La gloire de Pasteur - article ; n°100 ; vol.28, pg 159-169

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Romantisme - Année 1998 - Volume 28 - Numéro 100 - Pages 159-169
En 1906, Le Petit Parisien ouvre un concours, richement doté : le « Jeu des grands hommes », pour désigner les dix Français les plus illustres ayant vécu au XIXe siècle. Pasteur vient en tête, devançant Hugo, Gambetta et Napoléon Ier. La IIIe République a trouvé en Pasteur son saint laïque. Ce résultat, commenté dans l'article, dessine une « icône » de Pasteur, « l'homme qui a vaincu la mort » (1885). Cette icône occulte deux images précédentes du « grand homme » : un grand dans le monde de la chimie et de l'Université, « professeur pas comme les autres », et surtout, à l'échelle du pays, le « sauveur de l'économie française », reconnu par les deux récompenses nationales de 1874 et de 1883, et dont les procédés franchissent les frontières.
In 1906, the newspaper Le Petit Parisien launched a competition, richly endowed, « The game of the Great Men ». It was intended to designate the ten most illustrious Frenchmen of the 19th Century. Pasteur was top of the list, followed by Hugo, Gambetta and Napoleon the First. The Third Republic found in Pasteur the model of its lay-saint. This result, commented upon by the newspaper, created an icon of Pasteur, the man who defeated death (1885). This icon overshadows two previous images of this great man. He was considered great within the world of chemistry and academia, a professor who was not like the others, and for the nation as a whole, he was the saviour of the French economy, acknowlegded by two national awards in 1874 and 1883. His work has crossed many frontiers.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1998
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Mme Claire Salomon-Bayet
La gloire de Pasteur
In: Romantisme, 1998, n°100. pp. 159-169.
Résumé
En 1906, Le Petit Parisien ouvre un concours, richement doté : le « Jeu des grands hommes », pour désigner les dix Français les
plus illustres ayant vécu au XIXe siècle. Pasteur vient en tête, devançant Hugo, Gambetta et Napoléon Ier. La IIIe République a
trouvé en Pasteur son saint laïque. Ce résultat, commenté dans l'article, dessine une « icône » de Pasteur, « l'homme qui a
vaincu la mort » (1885). Cette icône occulte deux images précédentes du « grand homme » : un grand dans le monde de la
chimie et de l'Université, « professeur pas comme les autres », et surtout, à l'échelle du pays, le « sauveur de l'économie
française », reconnu par les deux récompenses nationales de 1874 et de 1883, et dont les procédés franchissent les frontières.
Abstract
In 1906, the newspaper Le Petit Parisien launched a competition, richly endowed, « The game of the Great Men ». It was
intended to designate the ten most illustrious Frenchmen of the 19th Century. Pasteur was top of the list, followed by Hugo,
Gambetta and Napoleon the First. The Third Republic found in Pasteur the model of its lay-saint. This result, commented upon by
the newspaper, created an "icon" of Pasteur, "the man who defeated death" (1885). This icon overshadows two previous images
of this "great man". He was considered great within the world of chemistry and academia, "a professor who was not like the
others", and for the nation as a whole, he was the "saviour of the French economy", acknowlegded by two national awards in
1874 and 1883. His work has crossed many frontiers.
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Salomon-Bayet Claire. La gloire de Pasteur. In: Romantisme, 1998, n°100. pp. 159-169.
doi : 10.3406/roman.1998.3297
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/roman_0048-8593_1998_num_28_100_3297Claire SALOMON-BAYET
La gloire de Pasteur *
À l'aune du Panthéon, derechef laïcisé, le XIXe siècle est-il le siècle de Victor
Hugo ou celui de Louis Pasteur? En Sorbonne, de chaque côté des marches qui, dans
la cour d'honneur, mènent à la chapelle, l'un et l'autre ont leur statue : hommage pétri
fié, également rendu aux lettres et aux sciences, au poète et au proscrit de Guernersey,
au savant et au professeur dont la carrière s'est poursuivie sans discontinuité de la
monarchie de Juillet au Second Empire et à la IIP République. L'irénisme de la sta
tuaire dans la cour de la Sorbonne est pertinent à sa date : Pasteur, sans doute, y eût
souscrit, qui rédigea un autographe pour l'anniversaire de Victor Hugo
(26 février 1885) en ces termes : « L'enfant sublime, comme l'a nommé Chateaub
riand, a mérité d'être appelé le sublime vieillard. Devant cette glorieuse longévité, la
France donne un beau spectacle. Son acclamation est un cri de patriotisme l ».
Vingt ans, une génération, les séparent. La longévité de Pasteur (1822-1895) est
moindre que celle de Hugo (1802-1885). Très vite atteint dans ses forces physiques -
une hémorragie cérébrale en 1868 provoquant une hémiplégie gauche, un ictus en
1887 -, c'est « en homme vaincu par le temps », dit-il, qu'il quitte l'École Normale
Supérieure pour l'Institut Pasteur en 1888 : en ce lieu, le maître présent, ses collabor
ateurs, ses élèves poursuivent l'aventure de la microbiologie, de la sérothérapie ant
idiphtérique (Roux, 1894) aux fondements de l'immunologie cellulaire (Metchnikoff,
1884); outre-mer, d'autres lieux se créent, aussi féconds (à Nha-Trang, Yersin, le
bacille de la peste, 1894). Le jubilé de 1892 en Sorbonne, avec l'accolade de Charles
Lister, célèbre chirurgien anglais, en présence du président de la République Sadi Carnot,
marque la reconnaissance d'une carrière scientifique exemplaire, aux dimensions
nationales et internationales 2. La famille proche par les liens du mariage et la famille
pastorienne par les liens de la recherche ont déjà commencé à édifier ce que sera la
statue du savant : René Vallery-Radot, son gendre, publie en 1883 Monsieur Pasteur :
Histoire d'un savant par un ignorant 3. Emile Duclaux, le grand Duclaux, qui
enseigne la chimie biologique à Clermont-Ferrand, puis à la Sorbonne, avant de
prendre la direction de l'Institut à la mort de Pasteur, écrit en 1896 Pasteur, histoire
* Ce travail doit beaucoup au fonds Pasteur à l'Institut Pasteur. Qu'il me soit permis de remercier Brigitte
Ogilvé, responsable des Archives, et Annik Perrot, responsable du Musée, pour leur accueil, leur aide et
leur compétence, inappréciables.
1 . Pasteur, Correspondance générale, réunie et annotée par Pasteur Vallery-Radot, Paris, Grasset-Flam
marion, 1940-1951, t. IV, 7 février 1885, p. 12.
2. 27 décembre 1 892. Le tableau de Rixens, maintes fois reproduit, se trouve à la Chancellerie de Paris,
salle Gréard.
3. Publié chez Hetzel et Cie, éditeurs. La neuvième édition est « augmentée d'un chapitre sur la rage ».
ROMANTISME n° 100 (1998-2) 160 Claire Salomon-Bay et
d'un esprit 4, histoire d'un « savant pas comme les autres » qui a « toujours marché
dans la même voie, en consultant la même boussole », en « traversant des pays bien
divers où il a laissé sa trace » 5.
Une figure de la science
Pasteur est mort à temps : entre le jubilé de 1892 et sa disparition, le témoignage
poignant d'un voyage à Lille, le 31 mai 1894, pour présider la Société des Amis des
Sciences, laisse penser qu'il était bien vaincu par le temps 6; entre sa disparition et la
demande de révision du procès du capitaine Dreyfus, plus de deux ans écoulés : l'image
de Pasteur n'est pas brouillée par les engagements, et Emile Duclaux, qui interviendra
comme « savant » dans l'Affaire, peut en toute sérénité écrire histoire d'un esprit
« dans laquelle [il] laisse de côté tout ce qui est relatif à l'homme pour ne parler que
du savant » 7. Ne serait-ce que par les dates, ni l'homme ni son image n'appartiennent
au genre des « intellectuels » qui prendront parti dans l'Affaire. Il faut prendre à la
lettre le propos de Duclaux qui n'entend parler du savant que dans et par les images
construites le définissant comme une « grande figure de la science ». La singularité
pastorienne se joue entre celle d'un homme et la diversité des domaines explorés
comme des découvertes effectuées : Louis Pasteur, dont le nom à consonance évangé-
lique - le « bon pasteur » - donne naissance certes à une iconographie parodique mais
surtout à des mots d'usage courant, verbe, adjectif, substantif : pastorisation, pasto-
rien, pasteuriser, attestés dès 1872 8. À partir de 1888 le nom propre désigne à la fois
l'homme et son institution, l'Institut vaccinal contre la rage, vite devenu, sous la
plume même du savant, l'Institut Pasteur 9.
Cette singularité réunit trois moments dans le XIXe siècle qui, à titres égaux,
constituent le « grand homme » omniprésent jusqu'à nos jours, au détour d'une rue,
d'un boulevard, d'un établissement scolaire, d'une station de métro ou d'autobus, monument ou d'une statue, dans les épiceries et les supermarchés. Trois
moments, trois composantes ont aboli la durée : la « figure de la science », qui incarne
4. Sceaux, Imprimerie Charain et C"\ 1896. La dernière phrase de ce livre de 395 pages est celle-ci :
« On voit aussi que les médecins avaient raison de le traiter de chimiste. Ils avaient tort seulement de pro
noncer ce mot d'un air dédaigneux. Avec Pasteur, la chimie prenait possession de la médecine. On peut pré
voir qu'elle ne la lâchera pas ».
5. Ibid., p. VI et vil.
6. Les Archives de l'Institut Pasteur et le Musée Pasteur nous ont fourni un très précieux ensemble de
coupures de presse (cotes 16.629-16.640). De cet ensemble, deux extraits relatant cette visite à Lille : Le
Grand Écho du Nord, éd. du matin, 31 mai 1894, « vénérable vieillard [...] les larmes qui lui tombent des
yeux pendant toute la soirée » ; Le Réveil du Nord, même date, « sa caducité ne lui a pas permis cet effort »
(de prendre la parole). Joseph Bertrand, secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences, qui l'accompag
nait, lit l'allocution de Pasteur, en hommage au baron Thénard, mort en 1857, fondateur de la Société, dont
le but est de pensionner les veuves des savants restées sans ressources.
7. É. Duclaux, ouvr. cité, Avant-Propos, p. VII. Cf. Christophe Charles, Naissance des « intellectuels »,
1880-1900, Paris, Éditions de Minuit, 1990, particulièrement p. 28-35.
8. É. Littré, Dictionnaire de la langue française, Paris, Hachette, Supplément 1872. Cite Éd. Perrier, Le
National, 3 novembre 1872 : « Les procédés de Monsieur Pasteur ont fait leur chemin, au moins à l'étranger;
en Hongrie, le mot est fait, on pasteurise le vin avec le plus grand succès ».
9. Pasteur, ouvr. cité, t. IV, p. 197, 200, 230, etc. Dans ces lettres, entre mai et décembre 1887, Pasteur
écrit « Institut Pasteur ». La décision de souscription publique et internationale pour l'Institut vaccinal
contre la rage avait été prise le 1er mars 1886, à la suite d'une communication à l'Académie des Sciences.
« Le statut de droit privé de l'établissement répond à la détermination de Pasteur : que les "pastoriens"
échappent aux obstacles à la recherche qu'il avait combattus pendant toute sa vie d'universitaire ».
ROMANTISME n° 100 (1998-2) La gloire de Pasteur 161
un changement des savoirs, des pratiques individuelles et collectives tel que le monde
n'est plus, après, ce qu'il était avant; le « grand homme » auquel la patrie se doit
d'être reconnaissante pour des raisons aussi bien économiques qu'idéologiques; le
« bienfaiteur de l'humanité » enfin, « figure parfaite » qui légitime l'image de la France
comme flambeau de l'universalité 10.
Une « figure de la science », métamorphose romantique et traduction positiviste de
Yexemplum classique et du Panthéon révolutionnaire : l'expression emprunte à la phi
losophie hégélienne, pour laquelle certains individus incarnent l'idée d'un siècle, la
raison dans l'histoire. Comme Napoléon à cheval dans les rues d'Iéna en 1806 parais
sait être, aux yeux de Hegel, l'histoire européenne en marche, Pasteur dans son siècle
incarne la raison scientifique en marche, sans scepticisme mais sans complaisance. Il
l'incarne comme d'autres, Claude Bernard, Marcellin Berthelot, Jean-Baptiste Dumas,
Pierre Curie, mais sans doute plus que d'autres.
Plus que d'autres : il y a en effet plusieurs Pasteur, s'il n'y a qu'une seule méthod
e, exigeante, reconnue par son premier biographe, É. Duclaux, comme par l'un de
ses plus pénétrants commentateurs d'aujourd'hui, François Dagognet n. Quels que
soient les champs traversés, sur quarante ans d'exercice, ils se trouvent au terme
transformés, refondés. D'où la fascination de l'historien des sciences pour ce cher
cheur, paradoxe incarné du même et de l'autre, de l'un et du multiple. D'où la ques
tion : comment cette « figure de la science » s'est-elle métamorphosée en l'archétype
du « grand homme », supplantant le poète, le conquérant, le politique, se substituant
de son vivant aux mythes fondateurs de la République et de la Nation ?
L'attestent trois citations parmi tant d'autres. En 1886, « l'alliance du gouvernement
républicain et de la science [...] la marche en avant des nations s'accomplira désor
mais non plus par l'écrasement des faibles et l'omnipotence des forts, mais par la
puissance irrésistible du progrès [...] C'est pourquoi le XIXe siècle s'appellera le
siècle de Victor Hugo, de Ferdinand de Lesseps et de Pasteur [...] ce qu'il y a de plus
respectable au monde, le génie mis au service de l'humanité » l2 et, en 1894, l'écho
de l'indignation devant l'accueil lillois fait au savant : « Quelques centaines de
curieux à peine, ouvriers pour la plupart, sont groupés sur la place de la Gare.
Quelques drapeaux tricolores frissonnent, sous un ciel gris, à de rares fenêtres. Et la
science profite à tous, même à ses détracteurs! ...» L'article oppose la grandeur de
l'homme à la pauvreté de l'accueil, que la pluie ne pouvait rendre populaire :
« Comme la pluie tombait à torrents, personne ou presque personne ne se trouvait
dans la rue quand le coupé emportant Pasteur s'est éloigné » l3. Le Grand Écho du
Nord donne une version antithétique, qui souligne l'enthousiasme, mais reconnaît
qu'« au dehors, c'est une véritable tempête; la pluie tombe furieusement. Quelqu'un
dit : c'est la revanche de la nature contre Pasteur, qui l'a domptée » 14.
10. G. Bruno, alias Mme Fouillée, Le Tour de la France par deux enfants, épilogue, Paris, Belin, 1906.
11. François Dagognet, Méthodes et doctrine dans l'œuvre de Pasteur, Paris, PUF 1967; rééd. 1995,
Coll. Les empêcheurs de penser en rond, Institut Synthélabo.
12. Le XIXe siècle, 31 mai 1886, Compte rendu de la réunion de la Société des sauveteurs de la Seine,
sous la présidence de Ferdinand de Lesseps, qui remet un diplôme d'honneur à Pasteur.
13. Le Réveil du Nord, 31 mai 1894.
14. Édition du matin, 31 mai 1894.
ROMANTISME n° 100(1998-2) 162 Claire Salomon-Bayet
Du Réveil du Nord au Grand Écho du Nord, c'est la même constatation : le
« grand homme » est dans nos murs, il est lillois de fait et de droit, par les fonctions
qui ont été les siennes, par la rencontre entre son génie et le brasseur Bigo qui ouvre à
l'étude des ferments et aux procédés de fabrication de la bière, du vinaigre et du vin.
Pourtant, et c'est « chose qui semblera à peine croyable, c'est au buffet de la gare,
dans un terminus banal, que le grand savant est descendu, quand toutes les demeures
officielles auraient dû s'ouvrir respectueusement devant lui... Où était donc ce jour-là
le préfet, si prompt aux hospitalités politiques ? Où étaient les organisateurs de cette
réunion, les chefs de l'Université, les illustrations officielles? » l5
Un mythe est d'autant plus efficace qu'il intègre des thèmes différents, et touche
des publics différents, d'autant plus efficace qu'il relève du mythe fondateur. L'histoire
pastorienne fournit les éléments de constitution du mythe. Le territoire national se
trouve marqué et unifié par ses travaux, Strasbourg, Thann, Lille, Alais, Clermont-
Ferrand, Chartres et Melun, Pouilly-le-Fort, Paris, de la rue d'Ulm aux jardins de
Vaugirard, Garches et Villeneuve l'Étang, mais aussi Constantinople et Nha-Trang,
Tunis et Alger, et Rio... qui donnent les repères d'un univers pastorien à l'échelle du
monde. Dans notre examen, nous aurons donc affaire à l'espace et au temps.
Un professeur pas comme les autres
Louis Pasteur, cristallographie, tel que l'ont formé la rue d'Ulm et ses maîtres, est
d'abord l'homme de la dissymétrie moléculaire. Il résout, à vingt-cinq ans, l'énigme
des corps isomères en distinguant le tartrate du paratartrate qu'il dénomme (la « racé-
misation ») et met au point, à terme, une méthode physiologique de distinction des
formes droites et des formes gauches des tartrates, fondant ce qui sera la stéréochimie
(1847-1857). Il obtient immédiatement la reconnaissance admirative et totale du
cercle restreint de ses pairs, les lecteurs français et étrangers des Annales de physique
et de chimie, des Mémoires de l'Académie des sciences 16 et l'assurance d'une carrière
universitaire plus qu'honorable : la chaire de chimie à l'Université de Strasbourg,
Lille et le décanat de la toute nouvelle Faculté des sciences, à trente-deux ans, puis
l'École Normale Supérieure, dans le poste qu'il dit « subalterne » d'administrateur et
de directeur des études scientifiques, qui laisse le temps du laboratoire, dans la
pépinière de talents qu'est l'École (1857-1867). Il faut noter chez Pasteur d'une part
son respect des contraintes nécessaires du métier de professeur (« Je n'ai donc aucune
15. La Dépêche, 31 mai 1894. Pasteur se tient à l'écart de la presse, à laquelle il ne donne que rar
ement des textes. Voir Bernadette Bensaude- Vincent, « Louis Pasteur face à la presse scientifique », dans
L'Institut Pasteur, contribution à son histoire, sous la direction de Michel Morange, Paris, La Découverte,
1991, p. 75-88 et, dirigé par Bruno Béguet, La Science pour tous, 1850-1914, Paris, Bibliothèque du
CNAM, 1990. Il est néanmoins très attentif à ce qu'elle publie. En témoignent les cahiers conservés aux
Archives et au Musée Pasteur, dans lesquels sont collées les coupures de presse le concernant, qu'elles
soient élogieuses, réticentes ou polémiques, qu'il s'agisse de la presse quotidienne, parisienne ou régionale,
hebdomadaire ou mensuelle.
16. 1853, Prix de la Société de Pharmacie de Paris pour l'acide racémique; 1856, Médaille Rumford,
Royal Society, cristallographie; 1859, Prix Montyon, Académie des Sciences, pour ses travaux de physiologie
expérimentale; 1860, Prix Jecker, Académie des Sciences, Section de chimie, etc.
ROMANTISME n° 100(1998-2) La gloire de Pasteur 163
fortune. Tout ce que je possède, c'est une bonne santé, un bon cœur et ma position
dans l'Université » 17), d'autre part la lucidité et l'énergie dépensée pour défendre ce
que doit être le « haut enseignement ». L'École n'avait pas été instituée au départ
pour l'enseignement supérieur, cet enseignement où se côtoient « ceux qui cherchent,
qui découvrent, qui inventent [...] qui font faire des progrès à la science » 18 et ceux
qui savent et transmettent ce qu'ils savent. La « position » de Pasteur ne peut se
confondre avec celle d'un Jules Michelet, d'un Ernest Renan, d'un Claude Bernard :
le Collège de France n'est pas la Sorbonne, on le sait. C'est le Collège de France qui
fournit l'image publique du grand professeur, protégé ou suspendu par le pouvoir.
On parle du conformisme politique de Pasteur. La correspondance l'éclairé. Le
16 avril 1848, à son père qui lui dit combien sa position de garde national donne
d'ennui à lui et à sa femme (« reste chez toi, reste à l'écart »), il répond : « Ce sont
de beaux et sublimes enseignements qui se déroulent ici sous les yeux. Je m'aguerris
aussi à tous ces bruits de combats, d'émeute et s'il le fallait, je me battrai avec le plus
grand courage pour la sainte cause de la République » 19. Il écrira de Strasbourg à son
vieil ami Chappuis, jurassien comme lui, en fin de lettre, le 12 décembre 1851 : « Si
cela peut t'intéresser, je suis très partisan du coup d'État » 20. En 1876, il fera parti du
« clan des battus » aux élections sénatoriales. Il se présente dans le Jura comme un
homme qui n'appartient à aucun parti, comme n'étant pas un homme politique, mais
un homme « qui aime sa patrie et qui l'a servie de toutes ses forces... C'est la science
dans sa pureté, sa dignité et son indépendance que je représenterai au Sénat si vous
m'honorez de votre suffrage » 21.
Conformisme politique, mais sentiment aigu de la nécessité d'une politique de la
science, bien avant la défaite de Sedan et le thème récurrent de la prééminence de la
science allemande. Le centenaire de l'École Normale Supérieure donne lieu en 1895 à
publication 22. Pour le bicentenaire de l'École, on a réédité ce texte. Jacques Verger,
qui introduit cette réédition, souligne que deux articles seulement sont consacrés à
Pasteur - outre quelques pages de souvenirs -, alors sacré grand homme et bienfaiteur
de l'humanité. Il s'en étonne et cherche des explications, politiques ou personnelles.
Les explications se trouvent, me semble-t-il, dans les trois chapitres consacrés l'un à
« l'institution des agrégés-préparateurs », sous la plume de G. Koenigs, l'autre au
« laboratoire de Monsieur Pasteur », signé d'É. Duclaux, le troisième aux « Annales
scientifiques de l'École », de D. Gernez. J'y vois un hommage concerté, admirable
17. Lettre au recteur Laurent pour lui demander la main de sa fille Marie. Correspondance, ouvr. cité,
t. I, p. 189. Les commentateurs se sont trompés sur le sens qu'il donne à sa « position dans l'Université ».
Par exemple dans l'interprétation de sa démission du premier concours d'entrée à l'ENS, en 1842, où il était
reçu 14e. On y voit, et j'y ai vu, une ambition déçue. En fait, son rang d'admission ne lui permet pas d'être
boursier « à bourse entière »; au concours de 1843, il est reçu 4e. Voir Nicole Hulin-Jung, L'Organisation
de l enseignement des sciences : la voie ouverte par le Second Empire, Paris, Éditions du CTHS, 1989, et
Bulletin d'histoire de l'électricité, n° 5, 1985, « L'organisation de l'enseignement scientifique au milieu du
XIXe siècle : Louis Pasteur, témoin et acteur. ».
18. Alphonse de Candolle, Histoire des sciences et des savants depuis deux siècles, Genève, 1873.
Rééd. Corpus des œuvres de philosophie en langue française, Paris, Fayard, 1987, p. 18-19.
19. Correspondance, t. I, p. 167.
20. Ibid., p. 228.
21. Ibid., t. II, p. 610. Aux électeurs sénatoriaux, 15 janvier 1876, paru dans le Journal du Jura du
20 janvier 1876.
22. Le Centenaire de l'École Normale, 1795-1895, Paris, Hachette, 1895. Rééd. Paris, Presses de l'Éco
le Normale Supérieure 1994.
ROMANTISME n" 100(1998-2) 164 Claire Salomon-Bayet
dans sa discrétion, non à l'homme de la rage, à l'homme « qui fait des miracles »,
mais au membre de l'institution universitaire qui, la pratiquant et l'analysant dans ses
forces et ses faiblesses, a tenté de la refonder et parfois y a réussi, avec l'appui de
Victor Duruy, ministre de l'Instruction publique de 1863 à 1869, à l'intérieur et à
l'extérieur de l'Ecole. Georges Perrot, helléniste, latiniste, directeur de l'École de
1885 à 1895, le souligne à sa date dans son introduction.
L'image de Pasteur est précise et s'inscrit dans un temps qui est encore à venir : le
grand homme n'est-il pas celui qui rend possible ce qui n'est pas encore et que
d'autres que lui accompliront, grâce à lui? Louis Pasteur a exigé des moyens matér
iels {Le Budget de la science, 1868), pensé aux stratégies (« dire publiquement la
vérité sur nos misères »), défini des possibilités de recrutement et de formation pour
la science en train de se faire (l'institution des agrégés-préparateurs dès 1857), rêvé et
obtenu des lieux spécifiques (les laboratoires), organisé la visibilité des recherches
menées par les jeunes et les moins jeunes (création des Annales scientifiques de l'École
Normale Supérieure dès 1858). Bref, il a, pour une part, éloigné la science française
d'une « époque où on mettait à décourager les chercheurs autant d'esprit de suite et
de méthode qu'on en met aujourd'hui à leur aplanir la voie » 23.
Le sauveur de l'économie
Dans la Revue scientifique du 28 juillet 1883, C. Chamberland écrit : « La France
attend Pasteur pour le phylloxéra. Dieu veuille qu'il vienne, bientôt... ». Devant le
fléau, la France, Pasteur et Dieu : l'invocation au grand homme est de tout autre nature,
le grand homme n'est plus le spécialiste de la dissymétrie moléculaire. Que s'est-il
passé ?
L'itinéraire est long. Le point de départ est sans doute aucun la controverse de la
génération spontanée - 1857-1864 - dont l'enjeu idéologique est fort et brouillé.
L'adversaire de Pasteur, F. A. Pouchet, est un savant incontestable qui, à côté de ses
recherches sur l'ovulation chez les mammifères, s'est adonné à la vulgarisation 24. Le
débat est public, acharné, l'audience parisienne et rouennaise dépasse le cercle des
pairs. Il est question d'expériences, de commissions académiques, de matérialisme,
chacun joue un jeu qui, idéologiquement, n'est pas tout à fait le sien. Gustave Flaubert
commente, dans le Dictionnaire des idées reçues : « Génération spontanée. Idée de
socialiste ». Et Victor Meunier se demande pourquoi Pasteur, « pas même
naturaliste », se mêle de débattre de la nature de micro-organismes... Se succèdent les
campagnes où la méthode fait merveille : l'étude sur la fermentation, les études sur le
vinaigre et le vin, en 1865, à la demande de J.-B. Dumas, sénateur du Gard, les
recherches sur la maladie des vers à soie, en 1871, les recherches sur la bière, puis
l'entrée dans le monde des pathologies infectieuses. C'est en 1878 que Littré, consulté,
donne son aval aux néologismes microbe, microbie, microbiologie, qui auront la for
tune que l'on sait 25. La théorie microbienne des maladies infectieuses trouve son terrain
23. Ibid., E. Duclaux, art. cité, p. 458.
24. Félix-Alexandre Pouchet (1800-1872), L'Univers, les infiniment grands et les infiniment petits,
Paris, Hachette, trois éditions de 1865 à 1872. Voir Maryline Cantor, Pouchet savant et vulgarisateur, Nice,
Z'éditions, 1994.
25. Lettre de Legouvé à Pasteur, II juin 1881, Correspondance, t. III, p. 204. Il s'agit de l'Académie
française : « Pasteur succédant à Littré, c'est un grand nom remplaçant un grand nom, et le Dictionnaire de
médecine établit une convenance de plus entre vous deux ».
ROMANTISME n° 100(1998-2) La gloire de Pasteur 165
d'expérimentation en médecine vétérinaire : étiologie, puis prophylaxie du choléra des
poules, du rouget du porc, du charbon. L'expérience publique et orchestrée de
Pouilly-le-Fort en 1881 démontre l'efficacité du virus-vaccin charbonneux sur les
troupeaux d'ovins. Personne ne songe à reprocher à Pasteur de n'être « pas même
vétérinaire »...
Vinaigriers, brasseurs, viticulteurs, sériciculteurs, éleveurs, l'audience est considé
rable dans une France agricole et manufacturière, en France et hors de France :
audience éclatée, présence éclatée. Le savant a quitté le laboratoire parisien pour les
enquêtes sur le terrain, prenant la brasserie, la magnanerie, le pré d'élevage comme
autant de lieux d'investigations et d'expériences, comme il avait, du temps de ses
recherches sur le paratartrate, parcouru l'Europe à la recherche de l'acide racémique
naturel. La périphérie l'emporte sur le centre : Lille bien sûr et Clermont-Ferrand,
mais aussi Lyon, Alais et le Pont-Gisquet, Thann et Arbois, Dole, la Mer de glace, la
Beauce et la Brie, Melun et Chartres, Pouilly-le-Fort. Les Sociétés d'agriculture et les
municipalités baptisent les rues et les écoles du nom de Pasteur, édifient des statues,
posent des plaques : la correspondance de Pasteur en donne l'écho, une rue à Lille,
une école à Aies, une plaque à Arbois, un buste encore dans le laboratoire de la bras
serie Carlsberg à Copenhague... L'espace français, unifié, est un espace pastorien,
consacré par les deux récompenses nationales accordées au savant, l'une en 1874,
l'autre en 1883.
Paul Bert, physiologiste, élève de Claude Bernard, ministre de l'Instruction
publique dans le ministère Gambetta, rapporte dans les deux cas. En 1874, l'hommage
doit être rendu au grand homme, bienfaiteur économique, qui a livré généreusement
tant de millions à notre agriculture et à notre industrie, en laissant tomber dans le
domaine public les brevets d'invention résultant de ses travaux. Par ses seules découv
ertes, il a sauvé la sériciculture, l'industrie du vin et de la bière et couvert largement
la dette allemande, les cinq milliards de 1871. En 1883, l'accent est différent. La célé
bration ouvre sur un espoir, fondé sur la théorie microbienne de la maladie et sur la
méthode vaccinale, utilisée jusqu'à cette date en médecine vétérinaire seulement.
« Cette double découverte - étiologie et virus-vaccin - ouvre à la pathologie et à la
thérapeutique de l'homme et des animaux des voies inconnues et des horizons presque
sans limites » 26. Les conséquences économiques de ces nouveaux travaux en font une
œuvre sans rivale; déjà une industrie du vaccin charbonneux répond aux demandes,
en France et hors de France.
Quelques dissonances, certes. Dans La Semaine politique du 8 avril 1873, sous le
titre nationaliste qui est de Pasteur, « La bière de la revanche », le rédacteur s'étonne
que Pasteur « ait voulu faire breveter ses procédés pour la fabrication de la bière. Et
c'est le laboratoire de l'ENS, rue d'Ulm, à Paris, qui lui sert de brasserie expérimentale
[...] Nous ne comprenons pas ce concubinage de la spéculation et du patriotisme [...]
Les principes ne sont pas brevetables...». Ou bien, sous le titre « Pitié pour nos poul
ets », Le Petit Parisien du 8 mai 1880 publie :
Un chimiste non moins grincheux que dévot, qui s'est rendu célèbre en combattant avec
une fureur toute cléricale les expériences faites sur la génération spontanée par M. Pou-
chet, de Rouen (un vrai savant celui-là, modeste et patriote), M. Pasteur enfin, puisqu'il
faut bien le nommer, vient de lancer une invention bien bonne. Se jetant sur les traces
26. Rapport à l'Assemblée Nationale du 2 juillet 1883.
ROMANTISME n° 100(1998-2) 166 Claire Salomon-Bay et
d'un descendant de Gribouille, qui avait imaginé de s'inoculer la syphilis pour s'en pré
server - et qui en est mort si la renommée n'est pas trompeuse -, M. Pasteur veut ino
culer le choléra aux poulets, afin de guérir les basses-cours où règne cette épidémie [...]
la vaccine est une chose admirable. Mais pour la variole, l'épreuve est faite et l'on sait
à quoi s'en tenir.
Dans le Journal des connaissances médicales du 3 juin 1880, J. Guérin ironise :
« Pourvu qu'après le microbe du choléra des poules, M. Pasteur ne trouve pas celui
du choléra des académiciens ! ».
L'histoire du « grand Pasteur » pourrait s'arrêter en 1883 : la Patrie, par la voie
parlementaire, lui a montré sa reconnaissance et la France profonde vénère son nom.
L 'icône et ses miracles : 1885-1906
« Messieurs, je suis profondément ému de l'honneur que me fait la ville de Dole;
mais permettez-moi, tout en vous exprimant ma reconnaissance, de m' élever contre
cet excès de gloire. En m' accordant un hommage qui ne se rend qu'aux morts
illustres, vous empiétez trop vite sur le jugement de la postérité !» 27 En 1883, date à
laquelle la ville de Dole fait poser une plaque sur sa maison natale, Pasteur n'est pas
encore un mort illustre et la postérité retiendra moins ce qu'il a déjà fait que ce qu'il
est en train d'accomplir : passer de l'animal à l'homme dans l'étude des maladies
infectieuses, lui qui n'est « pas même médecin ». C'est un exemple que suit déjà
Robert Koch, parmi d'autres, à Berlin ou au Caire (culture du bacille tuberculeux et
expérimentation animale, 1882; description et culture du vibrion cholérique, 1884).
La compétition est scientifique et met en jeu les rivalités nationales. S'attaquer
avec C. Chamberland et É. Roux au problème de la rage, cette maladie rare, terrifiante,
inexorable, qui passe de l'animal - le loup, le chien, le renard - à l'homme, mettre au
point un virus- vaccin dont l'administration méticuleuse suive la marche de la maladie
en la précédant et en la rendant inopérante, tel est le programme. Les images pasto-
riennes se transforment en icônes, et toute réticence passe désormais pour iconoclaste.
Nous pouvons repérer trois lignes de force à l'œuvre dans cette transformation, dont
le moment inaugural est le premier traitement anti-rabique sur l'homme, commencé le
6 juillet 1885 sur le petit Joseph Meister, neuf ans, originaire d'un village du Bas-
Rhin 28 :
— Le sacré : « Monsieur Pasteur a vaincu la mort », écrit Henri de Parville dans
Les Débats du 28 octobre 1885, le lendemain de la présentation à l'Académie des
sciences du rapport de trois pages sur la guérison de la rage après morsure, rapport
qu'il reproduit. Cette victoire n'est pas une victoire d'incantation mais de rationalité
scientifique. « II nous montre que toutes les maladies sont guérissables... Si vous voulez
justice, ô laborieux, ne l'attendez pas de la politique et cultivez la science » {Courrier
de Lyon, 29 octobre 1885). Devant les enthousiasmes, des réticences : Henri Roche-
fort, dans L'Intransigeant du 2 novembre 1885 : « J'attends, pour me réjouir du pro
grès scientifique qu'on proclame actuellement si haut, des démonstrations un peu plus
convaincantes. » II réitère, parle de « delirium pastorien », se voit rappeler à l'ordre
27. Le discours de Dole est reproduit par G. Laurent, Les Grands Écrivains scientifiques (de Copernic
à Berthelot), 2e éd., Paris, A. Colin, 1906, p. 333, livre à l'usage des classes de Seconde et de Première D
préconisé par le Conseil supérieur de l'Instruction Publique.
28. Nous utilisons ici encore les liasses conservées au fonds Pasteur de l'Institut Pasteur (extraits de
presse).
ROMANTISME n° 100(1998-2) La gloire de Pasteur 167
dans Le Voltaire du 3 juin 1886 : « Monsieur Rochefort vient de se porter un coup
terrible. Il s'est empoisonné lui-même avec son encre. » Et dans le Soleil du
31 octobre 1885 :
Et les chiens mordent de plus en plus ici ; et plus ils mordent, plus les colonnes de 6 200
mots pieu vent sur M. Pasteur, à qui l'on ne manquera pas d'offrir un million de dollars
pour faire deux ou trois conférences à l'Exposition universelle de 1892 que prépare la
ville de Chicago.
Laissons aboyer les chiens : le génie est là, qui a défié la maladie et la mort. L'ab
négation du savant est exemplaire, qui affronte la mort pour assurer la vie des autres.
La foule peut venir et prier. La métaphore est christique, qu'on le veuille ou non - je
donnerai mon sang et ma vie —, elle peut être guerrière aussi.
- La patrie : Deux ans avant l'éclat de la rage, le Figaro commente la mort de
L. Thuillier, à vingt-six ans, à Alexandrie, du choléra pour lequel il était en mission,
avec Roux, le Dr Straus et Nocard :
Le courage d'un pékin comme nous, d'un bourgeois [...] prouve que nos jeunes savants,
pour ne pas ceindre l'épée, n'en seraient pas moins dignes de la porter [...] Ce courage,
d'une autre espèce, a bien son prix [...] Ils ne sont que quatre pour chercher à arrêter
dans sa marche en avant l'ennemi qui fauche les victimes par milliers.
Joseph Meister est un autre symbole, celui de l'unité du territoire national, avec
ses provinces perdues : le petit Alsacien vient rue d'Ulm, le premier de « tous les
mordus ». Il est l'espoir après le deuil, ressenti si profondément par Pasteur qu'il y a
« dans son cabinet de savant une gravure : l'Alsace représentée par une jeune fille
vêtue de noir, les mains croisées, les yeux humides de larmes » 29. Puis Jean-Baptiste
Jupille, quinze ans, jurassien, courageux, traité en octobre 1885... La patrie se fortifie
de la compétition : science française, science allemande, communauté internationale.
L'équipe allemande, conduite par R. Koch, a déjà rendu hommage à L. Thuillier à
Alexandrie. L'énorme succès de la souscription internationale pour la construction du
Centre vaccinal contre la rage est reçu avec enthousiasme : hommage au grand
homme, à la science française, lieu de tous les espoirs. L' Alsace-Lorraine ouvre une
souscription « de l'étranger », mais l'Allemagne est réticente 3O. De Pedro II du Brésil
au facteur rural... L'histoire de l'Institut Pasteur, ses Annales dont le tome I paraît dès
janvier 1887, avant l'inauguration, montre la continuité de la volonté du savant,du
« professeur pas comme les autres » au « grand homme » archetypal des dix dernières
années.
- L'humanité : Ce n'est pas le dernier paradoxe. La science, pas plus que les pro
cédures techniques et les microbes, n'a de frontières. Se juxtaposent, dans la construc
tion de l'image, le chauvinisme le plus ardent et le thème tout hugolien de l'humanité.
Deux courtes phrases suffiront. Dans L'Indépendant d'Indre-et-Loire, du 8 mars 1886,
« Français, apprenez à l'honorer », et dans le Moniteur des syndicats du
11 mars 1886, ce billet d'un lecteur : « La France, glorieuse de son savant, l'humanité
reconnaissante feront graver au frontispice de l'édifice ces simples mots : Institut
Pasteur, signé Dr Ruelle, 15 rue de Meaux ».
29. Paris Journal, 24 novembre 1881.
30. Dans L' Evénement du 21 mars 1886 : « Virchow demande une contribution de l'Allemagne. L'All
emagne a éternué [...] Le Ministre a répondu que la rage était une fiction. »
ROMANTISME n° 100(1998-2)