La Chine face aux défis stratégiques de l'après 11 septembre - article ; n°1 ; vol.67, pg 4-16

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Perspectives chinoises - Année 2001 - Volume 67 - Numéro 1 - Pages 4-16
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2001
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Valérie Niquet
La Chine face aux défis stratégiques de l'après 11 septembre
In: Perspectives chinoises. N°67, 2001. pp. 4-16.
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Niquet Valérie. La Chine face aux défis stratégiques de l'après 11 septembre. In: Perspectives chinoises. N°67, 2001. pp. 4-16.
doi : 10.3406/perch.2001.2664
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/perch_1021-9013_2001_num_67_1_2664Politique
La Chine face aux défis
stratégiques de l'après
1 1 septembre
positions plus favorables qu'elle pensait avoir acquises Valérie Niquet
depuis la fin de la guerre froide.
En effet, l'Asie se situe aujourd'hui au cœur des pré
\ ONTRASTANT avec l'apparente indifférence des occupations stratégiques des Etats-Unis et les attentats
H premières réactions médiatiques et le caractère du 11 septembre, contrairement à ce que pouvaient
V_y dans un premier temps très discret des manifest espérer les stratèges chinois, sont loin d'avoir modifié
ations de soutien du président Jiang Zemin (I), la multi cette analyse. C'est ce réinvestissement des Etats-Unis
plication des consultations et analyses à la suite des dans la zone, premier centre de l'Islam dans le monde en
attaques lancées le 11 septembre 2001 contre les Etats- termes démographiques, qui modifie profondément les
Unis souligne l'importance accordée par Pékin à cet équilibres stratégiques régionaux, et c'est pour la RPC
que les conséquences pourraient s'avérer les plus senévénement ou plus exactement à ses conséquences
sibles. Pékin constitue en effet aujourd'hui le pivot des géostratégiques régionales (2). Derrière la condamnation
officielle, un soutien mitigé aux actions militaires des enjeux de sécurité en Asie de part sa position géogra
Etats-Unis et un optimisme apparent concernant les phique centrale et la globalité de ses aspirations. La stra
conséquences stratégiques pour la Chine et les relations tégie chinoise de « non-ingérence », corollaire de cette
sino-américaines, l'impression qui se dégage en réalité ambition, s'en trouve aujourd'hui bouleversée. Par
est celle d'une très grande inquiétude de la direction et ailleurs, si les attentats du 11 septembre ont pu avoir de
des stratèges chinois devant les recompositions qui telles conséquences sur les équilibres stratégiques en
pourraient se manifester sur le théâtre asiatique à la Asie, c'est aussi parce qu'ils sont venus cristalliser des
suite des attentats du 11 septembre 2001. Ainsi, pour Ye tendances et des évolutions déjà auparavant percept
ibles. Plus que de déclencheurs, les attentats du 11 sepZicheng, directeur du département des études interna
tembre ont servi en Asie de « révélateurs » de rapports tionales de l'Université de Pékin, si les Etats-Unis
de force en pleine évolution. devaient stationner des troupes en Afghanistan et au
Pakistan, cela ne pourrait que « nuire au développement
Un soutien mitigé aux thèses américaines favorable des relations entre Pékin et Washington et
compliquer la situation en Asie centrale » (3). Si on les compare avec celles des pays occidentaux,
En effet, pour la Chine, les conséquences des attentats mais également avec celles du président Poutin qui
du 11 septembre sont doubles : une recomposition bru aurait pu partager avec Pékin certaines réticences, les
tale du paysage stratégique en Asie, particulièrement sur réactions officielles chinoises aux attentats, en dépit de
le flanc continental de la République populaire de Chine leurs réajustements successifs, apparaissent comme
(RPC) et, consécutivement, un risque de très forte réduc très en retrait. Pendant plusieurs jours, la presse offi
tion de sa marge de manœuvre et d'affaiblissement des cielle chinoise a en effet traité l'information avec une
erspectives chinoises N' 67 • SEPTEMBRE - OCTOBRE SOO1 discrétion remarquable, comme si elle souhaitait effacer
la singularité d'un événement dont les conséquences
stratégiques globales sont très vite apparues aux yeux
des dirigeants et de leur entourage d'experts.
De plus, pendant près d'une dizaine de jours, sans res
trictions de la part des autorités, les nombreux sites de
discussion internet, contrôlés par les organes du Parti
communiste, ont exprimé une satisfaction embarrassant
e devant « l'humiliation » infligée à la superpuissance
américaine, retour de bâton d'une propagande national
Illustration non autorisée à la diffusion iste exploitée par le gouvernement comme outil de poli
tique étrangère (4).
Après une phase d'hésitation, un discours a été mis en
place insistant sur la condamnation « tous azimuts » du
terrorisme. Mais en réalité, l'ambiguïté et la réticence
des réactions chinoises sont venues mettre en évidence
les contradictions d'une Chine officielle qui, si elle pré
tend au statut de puissance globale, reste essentiell
ement indifférente à tout ce qui ne constitue pas un
empiétement dans sa zone d'intérêt direct. Or, les atten
tats du 11 septembre ont posé à Pékin un défi à ces deux
niveaux : celui de l'expression d'un véritable engage Le dragon et l'aigle, enfin réconciliés ? ©AFP
ment international au côté de la superpuissance améri
caine et celui d'une intervention massive dans une zone a ensuite déclaré, au cours de ses entretiens avec Colin
que Pékin considère comme faisant partie de sa sphère Powell, « qu'il n'y avait eu aucune suggestion d'un mar
sinon encore d'influence au moins d'intérêt. ché sur Taiwan » (6).
La RPC a toutefois progressivement infléchi ses La confusion qui a entouré les réactions officielles chi
réponses et semblé considérer que les événements du 11 noises constitue le signe non pas d'une simple difficulté
septembre pouvaient être le moyen d'améliorer son à prendre des décisions rapides et à définir une réponse
image internationale et surtout d'engranger un certain consensuelle au sein d'une direction chinoise aujour
nombre d'avantages en ce qui concerne la lutte « anti d'hui plus multicéphale qu'à l'époque de Mao Zedong ou
terroriste » interne. Le 18 septembre 2001, Zhu Bangzao, même de Deng Xiaoping, mais plus certainement celui
porte-parole du gouvernement, déclarait : « Les Etats- des inquiétudes de cette direction face à la réduction de
Unis nous ont demandé de les aider à lutter contre le la marge de manœuvre de Pékin, dans ses relations avec
terrorisme. De la même manière, nous avons des raisons ses voisins et avec Washington.
de demander aux Etats-Unis de nous accorder leur sou Tout en exprimant ses condoléances aux Etats-Unis et
tien et leur compréhension dans la lutte contre le terro en condamnant le terrorisme, Jiang Zemin a en effet posé
risme et le séparatisme. Il ne peut y avoir de double trois conditions à son soutien à l'action américaine et
standard. Nous ne proposons aucun marchandage mais ceci avant le début des frappes en Afghanistan. Il exi
la Chine et les Etats-Unis ont un intérêt commun à comb geait une preuve concrète de la culpabilité d'Oussama
attre les activistes indépendantistes taiwanais qui Ben Laden, la consultation du Conseil de sécurité de
constituent la menace principale contre la stabilité dans l'ONU et le « respect des vies innocentes ». Ces trois
le détroit ». (5) Dans le vocabulaire très codifié utilisé par principes ont été ensuite formalisés par le ministère chi
Pékin, le « séparatisme » s'applique en effet au Xinjiang nois des Affaires étrangères sous deux versions. Dans la
- où, du fait du caractère plus violent et islamique de seconde version, qui renforce les termes de la première,
certains groupes, le rapprochement peut-être effectué - la Chine déclare s'opposer « fermement » au terrorisme
et précise que « la coopération internationale est impermais également au Tibet, à la Mongolie intérieure, et
ative et urgente ». Les frappes doivent être « en accord bien entendu à Taiwan considéré comme faisant partie
du territoire chinois. Conscient du caractère étroit avec les principes de la Charte des Nations Unies et les
ement intéressé des demandes chinoises de « compré principes unanimement reconnus qui régissent les rela
hension » et peut-être échaudé par l'accueil apparem tions internationales ». Ce dernier point est particulièr
ment peu enthousiaste de l'administration américaine, ement éclairant : il semble faire en effet référence aux
le ministre chinois des Affaires étrangères Tang Jiaxuan cinq principes de la coexistence pacifique que la RPC
1ST 67 • SEPTEMBRE - OCTOBRE 2OO1 erspectives chinoises Politique
invoque toujours pour condamner toute « ingérence Ces analystes refusent, pour la plupart, un engage
dans les affaires intérieures » d'un Etat souverain. Enfin, ment aux côtés des Etats-Unis estiment au contraire
le communiqué indique que « toute action doit s'exercer que la politique américaine est elle-même la première
cause des attentats terroristes. De la même manière, la dans l'intérêt à long terme » de la paix mondiale et du
développement, comme pour mieux souligner à l'avance preuve de la culpabilité de Ben Laden a été mise parfois
que toute installation prolongée des Etats-Unis dans la mise en doute. Pour le Quotidien du peuple, «la seule
zone serait contraire à ce principe (7). raison de l'intervention des Etats-Unis résidait dans
En dépit de ces déclarations de soutien, les rét leur volonté de mettre en place une présence militaire
icences officielles de la Chine se sont renforcées à la à long terme, coordonnée avec l'expansion à l'Est de
l'OTAN en Asie centrale » (I2). suite des frappes sur l'Afghanistan. Le président Jiang
Zemin aurait ainsi convoqué le Bureau politique du PC Si Pékin a pu espérer obtenir un certain nombre de
chinois ainsi qu'un certain nombre d'experts devant les gains à court terme en proclamant son engagement aux
quels il se serait publiquement interrogé sur « l'objectif côtés des Etats-Unis, à long terme en revanche, les évo
réel » des Etats-Unis et les risques de renforcement de lutions qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001
« l'hégémonisme américain » dans la région avec la sont généralement analysées comme très défavorables
aux intérêts stratégiques chinois. La Chine craint un mise en place de régimes contrôlés par Washington à
Kaboul et à Islamabad (8). bouleversement des rapports de force induits par le
réinvestissement des Etats-Unis dans la zone en répon
Une analyse négative de la situation se aux attentats du 11 septembre. Ce sont en effet tous
les fondements de la stratégie chinoise dans la région — La clef de ce malaise chinois, sensible au plus haut
et face à la superpuissance américaine — qui se trouniveau, se trouve dans les analyses multiples qui ont été vent'
publiées, dans la presse nationale ou la presse de Hong aujourd'hui remis en question.
Kong proche de Pékin, dans les semaines qui ont suivi
Des conséquences géostratégiques l'attentat. Ce discours reprend généralement, d'une
importantes vues de Chine manière à peine atténuée, les thèses du « complot » qui
s'étaient exprimées avec force à la suite de l'interven La principale crainte exprimée à Pékin concerne les
tion des forces de l'OTAN au Kosovo. La « guerre » risques — réels — d'implantation à long terme des
déclarée par les Etats-Unis d'Amérique au terrorisme Etats-Unis ou au moins d'accroissement de l'influence
international est analysée comme la simple prolongat américaine dans une région qui représente pour la RPC
ion d'une tendance inaugurée lors de la guerre du un intérêt vital à plusieurs niveaux. La crainte principal
Golfe, qui se traduit par l'avancée des forces améri e concerne les risques de pénétration des Etats-Unis en
caines partout dans le monde et par un mouvement Asie centrale et méridionale, notamment au Pakistan,
d'encerclement progressif de la puissance chinoise. Ye principal allié de la Chine dans la région (n). Signe de
cette inquiétude — qui ne s'explique pas uniquement par Zicheng, spécialiste déjà cité, exprime ainsi une opinion
apparemment très largement partagée en déclarant s'i les risques, peu probables, d'afflux de réfugiés en pro
nterroger sur le « but ultérieur » des Etats-Unis. Dans un venance d'Afghanistan — l'APL aurait renforcé ses
souci de « compréhension » il établit une distinction forces dans les zones frontalières occidentales du
subtile entre les motivations « subjectives » des Etats- Xinjiang, en déployant selon certaines sources de 5 000
Unis qui « croient lutter contre le terrorisme » et leurs à 15 000 hommes dans la région, ce que certains expli
motivations « objectives » d'hégémonisme (9). Ainsi, pour quent plus par la volonté de faire face aux conséquences
un groupe d'experts chinois des relations internatio de l'intervention américaine aux portes de la Chine que
par celle de « lutter contre le terrorisme ». (U) Les relanales « au nom de la lutte antiterroriste les Etats-Unis
veulent accomplir un bond en avant stratégique en pas tions entre la Chine et l'Afghanistan touchent par
sant d'un monde multipolaire à un monde unipolaire, ailleurs directement au cœur des ambiguïtés de la stra
tégie chinoise en direction des « zones grises » ou des légitimant par la même occasion le principe d'ingérence
« Etats-voyous ». militaire » (10). Pour Wang Fuchun, directeur de l'Institut
de stratégie internationale de l'Université de Pékin, les
Les ambiguïtés de la relation sino-afghane racines du terrorisme se trouvent dans la politique
Les relations entretenues par Pékin avec le régime de « arrogante » des Etats-Unis et, pour éliminer les causes
du terrorisme, les dirigeants de « certaines grandes Kaboul constituent le parfait exemple d'une stratégie
puissances » doivent réexaminer leurs politiques inté chinoise qui n'a jamais véritablement renié la tentation
rieures et extérieures pour « construire un nouvel ordre de favoriser la déstabilisation de ses adversaires, tout en
économique et international » (11). assurant dans la mesure du possible la protection de ses
erspectives chinoises N° 67 • SEPTEMBRE - OCTOBRE 2OO1 Chine
propres intérêts. Dans la littérature stratégique chinoise Pékin à la suite de la visite en Afghanistan d'une déléga
classique, qui rejoint ici le réalisme léniniste, il s'agit tion chinoise d'experts militaires sur les sites des tirs de
d'utiliser un ennemi proche pour combattre un ennemi missiles américains (22).
lointain. Selon ce principe, la Chine a ainsi entretenu, Dans ces relations particulières entretenues avec le
avec un régime Taliban dont la nature particulièrement régime taliban, l'on peut trouver plusieurs motivations.
radicale troublait peu Pékin dans la mesure où le La volonté sans doute de s'assurer la bienveillance d'un
Xinjiang était exclu des objectifs immédiats de la guerre régime potentiellement déstabilisateur pour éviter que
sainte, des relations particulièrement cordiales pour un la région autonome du Xinjiang ne devienne la cible
pays non-musulman. En effet, la présence de combatt d'une guerre sainte à grande échelle. L'appât du gain et
ants ouighours en Afghanistan est restée très marginal la volonté de s'implanter sur des marchés sans concur
e, même si Pékin en fait aujourd'hui grand cas pour rence en raison de l'ostracisme qui frappait le régime
mieux établir un lien entre le Xinjiang et le « terrorisme taliban n'est également pas absente. Mais on ne peut
international »(r)). Toujours très légaliste, Pékin n'a exclure non plus la volonté manifeste, de la part du
jamais établi de relations diplomatiques avec le régime pouvoir chinois, de développer des relations étroites, y
de Kaboul car celui-ci n'était pas reconnu par l'ONU. En compris dans les secteurs les plus sensibles, avec l'e
revanche, l'ambassadeur de Chine au Pakistan est la nsemble des « Etats-voyous » condamnés par les Etats-
seule personnalité étrangère non-musulmane a avoir été Unis, se constituant ainsi une clientèle particulière et se
reçue par le mollah Omar en 2000 (16). De même, la RPC dotant — dans le contexte de négociations toujours dif
ficiles avec Washington — de l'arme toujours utile du a toujours refusé de s'associer aux votes de sanctions
« risque de déstabilisation ». contre l'Afghanistan à l'ONU et a mis en place avec le
régime des Taliban une coopération économique et
La remise en cause de l'alliance sino-pakistanaise technique non négligeable. En 1999, selon des témoi
et la modification des équilibres en Asie du sud gnages visuels, une ligne aérienne directe entre Kaboul
et Ouroumtchi (Urumqi), la capitale du Xinjiang, aurait Si le Pakistan n'est pas l'Afghanistan, les relations
été ouverte (17), ce qui relativise les craintes de prosély entretenues par Pékin avec Islamabad étaient marquées
tisme que Pékin pouvait éprouver à l'époque. Des par autant d'ambiguïtés, particulièrement dans leur
accords de coopération économique et technique, aspect de coopération militaire. A ce titre, la possible
notamment dans les domaines hydraulique et minier ont remise en cause de l'amitié sino-pakistanaise ou plus
également été conclus entre la Chine et l'Afghanistan, le exactement des avantages que la RPC pouvait en reti
dernier étant malencontreusement annoncé à la veille rer, constitue aujourd'hui le premier bouleversement
des attentats contre les Etats-Unis (18). auquel les stratèges chinois doivent faire face. C'est en
Plus délicat pour Pékin, deux entreprises chinoises effet non seulement la relation sino-pakistanaise mais
travaillaient depuis 1999 à la fourniture d'un réseau de ce sont également les relations triangulaires entre
communication à Kaboul, autour d'un système de câbles Pékin, Islamabad et New Delhi — relations qui jouaient
internationaux et de fibres optiques dont la sophistica à l'avantage de Pékin — qui sont aujourd'hui remises
tion pour un pays comme l'Afghanistan, se comprend en cause par les risques de « rebasculement » du
mal dans le cadre d'un usage strictement civil. Les diff Pakistan dans le « camp américain » (23). En dépit des
icultés financières du régime Taliban ayant entraîné une inquiétudes récentes de Pékin devant l'instabilité du
suspension du contrat, le porte-parole du gouvernement régime pakistanais, et les risques de prosélytisme inté
chinois a toutefois pu nier, lors d'une conférence de griste, la RPC n'avait en effet jamais remis en cause son
presse, toute « coopération en cours » (19). alliance avec Islamabad, se refusant même à toute
Le malaise de la RPC concernant les relations entrete dénonciation publique des errements les plus déstabili
nues avec l'Afghanistan est très perceptible au travers sateurs du régime. L'atout pakistanais dans la main de
des déclarations officielles du gouvernement après les Pékin se révèle toutefois aujourd'hui bien fragile. Seul
attentats du 11 septembre. Zhu Bangzao, porte-parole véritable soutien du régime Taliban, le Pakistan, sommé
du gouvernement, a ainsi déclaré que « la Chine n'avait de choisir son camp, n'a en effet pu résister à aucune
aucun intérêt égoïste dans la question afghane et que, si des exigences formulées par les Etats-Unis et la capacit
des contacts ont eu lieu à plusieurs reprises, aucune é nucléaire pakistanaise serait aujourd'hui, selon cer
'relation officielle' n'existait avec les Talibans» (20). taines sources, sous le contrôle ou au moins le regard
Pourtant, selon certaines sources, la coopération entre vigilant des Etats-Unis (24).
Si le « retournement » du Pakistan devait avoir pour la Chine et les Talibans s'étendait aussi au domaine mili
taire (21). Au mois de décembre 1998, un accord de coopér conséquence le rétablissement d'un partenariat plus
ation militaire aurait ainsi été signé entre Kaboul et étroit avec le monde occidental, y compris sur le plan
N° 67 • SEPTEMBRE - OCTOBRE 2OO1 erspectives chinoises Politique
économique, le soutien de la Chine, toujours chiche en asiatiques négligés par l'Occident et confrontés à de
dehors du domaine militaire, apparaîtrait également graves problèmes de développement. Pour Pékin, deux
comme moins nécessaire, réduisant d'autant les capaci motivations fondaient la nécessité de ce partenariat. Il
s'agissait de s'assurer du soutien — ou plus exactement tés de pression de la RPC. Et ce d'autant plus que, hors de
de la neutralité — des pays de la région dans la lutte toute considération stratégique, pour les pays les moins
développés de la région dont le Pakistan fait partie, la contre le séparatisme ouighour au Xinjiang, mais égale
Chine constitue beaucoup plus un concurrent majeur sur ment de contrer les Etats-Unis. Le premier fondement
les marchés d'exportation des produits à faible valeur n'a pas disparu, et se trouve au contraire en apparence
ajoutée qu'un véritable élément de complémentarité éco conforté par les exigences de « la guerre contre le te
nomique. Par ailleurs, un réinvestissement des Etats-Unis rrorisme international ». Mais il ne s'agissait en réalité
dans la zone pourrait aussi aboutir à une stabilisation au pas pour Pékin, en dépit des discours actuels, de la
niveau régional — y compris au Cachemire — venant fo motivation principale face à une agitation au Xinjiang
rtement réduire la marge de manœuvre d'Islamabad et de très bien maîtrisée par les forces de répression chi
Pékin. C'est donc son plus proche allié dans la région que noises et d'intensité plus réduite depuis les dernières
la Chine risque aujourd'hui de perdre, tout en voyant s'im grandes émeutes de la fin des années 1990 (2C). La
planter — ou se réimplanter — une puissance américaine condamnation du « séparatisme » exprimée par les
Etats de la région membres de l'organisation de sans contrepoids, contrairement à la situation qui préval
ait à l'époque de la guerre froide. Shanghai correspondait plutôt, comme la question de
Par ailleurs, des craintes se sont très vite exprimées à Taiwan, à une reconnaissance symbolique de la puis
Pékin devant un possible renforcement des positions sance du régime chinois à travers le soutien incondi
indiennes, alors que dans le même temps, l'éternel tionnel à ses thèses.
balancier pakistanais perdait une très large part de son En revanche, l'objectif de contrôle de l'influence amér
pouvoir de nuisance. La « prise de contrôle » du icaine dans la région était essentiel pour Pékin, qui
Pakistan par les Etats-Unis réduisait les possibilités de s'était déjà beaucoup inquiété des manœuvres du « par
« conflit indirect », par Pakistan interposé, entre la tenariat pour la paix » de l'OTAN organisées avec le
Chine et l'Inde, et la RPC risquait ainsi de perdre à long Kazakhstan en 1998. Or, c'est sur ce point que les fonde
terme l'un de ses principaux moyens de pression sur ments de l'organisation de Shanghai se sont révélés les
New Delhi. Enfin, le fait nucléaire indien, contre lequel moins solides après le 11 septembre. Si la RPC fait grand
la RPC avait tenté de constituer une coalition de puis cas de la déclaration commune des six nations du grou
sances « responsables » pour mieux préserver ses posi pe de Shanghai de « soutien à la communauté interna
tions privilégiées en tant que seul membre asiatique des tionale pour combattre le terrorisme », en réalité, sans
N5 (les cinq anciennes puissances nucléaires) se trouve consultation du partenaire chinois, la totalité des pays
entériné — sans véritable contrôle contrairement au membres ont en effet accepté d'offrir aux Etats-Unis des
Pakistan — par la levée des sanctions. C'est donc un facilités qui ont permis une véritable implantation des
autre « espace de jeu » troublé qui échappe à la Chine. forces américaines en Ouzbékistan, au Kirghizistan, au
Enfin, plus concrètement, les scénarios catastrophes Kazakhstan et au Tadjikistan et ont ouvert la porte à une
des stratèges chinois craignant une mainmise directe ou collaboration à plus long terme avec les Etats-Unis,
indirecte des Etats-Unis sur les zones frontalières du comme dans le cas de l'Ouzbékistan (27).
Tibet s'avèrent aujourd'hui plus réalistes. Devant cette évolution particulièrement défavorable
pour la Chine, certains analystes à Pékin sont allés jus
L'avenir du groupe de Shanghai qu'à poser la question du « risque d'éviction » de la
Les fondements du « groupe de Shanghai » qui réunit la Chine du groupe de Shanghai, alors que cette construc
Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizstan le tion était présentée jusqu'au 11 septembre 2001 comme
Tadjikistan et l'Ouzbékistan <23) dans un partenariat pré l'un des principaux succès de la diplomatie chinoise.
senté comme « modèle » par Pékin, sont apparus tout Pour Pékin c'est donc « le contre-feu stratégique du
aussi fragiles que l'amitié sino-pakistanaise. Si l'organi groupe de Shanghai » qui est en passe à son tour de s'e
ffondrer » après celui du Pakistan (28). sation était considérée par la Chine comme l'exemple
même de relations harmonieuses entre Etats, c'est Par ailleurs, les conséquences économiques d'un
essentiellement parce qu'elle reposait sur un rapport de réinvestissement des Etats-Unis et du « camp occi
vassalité non ouvertement contesté entre d'une part une dental » dans cette zone sont loin d'être totalement
Chine en plein développement, relativement puissante négligeables pour Pékin. Ces pays, comme l'ensemble
et de plus en plus sûre de sa place sur la scène interna des pays les plus vulnérables du pourtour chinois,
tionale, et d'autre part des partenaires russes et centre- constituent en effet un marché relativement important
erspectives chinoises N° 67 • SEPTEMBRE - OCTOBRE SOO1 pour des produits de
consommation pro
duits par les entre
prises d'Etat chinoises,
très bas de gamme,
inexportables sur les
marchés occidentaux,
parfois piratés comme
dans le cas des médica
Illustration non autorisée à la diffusion ments, et dont les
stocks massifs s'écou
lent mal sur le marché
chinois. Un environne
ment plus développé et
mieux contrôlé pèserait
sans doute sur la pours
uite de ces « échanges
inégaux » entre la
Chine et ses voisins les
Le "groupe de Shanghai" : quelle coopération au-delà des déclarations d'intention ? © afp plus pauvres et les plus
isolés.
ment » qu'elle devra stratégiquement prendre en
Le réinvestissement de la puissance compte. Ce risque de double front, justifié par le fait
militaire américaine en Asie que, même en dehors de l'hypothèse d'un engagement
Un article du Quotidien du peuple publié le 20 sep direct, Washington, ne pourra accepter de laisser sans
« surveillance » une zone potentiellement très tembre 2001 exprimait donc une inquiétude très larg
ement répandue chez les stratèges chinois pour qui « le instable, obligera sans doute la RPC à consacrer ses
déploiement de troupes américaines autour de moyens limités à d'autres objectifs que le renforce
l'Afghanistan constitue pour les Etats-Unis une opport ment de ses capacités de projection et de contrôle
unité rare d'établir une présence militaire à long maritime, qui avait été la grande priorité des militaires
terme dans la région »(29). Quel que soit le motif, chinois dans le contexte très favorable pour la
« menace chinoise » avant le 11 septembre ou « comb République populaire de Chine de l'après guerre froi
at contre le terrorisme international » après, le résul de. Pour nombre de ces analystes, « les implications
tat pour la RPC est le même et correspond au risque pour les intérêts nationaux et stratégiques de la Chine
sont donc considérables » (32). de voir s'implanter une influence plus grande et
Les conséquences de cet « encerclement » sont d'auconsidérée comme négative des Etats-Unis en Asie.
La capacité des Etats-Unis à contrôler directement ou tant plus qu'elles apparaissent dans un
indirectement l'ensemble de la masse continentale contexte de forte rivalité entre Pékin et Washington.
« dans le dos de la Chine » est d'autant plus préoccu Très concrètement, les Etats-Unis sont loin d'avoir
pante qu'elle oblige les stratèges chinois à reconsidér oublié la manière dont a été traité à Pékin l'affaire de
er les priorités qu'ils avaient définies depuis la fin de l'avion de surveillance EP3 au mois d'avril 2001. De
la guerre froide (J0). Alors que les moyens des forces plus, en dépit de discours très tactiques de la part de la
RPC sur la nécessité d'un « coopération renouvelée » chinoises demeurent très limités, Pékin, dans le déve
avec Washington, auquel la lutte commune contre le loppement de ses capacités militaires, avait procédé à
des choix en fonction de priorités stratégiques au terrorisme pourrait en théorie servir de fondement,
nombre desquelles la nécessité de « tenir » le pourtour Pékin et Washington n'ont pas de véritable intérêt stra
tégique commun en dehors de vagues appels à la « stacontinental nord et nord-ouest du pays ne faisait plus
partie depuis l'effondrement de l'URSS (31). Le renfor bilité ». Comme le soulignait le Quotidien du peuple,
« les Etats-Unis et la Chine ne peuvent avoir aucun cement de la présence ou de l'influence militaire, éco
accord de nature politique sur aucun autre sujet (hors nomique ou diplomatique américaine le long d'un arc
qui irait de la Russie à l'Inde a totalement bouleversé celui de Taiwan) car la Chine n'a aucun intérêt à s'en
gager dans un processus de confrontation ou de coopércette donnée. Pour Pékin, la RPC se trouve donc
aujourd'hui confrontée à un risque réel « ation avec les Etats-Unis dans toute autre région du
N° 67 • SEPTEMBRE - OCTOBRE 2OO1 erspectives chinoises Politique
mises en place par Pékin pour lutter contre « l'hégémoglobe ». Voici une définition parfaite de la stratégie de
double « non-intervention » que Pékin aurait aimé voir nisme américain ». L'autre conséquence, toute aussi pré
reconnue par Washington : non-intervention de la Chine occupante pour la Chine, a été le renforcement des puis
hors de sa zone d'intérêt élargie et non-intervention sances régionales ou extrarégionales que le premier
des Etats-Unis en Asie (33). objectif de la stratégie chinoise avait justement été de
Par ailleurs, cette menace d'encerclement de la Chine maintenir dans une position subalterne ou éloignée.
s'étend selon Pékin non seulement tout le long de l'arc
Les fragilités du partenariat sino-russe continental, mais également sur les flancs sud et est du
pays. Alors que Pékin a depuis de nombreuses années La fragilité du révélée par les
dénoncé la survie des « systèmes d'alliance hérités de la attentats du 11 septembre est emblématique des recomp
guerre froide » et notamment exprimé ses craintes devant ositions auxquelles la Chine doit aujourd'hui faire face.
le renforcement de la coopération militaire entre les Pour Pékin, le premier fondement de la nouvelle amitié
sino-russe, qui s'était traduit par la signature au mois de Etats-Unis et le Japon, la logique du maintien des bases
américaines dans l'archipel — soutien logistique essentiel juillet 2001 d'un nouveau « pacte d'amitié », était en effet
à tout système de projection de forces du Pacifique vers la constitution d'un contre-front face à la superpuissance
l'Océan Indien — se trouve aujourd'hui renouvelée. Il en américaine, la réactivation, dans une configuration diffé
est de même des installations militaires américaines en rente, du jeu triangulaire Pékin-Moscou-Washington qui
Corée. Par ailleurs, en reposant sur une autre motivation prévalait à l'époque de la guerre froide. Tirant parti de
que celle de répondre à la « menace chinoise » cette l'affaiblissement de la puissance russe, la RPC avait donc
logique de guerre antiterroriste échappe pour une large mis en place une relation dont l'opposition aux Etats-
part aux moyens de pression mis en œuvre par Pékin. Unis, en dépit du discours officiel, était la principale si ce
Les responsables chinois s'inquiètent également du n'est l'unique motivation. Sur le plan des relations bilaté
possible renforcement de la coopération et de la pré rales, la fragilité de la relation sino-russe était évidente.
sence américaine en Asie du Sud-Est, des Philippines à Cette relation s'était en effet révélée décevante en matiè
Singapour, en passant par le Cambodge et l'Indonésie re économique en dehors des ventes d'armes russes à la
même si, dans ce cas, le rôle « stabilisateur » des Etats- Chine ; stratégiquement limitée si l'on considère les rela
Unis semble être mieux compris (34). Washington pourr tions russo-indiennes ou les positions russes sur les pro
ait en effet trouver un intérêt direct à s'investir davan jets de TMD, confirmées à la suite des attentats du 11
tage dans la gestion des difficultés d'un monde malais septembre ; humainement peu satisfaisante du fait de
l'exploitation par certains milieux russes de la difficile musulman menacé de déstabilisation, particulièrement
si les « tensions islamistes » devaient se développer question des migrants chinois dans les régions de
dans la zone et si les liens avec des organisations terro l'Extrême-Orient russe ; enfin politiquement dépassée à
Moscou où « l'alliance avec Pékin » était surtout défenristes apparaissaient plus clairement. C'est d'ores et
déjà le cas aux Philippines où la coopération militaire due par les milieux les plus conservateurs. La fragilité
des fondements profonds de cette « alliance » s'est bruentre les deux pays, dans la lutte contre le groupe Abu
Sayyaf a été considérablement renforcée. Une moindre talement manifestée dans les jours qui ont suivi les atten
exigence en matière de « bonne gouvernance » pourrait tats du 11 septembre lorsque le président Poutine a, le
accompagner le soutien politique et économique aux premier entre tous les chefs d'Etat étrangers, téléphoné
régimes encore fragiles en Indonésie et aux Philippines, au président Bush pour l'assurer de son soutien total et
rendant cette intrusion des Etats-Unis plus acceptable imposé à des courants moins enthousiastes — notam
au niveau régional. Ainsi, pour reprendre les termes ment au sein du ministère de la Défense — cette attitude
d'un spécialiste chinois des Etats-Unis : « G. W. Bush très « pro-américaine ». Plus lourd encore de consé
s'est préparé à une présence à long terme dans toute la quences pour Pékin, le président russe a également mult
région pour y imposer l'ordre » {r'\ Après des années de iplié les approches en direction de l'OTAN. Devant l'o
relatif retrait, c'est donc le retour à sa porte occidental pportunité pour la Russie de rétablir un lien privilégié, de
e d'un « gendarme du monde » sûr de son bon droit « grand à grand » avec les Etats-Unis, le partenariat avec
moral et d'un large soutien international que Pékin la Chine est ainsi apparu véritablement pour ce qu'il était
redoute aujourd'hui. sans doute de longue date dans l'esprit des dirigeants
russes : un partenariat par défaut.
La réduction de la marge Face au risque d'isolement, Pékin a tenté d'entraîner la
de manœuvre de la Chine Russie dans une dénonciation des risques induits par les
Les attentats du 11 septembre mettent donc en évidence prises de position américaines dans la région, dénon
la très grande fragilité des stratégies de « fronts unis » çant « la volonté de contrôle de l'Afghanistan qui va don-
1O erspectives chinoises N° 67 • SEPTEMBRE - OCTOBRE 2OO1 Chine
ner la possibilité aux Etats-Unis d'encercler la Russie Le Japon pourrait donc voir le rayon d'action et le
par le sud et la Chine par l'ouest » (J6). Mais d'autres ana niveau d'intervention de ses Forces « d'Auto-défense »
lyses sont beaucoup moins indulgentes pour Moscou et étendu bien au-delà de toutes les actions précédem
critiquent « la stratégie de la Russie qui, à la suite des ment menées par Tokyo dans le cadre des opérations de
attentats, en a profité pour se rapprocher des Etats-Unis maintien de la paix de l'ONU. Plus préoccupant encore
et de l'OTAN »(37). Quelles que soient les évolutions pour Pékin, l'argument habituel de la dénonciation du
futures, le « lâchage » de la Russie et la conscience des « militarisme nippon » s'avère beaucoup plus difficile à
très grandes limites de cette « alliance » seront sans manier dans les circonstances actuelles. Certaines cri
doute difficilement oubliés à Pékin. tiques ont été proférées contre « les militaristes japo
L'amertume semble d'autant plus grande que, si Jiang nais d'extrême droite qui se sont emparés du prétexte
Zemin a appelé Vladimir Poutine pour lui faire part des des attentats pour modifier la législation » ou pour sou
ligner qu' « un rôle plus important du Japon sera à la préoccupations chinoises concernant le rôle de l'ONU,
source de difficultés sans fin pour la Chine et l'Asie » Moscou pour sa part n'a pas jugé bon de consulter son
« allié » chinois pour opérer ce revirement spectaculai mais ces critiques n'ont pas été reprises massivement
re en direction des Etats-Unis. Moins officielles, d'autres dans la presse chinoise officielle (i9). En revanche, Jiang
analyses reconnaissent à Pékin que la Russie peut appar Zemin a souligné la « vigilance » de la Chine en la matiè
aître comme le « grand vainqueur » de la recomposition re en déclarant à Koizumi que, si un rôle accru des FAD
stratégique qui a suivi les attentats du 11 septembre, y pouvait être compris dans les circonstances actuelles,
compris sur la question de la Tchétchénie, au sujet de le Japon devait « faire preuve de modération et tenir
laquelle Moscou a pu imposer à Washington des conces compte de la sensibilité » de ses voisins asiatiques m.
sions alors que Pékin, de son côté, a des difficultés à Par ailleurs, outre un rôle de soutien économique tradi
faire valoir ses thèses sur la question du « séparatisme » tionnel (41), le Japon a également joué un rôle politique non
musulman, tibétain ou taiwanais °8). négligeable dans le processus de constitution de la coali
tion antiterroriste, notamment auprès des pays arabes et
Les perspectives de légitimation de l'Iran, amorçant ainsi un renforcement toujours comb
de la puissance japonaise attu par Pékin de sa stature sur la scène internationale.
Si la situation stratégique de la Chine, sur son flanc occi Sur le front des images, alors que, avant le sommet de
dental, est considérée à Pékin comme très préoccupant l'APEC érigé en dépit des circonstances en grand-messe
e, l'émergence sans grand complexe d'une puissance à la gloire de la nouvelle puissance chinoise, les seuls
japonaise qui — à sa mesure — accepte déjouer un rôle contacts internationaux directs du président chinois se
« militaire » très au-delà de ses frontières a de quoi l'i limitaient à la réception d'une délégation pakistanaise, le
nquiéter tout autant. Le Premier ministre Koizumi a en Premier ministre japonais s'entretenait très rapidement à
effet immédiatement réaffirmé la nécessité pour le Washington avec le président Bush, à qui il réaffirmait la
Japon de soutenir très clairement — y compris par un volonté du Japon de « remplir ses responsabilités en tant
engagement militaire dans les limites de la Constitution qu'allié et en tant que membre de la communauté inter
— son allié américain. La Diète a adopté à la fin du mois nationale », moyen de réaffirmer la priorité du partenariat
d'octobre une loi provisoire reconductible, élargissant nippo-américain qui avait pu un temps apparaître comme
le périmètre de « l'environnement régional de sécurité » menacée par les attentions accordées à Pékin (42).
de l'archipel auquel l'alliance nippo-américaine pouvait La puissance du choc ressenti lors des attentats du 11
s'appliquer. Il est vrai que le Japon se trouve dans la septembre 2001 a pour une large part balayé dans l'op
situation totalement inédite — comme l'avait été l'OTAN inion publique japonaise les réticences habituellement
sur le versant européen — d'avoir à participer à la exprimées devant tout risque d'implication du Japon
défense des Etats-Unis attaqués sur leur sol, alors que dans un conflit externe. Selon un sondage publié par le
toute la réflexion stratégique issue de la guerre froide journal Nikei, plus de 70 % de la population se déclarait
envisageait la situation inverse. Concrètement, le Japon favorable à la mobilisation des FAD pour soutenir les
a décidé d'autoriser l'envoi dans l'Océan indien de Etats-Unis dans leur lutte contre le terrorisme. Enfin,
patrouilleurs et d'un avion de transport C 130. Au lende les fondements militaires de l'alliance nippo-américaine
main des attentats, le porte-avions américain Kitty se sont trouvés renforcés, notamment en raison du rôle
Hawk quittant la base de Yokosuka avait été très sym majeur joué, comme à l'époque de la guerre du Golfe,
boliquement escorté par quatre patrouilleurs des Forces par les bases installées dans l'archipel dans le dispositif
d'Auto-défense (FAD). Plus significatif encore, ces de déploiement des forces américaines. Ce renforce
manifestations de « soutien militaire » ont été fortement ment de l'alliance nippo-américaine constitue donc un
et très positivement médiatisées. élément important de l'accroissement du rôle militaire
N* 67 • SEPTEMBRE - OCTOBRE HOO1 jér. erspectives chinoises 11 tiques de ceux qui accusent Pékin d'avoir
créé la capacité nucléaire d'un Etat particu
lièrement fragile en oubliant les effets poten
tiellement pervers de cette stratégie de proli
fération, certains analystes chinois, proches
des milieux de la défense, ont très rapide
ment déclaré après les attentats du 11 sep
tembre, devant l'évocation des risques de
terrorisme nucléaire, que le « nucléaire
Illustration non autorisée à la diffusion pakistanais » — dont Pékin se sent sans
doute quelque peu responsable — était « par
faitement contrôlé » (45).
L'argument de la prolifération constituait
également l'un des éléments de réponse de la
Chine au risque de mise en place par les Etats-
Unis de leurs projets de défense antimissile. A
ce sujet, les attentats du 11 septembre ont
offert aux analystes chinois un nouvel argu
mentaire dans leur dénonciation des projets
américains de défense antimissile. Le disLa Chine et l'ONU : heurts et malheurs d'une ambiguïté ©AFP cours chinois insiste en effet aujourd'hui sur
la nécessité pour les Etats-Unis de reconsidé
des Etats-Unis dans la zone. Dénonçant régulièrement rer leurs priorités dans un sens moins favorables à ces
la « logique de guerre froide » qui selon elle préside aux projets en mettant l'accent sur la lutte contre le terro
accords de sécurité bilatéraux qui lient les Etats-Unis à risme. Pékin reprend également la dénonciation de
« l'arrogance » dont ces projets seraient la manifestatleurs alliés en Asie, la Chine ne peut qu'estimer cette
évolution défavorable à ses intérêts. ion, arrogance qui se trouverait elle-même à la source
du ressentiment et — par voie de conséquence directe
La remise en cause — des attaques, dont les Etats-Unis ont été victimes. Ce
des stratégies proliférantes de la Chine type d'argument offre par ailleurs l'avantage d'extraire
le débat sur la défense antimissile d'une logique régioAutre conséquence non négligeable des attentats, la
RPC pourrait avoir beaucoup plus de difficultés à ins- nale particulièrement redoutée par la RPC.
trumentaliser — dans ses négociations avec les Etats- Toutefois, l'argument selon lequel les Etats-Unis
Unis — les menaces plus ou moins voilées de proliféra seront obligés d'abandonner leurs projets de défense
tion auxquelles elle avait recours. La coopération mili antimissile pour obtenir le soutien de la Chine et de la
taire très étroite mise en place avec le Pakistan, notam Russie dans la coalition anti-terroriste est apparu peu
ment dans les domaines des missiles et du nucléaire, pertinent. Les prises de positions de Vladimir Poutine
permettait ainsi à Pékin de manier face aux Etats-Unis sur le traité ABM à la suite de ses entretiens avec G. W.
l'arme d'une prolifération potentiellement déstabilisa Bush et son conseiller pour la sécurité Condoleeza Rice
trice (4J). Cet argument sera beaucoup plus difficile à ont démontré que la Russie ne souhaitait se livrer à
mettre en œuvre avec un Pakistan « tenu » par les aucun marchandage. A l'inverse, la Chine — ayant peu
Etats-Unis ou avec des Etats « soupçonnés d'abriter à offrir — ne se trouve pas en position d'imposer la
des activités terroristes » comme l'étaient un certain moindre condition à sa participation à la coalition anti
nombre de partenaires de Pékin en la matière — de terroriste (46). Après avoir manifesté un certain optimis
l'Irak à la Corée du Nord — à moins d'accepter le risque me à l'égard des projets de défense antimissile, il
semble donc que la Chine — qui entérine ainsi son de se voir mettre par les Etats-Unis au ban de la com
impuissance — en soit revenu à une position plus scepmunauté internationale.
tique — et plus réaliste — quant aux possibilités Signe de la méfiance persistance des Etats-Unis à
l'égard de la Chine en la matière, Washington a refusé d'abandon du projet par les Etats-Unis (47)... Mais les
de lever, en dépit des demandes de Pékin, les sanctions conséquences des attentats du 11 septembre sur les
imposées au mois d'août 2001 à la suite des transferts orientations stratégiques de la Chine se situent égale
chinois de technologie dans le domaine des missiles en ment à d'autres niveaux en apparence plus périphé
direction du Pakistan (ll). Cherchant à répondre aux cri- riques comme celui de la sécurité énergétique.
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