La « chose » et ses doubles dans la caricature camerounaise. - article ; n°141 ; vol.36, pg 143-170

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Cahiers d'études africaines - Année 1996 - Volume 36 - Numéro 141 - Pages 143-170
Abstract ~~The Thing and its Doubles in Cameroonian Caricatures. ~~— Cameroonian caricatures are analyzed as a form of writing that mixes images and words. Through French Creole, these caricatures politically mix local and general issues by insisting on how politics in general affects the image to become an event. The aesthetics of this form of writing, which obstinately insists on indiscipline as the basis of its relevance, mainly resides in the boldness to speak up about, and show, what should neither be said nor shown in public. Caricatures can do this because, like rumors, they do not daim to reproduce the world through mime-sis. They only produce a double for showing what everyone knows but no one dares say.
Résumé Ce texte analyse l'image comme écriture, non seulement parce que la caricature camerounaise est un parfait mélange de l'image et du mot, du mot et du son (donc de la parole), mais aussi parce qu'elle s'immisce constamment dans l'espace pictural pour y introduire le mouvement. Elle est aussi politiquement un métissage du local et du global par son français créole, par son insistance à mettre l'accent sur les mécanismes, situés dans l'espace politique global, qui agissent sur les événements locaux. La caricature semble s'identifier à une rumeur saisie sur le vif qui, pour ne pas devenir mot discipliné, a absolument besoin de l'image pour continuer à être un événement, pour échapper au risque de devenir le double de la vie qui se présente comme son portrait. L'esthétique de cette écriture, qui s'obstine à faire de l'indiscipline le fondement de sa pertinence, repose essentiellement sur l'audace de dire, de montrer, ce qui ne devrait être ni dit, ni montré publiquement. Toutes choses que la caricature peut se permettre puisque, comme la rumeur, elle ne prétend pas reproduire le monde de façon mimétique ; elle n'en produit qu'un double dont l'éthique permet de montrer ce que tout le monde sait mais que personne n'ose dire.
28 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1996
Nombre de lectures 50
Langue Français
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Monsieur Achille Mbembe
La « chose » et ses doubles dans la caricature camerounaise.
In: Cahiers d'études africaines. Vol. 36 N°141-142. 1996. pp. 143-170.
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Mbembe Achille. La « chose » et ses doubles dans la caricature camerounaise. In: Cahiers d'études africaines. Vol. 36 N°141-
142. 1996. pp. 143-170.
doi : 10.3406/cea.1996.2005
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cea_0008-0055_1996_num_36_141_2005Abstract
Abstract
The "Thing" and its Doubles in Cameroonian Caricatures. — Cameroonian caricatures are analyzed as
a form of writing that mixes images and words. Through French Creole, these politically mix
local and general issues by insisting on how politics in general affects the image to become an event.
The aesthetics of this form of writing, which obstinately insists on indiscipline as the basis of its
relevance, mainly resides in the boldness to speak up about, and show, what should neither be said nor
shown in public. Caricatures can do this because, like rumors, they do not daim to reproduce the world
through mime-sis. They only produce a double for showing what everyone knows but no one dares say.
Résumé
Ce texte analyse l'image comme écriture, non seulement parce que la caricature camerounaise est un
parfait mélange de l'image et du mot, du mot et du son (donc de la parole), mais aussi parce qu'elle
s'immisce constamment dans l'espace pictural pour y introduire le mouvement. Elle est aussi
politiquement un métissage du local et du global par son français créole, par son insistance à mettre
l'accent sur les mécanismes, situés dans l'espace politique global, qui agissent sur les événements
locaux. La caricature semble s'identifier à une rumeur saisie sur le vif qui, pour ne pas devenir mot
discipliné, a absolument besoin de l'image pour continuer à être un événement, pour échapper au
risque de devenir le double de la vie qui se présente comme son portrait. L'esthétique de cette écriture,
qui s'obstine à faire de l'indiscipline le fondement de sa pertinence, repose essentiellement sur l'audace
de dire, de montrer, ce qui ne devrait être ni dit, ni montré publiquement. Toutes choses que la
caricature peut se permettre puisque, comme la rumeur, elle ne prétend pas reproduire le monde de
façon mimétique ; elle n'en produit qu'un double dont l'éthique permet de montrer ce que tout le monde
sait mais que personne n'ose dire.Achille Mbembe
La chose et ses doubles
dans la caricature camerounaise
on relève dent tour présence comme voire masquant est arbitraire rounaise que illustrations ception gières figuration seulement ment soi der un image verbe Dans En une image ne sait mot jamais pour de proprement pas cela figure point visuelle est violence cette que nous pris est-à-dire manière sa une du immédiateté un dans au lui-même des toujours participe image images propre champ être la réel dans étude du ne signes simple acte distinction vision copie opposant langage reprendrons des dites de mais son puissance ou sur du reproductions un annexer même qui parler signes problème exacte ou en sens la aussi et propos En voir Mitchell quelque une tant champ pour entre facticité chose effet de du en Pourtant de opacité comme pas que la ce Il monde cela conventionnel idée de la signe représentation relève le spécifique signifiant part elle 1980 mode dessins réalité notre et taxonomie1 qui signe même en le stratégie ses et graphique en nous de un aussi propre Ce doubles compte comme pictographique représente de dépit simulacre En tableaux code arbitraire description au langage celui concerne de habiter tant particulière la champ de Certes celui visible le cette paradoxalement dans et transcription de que sa pouvoir exprime et signe se image de optique du prétention distinction la étude des altération ici laissent figure par qui de figures le caricature appartient dire linguistique la narration de mimer réalités devient opposition est du persuasion son figure non intéresse appréhen un de gravures Il langage qui tout préten propre la figurer est langa came seule et réel veut per être son pas au ne en de
Cette étude aurait jamais vu le jour eût été infatigable insistance de Bogumi
Jewsiewicki et Karen Barber Dorothea Schultz avait critiqué les premières
esquisses interprétations Lydie Moudileno relu le manuscrit final La prépara
tion électronique des caricatures été faite au TLC Electronic Center de univer
sité de Pennsylvanie puis au History Computer Laboratory de université de
Pennsylvanie Philadelphie avec aimable assistance de Jay Treat
Au sujet de la distinction entre les deux on se reportera utilement entre autres
aux travaux de BARTHES 1977) GOODMAN 1976) GOMBRICH 19561981)
Cahiers tudes africaines 141-142 XXXVl-1-2 1996 pp 143-170 144 ACHILLE MBEMBE
donc cette activité spécifique est devenue en postcolonie activité
de travailler avec des signes et des marques graphiques Derrida 1967
Le contexte dans lequel cette activité lieu est le présent immédiat Ce qui
caractérise ce présent immédiat un point de vue général est ce que on
appelle la crise En plus de ses déterminations politiques et de ses preuves
visibles et matérielles dûment constatées par tous il faut comprendre cette
crise comme la persistance un excès central une forme de violence
opaque et un effet de terreur qui découlent un échec particulier celui
du sujet postcolonial exercer librement les possibilités qui sont les siennes
donner soi-même et son milieu de vie une forme de raison qui rende
son existence quotidienne lisible défaut de lui trouver un sens2
Le matériau examiné dans cette étude est composé pour essentiel
expressions figurées destinées au grand public Ces expressions figurées
dessins et caricatures ont été régulièrement publiées dans des journaux
camerounais depuis en 1991 suite une forte poussée protestataire
connue sous le nom Opération villes mortes le régime autoritaire en
place est engagé dans une phase de décompression qui bien que étant
traduite par instauration un multipartisme de type administratif aura
signifié ni libéralisation politique proprement parler encore moins pas
sage la démocratie3
étude des expressions figurées dans le Cameroun contemporain
exige pas seulement que celles-ci soient replacées dans leur contexte his
torique Pour juger de efficacité politique des images encore faut-il au
préalable avoir précisé leur statut anthropologique au sein des cultures qui
les font naître est ce que nous ferons dans la première partie de cette
enquête Dans la mesure où la prolifération des images fait partie une
explosion générale des langages nous décrirons ensuite certains des élé
ments structurants de la culture urbaine postcoloniale qui servent arrière-
fonds cette activité spécifique est devenue récemment activité de
Pour une tentative de saisie de cet événement et de la fa on dont il se routinise
et structure la subjectivité des gens notamment en milieu urbain cf MBEMBE
ROITMAN 1995)
dans Le corpus hebdomadaire comprend une Le Messager série expressions par Nyemb figurées POPOLI caricatures Accessoirement notamment nous parues tien
drons aussi compte de la production de J.-P KENNE dans Challenge Hebdo Ces deux
journaux sont publiés Douala première ville du pays et un des bastions de oppo
sition au régime au pouvoir Yaoundé Le choix porte sur la période allant de 1991
1993 Du point de vue politique cette période est marquée par une relative décom
pression du régime autoritaire suite la montée de la protestation sociale tout au
long de année 1991 Cette protestation organisée autour de la revendication une
conférence nationale culmine avec Opération villes mortes puis émousse
progressivement partir de 1992 Le refus du gouvernement accéder cette
demande accompagne partir de ce moment une intense campagne de répres
sion qui apparente non seulement une restauration autoritaire mais aussi un
encroûtement un régime tenaillé par les demandes populaires une part et insol
vabilité économique de autre Sur tous ces développements cf les analyses de
J.-F BAYART et de MBEMBE in GESCH RE KONINGS 1993 335-374) CARICATURE CAMEROUNAISE 145 LA
travailler avec des signes Nous nous attarderons enfin sur un aspect parti
culier de cette activité savoir expression figurée de autocrate Nous
indiquerons comment en tant empiricité fruste la chose exprimée dans
une caricature et mimée dans le rire autocrate sert la fois de texte et de
prétexte un commentaire général sur le pouvoir en postcolonie et écri
ture une histoire du présent immédiat Enfin nous expliquerons com
ment travers la caricature ses excès et ses principes de prolifération ce
présent immédiat est écrit sur un mode particulier celui de hallucination
Du statut autochtone des mages
Avant comme après la colonisation la catégorie de image était tout le
moins dans les pays du Sud-Cameroun indissociable une culture qui avait
conservé son caractère oral Le procès général de la communication renon
ciation un discours intérêt public tout comme les opérations de la pen
sée effectuaient dans un contexte où le langage avait pas pour nature
première être écrit Ou pour le dire autrement le procès scripturaire en
général écriture des choses et du monde étaient faits certes travers
masques et sculptures mais surtout par la voix et commandés par elle par
ler étant le fondement même de expérience et la forme première du savoir
est partir des actes de langage que se constituait une tradition critique
Cette dernière était transmise travers le temps et espace récitée en
public et méditée en privé
Tel était le cas on déclamait le chant poétique et épique lors
on scandait la musique voire on dansait le corps venant alors
la rescousse du rythme et la parole se faisant gestuelle dans un champ
général celui de la narration qui ne se limitait pas la production des
récits et légendes un milieu se raconte mais touchait aux règles
mêmes de production du savoir et de la connaissance Or dans cet univers
marqué par la primauté de la parole les idées et le réel étaient pas tou
jours intrinsèquement liés au point de pouvoir dire que ces sociétés déve
loppèrent une attitude magique égard des mots Articuler publique
ment le savoir consistait dans une large mesure tout faire parler
est-à-dire transformer constamment la réalité en signe une part et
autre part combler chaque fois de les choses en apparence
creuses et sans contenu Laburthe-ToIra 1981 et 1985 est pourquoi les
rapports entre parler et représenter étaient plus que des rapports
de simple voisinage
Dans ces conditions la grande coupure épistémologique et donc aussi
sociale était pas entre ce que on voit et ce que on lit mais entre ce
que on voit le visible et ce que on ne voit pas invisible entre ce que
on entend déclame et mémorise mémoire et oubli et ce que on tait
secret Dans la mesure où la réalité devait chaque fois être transformée en
signe et le signe constamment comblé de réalité le problème affron- 146 ACHILLE MBEMBE
täieni tous ceux dont activité principale consistait déchiffrer publique
ment le monde était en interpréter simultanément et endroit et ce que
on pourrait appeler son négatif est-à-dire son envers
Considérer endroit et envers du monde comme deux plans opposés
participant le premier un être là présence réelle et le deuxième un
être ailleurs ou un non-être irrémédiable absence ou pis de
ordre de irréalité serait pourtant une méprise envers du monde et son
endroit ne communiquaient pas seulement entre eux travers un jeu serré
de correspondances et de rapports complexes entrecroisement Ils étaient
aussi régis par des rapports de similitude lesquels étaient loin de faire de
un la simple copie de autre ou son modèle Ces liens de semblance étaient
supposés les unir mais aussi les distinguer selon le principe bien autochtone
des multiplicités simultanées
Plus précisément invisible était pas seulement autre face du visible
son masque ou son substitut invisible était dans le visible et vice-versa
non sous la forme un artifice mais sous celle du même et en tant que réa
lité extérieure simultanément ou encore comme image de la chose et
chose imagée tout la fois En autres termes envers du monde invi
sible était supposé inscrire au sein même de ce qui était donné voir
comme son endroit le visible et vice-versa selon des modalités il serait
trop long exposer ici Et est dans cette capacité fonder et dire indis-
sociabilité de être et du non-être des personnes et des choses est-à-dire
la radicalité de leur vie et la violence de leur mort et de leur anéantissement
que résidait la force inépuisable de image
Quoi il en soit est sur ce fond mouvant et stable tout la fois que
reposaient les conceptions autochtones de la représentation figurée des
apparences et de la similitude voire de la métamorphose Que le signe fût
conforme la chose était la limite secondaire Ce qui importait était la
capacité de la figurée miroiter des ressemblances et par le jeu de
ensorcellement et de enchantement et il le fallait de extravagance
et de la démesure faire parler les signes est dans cette mesure que le
monde des images est-à-dire autre côté des choses du langage et de la
vie apparentait au monde des sortilèges Le pouvoir de figurer le réel de
fabriquer des images de sculpter des masques... impliquait en effet que
on recourt cette sorte de magie et de double faculté de voyance imagi
nation voire de fabulation qui consistait revêtir les signes des apparences
de la chose dont ils étaient précisément la métaphore
Ce faisant on ne créait pas une simple illusion existence une sorte
espace irréel ou emplacement fictif contre lequel le langage venait
constamment se briser et se disperser En convoquant le monde de ombre
dans un contexte où il avait pas de correspondance forcée entre ce que
on voit ce que on entend et ce que on dit ou encore entre ce qui est et
ce qui est pas ce qui est apparent et ce qui participe du spectre et du fan
tôme on faisait appel une ontologie particulière de la violence et du
merveilleux On faisait advenir la vie non pas seulement quelque chose LA CARICATURE CAMEROUNAISE 147
autre mais aussi un autre côté de toutes les choses qui dans son
incessante dispersion abolissait afin de mieux la confirmer la distinction
entre être et apparence univers des vivants et celui des revenants
Or le monde de ombre et des revenants était aussi celui de la nuit des
renets dans eau des miroirs et des songes des masques des apparitions
des fantômes et des spectres des défunts Dans la mesure où il avait pas
de figuration du réel sans rapport au monde de invisible et donc sans rela
tion un spectre) image ne pouvait être que la forme visible et construite
de quelque chose qui toujours était appelé se dérober réalité que ne
saisit que pauvrement les catégories souvent fort utilisées du fantasme ou
encore du double Vernant 1966 251-264 Parce que dans son fondement
image renvoyait sans cesse aux fonctions multiples et simultanées de la vie
elle-même elle était dans la pensée autochtone chargée de pouvoirs
inquiétants
valuer les fonctions précises que jouent images et figures dans
le Cameroun contemporain est aussi les rapporter aux réseaux
autochtones de significations que nous venons évoquer Ces de
sens ne sont certes pas restés intacts Colonisation et christianisation
ont bien des égards modifié le rapport que les autochtones entrete
naient vis-à-vis de image irruption de la photographie ou du cinéma
contribué remodeler la fa on dont ils se per oivent Les nouvelles pra
tiques vestimentaires ont largement modifié les représentations de la per
sonne et de soi Une nouvelle expérience du langage et des choses vu le
jour Malgré ampleur des transformations et des discontinuités un ima
ginaire est resté Il fait partie de inconscient général sans lequel ex
pression figurée pas de statut propre En même temps il impose un
cadre aux usages que le milieu urbain postcolonial fait des expressions
figurées
Multiplicités simultanées
II nous faut présent indiquer quelques soubassements matériels et
quelques principes de cohérence de la culture populaire urbaine sur fond de
laquelle les images sont élaborées et prennent sens Remarquons abord
que cette culture est en train de se constituer tâtons Observons ensuite
elle invente et se transforme dans un contexte dramatique En effet
la faveur de ce que on appelle la crise les pressions du besoin et les
carences de toutes sortes se sont accentuées le manque généralisé et la
rareté ont jamais été aussi vifs Mbembe Roitman 1995 Suite un
retournement brusque des conditions de vie matérielle du plus grand
nombre la vie et la mort ont fini par se poser une contre autre surface
contre surface immobilisées et comme renforcées toutes deux par leur
poussée antagoniste ... Les conditions ne cessent de devenir plus précaires
et approcher ce qui rendra existence elle-même impossible ...] 148 ACHILLE MBEMBE
Repoussée par la misère aux confins de la mort toute une classe hommes
fait comme nu expérience de ce que sont le besoin la faim et le travail
Entre-temps les formes de protestation ouverte marches grèves sit-in
memoranda négociations tracts émeutes ont fait accroître la répres
sion et renforcer le poids de autoritarisme5 Du coup tout le monde est
rentré au maquis Un chauffeur de taxi raconte Mon frère est
comme on attaque Depuis deux ans je roule sans patente Avant je
payais normalement Mais un moment je me suis demandé si ce est pas
avec cet argent ils achètent les armes pour nous mater Compteurs tru
qués fausses factures eau électricité et de téléphone impôts et autres
taxes peu nombreux sont ceux qui paient désormais Les médecins déser
tent hôpital et consultent les malades domicile Les professeurs font sem
blant enseigner dans les établissements officiels et en sous-main organi
sent des cours privés pour ceux qui en ont les moyens Les fonctionnaires
ont un bras en activité et un autre en grève Les réunions interdites se tien
nent la nuit dans le secret Tout basculé dans la clandestinité Il plus
rien sans son envers Dans ces conditions quelles sont les réalités quoti
diennes que on efforce constamment de transformer en signes Quelles
sont celles autour desquelles organisent les catégories de entendement et
les règles du raisonnement que celui-ci soit imagé écrit ou oral
Il abord la surcharge surcharge du langage surcharge des moyens
de transport collectif de espace habité commencer par entas
sement des maisons Ici tout en effet porte excès Prenons les sons et le
bruit Il le bruit des klaxons celui des négociants qui efforcent arran
ger un prix celui des chauffeurs de taxi qui se disputent un passager ou
encore celui un attroupement autour de voisins qui se querellent Il aussi
le bruit infernal de la musique émise par les discothèques et les bars Tout ceci
constitue un aspect non du décor mais de la culture elle-même
Prenons ensuite les pratiques de circulation au sein de espace urbain
Les voies sont presque toujours encombrées Des barrages de police sont
érigés aussi bien des endroits sensibles autres anodins Pour passer
un point un autre il faut chaque fois présenter une série de papiers offi
ciels dont le nombre dépend presque toujours du caprice et de arbitraire
de agent chargé de les vérifier La chaussée elle-même est occupée par des
étalages de marchandises Tout ou presque se vend toutes sortes de
légumes fruits pain boissons fraîches petits animaux domestiques bei
gnets sucre au morceau produits de toilette huile de palme cigarettes
allumettes La plupart des marchandises sont posées même le sol Dans
ces circonstances la conduite efficace est celle qui procède par expérimenta
tion qui prend des formes diverses une part pour circuler au milieu de la
FOUCAULT Les mots et les choses Paris Gallimard 1966 272-273
Par exemple Les infirmiers du Centre Hospitalier Universitaire ont été copieu
sement bastonnés par les militaires alors ils réclamaient le paiement de leurs dix
mois arriérés de salaires. Le gouverneur du Sud-Ouest interdit toute manifes
tation publique dans la province. Voir MPOM 1994 8) CARICATURE CAMEROUNAISE 149 LA
foule composée de clients de passants et de vagabonds il faut chaque fois se
faufiler contourner ou enjamber les choses et les gens Or les pratiques de
faufilement enjambement et de contournement valent pour tout Elles
constituent un élément déterminant du comportement et du savoir urbain
autre forme que prend expérimentation est arrangement
Devant importe quelle situation de la vie quotidienne achat de marchan
dises dispute infraction...) on cherche abord arranger que ce soit
avec les agents chargés de quadriller espace ou simplement les gens avec
lesquels on est en interaction Les arrangements sont facilités par le fait
que dans cette société écrit de sens que par rapport son autre la
formalité orale Un document de valeur que par rapport son faux
acquéreur une marchandise un bien ou un objet ne se voit que rare
ment délivrer facture ou un titre de vente La plupart des commerces ne
sont guère déclarés Peu de marchandises sont enregistrées Le chauffeur de
taxi disposera rarement de la moindre pièce officielle Le véhicule sera rare
ment enregistré ou assuré Il ne sera pas rare il affiche pas de numéro
immatriculation Pourtant les points de contrôle sont nombreux La
bière du chef aidant on finit cependant par en sortir
Un autre principe de cohérence de cette culture populaire urbaine est la
non-correspondance entre ce que on voit et expose et la valeur réelle des
choses Beaucoup de choses ne sont pas seulement juxtaposées Elles se res
semblent aussi Dans cet univers résolument mobile certaines sont prises
pour ce elles ne sont pas et les gens les uns pour les autres Il est par
exemple pas rare un malfaiteur passe pour un policier et vice-versa De
plus chaque chose en cache presque toujours une autre un magnétoscope
sous un tas de friperie des chaussures excellente qualité chez un barbier
de la lingerie et toutes sortes de vêtements chez un détaillant de vivres frais
Il existe pas nécessairement équivalence entre les proportions et les
valeurs Il est pas rare que on achète de la pacotille dix fois son prix
réel ou un article excellente qualité facturé au dixième de son coût offi
ciel Les prix eux-mêmes fluctuent constamment et imprévu est la règle
autre part les vraies affaires se déroulent ailleurs entend-on sou
vent dire où importance des coulisses et des détours Tout en effet est
oblique Pas facile de trouver son chemin travers ces dédales où chaque
bout de piste semble donner sur une impasse la scène correspond
presque toujours un arrière de la scène qui est pas immédiatement per
ceptible Pour le savoir il faut pénétrer le milieu plus en profondeur
où importance du rôle que jouent au sein de ces cultures les courtiers et
les démarcheurs est-à-dire ceux qui parce ils ont une certaine maî
trise du cheminement sont chargés de placer des valeurs intriguer
et de conduire les tractations
Sauf indications contraires les expressions qui suivent sont tirées de MALOUME
1994:7) 150 ACHILLE MBEMBE
expression figurée dans le Cameroun contemporain reflète cette pro
lixité notamment lorsque le sujet de son commentaire est le potentat
est-à-dire cette forme exercice de la domination qui mêle fantaisie bru
tale rire convulsif et bruyant échange incessant de peine et de plaisir
entre agents et victimes bref jouissance orgiaque du pouvoir Tout
comme certains aspects de la culture populaire urbaine que on vient
évoquer elle procède par surcharge juxtaposant les diverses compo
santes du réel et du langage afin de mieux provoquer leur evaporation
créant ainsi des effets de laideur et une condensation sensorielle qui puise
tant dans le tactile le gustatif acoustique que dans olfactif est ce
il nous faut examiner présent en nous servant de la figure de auto
crate
De autocrate
autocrate un corps Il est couché Comme de biais Mais pas tout fait
fig crasée contre oreiller sa joue droite est toute absorbée invisible
De il du même côté on aper oit presque rien Sauf un soup on de
sourcil vite rabattu par un front large légèrement renfrogné ainsi un
pan et demi de moustache taillé par une brève fente en dessous un nez
insuffisamment épaté autocrate est rasé court Sur ce tiers de visage
entortillé et plein de variété et au point intersection entre la chevelure et
autre joue émerge brutalement et se dresse comme aux aguets oreille
gauche semblable la feuille un kapokier La joue elle-même est pen
due la manière une grappe ou pourrait-on dire une poche remplie
la fois de vin de lait et de graisse Toute la partie inférieure du corps est
moulée dans une épaisse couverture Celle-ci adhère si précieusement aux
aspérités de son physique elle nulle peine en suggérer les proémi
nences les cambrements et les circonvolutions bref la surabondance
Ainsi par exemple des formations abdominales que on devine nette
ment avec leurs fissures et leurs crevasses Le
ventre insouciant semblable la panse une vache
repue écrase et abat au loin air de constituer
comme un domaine bien part autocrate les
jambes légèrement recroquevillées Dans le champ
ainsi libéré la cuisse gauche peut se projeter tel un
Illustration non autorisée à la diffusion monticule et culminer par une hanche particulière
ment remontée que surplombe une fesse du même
ordre que on ne voit pas certes mais dont on
devine plus ou moins le caractère ramassé et abrupt
Le torse un quart étalé est fendu en son milieu
un filet de poils que ne cache pas entièrement une
main abandonnée comme au hasard elle aussi sub-
FIG stantiellement velue