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La genèse des paysages agraires en France. La Touraine en est-elle une synthèse ? - article ; n°1 ; vol.153, pg 5-27

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Norois - Année 1992 - Volume 153 - Numéro 1 - Pages 5-27
RÉSUMÉ
Les géographes français, de Vidal de la Blache, à Roger Dion, MM. P. Flatres, X. de Planhol, J.R. Pitte, M. Bonnaud, et un grand nombre d'autres, ont étudié nos paysages agraires.
Ces paysages étaient répartis habituellement en openfields, ou bocages, ou paysages mixtes, ou méditerranéens.
En Touraine nous croyons qu'il n'existait pas de véritables openfields anciens. Les bocages étaient rares. Les «paysages coupés», avec des champs, vignobles, haies éparses, rangées d'arbres, bouquets d'arbres, occupent toujours la plus vaste surface.
Depuis le début du XIVe siècle, ces paysages coupés sont connus à travers des miniatures, des plans cadastraux anciens, des descriptions et des récits de voyages. Depuis, des changements eurent lieu, surtout après la Libération, avec l'openfield conquérant.
Nous souhaitons que des descriptions minutieuses retrouvent ces paysages de la vallée de la Loire jusqu'au sud de la France.
ABSTRACT
French geographers from Vidal de la Blache, to Roger Dion, MM. P. Flatres, X. de Planhol, J.R. Pitte, M. Bonnaud, and a great deal of others, have studied our agricultural landscapes.
These landscapes were usually known as open-fields, or groves, or mixed, or mediterranean ones.
In Touraine we think no genuine old open-fields were seen. Groves were scarce. The original «paysages coupés : with fields, vineyards, scattered hedges, rows of trees, clusters, always take up a lot of space.
From the beginning of the 14th century, these «paysages coupés» are seen by miniatures, old cadastral maps, descriptions and accounts of travels. Since then shifts kept on, mainly after the Liberation with the developping open-field.
We have hoped for accurate descriptions displaying theses landscapes from the Loire valley to the south of France.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1992
Nombre de lectures 69
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

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Régis Maury
La genèse des paysages agraires en France. La Touraine en
est-elle une synthèse ?
In: Norois. N°153, 1992. Janvier-Mars 1992. pp. 5-27.
Résumé
RÉSUMÉ
Les géographes français, de Vidal de la Blache, à Roger Dion, MM. P. Flatres, X. de Planhol, J.R. Pitte, M. Bonnaud, et un grand
nombre d'autres, ont étudié nos paysages agraires.
Ces paysages étaient répartis habituellement en openfields, ou bocages, ou paysages mixtes, ou méditerranéens.
En Touraine nous croyons qu'il n'existait pas de véritables openfields anciens. Les bocages étaient rares. Les «paysages
coupés», avec des champs, vignobles, haies éparses, rangées d'arbres, bouquets d'arbres, occupent toujours la plus vaste
surface.
Depuis le début du XIVe siècle, ces paysages coupés sont connus à travers des miniatures, des plans cadastraux anciens, des
descriptions et des récits de voyages. Depuis, des changements eurent lieu, surtout après la Libération, avec l'openfield
conquérant.
Nous souhaitons que des descriptions minutieuses retrouvent ces paysages de la vallée de la Loire jusqu'au sud de la France.
Abstract
ABSTRACT
French geographers from Vidal de la Blache, to Roger Dion, MM. P. Flatres, X. de Planhol, J.R. Pitte, M. Bonnaud, and a great
deal of others, have studied our agricultural landscapes.
These landscapes were usually known as open-fields, or groves, or mixed, or mediterranean ones.
In Touraine we think no genuine old open-fields were seen. Groves were scarce. The original «paysages coupés : with fields,
vineyards, scattered hedges, rows of trees, clusters, always take up a lot of space.
From the beginning of the 14th century, these «paysages coupés» are seen by miniatures, old cadastral maps, descriptions and
accounts of travels. Since then shifts kept on, mainly after the Liberation with the developping open-field.
We have hoped for accurate descriptions displaying theses landscapes from the Loire valley to the south of France.
Citer ce document / Cite this document :
Maury Régis. La genèse des paysages agraires en France. La Touraine en est-elle une synthèse ?. In: Norois. N°153,
1992. Janvier-Mars 1992. pp. 5-27.
doi : 10.3406/noroi.1992.6403
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/noroi_0029-182X_1992_num_153_1_64031992, Poitiers, /. 39, n° 153, p. 5-27. Norois,
La genèse des paysages agraires en France
La Touraine en est-elle une synthèse ?
par R. MAURY
Université de TOURS
RÉSUMÉ
Les géographes français, de Vidal de la Blache, à Roger Dion, MM. P.
Flatres, X. de Planhol, J.R. Pitte, M. Bonnaud, et un grand nombre d'autres,
ont étudié nos paysages agraires.
Ces paysages étaient répartis habituellement en openfields, ou bocages, ou pay
sages mixtes, ou méditerranéens.
En Touraine nous croyons qu'il n'existait pas de véritables openfields anciens.
Les bocages étaient rares. Les «paysages coupés», avec des champs, vignobles,
haies éparses, rangées d'arbres, bouquets d'arbres, occupent toujours la plus vaste
surface.
Depuis le début du XIVe siècle, ces paysages coupés sont connus à travers des
miniatures, des plans cadastraux anciens, des descriptions et des récits de voyages.
Depuis, des changements eurent lieu, surtout après la Libération, avec l'openfield
conquérant.
Nous souhaitons que des descriptions minutieuses retrouvent ces paysages de la
vallée de la Loire jusqu'au sud de la France.
ABSTRACT
French geographers from Vidal de la Blache, to Roger Dion, MM. P.
Flatres, X. de Planhol, J.R. Pitte, M. Bonnaud, and a great deal of others,
have studied our agricultural landscapes.
These landscapes were usually known as open-fields, or groves, or mixed, or
mediterranean ones.
In Touraine we think no genuine old open-fields were seen. Groves were scarce.
The original «paysages coupés : with fields, vineyards, scattered hedges, rows of
trees, clusters, always take up a lot of space.
From the beginning of the 14th century, these «paysages coupés» are seen by
miniatures, old cadastral maps, descriptions and accounts of travels. Since then
shifts kept on, mainly after the Liberation with the developping open-field.
We have hoped for accurate displaying theses landscapes from the
Loire valley to the south of France.
Les paysages ruraux de notre région ont été comparés à une étoffe
grossière qui serait retissée de passementeries d'or. Risler écrit (1): «On a
dit de la Touraine que c'est un habit de bure orné de broderies d'or ; cette
comparaison avait déjà été faite pour d'autres pays, par exemple la Bretagne,
Mots-clés : Paysage agricole. Paysage. Géographie historique. France, Touraine.
Key-words : Agriculture. Agricultural landscape. Landscape. Historical geography. France.
Touraine. R. MAURY 6
l'Ecosse, mais je crois qu'elle ne s'applique à aucun d'eux aussi bien qu'à
la Touraine. Les broderies ce sont les riches varennes des bords de la
Loire et de toutes les jolies vallées qui viennent les rejoindre, c'est le jardin
de la France, mais il n'est que là». Ces lignes écrites il y a un siècle
gardent leur valeur, mais sont devenues incomplètes.
Aujourd'hui le monde rural est subordonné, non seulement aux
contraintes du milieu, dont il avait peut-être cru desserrer l'étreinte à force
de techniques, mais aussi aux exigences de la société industrielle et urbaine
contemporaine, qui lui impose progressivement ses normes de rentabilité,
même si ces dernières ne s'adaptent pas facilement à l'agriculture. Les
paysages agraires en sont bouleversés. L'étude régionale des paysages ruraux
à son terme doit évoquer enfin l'urbanisation, qui détruit autour de nomb
reuses villes les aménagements agraires établis par des siècles, peut-être
des millénaires, d'efforts paysans.
Les paysages français ont donné lieu à de nombreuses et classiques
études depuis Vidal de La blache jusqu'à MM. de Planhol, et J.R.
PlTTE (2). Elles doivent toujours rester présentes à l'esprit, et les grands
traits de ces paysages agraires ont été tracés. Mais, à côté des openfields
venus de l'est de la France, des bocages à rattacher à une civilisation
atlantique: «... un fait fondamental...» assure M. P. Flatres, existe-t-il
dans la France moyenne, au sud de la Loire, des «paysages coupés», et
des structures agraires irréductibles aux deux grandes types précédents?
Nous avons examiné sur un espace retreint, le département d'Indre-et-
Loire, à l'échelle la plus fine, ses paysages et ses évolutions agraires. Nous
essayons de dégager leur originalité et leur genèse.
I. — LES GRANDS TRAITS DES PAYSAGES DE TOURAINE
A la connaissance directe et intime du milieu, nous avons ajouté l'examen
des images Landsat de télédétection, et d'une façon exhaustive les photo
graphies aériennes I.G.N., en particulier celles de l'été 1978 : 1822-2022/300.
Deux cartes de l'Indre-et-Loire ont été dessinées : l'occupation du sol et le
parcellaire (3).
L'étude de ces documents contemporains avait été précédée, et demeura
accompagnée de celles de beaucoup de témoignages figurés et écrits anciens.
Nous avons donc pu tenter une synthèse à la fois descriptive et explicative
de ces paysages qui nous sont apparus si variés.
A - Les bois sont répartis sur toute la surface de l'Indre-et-Loire ; partout
se dressent quelques arbres, des boqueteaux, des surfaces boisées, qui
occupent au total 140000 hectares, soit 23 % de la surface départementale,
pourcentage voisin de la moyenne nationale. Les parties les moins boisées
dessinent une longue ellipse, du nord de Tours à la confluence de la
Vienne et de la Creuse, sans exclure quelques espaces moindres au nord-
ouest et à l'est.
Cette présence des bois s'explique par la marqueterie des sols, par des LA GENÈSE DES PAYSAGES AGRAIRES EN FRANCE 7
placages de sables et de graviers, d'argiles et de sables infertiles, où, à côté
des conifères, se maintiennent des feuillus traités en taillis. L'action humaine,
nous l'avons montré, leur a progressivement donné leur physionomie ac
tuelle, tandis que le paysage de landes, si étendu avant le XIXe siècle,
disparaissait à peu près complètement.
B - Les vignes et les vergers se distinguent immédiatement par leurs
aspects géométriques.
Autrefois les ceps étaient plantés «en foule», c'est-à-dire sans ordre,
chacun lié à un échalas enlevé l'hiver, sur la plupart des coteaux bien
exposés. Dès le second Empire, qui apparaît comme une excellente période
agricole, des plantations régulières se font, mais ce n'est qu'après la des
truction phylloxérique des vieux plants, que les replantations deviennent
toutes alignées.
La vigne n'occupe plus qu'environ 9986 hectares, 2,8 % de la S.A.U. En
1929 la surface approchait de 36850 hectares. Les vignobles, partout présents
au XIXe siècle, plus clairsemés jusque vers 1950, se concentrent maintenant
dans les zones les plus favorables, d'appellation d'origine contrôlée. Ailleurs
ils n'occupent plus que de faibles espaces, sauf chez quelques viticulteurs
importants, et les nombreuses et petites parcelles des vieux
retournent à la friche, ou sont mises en culture.
Les vergers, après un développement rapide après 1950 régressent gra
vement, et en 1988 n'occupaaient plus que 2800 hectares, 0,78 % de la
S.A.U.
C - « Les paysages coupés »
Nous proposons cette expression employée par une lettre du subdélégué
de Saumur à l'intendant de Tours (4), «... un pays coupé tel celui-ci meslé
continuellement par différentes espèces de cultures, des bois, des prés,
surtout beaucoup de vignes », nous paraît la plus judicieuse pour caractériser
les paysages tourangeaux qui ne sont pas des openfields, sans être parfai
tement des bocages. A l'intérieur de finages communaux de tailles variées,
coexistent donc les bois, les vignes et souvent les vergers, mais aussi des
champs multiformes, bordés par des haies ou des arbres sur une ou deux
dimensions, et rarement parfaitement enclos. Les véritables bocages ne
subsistent que sur des espaces restreints.
Nous avons vu, grâce aux témoignages écrits et figurés, (5) que les
parcelles n'étaient pas systématiquement encloses une par une au XVIIIe
siècle, mais par groupes qui n'étaient point des quartiers avec une orientation
privilégiée, mais des puzzles de petits champs. Les chemins étaient fr
équemment bordés de haies. Aujourd'hui, les clôtures continuent de dispar
aître, et un bocage parfait n'existe plus guère que dans le Véron, autour
des prairies humides.
Ailleurs des haies jalonnent des limites de parcelles, et des vestiges plus
ténus en sont rencontrés en de nombreux endroits, nous l'avons sans cesse
constaté, même dans les parties maintenant en champs ouverts. R. MAURY 8
Après l'examen de toute la surface régionale, commune par commune,
indispensable afin que la démonstration ne souffre pas d'exceptions, qui
infirmeraient la règle malgré ce que dit l'adage, nous nous croyons autorisé
à conclure : les arbres et arbustes qui accompagnent encore les chemins,
les limites de parcelles, les rideaux confondus parfois avec les grands côtés
des champs, ne sont que les restes d'alignements plus denses et réguliers,
attaqués progressivement jusqu'à leur disparition prochaine.
L'étude historique minutieuse de l'action paysanne était essentielle pour
atteindre à une connaissance et à une explication irréfutables. Une grande
partie de la Touraine ne nous est pas apparue comme un bocage absolu,
dont chaque petit champ était enclos, mais un pays coupé, où
l'openfield ne se rencontrait guère avant l'époque contemporaine.
D - Mais l'openfield se développe sous nos yeux. Aucune région ne lui
échappe plus, même si les régions autrefois les plus découvertes le demeurent
aujourd'hui, et achèvent leur denudation : la Champeigne, de larges surfaces
sur les plateaux du nord, d'autres plus restreintes sur le plateau de Sainte-
Maure et le Richelais. Le parcellaire de grande taille ne les concerne pas
encore en entier, mais l'évolution vers Fopenfîeld-mosaïque paraît irrévers
ible. Elle semble pourtant agronomiquement dangereuse.
Le témoignage de l'histoire doit être sollicité de nouveau. Depuis le
néolithique, l'érosion anthropique sévit en Touraine. Les dépôts de pente
qui accompagnent les débuts de l'agriculture, l'enfouissement sous plusieurs
mètres de terre des routes et vestiges romains (6), les Cahiers de doléances
de 1789 dont les plaintes paraissent actuelles, beaucoup de faits la
dénoncent.
Partout en Touraine dès qu'une pente apparaît, les sols lessivés qui
prédominent risquent de perdre leur substance. Le drainage, demandé
depuis un siècle et demi, et qui se réalise actuellement avec raison, ne
contrarie pas cette tendance. Les grands plans inclinés de l'openfield conqué
rant l'exaspèrent.
Outre la perte durable du pittoresque des paysages (7), l'abattage des
haies, des arbres, des boqueteaux, la destruction des rideaux modestes,
associés à la monoculture céréalière, peuvent détruire en quelques décennies
la structure de sols fragiles.
II. - LES PAYSAGES VOISINS
A - Nous savons qu'en allant vers le nord-ouest, au-delà de la vallée du
Loir, comme le rappelle Mlle J. DUFOUR (8) : « Le Haut-Maine passe pour
être essentiellement un pays de bocage : R. MUSSET l'a vu tel sur toute sa
surface, sauf une partie de la vallée du Loir où commence l'openfield
ligérien... » Mais l'auteur montre plus loin, grâce à des plans et textes du
XVIIIe siècle et du début du XIXe: «la diversité des haies, des structures...
des bocages imparfaits». Elle décrit des paysages du XVIIIe siècle: «des
bocages typiques, de préférence sur terrain accidenté et sol argileux... des GENÈSE DES PAYSAGES AGRAIRES EN FRANCE 9 LA
bocages partiels sur les sables et dans la vallée du Loir... sur les calcaires
des openfields en cours de transformation ». Elle définit : « les rôles divers
de la haie ». Elle constate que : « la plupart des pays définis au chapitre II
sont couverts par des paysages agraires complexes difficiles à classer...
Quels que soient les facteurs qui ont joué dans l'histoire des défrichements,
force est de reconnaître que cette complexité va de pair avec la bigarrure
du sol» (9).
Nous ne pouvons que souscrire à ces dernières phrases, mais nous ne
trouvons pas dans la description des paysages agraires manceaux, dans
l'absence ou la rareté de la vigne et des coupés, dans les rôles
attribués à la haie, l'explication des paysages de la Touraine, qui différent
des openfields évoqués dans les campagnes mancelles.
B - Si nous examinons les paysages ruraux du Poitou au sud de la
Touraine, par des observations directes, des cartes et des photographies
aériennes, faute de posséder des études aussi exhaustives que celles réalisées
par Melle Dufour, nous retrouvons des aspects proches des nôtres.
Les cartes 1/50000 de Loudun XVII-24 et de Châtellerault XVIII-25
qui comportent une partie du département d'Indre-et-Loire, n'offrent aucune
solution de continuité. Les cartes de Lencloître XVII-25 et de Vouneuil-
sur- Vienne XVIII-26 immédiatement au sud des précédentes portent des
forêts plus étendues, et pour l'ouest de la première, des surfaces plus
dénudées.
Fondamentalement les paysages ne diffèrent pas de ceux de la Touraine,
avec les arbres et les haies de plus en plus rares aujourd'hui, les boqueteaux
souvent présents, l'habitat mixte avec les bourgs chefs-lieux, et des hameaux
et des fermes dispersés, les parcelles de tailles variées, qui sont remembrées
et s'agrandissent.
Aux Archives Départementales de la Vienne, nous avons examiné les
plans répertoriés des séries C, D, E, F, J et H. Malheureusement ils sont
bien moins nombreux qu'en Touraine , et les minutes précédant la construc
tion des grandes routes royales du milieu du XVIIIe siècle, avec leur repré
sentation du parcellaire et de l'occupation du sol, n'existent pas.
Malgré cette pauvreté (10), le plan des abords d1Jsson-du-Poitou de
1708 par exemple, présente une analogie indéniable avec ceux de nos
bourgs tourangeaux. L'étude de la commune de St-Georges-les-Baillargeaux
(11) montre un paysage et des évolutions apparentés à ceux rencontrés en
Touraine. M.P. BONNAUD dans sa thèse (12) étudie la carte de Mirebeau
XVII-26 immédiatement au sud de celle de Lencloître, et à l'ouest de celle
de Vouneuil-sur- Vienne.
Malgré les remembrements, les abattages d'arbres épars et de haies qui,
comme en Touraine, jalonnaient de modestes rideaux (13) : «la différence
des genèses entre « la plaine » et l'openfïeld ressort bien à l'examen de cette
carte de Mirebeau ». P. BONNAUD assure que : « dès l'antiquité celtique et
gallo-romaine, le réseau fondamental d'habitat est en place. Mais longtemps,
les terres cultivées qui l'entourent flottent dans un vaste terrain de parcours 10 R. MAURY
à moutons (Braille-Oueille), où pendant toute la période médiévale - au
sens large - s'implanteront des villages interstitiels... La succession des
activités se répère aussi... ».
Il poursuit : « La vigne et le noyer, ces deux ingrédients fondamentaux
de «la plaine» sont très présents... les documents affirment qu'au IXe siècle
déjà la plaine de Neuville est « couverte de vignes ». Elles furent même plus
étendues qu'elles ne le demeurent, la toponymie le dit bien ». Il conclut :
« La carte de Mirebeau représente, l'aboutissement ultime de la domesticat
ion de l'espace par un système méridional de grande surface. Comme de
tels modes de mise en valeur sont censés moins bien maîtriser le sol que
les systèmes septentrionaux centre-européens, on peut voir qu'il n'en est
pas toujours ainsi, et qu'ils ont leur propre logique de progression, autre,
mais nullement inférieure si les conditions naturelles s'y prêtent. »
A la suite de P. BONNAUD nous pourrions évoquer les réussites du
«Jardin de la France», les aménagements agraires tourangeaux qui ont
maintenu dans les vais privilégiés et leurs bordures, mais aussi sur de
vastes surfaces des plateaux, des productions végétales et animales suffi
santes pour faire vivre une population rurale abondante, parfois à l'aise.
C - A l'est de la Touraine, la thèse originale de F. P. Gay (14) qui
reconstitue l'histoire d'une société rurale, et non seulement celle des paysages
que nous essayons seulement d'esquisser, permet une comparaison essentielle
entre l'évolution de la Touraine et celle du Berry voisin.
L'auteur étudie la Champagne Berrichonne qui à elle seule couvre une
vaste surface, mais il ne néglige pas les comparaisons avec les «pays»
voisins : « L'appellation de Champagne donnée à la région, depuis le Moyen
Age, désigne donc un type de paysage qui s'oppose au Boischaut, par son
relief à peu près plat, mais aussi par l'absence de massifs boisés et de haies
qui, dans le Boischaut, cloisonnent le territoire mis en valeur» (15). Il y
montre que : « c'est le long des chemins et des vallées que subsistent actuel
lement les seuls arbres de ce pays nu ». Mais il précise que : « s'il n'y a pas
plus de haies, actuellement, en Champagne du Berry, que dans des contrées
traditionnellement ouvertes à la pâture collective et organisées en quartiers
par des pratiques d'assolement obligatoire... on ne relève pas de traces de
vaine pâture sur les terres de culture, en Berry, sauf dans quelques secteurs
particuliers, comme Meillant au XVIIIe siècle, ni d'organisations du terroir
en quartiers soumis à des rotations obligatoires ».
Le témoignage de Young est évoqué, conforté comme nous le ferons
ultérieurement, par les cartes et les minutes élaborées par la Direction
Royale des routes.
L'évolution retracée par F. Gay est originale, et il souligne que: «...
c'est dans les espaces marginaux, loin des villages, que se marque le mieux
l'opposition entre la Champagne et les pays du pourtour... La véritable
raison de cette différence d'aspect et de localisation, très étroite des haies,
en Champagne, est à chercher dans l'évolution différente des deux types
de paysage.. Les pays de bocage associaient en effet, presque jusqu'à la
Révolution, des zones de petites cultures à de vastes étendues de landes et LA GENÈSE DES PAYSAGES AGRAIRES EN FRANCE 1 1
de brandes... Ces zones ont donc longtemps été abandonnées par les
propriétaires eux-mêmes au parcours du bétail des petits exploitants. Leur
occupation permanente ne s'est faite qu'au XIXe siècle et les haies sont
récentes... (ce qui n'est pas le cas de beaucoup de ces dernières en Touraine,
pourrions-nous ajouter). En Champagne Berrichonne, par contre, cette
zone intermédiaire n'est plus libre, depuis la fin du Moyen Age ; les grands
domaines s'y sont installés depuis cette époque, et ont pratiqué l'association
de la culture céréalière et de l'élevage, à l'intérieur de leurs parcelles
propres ».
Sans avoir réalisé une étude analogue à celles de F. Gay, nous n'avons
pas aperçu en Touraine une telle évolution. Dans l'ensemble de notre
région, les haies et les champs complantés sont demeurés peu entamés
jusqu'à la Grande Guerre de 1914-1918, et même jusqu'à la Libération.
Les «espaces intermédiaires», c'est-à-dire les pâtureaux, les landes et les
bruyères ont été plantés ou défrichés essentiellement au XIXe siècle, sans
qu'il en résulte un paysage découvert analogue à celui de la Champagne
Berrichonne.
Il ne semble pas s'être constitué, en Touraine, ces grands domaines,
capables d'aménager des openfîelds, avant le premier tiers du XIXe. Mais à
ce moment de forte pression démographique, la paysannerie tourangelle
ne se laissa pas déposséder, comme elle aurait pu le subir au XIVe et au XVe
siècles.
Les affinités paraissent donc plus étroites entre la Touraine et le Haut-
Poitou qui présente également ce mélange de bocage, de paysages coupés
et d'espaces ouverts. Faute de travaux antérieurs minutieux, au niveau des
parcelles et des communes, nous n'avons pas poursuivi nos comparaisons
jusqu'aux paysages proprement aquitains. Mais les ressemblances paraissent
manifestes.
III. — LA GENÈSE DES PAYSAGES AGRAIRES TOURANGEAUX
A - La question fondamentale nous paraît celle de la présence de
l'openfield.
Selon le dictionnaire le plus courant, le mot géographique signifie:
« champs ouverts ». Cette définition purement descriptive, mais très générale,
nous paraît la plus souhaitable. M. P. Fenelon précise (16) que le mot
openfield est: «usité pour désigner une campagne à champs ouverts les
uns sur les autres ; c'est le contraire d'un bocage. Le mot est parfois limité
aux paysages agraires composés de parcelles allongées, sans clôture, grou
pées en quartiers et sur lesquelles pèsent des servitudes collectives, comme
jadis en Lorraine». M. Lebeau (17) dans une plus longue étude écrit que
les traits majeurs de la morphologie agraire d'openfield sont : « Absence de
clôtures, d'arbres dans les champs, forme rubannée et ordonnée des parcelles
groupées en quartiers». Il poursuit plus loin que: «le paysan n'est pas
libre : il obéit à d'anciennes coutumes qui organisent autoritairement la vie
rurale sur un mode communautaire... Sur le linage en vaine pâture, à 12 R. MAURY
l'automne, le bétail était souvent rassemblé en un troupeau communal
unique surveillé par un berger... ».
Le mot prend donc, également, une signification génétique, tirée de
l'histoire agraire européenne. Le Dictionnaire de la géographie (18) de M.
P. George définit enfin : « Openfield. Paysage agraire de « champs ouverts »
ou de «campagne», l'openfield est caractérisé encore par le groupement
de l'habitat rural en villages et par le morcellement géométrique de parcelles
en lanières... L'openfield est une exploitation du fïnage organisée sur un
mode communautaire, les pièces essentielles de cette organisation étant :
— la vaine pâture (introduction du bétail de tous sur les terres de tous)
ce qui entraîne souvent l'interdiction de clore.
— la rotation obligatoire des clôtures, avec assolement collectif du fi-
nage... Pour M. X. de Planhol, l'institution du berger communal est un
élément décisif dans la genèse de l'openfield ».
Nous retrouvons là les éléments classiques des openfields européens, qui
ne conviennent guère à la Touraine.
Le dictionnaire poursuit: «Enfin les openfields incomplets abondent;
ainsi dans les pays méditerranéens où les villages entourés de champs
ouverts ne semblent pas avoir connu l'assolement obligatoire, mais tout
au plus la vaine pâture ».
Nous voyons là une évidente convergence avec nos paysages tourangeaux,
et la conclusion les concerne avec la plus grande pertinence : « II convient
d'associer toujours la description (morphologie agraire) à l'analyse de la
structure agraire et du système agricole ».
Nous l'avons tenté sur toute la surface de la Touraine avec l'appui de
l'histoire. Celle-ci montre comment évoluent structure et système agricoles,
et permet d'éviter les affirmations superficielles et infondées.
Nous savons par les thèses de M. F. Gay et de Mlle J. Dufour (19) que
les coutumes du Berry et du Maine reconnaissaient aux paysans la parfaite
liberté de clore leurs champs, donc de se soustraire à la vaine pâture.
Dans une réponse au gouvernement qui en 1787 enquêtait sur une dispari
tion éventuelle de la vaine pâture là où elle existait (20), l'intendant de la
Généralité de Tours, d'Aine, répond : « Les coutumes d'Anjou et de Touraine
ne parlent pas de la vaine pâture dans les champs et terres labourables... »
(21).
Les textes de la Coutume de Touraine qui datent initialement de 1460,
et de ses deux réformations de 1507 et de 1559, ont été commentés par
Etienne Pallu (22) en 1661 : «Les bestes peuvent pasturer es près non clos
à fossez ou hayes depuis que l'herbe est fauchée... jusqu'au huitième jour
de Mars (23)». Il poursuit: «... Mais au contraire il doit être remarqué
que de droit commun tout héritage deffensable est dit, et que chacun est
obligé à la garde des bestiaux, que notre Coutume restreint la faculté de
laisser les bestes es héritages d'autruy... qu'elle qualifie deffensables indis- LA GENÈSE DES PAYSAGES AGRAIRES EN FRANCE 13
Richelais au sud de l'Indre-et-Loire
Relief doucement vallonné. Malgré les cultures céréalières (plus claires), les champs demeurent
souvent longés par des haies et des arbres, et même accompagnés de boqueteaux. Un habitat
dispersé de fermes de tailles variées achève de donner un aspect original à ces paysages.
tinctement... » Pallu conclut son paragraphe en assurant que les propriétaires
ont le droit d'interdire cette vaine pâture à tous les autres : « cum aliquid
de sua terra faciant ».
Dans sa réponse d'AlNE montre effectivement que si les bestiaux peuvent
aller dans les champs de céréales fauchés, les propriétaires : «... peuvent,
s'ils le jugent à propos, enclore leurs domaines de hayes et de fossés. Il
n'est plus permis dès lors aux bestiaux d'y pénétrer. » II poursuit : « II n'en
est pas de même du parcours sur les grandes prairies de la Loire et du
Cher... Les bestes chevalines, aumailles, bestes à laine peuvent pasturer es
près non clos à hayes et fossés, depuis que l'herbe est fauchée, fenée et
enlevée jusqu'au 8 mars, et quant aux près gaimaux (à regain) clos à
fossés ou hayes, n'y peuvent pasturer ». Il montre plus loin que l'enclôture
n'est guère possible sur les prairies divisées en de multiples parcelles, et
que le mieux est de ne rien changer aux usages actuels.
En revanche l'année précédente le juriste tourangeau Dufrementel (24)
paraissait en retrait, et il falsifiait même ce qu'avait écrit E. Pallu. Il osait
écrire que celui-ci: «... ajoute cependant que les laboureurs pourraient
envoyer indistinctement leurs bestiaux les uns sur les autres, par rapport à
la contiguïté et à la difficulté de garde ; mais que ceux qui n'ont ni terres
ni domaines doivent en être exclus... ».
Ces assertions, qui s'abritent faussement derrière une autorité ancienne,
visent-elles à justifier des habitudes de pacage qui se seraient développées
par contagion des régions voisines, ou bien à se mettre en accord avec
l'arrêt en forme de règlement du 28 février 1785 prescrivant un pâtre
commun? A la première partie on ne peut que répondre par la négative: