susceptibles de
« décoder » les messages de la télévision Bretagne et dans d'autres pays européens
s'est attelée, de diverses manières, à l'étude de diverses manières ; en acceptant, négoc
des publics. Ces travaux se décrivent par iant ou rejetant la lecture institutionnelle
fois comme de l'ethnographie « d'audience « préférée » suivant leur propre position
» ou des « études de réception ». Quelle que sociale (3). Ainsi, tandis que pour Screen
soit l'appellation choisie, ils perçoivent leur le sens était « fixé » dans et par le texte,
tout texte possédait selon Hall un éventail tâche comme plus qualitative que quantita
tive (1). Or la mise en place de ce type de de significations possibles pour les specta
recherches et d'analyses correspondait or teurs. Les textes étaient polysémiques. Il
iginellement à une préoccupation spéci appartenait donc à ceux qui étudiaient les
fique : il s'agissait de découvrir, empirique effets de la télévision (ou plus exactement
ment, comment les spectateurs « produi ses effets idéologiques) de mener des
saient du sens » avec ce qu'ils voyaient et recherches empiriques sur la façon dont
des téléspectateurs diversement situés pouentendaient. Et derrière ce projet se trouvait
une intention bien précise : aller à l'en- vaient produire des « lectures » des pro
contre de la conception excessivement dé ductions télévisées s 'écartant des sens et
terministe qu'avait la « théorie » de la rela valeurs dominants préférés inscrits dans le
tion entre texte et lecteur. texte (4).
L'analyse des « textes des médias » Ceci eut entre autres pour effet secon
s'est, en Grande-Bretagne du moins, daire un abandon de la conception d'après
(1) Pour un compte rendu de ces développements, voir MOORES, 1992.
(2) HALL, 1977 et 1982.
(3)1994.
(4) L'exemple clé est MORLEY, 1980.
883 - laquelle les significations textuelles sont plus en plus inacceptable de concevoir les
fortement organisées dans et par le texte. téléspectateurs comme des consommat
L'« autorité » des textes (en tant que dus à eurs « passifs » des messages de la télé
un « auteur ») - centrale dans les études vision. Il devint à la mode de lui attribuer
littéraires traditionnelles - fut abandonn un pouvoir sémiotique, de soutenir que la
ée. La tâche du lecteur n'était plus de consommation était une forme d'affirma
s'escrimer à découvrir ce que Shakespeare tion de soi et que les formes populaires
(ou quiconque) avait en tête lorsqu'il écri de culture pouvaient être subverties et
vit ses chefs-d'œuvre. Regarder les textes retravaillées pour permettre à des identi
sous cet angle revenait à se méprendre sur tés nouvelles et oppositionnelles de
la nature de la lecture et de l'interpréta s'exprimer.
tion. Ces arguments ont été exprimés de Les effets conjugués de ces évolutions
façon très concise par Roland Barthes ont contribué à un net manque d'intérêt
dans son célèbre essai sur La mort de l'au pour une analyse ciblée et détaillée des
teur (5). La mort de l'auteur correspondait textes (9). Il paraît pourtant évident que les
activités de production de sens des téléà la naissance du lecteur. Les textes, sou
tenait Barthes, n'avaient de signification spectateurs, par exemple, ont forcément un
qu'une fois activés par le lecteur, qui de rapport avec ce qui leur est donné à com
prendre dans ce qu'ils regardent à la télévenait de ce fait la source du sens ultime
de tout texte culturel. vision. Cet article entend plaider vigoure
La teneur de ces positions qui se recou usement pour un retour à l'analyse des
vraient partiellement - la thèse de Hall émissions afin de mieux comprendre l'im
sur la diversité des réactions aux sens pré pact de la radio et de la télévision sur la
férés de la télévision et la libération du vie quotidienne. Mais je voudrais, en
lecteur, chez Barthes, par rapport aux même temps, revoir et redéfinir la manière
sens d'un texte fixé par l'auteur (6) - dont cette tâche pourrait être effectuée.
s'accordait bien avec l'ordre du jour Les principales orientations que je préco
post-marxiste de ces dernières années. nise sont résumées plus loin, mais un com
Les allégations franchement déterministes mentaire préalable s'impose sur ma dé
du marxisme althussérien tombèrent en marche clé, qui consiste à déloger la
disgrâce. Hall préférait quant à lui les théorie de l'idéologie de sa position cen
analyses plus nuancées et historiquement trale dans l'analyse des médias pour la
remplacer par une théorie de l'intentionna- situées de Gramsci, à partir desquelles il
était possible de construire une lité communicationnelle.
« Le concept d'idéologie se dresse tel idée de luttes culturelles autour du
sens (7). D'autres, qui suivirent dans les un colosse au-dessus du champ des études
années 80 le programme d'étude des mé sur les médias », note Leo Masterman dans
dias qu'il avait établi dans les années 70, un manuel destiné aux enseignants britan
s'écartèrent encore plus de la notion de niques spécialisés dans ce domaine (10).
détermination textuelle. Dans un nouvel J'avoue que j'ai pour ambition de renver
élan de populisme culturel - qui a trouvé ser ce colosse. La raison principale en est
son expression la plus notable dans les qu'il crée une cécité problématique à
l'égard d'une foule d'autres choses inté- écrits de John Fiske (8) - il apparut de
(5) BARTHES, 1984.
(6) Id., 1976.
(7) HALL, ibid, et 1982.
(8) FISKE, 1987 et 1989.
(9) A l'exception, bien sûr, de la linguistique critique. Par exemple : FOWLER, 1991 ; FAIRCLOUGH, 1989 ;
HODGE et KRESS, 1993. Tous ces auteurs travaillent dans l'idée, censée aller de soi, que l'analyse textuelle a
pour objet de dévoiler les opérations idéologiques des textes, médiatiques et autres. Cette approche peut éventuel
lement expliquer comment l'idéologie fonctionne, mais n'a rien de particulier à nous dire sur la façon dont les
textes des médias fonctionnent.
(10) MASTERMAN, 1985, p. 123.
— 884 ressantes à étudier sur la manière dont les la manière dont la radio et la télévision
significations et les valeurs sont organisées s'efforcent de donner l'impression de
dans les productions radiophoniques et t la sincérité - et y parviennent (1 1) - pourr
élévisées. Je ne nie pas que l'idéologie ait bien commencer à nous apprendre
existe, ni qu'on puisse la trouver imbri quelque chose sur des questions beaucoup
quée de multiples façons dans chacun des plus importantes, comme ce que nous
aspects de la vie quotidienne, télévision pourrions appeler, en gros, le caractère de
comprise. Simplement, il me semble que, la vie publique aujourd'hui.
si c'est la seule chose à découvrir dans les La vraie difficulté quand on essaie
médias, l'étude devient rapidement ininté d'étudier ce genre de choses, c'est qu'il
ressante, car répétitive et redondante. Peut- n'est pas du tout évident qu'il y ait quoi
être est-ce d'ailleurs là le nœud du pr que ce soit à étudier tant elles sont manif
oblème : se dire qu'il y a effectivement estes, connues et considérées comme
quelque chose d'intéressant à découvrir à allant de soi. Mon collègue Nicholas
propos de la radio et de la télévision, et Garnham a écrit que l'étude des médias
de la manière dont elles opèrent pour en soi « tend vers la trivialité » et je crois
produire des effets sur leurs auditeurs qu'il s'agit là d'un point de vue extrême
et téléspectateurs. ment répandu (12). Car c'est une consta
Par ailleurs, le type d'effets qui m'inté tation de simple bon sens que la télévision
resse ne se limite pas à des « attitudes » et la radio sont aisément comprises — et
- envers la violence, la sexualité, les partis considérées comme compréhensibles -
politiques, etc. Ce qui me paraît mériter par des millions et des millions de gens.
une étude sérieuse et approfondie, ce sont Ce qui est moins évident, c'est comment
des questions telles que : comment se fait- il se fait qu'elles soient ainsi comprises.
il que les émissions de télévision soient La thèse centrale de cet article est que,
vues et entendues comme ce qu'elles pré pour que les émissions de radio et de tél
tendent être - par exemple, instructives, évision soient si ordinairement intelli
intéressantes ou amusantes. Plus exacte gibles, il faut supposer qu'elles sont orga
nisées - dans tous leurs aspects et ment, comment se fait-il que des émis
jusqu'aux moindres détails - de manière à sions sont perçues (ou pas) comme dignes
produire cet effet - celui, grosso modo, de foi, sincères, drôles, authentiques, em
d'apparaître ordinaires - suivant des modbarrassantes, surprenantes... Car il
s'agit bien là, je pense, très majoritaire alités qu'absolument tout le monde peut,
ment du type de réactions que nous avons en principe et en pratique, saisir.
tous habituellement (analystes textuels Bref, pour comprendre comment la ra
inclus) face aux émissions que nous dio et la télévision fonctionnent, il nous
faut une théorie de l'intentionnalité com- voyons et écoutons dans les divers
contextes de nos vies quotidiennes. municationnelle .
Je pense en outre que ces réactions peu Par conséquent, je propose spécifique
vent se constituer (et le font souvent) en ment :
opinions - morales, esthétiques ou poli 1) de remplacer l'idée de communicat
tiques - qui en viennent à avoir la force ion comme transmission de messages,
de ce que nous appelons « l'opinion d'un émetteur à un récepteur via un méd
publique ». De sorte qu'examiner des ia, par celle de communication comme
points aussi mineurs que (par exemple) interaction sociale ;
(1 1) A titre de simple exemple, considérez comment la sincérité est impliquée dans la présentation du journal té
lévisé. Le contact visuel direct suggère l'« honnêteté » et présuppose qu'un spectateur soit là pour renvoyer le re
gard. L'obtention de ce regard a nécessité l'invention de Г auto-ajustement (un dispositif qui fait défiler le texte
près de la caméra), sorte de « machine à sincérité » que Ronald Reagan a ultérieurement adaptée aux discours pu
blics pour créer des effets de spontanéité et d'interaction directe avec l'auditoire. Nombre des techniques de pré
sentation de l'information sont très sciemment étudiées pour produire des effets de sincérité, d'autorité, de spont
anéité, qui se combinent tous pour rendre, sur la base du bon sens, les informations crédibles.
(12) GARNHAM, 1991, p. 12.
885 - de passer de l'insistance sur le passent généralement inaperçus, que 2)
langage en tant que langue - système chacun, pour l'essentiel, voit et entend
de signes ou de symboles - à une insis sans la moindre difficulté, et dont chacun
tance sur le langage en tant que parole, parle avec tout le monde sans la moindre
propos effectivement énoncés, ou difficulté non plus, car ce qui a été vu
plus exactement sur le langage comme et entendu est bien quelque chose dont
interaction ; tout le monde peut parler, étant évident
3) de renoncer à mettre une théorie de et naturel pour tout le monde qu'il s'agit
l'idéologie au cœur de l'analyse des mé d'une chose commune à tous (14),
dias pour placer plutôt une théorie de qui peut donc être partagée et surtout
l'intentionnalité communicationnelle communiquée (15). Cela ne revient
au centre de l'étude des productions absolument pas à dire qu'il y aura jamais,
médiatiques ; de façon nécessaire, d'accord (de consen
4) d'abandonner la métaphore littéraire sus) sur ce qui a été vu ou entendu,
qui fait des émissions de radio et de télé mais qu'il existe nécessairement une
vision des textes, et des auditeurs et tél très large base commune de compréhens
éspectateurs des lecteurs (théorie du lec ion partagée (et hautement sophistiquée)
teur de texte) pour considérer au contraire des comptes rendus de la vie sociale
les émissions comme des phénomènes so quotidienne constamment émis par
ciaux se produisant normalement (comme la radio et la télévision. Ceux-ci sont
tous les autres) et traités comme tels par compris et évalués par les auditeurs
leurs publics. et téléspectateurs dans des contextes quo
Ces mesures visent à retrouver la tidiens, par l'application de raisonne
conscience d'une interdépendance mut ments pratiques et d'une moralité
uelle entre production et réception (en de sens commun (16). Ils sont conçus
matière de radio et de télévision), les pour être ainsi compris et évalués
émissions jouant le rôle d'intermédiaires. par des émetteurs appliquant les mêmes
A cette fin, mes quatre propositions insis raisonnements pratiques et la même mor
tent toutes sur la nécessité de traiter les alité à la production des émissions.
émissions comme des événements du Voilà de quoi l'analyse des médias de
monde réel se produisant dans un espace- vrait, en tout premier lieu, pouvoir rendre
temps réel, délibérément conçus pour des compte.
auditeurs et des téléspectateurs réels
La nature des situations situés dans leur lieu de réception effectif
sociales (13). En résumé, pour commencer à
comprendre les émissions de radio et de
télévision - comment elles fonctionnent II nous faut donc adopter une double
et avec quels effets - il est conseillé de « attitude naturelle » à l'égard du proces
les traiter comme des phénomènes sus communicationnel en radio et tél
quotidiens quelconques, connus et famil édiffusion. Puisque toutes les émissions
iers, qui se produisent naturellement et sont conçues, dans tous leurs aspects
(13) Le type d'analyse proposé ici se veut valable pour toutes les émissions autres que de fiction (mélos à épi
sodes, comédies de situation, séries dramatiques, etc.)- Non que la fiction ne puisse être analysée dans les termes
que j'avance ; simplement, pour l'instant, je ne sais pas comment m'y prendre. Noel Carroll a attiré mon attention
sur l'essai philosophique de Gregory CURRIE (1992) à propos de la fiction en tant que type particulier d'inten-
tionnalité gricéenne, dans laquelle le fait de « feindre » constitue le terrain d'entente entre l'écrivain et le lecteur.
Cette orientation d'analyse est clairement conforme à ce que je suggère.
(14) A la différence des cultures particularisées opérant sur la base d'un principe de distinction sociale qui délégi-
timise les goûts « communs » et les opinions « vulgaires » : BOURDIEU, 1979 ; KIPPAX, 1992.
(15) Cette formulation doit manifestement beaucoup au programme de redéfinition du projet de la sociologie es
quissé par Harold GARFINKEL (1984).
(16) Le raisonnement pratique et la moralité de sens commun sont ici compris dans le sens développé par les r
echerches de Garfinkel sur les conditions de l'intelligibilité de la vie sociale quotidienne (GARFINKEL, ibid. ;
HERITAGE, 1984).
— 886 mance - au sens où tout être réalisé et pour le monde ordinaire de tous essentiels,
les jours et comme en faisant partie, et doit l'être de telle sorte que les autres re
puisque c'est en cela même que réside connaîtront ce qui est fait (comme étant
leur effet (17) (c'est-à-dire qu'elles par sérieux, ou drôle, ou sincère, ou vrai, ou
viennent vraiment à produire l'effet de pa fictif) - alors ce qui se fait dans le cadre
raître ordinaires) (18) la tâche de l'analyse d'une émission de radio ou de télévision
consiste à montrer - en détail - comment peut être étudié de la même façon que le
tout cela s'accomplit : a) dans la produc reste de la vie sociale. A cette nuance ca
tion des émissions, b) dans leur réception. pitale près que l'on cherche à voir quelle
Plus particulièrement, il s'agira de différence il y a - s'il en existe une - dans
montrer comment ces deux activités se le fait que cela se fait à la radio ou à la
présupposent nécessairement l'une l'autre. télévision.
Il est après tout évident (d'une façon J'affirme donc que l'organisation so
qui semble profondément admise) que tout ciale de toute émission participe de la
ce que nous voyons et entendons à la radio même « logique » que les circonstances
et à la télévision vise à être compris (et y quotidiennes. Dans n'importe quelle s
réussit) par nous en tant qu'auditeurs et t ituation ordinaire, nous traitons « naturel
éléspectateurs (l'effet d'« ordinarité »). Si lement » ce que nous voyons et entendons
l'on essaie d'imaginer, à l'inverse, ce que comme quelque chose qui, d'une façon ou
pourrait être une radio ou une télévision d'une autre, est motivé : il en va de même
qui ne chercherait pas à être ainsi comprise pour la radio et la télévision. Nous
sommes « naturellement » (et rarement de (dont l'intelligibilité serait purement acci
dentelle) on voit mieux l'intérêt d'affirmer façon consciente) à l'écoute de ce qui se
l'existence d'une intentionnalité flagrante passe (20). Et nous ne sommes incités à
dans l'aménagement des émissions de nous interroger dessus que si, d'une man
telle sorte que - pour pousser l'argument ière ou d'une autre, quelque chose com
un peu plus loin - elles soient appro mence à aller de travers - si des pro
priées aux situations et aux circonstances blèmes surgissent. Il peut s'agir
pour lesquelles elles ont été conçues (19). d'incidents techniques, d'erreurs hu
Ainsi pour prendre un problème très maines ou de simples accidents mais, en
simple mais central, il faut, pour que cer tout cas, c'est dans ces moments-là que
taines émissions soient reconnues comme nous nous rendons compte que ce qui se
sérieuses (traitant de choses sérieuses passe à la radio et à la télévision est
- telles les informations - de manière sé construit. Nous regardons et écoutons
rieuse) ou divertissantes (traitant de ques donc avec, en arrière-plan, la présupposi
tions de manière diverti tion que chacun des éléments de la
ssante), qu'elles produisent ces effets conception des émissions est voulu : les
comme conditions pour qu'elles soient décors et l'aménagement du studio, le
acceptées pour ce qu'elles prétendent être. choix du présentateur, l'éclairage, les ca
Si tout, dans la vie sociale, est drages, etc. De sorte que nous pouvons,
(17) La manière la plus simple de démontrer l'aspect foncièrement ordinaire des émissions diffusées est de réflé
chir aux implications de cet échange familier et quotidien : « Qu'est-ce qu'il y a à la télé ?» « Rien ». Cela ne s
ignifie évidemment pas qu'il n'y ait rien à voir, mais simplement qu'il n'y a rien qui sorte de l'ordinaire : juste les
programmes habituels sur les chaînes habituelles aux heures habituelles. Ces propos ne sont en outre pas néces
sairement dissuasifs : nous regardons beaucoup de « rien » à la télévision ; nous ne regardons même pratiquement
que cela. Les émissions de radio et de télévision extra-ordinaires prennent la forme d'occasions rituelles et céré-
monielles de réjouissance (un mariage royal, les jeux Olympiques) ou de deuil (les funérailles de JP. Kennedy),
ou alors celle d'événements inattendus « en direct » (vous-y-assistez-au-moment-même-où-cela-se-produit)
comme l'explosion de la navette spatiale Challenger. Voir DAY AN et KATZ, 1996.
(18) Voir à ce propos les brillantes explorations de SACKS (1984) sur ce qui est en jeu dans la notion de « doing
being ordinary » (manifester qu'on est ordinaire).
(19) La notion d'appropriation à la situation est tirée de GOFFMAN dont j'ai constamment en tête la pertinence
pénétrante de son important travail sur l'interaction sociale (1973, 1991), la figuration (face talk) (1974) et la
conversation (1987) pour comprendre (faire du sens avec) les questions ici soulevées.
(20) Voir GIDDENS (1987, 1994) sur le contrôle réflexif de l'action.
887 en principe, dire (analytiquement à pré et les affirmations des présentateurs/émett
sent) : ceux qui ont fabriqué l'émission eurs sur ce qu'ils disent. La notion de ter
l'ont fait comme cela (et pas autrement) rain d'entente suppose, plus générale
parce que... (pour des raisons qui restent à ment, une compétence partagée en
découvrir, mais dont nous supposons matière de procédures du raisonnement
qu'elles existent). En second lieu, les in pratique et d'application aux circons
tances et situations de la vie quotidienne tentions des réalisateurs de l'émission se
concrétisent et s'expriment dans chacun (une compétence interculturelle, univers
des aspects de cette émission (si leurs in elle). Dans ce cadre, elle suppose une
tentions résident quelque part, c'est dans compétence culturelle/linguistique com
l'émission et pas ailleurs). En troisième mune, des connaissances et une compréh
ension partagées, afin que - par exemple - lieu, ces intentions peuvent être repérées
par n'importe quel auditeur ou téléspecta des sens indirects soient perçus comme
teur compétent (c'est-à-dire qui sait - qui intentionnels : l'ironie sera reconnue en
a appris - comment comprendre, disons, tant que telle, etc. Et, dans ce cadre, on
présume que, à l'occasion de tout événeles informations télévisées) par l'applica
tion d'un raisonnement interférentiel pra ment particulier (une conférence, un
tique faisant appel au sens commun (ce match de football, une séance de cinéma
même de sens qui avec un jeune enfant, le fait de regarder
est intervenu lors de la conception de les informations à la télévision, etc.), il y
l'émission). La logique d'intentionnalité aura une connaissance et une compréhens
dont nous parlons ici n'est autre que le ion communes, historiquement cumulat
fondement commun, le terrain d'entente ives, de la nature de la circonstance, un
common ground, entre les réalisateurs sens de plus en plus approfondi de sa bio
d'émissions et leur public : autrement dit, graphie (celui-là même qui accroît l'effet
l'intentionnalité ne doit pas être ici comp de connaissance/plaisir des mélos à épi
rise dans un quelconque sens psycholo sode). Enfin, la notion de terrain d'entente
gique (comme ce que les réalisateurs n'exclut ni qu'on puisse échouer à trouver
d'émissions ont en tête). Elle est ce que une base commune (bien qu'elle présup
les participants partagent au titre de pose un effort pour y parvenir) ni que sur
condition préalable à toute forme d'inte viennent lors de l'interaction des pertur
raction sociale (y compris celle que bations dans la routine, des malentendus,
les émissions de radio et de télévision etc., qui donnent lieu à un travail de
représentent). réparation (21).
La notion de terrain d'entente telle que
nous l'employons ici n'implique nulle L'intentionnalité
communicationnelle ment un consensus sur le contenu de l'i
nteraction (valeurs ou croyances partagées,
etc.). Elle n'implique pas non plus de Nous pouvons maintenant formuler ces
« transfert » réussi, d'un présentateur à un questions en introduisant la théorie de
auditeur ou d'un émetteur à un récepteur, l'intentionnalité communicationnelle de
de l'évaluation préférée d'un sens inten Paul Grice, qui soutient qu'un sens inten
tionnel. En d'autres termes, l'auditeur ou tionnel est un sens prévu pour être reçu
le récepteur peuvent reconnaître ce qui est comme tel par son destinataire (22). La
première chose qu'accomplit cette propo- signifié tout en refusant les interprétations
(21) Sur ce point, les études d'analyse conversationnelle sur les différents aspects du « travail de réparation »
dans les conversations (SCHEGLOFF et al., 1977) et les remarques de GOFFMAN (1974) sur l'embarras, le
tact, etc., restent précieuses et éclairantes.
(22) Pour un exposé plus complet de la théorie de Grice, des maximes conversationnelles qui s'y rattachent et de
l'étude des implicatures (sens implicites) comme préoccupation centrale de la linguistique pragmatique, voir LE-
VINSON (1983), le manuel classique sur la question, où la philosophie du langage ordinaire, la pragmatique et
l'analyse conversationnelle sont présentées comme étroitement liées les unes aux autres. Voir aussi LEECH
(1983), un autre des tous premiers manuels de pragmatique.
— 888 sition est de distinguer entre sens inten évoquée antérieurement (il faut bien en
tionnel et sens involontaire (23). Mais la tendu que je puisse m'en remettre à la fi
force essentielle de la théorie de l'inten- abilité/validité de cette déduction). De
tionnalité provient de ce qu'elle distingue même, je suppose que les émetteurs pr
le sens de son expression. Elle ne définit ésument que « je » ne comprends
pas le sens intentionnel comme ce qui pas ce que M. Eltsine est en train de
dire et qu'ils « me » fournissent une trest énoncé, mais comme ce qui est destiné
à être reconnu intentionnel. Par aduction mot à mot de sa déclaration.
exemple : j'écoute les informations du Je ne peux voir en tout cela des hypot
soir à la radio et le journaliste dit quelque hèses purement subjectives ou spéculat
chose à propos d'un homme d'État étran ives (c'est-à-dire m'étant strictement per
ger (disons, Boris Eltsine). J'entend sonnelles). Je dois considérer qu'elles
ensuite pendant quelques secondes une sont inhérentes aux caractéristiques
voix masculine (audible) qui s'exprime organisationnelles de la séquence structu
dans une langue étrangère. Puis la voix rée de ce que j'ai entendu, et que celle-ci
s'estompe et j'entends par-dessus, est intentionnellement structurée de
dans ma propre langue, une autre cette manière et pas d'une autre pour que
voix masculine (audible) qui n'est pas je (ou n'importe qui d'autre) puisse
celle du journaliste... Tout cela me semble y trouver ce qui est nécessaire à sa
parfaitement clair : je présume (quoique compréhension.
on ne me l'ait pas dit) que la voix étran Mais où, dans cette séquence, se trou
gère est celle de M. Eltsine. Et je présume vent les indices qui me mettent en quête
(quoique on ne me l'ait pas dit) que la des inferences correctes ? Ils résident
voix qui la recouvre me donne dans le processus de montage de l'émis
une traduction littérale de ce que sion : dans ces points de passage des voix
cette voix étrangère est en train de A à В (un « eut ») et de В à С (un mé
dire. Mais comment est-ce que je sais lange de fondu et de superposition).
cela ? Qu'est-ce donc qui justifie mes Ces éléments « invisibles » du discours
déductions (24) ? de la radiodiffusion constituent la mar
Compte tenu d'une certaine connais que d'une présence institutionnelle
sance et compréhension d'arrière-plan des organisatrice discrète, que nous écoutons
institutions qui diffusent les informations, sans nous en rendre compte. C'est dire
et surtout d'une certaine confiance en que le montage est une manière motivée,
elles (l'idée que je peux prendre ce qui se éminemment efficace, de communiquer
passe pour argent comptant), j'interprète du sens sans avoir à l'énoncer
le passage de la voix du présentateur à (un peu comme la ponctuation dans
celle de M. Eltsine en jugeant que je pos un texte écrit). Il n'est tout simplement
sède certainement, sur la base de ce qui pas nécessaire de fournir, dans les
s'est dit immédiatement auparavant, assez interstices où le montage inter
d'informations pertinentes pour en inférer vient, un commentaire du type : « Et
l'identité de celui à qui appartient cette voici ce que M. Eltsine en personne
voix étrangère bizarre et inexpliquée. Elle a déclaré ... et voici une traduct
doit certainement être celle de la personne ion de ses propos ». Les opérations de
(23) Les sens involontaires constituent en eux-mêmes un phénomène important, mais se situent en dehors de l'ob
jet de cet article. Goffman a examiné les lapsus et autres « gaffes » des présentateurs dans son essai sur les pro
pos tenus à la radio (GOFFMAN, 1987). Par ailleurs, la question de savoir si les présupposés idéologiques, censés
aller de soi, enchâssés dans les pratiques quotidiennes sont intentionnels ou non requiert un examen attentif.
(24) Les procédures que je décris peuvent être spécifiques à la radio britannique et les insertions de déclarations
en langues étrangères se font peut-être autrement dans d'autres pays. Plus généralement, il s'agit de dire que,
partout, les usages et techniques de l'information présupposent un public qui soit capable d'appliquer la logique
interprétative analysée ici, et qui ne manquera pas de le faire. En d'autres termes, les techniques institutionnelles
sont intelligibles (conçues pour être intelligibles) dans un cadre analytique d'intentionnalité
communicationnelle : les procédures sont prévues pour être reconnues comme intentionnelles par des auditeurs
ou des spectateurs absents.
889 — pouvoir fonctionne en leur sein par l'étude : montage sont conçues pour faire ce
travail (25) et être reconnues comme le 1) de la répartition des autorisations
faisant. Il nous est possible de reconst communicationnelles ;
2) des statuts participatoires et des rôles ruire ces intentions, car nous pouvons ap
pliquer à ce que nous entendons une pr performatifs ;
ésomption virtuelle d'intentionnalité 3) de l'organisation et du contrôle de la
communicationnelle réciproque. parole. Il faudrait notamment examiner la
distribution préalable des rôles et statuts
interactionnels : qui a l'occasion de parler
La particularité et sous quelles contraintes ? Le tour de
des situations d'émission parole préétabli est, comme l'a montré
de radio et de télévision l'analyse conversationnelle, une modalité
extrêmement répandue du discours instit
Jusqu'ici, deux arguments clés ont été utionnel dans nombre de contextes diffé
avancés : tout d'abord, que les émissions rents (salle de classe, tribunal, service rel
de radio et de télévision devraient être en igieux, interview dans un studio de
visagées et analysées comme des phéno télévision, etc.). Les agents de l'institution
mènes sociaux se produisant normalement (présentateurs, enseignants, hommes de
et relevant d'une sociologie des situations. loi, ministres du culte...) sont responsables
Ensuite, que toute situation sociale - émis de la gestion de la situation : ils doivent
sions de radio et de télévision comprises - veiller à ce qu'elle se passe - fonctionne -
constitue un événement organisé qui dé comme un cours, un service religieux, une
ploie dans tous ses aspects (linguistiques, interview, etc. Une étude des formes inst
itutionnelles d'interaction sociale, et en para-linguistiques et a-linguistiques) une
intentionnalité communicationnelle. Nous particulier des formes institutionnalisées
pouvons à présent essayer de distinguer les de prise de parole, montre à quel point les
prérogatives communicationnelles sont in- émissions de radio et de télévision des
autres situations. Premièrement, il s'agit égalitairement réparties entre les partic
de situations institutionnelles ; deuxième ipants, par rapport à une conversation
ordinaire dans des contextes non institument, elles sont réalisées pour des
auditeurs et des spectateurs absents. tionnels (rencontres en face à face dans la
L'association de ces deux caractéristiques vie quotidienne) où les participants ont des
droits et des obligations discursifs égaux. représente le trait distinctif des situa
Une démonstration simple de quelques- tions d'émission et des propos qui s'y
tiennent (26). unes de ces différences ressort de l'étude
Les situations institutionnelles se distin comparative des manières d'ouvrir la
guent des autres par le pouvoir qu'a l'inst conversation et d'y mettre fin dans les ap
itution d'organiser et de contrôler la pels téléphoniques à l'antenne et les appels
nature de la situation et d'imposer ses défiordinaires (27).
nitions aux participants. En s 'intéressant Mais le trait spécifique qui distingue les
aux caractéristiques institutionnelles des interactions institutionnelles à la radio et à
situations d'émission à la radio ou à la la télévision de tous les autres contextes
télévision, on peut préciser comment le institutionnels, c'est qu'elles sont conçues
(25) Une explication plus complète des deux inferences évoquées montrerait notamment qu'elles constituent
(pour la radiodiffusion) des "implicatures" standard (conventionnelles), repérables à travers la maxime de pert
inence de Grice. La pragmatique gricéenne est tout à fait capable de rendre compte de la manière dont les tech
niques de montage à la radio et à la télévision (sans parler du cinéma) engendrent à la fois des sens implicites
standards et d'autres beaucoup plus nuancés, spécifiques au contexte. En général, elle résout le problème crucial
que la sémiotique ne peut dépasser, à savoir comment deux sens (dénotatif et connotatif) peuvent être simultané
ment présents dans un discours, une image ou n'importe quel autre produit culturel et social signifiant. A ce pro
pos, voir notamment l'essai de PATEMAN (1983) sur l'intelligibilité des publicités, qui remet directement en
question l'influente analyse sémiotique de Judith WILLIAMSON (1978) sur les petites annonces.
(26) Je suis reconnaissant à John Heritage de m'avoir montré l'importance cruciale de ces deux points.
(27)HUTCHBY,1991.
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